L'étonnement Poétique

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Une invitation pour chacun, qu'il soit poète ou simplement curieux, à renouveler sa conception de l'univers, à le lire comme un livre d'aventures. Pour notre bonheur, Maurice Couquiaud nous fait don de son cheminement à travers l'étonnement... Ceux qui connaissent bien son oeuvre poétique seront peut-être surpris de l'ampleur de son interrogation sur l'étonnement et de découvrir ainsi la texture cachée de ses poèmes. Les pages de son journal sont exemplaires, car elles montrent bien la coexistence contradictoire d'un poète chantant l'harmonie de ce monde, et d'un penseur qui voudrait sonder " le seuil ultime de l'incertitude".
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296354128
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L'ETONNEMENT

POETIQUE

Un regard foudroyé

MAURICE COUQUIAUD

L'ETONNEMENT

POETIQUE

Un regardfoudroyé
ESSAI Préface de Basarab Nicolescu

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection Critiques Littéraires dirigée par Maguy Albet
Dernières parutions

SCHNYDER Peter,André Frenaud, vers une plénitude non révélée, 1997. Sous la direction de Mukala KADIMA-NZUJI, Abel KOUVOUAMA, KIBANGOU P.,Sony Labou Tansi ou la quête permanente du sens, 1997. LEBOUTEILLERAnne, Michaux, les voix de l'être exilé, 1997. AVNI Ora, D'un passé l'autre. Aux portes de l'histoire avec Patrick Modiano, 1997. FIGUEROA Anton, GONZALEZ-MILLAN Xan, Communication littéraire en culture en Galice, 1997. COHEN Olivia, La représentation de l'espace dans l'œuvre poétique de O. V.de L. Milosz. Lointainsfanés et silencieux, 1997. THOMPSON C. w., Lamiel, fille dufeu. Essai sur Stendhal et l'énergie, 1997. BOURJEA Serge, Paul Valéry, Le sujet de l'écriture, 1997. LOUALI-RAYNAL N., DECOURT N. et ELGHAMIS R., Littérature orale touarègue. Contes et proverbes, 1997. VOGEL Christina, Les "Cahiers" de Paul Valéry, 1997. KADIMA-NZUJI Mukala et BOKIBA André-Patient (dir.), Sylvain Bemba, l'écrivain, le journaliste, le musicien, 1934-1945, 1997. GALLIMORE Rangira Béatrice, L'oeuvre romanesque de Calixthe Beyala. Le renouveau de l' écritureféminine en Afrique francophone subsaharienne, 1997. BOUELET Rémy Sylvestre, Narcisse et autobiographie dans le roman de Bernard Nanga, 1997. RASSON Luc, Ecrire contre la guerre: littérature et pacifismes 19161938, 1997. OLLIER Marie, L'Ecrit des dits perdus. L'invention des origines dans les Immemoriaux de Victor Segalen, 1997. MOUGIN Pascal, L'effet d'image. Essai sur Claude Simon, 1997. PROUST Simone, L'autobiographie dans Le Labyrinthe du Monde de Marguerite Yourcenar, 1997. CHIKHI Beïda, Littérature algérienne. Désir d'histoire et esthétique, 1997. NGANDU NKASHAMA Pius, Ruptures écritures de violence, 1997.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN : 2-7384-6117~4

Maurice COUQUIAUD Rédacteur en chef de la revue Phréatique depuis 1983, Maurice COUQUIAUD est l'auteur de six recueils édités. Ses poèmes ont été publiés par ailleurs dans de nombreuses revues françaises ou étrangères, interprétés sur les ondes de différentes radios.
Que l'urgence demeure. Prix Poésie Jeunesse 1972 (Editions Grassin). L'Ascenseur d'images, 1976 (Editions Saint-Germain-des-Prés). Un profil de Buée, Prix de Fondation de la Société des poètes Français 1981 (Editions Arcam). Un plaisir d'étincelle, Prix Roberge 1985 de l'Académie Française (Editions du Groupe de Recherches Polypoétiques). Le dernier rire pour les étoiles, Prix Louis Montalte 1991 de la Société des Gens de Lettres (Editions du G.R.P.). Chants de Gravité, 1996 (Editions de l'Harmattan).

