L'éternel perdant de Bagdad à Jérusalem

De
Publié par

Publié le : dimanche 1 janvier 1995
Lecture(s) : 41
Tags :
EAN13 : 9782296308596
Nombre de pages : 128
Prix de location à la page : 0,0064€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

,

L'ETERNEL PERDANT DE BAGDAD A JERUSALEM
,

Collection Ecritures Arabes Dirigée par Gérard da Silva

Dernières parutions:

N°IOO Nabile Fares, Le miroir de Cordoue. N°lOl Layla Nabulsi, Debout les morts! N°102 Taïeb Sbouai, Le rêve suspendu. N°103 Mohd Karou, Le retour inachevé. N°l04 Hadjira Mouhoub, La guetteuse. N°105 Sami AI-Sharif, L'Eternel perdant, de Bagdad à Jérusalem. N°l06 Anouar Benmalek, L'amour loup. N°107 MohedAltrad,Badawi. N°108 Aymen A. Jebali, Justice pour tous. N°109 Lei1a Barakat, Le chagrin de l'Arabie heureuse. N°110 Albert Bensoussan, Le Félipou (contes de la sixième heure). N°lll Henri-Michel Baccara, L'ombre... et autres balivernes. N°112 Jacqueline Sudaka-Bénazéraf,La secrète. N°l13 Hassina, Les chants sacrés du vent et de l'olivier. N°114 Mustapha El Hachemi, Les minuits de la terre battue. N°115 Fatima Bakhaï, Un oued, pour la mémoire. N°116 Mohammed El Hassani, Lafraude. W117 Habib Mazini,La vie en laisse. N°118 Jeanne Benguigui, Le déménagement. Wl19 Ghita El Khayat, Les sept jardins. W120 Ahmed Triqui, Délos... ou la voix ambiguë. W12l NordineZaimi,Le tombeau de lafolle. N°122 Nordine Zaimi, Contes des vies rusées. N°123 Sabrina Kherbiche, Les yeux ternes. N°124 Fatima Bakhaï, Dounia. N°l25 Lena Barakat, Pourquoi pleure l'Euphrate... ? N°126 Selmi Lotfi, Une voix dans la nuit.

Illustration de couverture: Maha Abu Ghosh (artiste palestinienne) @ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3630-7

Sarni AL-SHARIF

,

L'ETERNEL PERDANT DE BAGDAD A JERUSALEM

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

A celui qui veut retourner à Jaffa

ABU }ASSEM

Je t'appelais Abu Jassem comme d'ailleurs t'appelaient tous ceux qui te connaissaient, et je continuerai à t'appeler ainsi jusqu'à ce qu'on ait notre foyer à nous. Je te voyais revenir, comme tout le monde, de l'enfer, de cette interminable guerre contre les Iraniens. Tes vacances n'avaient point de dates précises. Parfois tu partais pour deux, trois et même quatre mois pour ne revenir que pour deux jours. Tu revenais tellement fatigué; mais tu ne manquais jamais de passer me voir à l'université dans ta tenue militaire. Tu étais beau comme un dieu et plus homme que jamais. Tu en profitais pour laisser pousser ta barbe de deux jours, tu enfilais ton jean et on partait se promener dans les endroits les plus jolis de Bagdad. Tu étais à la fois enfant et homme. Devant moi, tu devenais cet enfant émerveillé d'avoir revu sa mère. Tu voulais peut-être ainsi te montrer plus sentimental. Tu pensais que la vie militaire te rendait trop dur. Tu parlais de nous et de notre avenir. Chaque fois que tu repartais, tu me réconfortais et tu m'assurais que ce n'était qu'une question de quelques semaines sinon deux mois au plus et tout serait fini. J'y croyais! Malgré les analyses politiques, les informations que j'entendais ici et là et qui contredisaient ce que tu me disais, je te croyais, cependant, beaucoup plus qu'eux. Quelque chose en toi me rassurait. Et puis quoi, je n'étais pas 5