Basarab NICOLESCU
Physicien théoricien au C.N.R.S., président du Centre International de Recherches et d'Etudes Transdisciplinaires. Auteur de nombreux ouvrages de réflexion et d'un recueil de Théorèmes poétiques (Editions du Rocher ). Son dernier livre paru s'intitule La transdisciplinarité, manifèste (Editions du Rocher,1996).

Préface

Platon et Aristote, si différents par leur vision du monde, étaient toutefois d'accord sur un point capital: l'étonnement comme source de la science. Il faudrait, bien entendu, s'entendre sur le sens du mot science qui, du temps de Platon et Aristote, signifiait tout autre chose qu'aujourd'hui. Pour les anciens, il s'agissait d'une science vraie, qui unit le savoir à l'être et met l'homme au centre de la connaissance. La science vraie inclut les sciences exactes et les sciences humaines, l'art, la poésie, la philosophie. Quand l'interaction entre les différents domaines de la connaissance est niée, l'étonnement disparaît: rien ne nous étonne plus. A la limite, c'est nous-mêmes qui disparaissons de notre propre vie. Etymologiquement, le mot étonnement vient du latin classique attonare, qui signifie «frapper du tonnerre ». Mystérieux tonnerre qui échappe à nos organes des sens, car il surgit de la rencontre entre deux niveaux différents de la réalité. Faudrait-il s'étonner que les poètes soient les témoins privilégiés de cette rencontre? Maurice Couquiaud a choisi de témoigner sur cette expérience singulière, mais qui lui est familière, par la voie de l'essai. Pour notre bonheur, il nous fait don de son cheminement à travers l'étonnement.

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L'auteur est, certes, pleinement conscient que notre position dans notre rencontre entre deux niveaux de réalité est modeste: «Je ne serai jamais assez dense pour détourner la lumière, jamais assez lucide pour en être traversé... je fais donc de mon mieux pour la réfléchir », écrivait-il dans Chants de gravité (L'Harmattan, 1996). Mais, en même temps, cette rencontre pourrait-elle avoir lieu sans notre présence? Plus encore, le sens de notre vie n'est-il pas, justement de permettre l'accomplissement de ce mystère? « Quelle serait l'importance de l'étincelle si elle n'allumait quelque chose de sa précarité?» se demande Maurice Couquiaud. Ceux qui connaissent bien son œuvre poétique seront peut-être surpris de l'ampleur de son interrogation sur l'étonnement et de découvrir ainsi la texture cachée de ses poèmes. Les pages de son journal sont tout à fait exemplaires, car elles montrent bien la coexistence contradictoire d'un poète chantant l'harmonie de ce monde (<< Je me laisse envahir d'une harmonie que I 'Histoire n'a pu détruire» écrivait-il dans Chants de gravité) et d'un penseur qui voudrait sonder «le seuil ultime de l'incertitude ». Bref, Maurice Couquiaud est un visionnaire tranquille, qui partage avec Jean Biès le «désir du désert », non par un besoin de solitude mais pour répondre à l'appel de l'oasis et de l'image qui conduit vers la source indispensable. Il faudrait lire avec attention son entretien avec Pierre aster pour voir les sommets où les poètes peuvent aller avec leurs interrogations fécondes. L'étonnement exclut le nombrilisme. On comprend mieux, en lisant ce livre, l'intérêt constant que Maurice Couquiaud et son complice de toujours, Gérard Murail, portent à la science, jusqu'à transformer la revue Phréatique en un lieu de dialogue transdisciplinaire entre la science, l'art et la poésie. Loin de toute appropriation naïve des termes ou