mieux que les autres filles irakiennes; elles souffrent toutes comme moi et peut-être même plus. Bagdad revêt son plus beau costume le jour où tu viens. On s'étaient jurés de s'aimer toute la vie et de faire des enfants. Nos enfants vivront dans la paix et la prospérité, me disais-tu toujours. Lorsqu'on aurait finit avec les Iraniens, on sortirait fort, très fort de cette guerre, ce sera alors le temps de la reconstruction paisible. Oui, paisible, insistais-tu, parce qu'à ce moment-là on aurait une force militaire très redoutée dans la région et personne n'oserait s'approcher de nous. Tu étais à la fois fier et content. Content d'être avec moi et d'avoir accompli ton devoir et, peutêtre, planais-tu sur un monde que je ne connaissais pas. Ton expérience militaire te rendais si sûr de toi-même. Peut-être pensais-tu à d'autres ennemis des arabes? Etait-ce un secret militaire? Toutes ces armes achetées étaient-elles uniquement destinées à combattre dans cette guerre absurde? Comment pourrais-tu le savoir? Ton grade est trop bas, et même... Tu avais peut-être un pressentiment, pas plus. Mais tu étais content et si sûr que cette expérience n'allait pas être vécue pour rien. C'est notre quatrième année ensemble. Je t'ai connu lorsque j'étais encore en première année alors que toi tu étais en quatrième. Tu étais déjà sur le front quelques jours après avoir réussi ta licence de sciences économiques. Et moi depuis, je n'arrête pas de faire des cauchemars. Dans la nuit, j'essaie d'être avec toi, dans ta tranchée ou bien là où tu es. Je me fais la plus belle image de toi. Je t'aide; non, non laisse-moi laver ton linge. Oui à des milliers de kilomètres de toi, j'essayais de me rendre utile.

6

J'étais fière de toi. Toi qui nous défendait, qui protégeait notre territoire. J'ai publié beaucoup de petits poèmes et de courtes histoires dans la presse. Elles étaient toutes dédiées au héros. Et le héros, monsieur le héros, c'était uniquement toi. Longue, très longue fut l'attente. Et les longues vacances auxquelles tu as normalement droit tous les ans étaient tout le temps annulées à la dernière minute pour cause d'urgence. Je ne t'ai vu, durant ces quatre dernières années, que quelques jours, disons plutôt quelques heures. Mais, malgré cela, j'étais toujours avec toi. Tu étais toujours à côté de moi dans l'amphithéâtre de la faculté. C'est toi qui m'aidais à écrire mes articles. Tu me soufflais les réponses dans les examens. Tu me tenais compagnie dans mon lit dans les nuits froides de Bagdad. Ta présence à des milliers de kilomètres de moi, moi en chemise de nuit couchée dans un lit douillet, n'empêchait pas que tu fusses également ici, tout près de moi à la place que je t'ai réservée dans mon imagination. Ne t'en fais pas, ton treillis est sale, ça ne fait rien, glisse sous les draps de mes rêves. Je te promets que lorsqu'on sera mari et femme, tu ne pourras plus dormir comme ça avec tes habits sales du front dans notre lit propre. Non, je plaisante, fais ce que tu veux de ce lit. Salis-le, casse-le, le principal c'est que tu sois à côté de moi. Et maintenant que nous sommes mari et femme depuis quelques mois voilà qu'on t'envoie de nouveau sur le front. Sur un nouveau front. Un front que tu ne connais pas, contre toute la terre rassemblée, contre toutes les forces du mal. Je sais que tu t'en fous du rapport des forces; ça ne te dis absolument rien, toi qui entrait dans des combats où le rapport de force était de 1 à 5 parfois, même 7

plus. Maintenant qu'on est époux et épouse depuis exactement 96 jours, toi tu es déjà loin de notre foyer. On nous avait fait une belle cérémonie de mariage. J'avais l'impression, cette nuit-là, que tout Bagdad était sortie pour célébrer notre mariage, le mariage du héros et de moi-même. Malheureusement, et contrairement à ce que tu croyais Abu Jassem, on ne nous a pas laissé tranquille. Notre force militaire s'est retournée contre nous. Nos voisins nous déclarent une nouvelle guerre; une guerre économique, à nous qui sommes endettés pour des dizaines d'années. Nos riches voisins et supposés frères veulent s'enrichir davantage sur notre dos. Sur le dos des veuves des martyrs et de leurs orphelins. Ils ne veulent rien entendre ni comprendre. Le son de l'or tinte plus fort que toute autre chose dans leurs oreilles. Il fait taire les cris et les pleurs des orphelins irakiens dont les parents sont tombés en défendant le sol arabe. Le tintement de l'or de ces faux frères tente d'étrangler leurs voix. Nos voisins perdent la tête. Ils vendent leurs pétrole, le pétrole des arabes, et leur arme stratégique, pour des poussières. Ils le font exprès pour nous taquiner, pour baisser les prix. Ils veulent qu'on se mettent à genoux devant les créanciers. Ils veulent nous voir mendier, demander l'aumône. Mais qu'est-ce qu'ils sont fous ces hommes de main! Qu'est-ce qu'ils sont mal renseignés sur notre dignité et sur nos réactions! Ils sont jaloux de nous. Jaloux de la virilité de nos hommes, eux qui n'ont combattu ou plutôt battu, que leurs bonnes asiatiques. L'Irak qui sort vainqueur reçoit une gifle. Et de qui? de ces voisins et frères. Ils crachent dans sa soupe 8