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des concepts scientifiques, Maurice Couquiaud s'intéresse à ce qui peut se manifester simultanément et dans la science et dans la poésie, par un isomorphisme qui enrichit notre compréhension de l'univers et de nous-mêmes. Sur ce chemin, il était inévitable que l'auteur rut conduit à explorer l'insondable mystère du temps: «Peut-on pénétrer le temps jusqu'à ses constituants ultimes?». Le poète, sans avoir aucune prétention d'inventer un nouveau concept scientifique mais muni de la compréhension de ce que la science peut lui apporter en tant que suggestion poétique, pousse la hardiesse jusqu'à imaginer «une particule temporelle ».Car le temps a la même texture que la conscience, où continuité et discontinuité coexistent pour être dépassés par un tiers toujours secrètement inclus. Laissons le dernier mot au poète: « .. .l'étonnement m'a conduit dans un lieu du cœur et de l'esprit où...j'ai compris que j'avais été comme irradié sur place par un rayonnement que je ne pouvais refuser ».

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A V ANT ..PROPOS

En 1976, j'ai rédigé et diffusé de façon modeste un texte de quelques pages à l'intention de mes amis poètes. L'ayant conçu comme un cri d'alerte, je l'avais intitulé avec une pointe d'humour provocateur Manifeste du poète étonné. J'avais déjà recueilli à cette époque le sentiment que l'étonnement du poète représentait le ressort essentiel de son inspiration, qu'il constituait le garant d'une certaine adhésion indispensable auprès des lecteurs. Bien des ouvrages m'étaient tombés des mains parce que leurs auteurs ne semblaient pas en avoir pris conscience ou n'avaient pas su en tirer poétiquement profit. « Une image poétique porte témoignage d'une image qui découvre son monde» avait expliqué G. Bachelard dans la Poétique de la rêverie. Je ressentais la nécessité de développer cette idée, de l'exprimer avec force et persuasion pour mettre en garde les jeunes poètes aussi bien contre les attraits d'un faux modernisme servant de paravent à des facilités, que contre les excès d'une étude formelle, classique ou téméraire, étouffant l'essence pour les besoins de l'apparence. De nombreuses réactions positives à ce texte, comme celles de Jean Cayrol, Jean Rousselot, Robert Sabatier, Pierre aster, Norge, Jean-Michel Maulpoix, etc., m'ont alors encouragé, de même que l'évolution des esprits. En 1982,

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certains candidats au baccalauréat de l'Académie de Paris, se virent ainsi proposer comme sujet de dissertation l'affirmation du poète et critique Yves Peres: « Un poète, en un sens, est un homme qui garde toujours le don de s'étonner... il nous aide à comprendre le monde en aiguisant nos sens, en nous rendant plus sensible devant la vie ». L'éveil émotif de la conscience me paraissait le tremplin et le guide essentiels de toute motivation poétique, mais il me . semblait indispensable de replacer celle-ci dans un cadre universel dont la recherche contemporaine ne fait qu'approfondir les anciens mystères. Etrangement, la naissance du poème devenait pour moi source d'une intarissable curiosité. Collaborateur de la revue Phréatique, devenu son rédacteur en chef en 1983 aux côtés de son fondateur et toujours dynamique directeur, le peintre-romancier-poète Gérard Murail, j'ai pu nouer des relations amicales avec des personnalités diverses intéressées par une approche poétique de l'univers: des philosophes comme Vladimir Jankélévitch, des physiciens comme Bernard d'Espagnat, Basarab Nicolescu ou Etienne Klein, des astrophysiciens comme Jean-Pierre Luminet, des biologistes comme Eric Séralini ou Jean-François Lambert, des spécialistes aux orientations fort diverses, sociologue comme Edgar Morin, paléontologue comme Anne Dambricourt-Malassé, des écrivains, animateurs de la vie littéraire comme Michel Camus, Michel Random ou Michel Cazenave, psychanalystes, musiciens, peintres, poètes, etc. Au fil des années, j'ai pu donner un essor plus large à mes analyses, justifier ma démarche en dissipant certaines confusions possibles à propos de l'étonnement philosophique, de l'intuition scientifique, de la surprise ou de l'émelVeillement. La diversité des thèmes choisis pour le dossier central de chaque numéro me permettait de varier les angles d'obselVation comme les sujets