maintenant qu'ils n'ont plus peur de l'ennemi perse. Leur complexe d'infériorité est si fort. Ils n'en peuvent plus. Tout comme lorsqu'ils se sentaient blessés dans leur virilité, ils ne trouvaient que leurs bonnes asiatiques à frapper. Maintenant, ces ingrats pensent dans leur têtes d'idiots que ce sera pareil avec l'Irak. Ils ne savent pas qu'ils sont en train de jouer avec le feu. Ils ont mal calculé la chose. Leurs interlocuteurs aux lunettes noires, dans les capitales européennes ou même arabes, les ont mal informés, mal guidés. Et maintenant, ils doivent payer le prix de leurs sale jeu. On ne joue pas avec les acquis d'un peuple et d'une nation sans être puni. On n'est pas les nouveaux esclaves de ces efféminés pour combattre à leur place et pour ensuite être récompensés de cette manière. On ne souffre pas de la perte de tant d'êtres qui nous sont chers, de la destruction de tant de villes et villages, du changement capital dans notre mode de vie pOUf, qu'après, quelques cheikhs boudinés et corrompus jusqu'à la moelle des os continuent cette parade contre nous. Nous n'avons rien contre eux. Qu'ils dépensent leur fric en enfer, qu'ils le jettent à satan. C'est leur problème tant que c'est leur seul objectif dans la vie. Mais attention, lorsqu'ils commencent à conspirer contre nous, les choses changent et de manière capitale.

9

LE RETOUR DE MOHAMMAD

Amman,

le 13 janvier

1990

Tu descendras de l'avion le premier, comme lorsque tu y étais monté il y a deux ans. D'ailleurs, tu avais éveillé les soupçons des hommes de la sécurité de l'aéroport en te présentant au guichet de la Royal Jordanian, six heures avant l'heure du décollage, dans un de ces aéroports européens enrobés de brouillard. Tu fumes comme un dingue et tu n'as pas envie de manger; tu ne touches d'ailleurs même pas à ton plateau. Tu rêves en somnolant. Des centaines d'idées te viennent en tête. Tu allumes ta cigarette et fermes les yeux. Ton cœur bat deux fois plus vite depuis quelques nuits. Tu ne dors d'ailleurs plus. Cela ressemble aux nuits que tu passais dans les tranchées du Liban. Mais la différence c'est qu'à l'époque tu rentrais après chaque bataille dans ta baraque au camp de Rashidieh au Sud-Liban. Tu faisais chauffer de l'eau sur la cuisinière à kérosène et tu te lavais jusqu'à ce que l'eau du bain devienne blanchâtre ou presque. Tu te rasais ensuite et tu dormais. C'était une des habitudes qui t'étaient chères. Tu dormais alors comme un nourrisson tranquille et paisible, mais ne te réveillais pas comme eux toutes les quelques heures pour apaiser ta soif parce que le sein de la sérénité, de l'accomplissement du devoir te couvrait. Cet énorme sein blanc et douillet te 11

couve avec amour et délicatesse. Il te garde au chaud. Source inépuisable de lait chaud apaisant au goût envoûtant. Un sein sorcier qui te fait planer sur Jérusalem avec ses collines et ses vieux souks, te fait visiter des contrées éloignées et te fait jouir avec les filles les plus belles au monde. Tu avais ce sentiment à la suite de toute bataille remportée contre l'ennemi ou ses agents. A tes yeux, c'était une étape vers la victoire. Depuis quelques années maintenant, tu dors mal, très mal même, et tu attends l'arrivée du jour beaucoup plus qu'autre chose. L'avion était plein de journalistes. Ils étaient d'ailleurs presque les seuls à venir dans cet endroit du monde en ce temps-là. Ils sont de toutes les nationalités et de toutes les couleurs. Ils parlent à haute voix, boivent, discutent politique et rient. Tu ne les regarde même pas, tu ne les entends même pas. Envoûté. Tu es loin, très loin, dans ton monde. Ce n'est point le temps de la rhétorique ni des expectations. Vont-ils ou pas déclencher la guerre terrestre? Tu ne peux pas te permettre le luxe d'analyser, dans un moment pareil, des banalités. Mais bien sûr qu'il vont frapper. On n'amène pas toute cette armada pour ensuite la démonter et rentrer en douceur. Si toute cette force du mal s'est concentrée c'est dans un but maléfique, il n'y a pas à en douter. Tu bouscules tout le monde pour respirer avant quiconque l'air du dehors. Tu as l'impression que tout le monde à l'aéroport d'Amman, baptisé du nom de la défunte reine Alia, te regarde. Ce n'est que plus tard que tu découvriras que tu es carrément en train de courir dans les longs couloirs de l'aéroport. 12

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.