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d'études et la forme de mes interventions :articles, participations à des tables rondes, entretiens avec des chercheurs éminents et fourriers de l'imaginaire, fragments de mon journal personnel, etc. Aujourd'hui, l'ensemble de ces éléments possède à mes yeux l'unité d'un questionnement qui me poursuit, évidemment sans réponse définitive, mais peut conduire au bon usage de l'interrogation, donner un écho sensible à l'affirmation de Prigogyne dans La nouvelle alliance: « ... notre science occupe la position particulière d'écoute poétique de la nature, au sens étymologique où le poète est un fabricant, exploration active, manipulatrice et calculatrice mais désormais capable de respecter la nature qu'elle fait parler ». Participant de mon mieux à cette écoute, j'ai rassemblé dans ce livre celles de mes interventions susceptibles d'intéresser le plus grand nombre, en choisissant les plus significatives pour inviter chacun, qu'il soit poète ou simplement curieux, à renouveler sa conception de l'univers, à le lire comme un livre d'aventures. Les images que celui-ci nous offre n'en dessinent pas simplement le décor et les personnages, elles animent notre intérêt pour l'intrigue depuis son début jusqu'au dénouement, nous incitent à valoriser l'avenir de toute émotion, la résonance esthétique de toute création. Ma recherche demeure donc poétique, mais elle déborde largement le milieu sensible du poème pour en chercher l'élan dans la complexité des mystères où nous baignons, remonter vers les sources de l'inquiétude et de la beauté. A J'aube d'un nouveau millénaire, nous devons faire face aux bouleversements de la société provoqués par l'évolution des techniques. Nous devons prendre conscience des dangers qu'elle suscite. Un nouveau regard prenant en compte les implications philosophiques et ontologiques de la recherche fondamentale pourrait certainement nous aider. La

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conception d'un monde mécanisé, léguée par le dix neuvième siècle, fait place à celle d'un monde réenchanté par les paradoxes incontournables que nous découvrons aujourd'hui. L'homme y retrouve son rôle particulier. II n'est pas question de rejeter le legs si précieux d'Aristote, mais d'adapter notre logique aux démarches nouvelles et indispensables. Les relations d'incertitude, fondement de la physique quantique, les travaux de Karl Popper sur les bases de la science, appellent notamment une approche moins réductionniste de la réalité dont l'image est encore très mal définie. II faut le savoir pour en tirer des conséquences aussi bien dans les domaines de l'intelligence que de la sensibilité: nous nous trouvons à l'aube d'un bouleversement intellectuel et artistique comparable en importance à celui de la Renaissance Le lecteur trouvera d'abord dans ces pages le point de départ littéraire de mes réflexions. II pourra mesurer ensuite, je l'espère, le chemin parcouru dans un esprit transdisciplinaire grâce à la force animatrice de l'étonnement. Je serais heureux si j'avais semé dans sa perplexité quelques indices, cailloux blancs imaginaires mais reconnaissables, sur les voies incertaines, que je m'efforcerai toujours de suivre et d'explorer très humainement,... non jusqu'à leur terme, mais jusqu'au mien.

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LES COLONNES

ETONNEES

Jusqu'aux astres indéfinis Qu'il fait humain, ô destinée! L'univers même s'établit Sur des colonnes étonnées.
Jules Supervielle

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Lettre de Vladimir Jankélévitch à l'auteur:
25 Février8!
Cher poète étonné

Je suiJ moi..mè'me étonné maÙ ausJi émemeillé à l'idée ql/ttn poète peut me devoir quelque chose. La philosophie est une réflexion, mais la poé..rie est un acte (;roœw), Itn art dejàire, donc une création. Platon disait qu'ltÙ (la sdence) eJ1fille de Thaumas (l'étonnement). MaiJ Platon était un créateur, et la découverte de la vérité pour lui, comme pour tous les poètes ne se séparait pas de son engendrement. Le poète est d'abord étonné de œ qu'il a engendré, comme la mère. est émemeillée devant le fmit de la miraculeuse harmonie: l'enfant. LA poésie n'est pas l'instant Pétrifié en son concept, comme la pierre prédeuse des thÙaunseurs et des joailliers, maÙ l'instant dans son jailli.Hement, l'instant appam-diJpam, l'instant précaire fragile. Il nous est pittS cher que notre me. Il est la lumière d'un regard fugitif, la lueur d'un regard d'e'!!ant, la bénédiction de l'innocence. VOIIJ apporterez à cettejeunesse émen'Cillée non pas par le.r séleL1ions Cette précarité est plus

maÙ par l'innocence. Du moins je le souhaite. insaisissable que le sdnttllement.

Je termine un livre. Quandj'aurai fini le travail, un gros travail qlti me pèse,je l!ousfirai signe. Mon amitié. I~ jankéléllitch

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*LESCOLONNESETONNEES
Que je m'en aille par le ventre vers l'étonnement de l'été!
Jacques Audiberti

Colonne

n° 1

Dans l'hymne à l'étonnement qui s'élève des Nourritures terrestres, André Gide recommande: « Que ta vision soit à chaque instant nouvelle! Le sage est celui qui s'étonne de tout ». Le poète n'a pas la sagesse pour ambition principale, la logique pour itinéraire préféré. Ailleurs est le chemin de ses espérances. L'atmosphère qui l'inspire, établie et entretenue par la pression de ses découvertes, emprunte sa teneur particulière à une formule ancienne et complexe échappant à l'analyse directe. Nous ne pouvons en saisir la composition que par ses effets subtils sur l'art ou l'écriture de l'auteur. Les réactions qui s'enchaînent opposent la légèreté de certaines réussites au lourd cheminement des intentions. Cependant, pourvu d'un triple pouvoir de tressaillement, d'essor et de filtration, l'étonnement semble bien conditionner le flux d'une créativité souvent fugitive. Agitant la conscience alanguie, créant une rupture dans l'écoulement normal de l'ordinaire, il expulse l'être de son confort péremptoire. Par ses interférences, il peut ouvrir la sensibilité aux retombées
L'étonnement)

.

Ce chapitre rassemble le texte d'Wl article paru dans Phréatique
avec la matière de différents articles parus antérieurement

N°43 (Dossier:
dans cette revue.

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lumineuses affranchies de la déduction, aux ombres en révolte contre la soumission béate de l'ignorance et de l'habitude. Ce qui s'allume alors dans le poème n'est pas la réalité satisfaisante d'un feu contenu; c'est le parcours, brasillant par induction, de l'individu trouvant dans ses rencontres (avec lui-même, les choses ou les événements) le chemin des autres, enfoui sous la végétation des banalités et des considérations a priori. Dans un beau poème (Bestiaire de la vague...) Claude Roy raconte avec émotion: « Une grosse vague étonnée qui lèche doucement ma main »... est venue de la part de Jules Supervielle. Elle danse et saute autour de lui: « comme elle fit à son ami il y a des mois des années ». Cette vague, sortie d'un bestiaire étrange, représente un animal familier, un compagnon indispensable et fidèle pour les poètes qui s'y attachent et en caressent journellement la crinière écumante. Dans l'avant-propos qu'il a rédigé bien plus tard pour le roman de Hugo Claus L 'étonnement, Claude Roy propose encore de choyer cette vague apprivoisée mais toujours fantasque et nouvelle: « Délivré des illusions, livré à lui-même, l'homme dont parle Claus, l'homme qui parle par Claus, est ce rebelle qui refuse l'atonie du désespoir parce qu'il est en proie à l'étonnement, seul gage d'espoir. Parce qu'il refuse le sommeil de l'habitude et cette petite mort avant la mort, la résignation. f,'étonnement, c'est la grâce première du poète, que ne cesse d'étonner la beauté du monde et son horreur.. toujours émerveillé de la merveille, parfois, d'exister. Souvent révulsé devant la cruauté d'être. L'étonnement, c'est le titre que pourraient porter tous les grands livres, ces histoires d'étonnés... »

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Ces livres traversent les siècles en exprimant par les voies de l'esprit une permanence de la sensibilité. Ainsi en est-il pour Le langage des oiseaux, le récit poétique de Attar qui anime. sans discontinuité la foi, l'intelligence, l'imagination des sages de l'Islam, bien que. l'auteur soit mort en l'an 1230 de notre calendrier. De vallée en vallée, les oiseaux, connus et inconnus, traversent les épreuves, conduits par l'exigeante huppe, messagère d'amour auprès de la reine de Saba dans la tradition coranique. Ils sont partis à la recherche de leur roi, le Simorg, symbole de Dieu chez les Persans, de Ferdousi à Sohrawardi. L'œuvre exprime l'angoisse incontournable des hommes devant la création et son devenir. Même si les poètes ne trouvent pas tous la joie suprême de l'anéantissement dans l'unité divine, ils demeurent les interprètes de cette inquiétude au cœur de la sixième vallée: « Après la vallée de l'Unité, celle de l'Etonnement, où l'on est en proie à la tristesse et aux gémissements... Tantôt tu pousses les soupirs du pur amour, tantôt tu fais entendre des plaintes auprès du rideau qu'assaillent les véritables amants. Tes vers leur offre un capital; puissent-ils s'en parer comme d'un bijou! Ceci est ton sceau comme la lumière est le sceau du solei!... Ce sont les stations du chemin de la stupéfaction ou, peut-être mieux, les poèmes du vertige ». Ceci peut conduire à penser que Gaston Bachelard ne devait guère utiliser l'expression Siècle des lumières pour désigner le XVnrmesiècle. rI attachait trop de prix â l'environnement poétique de la flamme, pour magnifier de cette façon une époque si peu féconde en véritables poètes dans notre pays. Réduire le symbole de la lumière â la puissance rhéostatique de l'esprit éclairé sur l'axe de ses fermes démarches, revient à enfermer celui-ci dans les seules capacités de l'intelligence discursive. C'est négliger l'univers immense de la suggestion, de l'illumination, de l'irradiation. C'est jeter dans un étang les clefs de l'imaginaire et de la

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rêverie. Ainsi, par une comparaison envahissante, les mots, les concepts, comme les images, se voient-ils parfois vidés de l'invisible contenu que le temps leur avait confié. Depuis que Platon a fait dire à Socrate dans le Théétète, que la philosophie n'avait pas d'autre origine que l'étonnement, ce ressort de la conscience s'est vu doucement affecté en Occident aux impulsions du débat éristique, préposé aux guichets de l'argumentation: «Questionner ce qui est en dehors de l'ordre» (Heidegger). L'émerveillement, représentant la forme naIve de l'étonnement, mais bénéficiant d'une certaine indulgence, demeurait seul porteur de la charge fantasmagorique constituée par l'enchaînement des phénomènes. Le merveilleux pouvait, à la rigueur, organiser quelque peu l'inconnaissable pour les esprits simples, les poètes et les enfants, mais l'étonnement avait pour mission de prendre sérieusement en charge le décloisonnement de la réalité, de l'inconnu, de la nouveauté, grâce aux vertus spécifiques de l'entendement. A lui de déchiffrer la pénombre, de sélectionner parmi les questions sauvages celles qui méritaient d'être cultivées, arrosées d'hypothèses et de théories. A lui de planter mille peut-être pour un je sais. Proche sur ce point d'Auguste Comte, Balzac écrivait dans La peau de chagrin: « La clef de toutes les sciences est sans contredit le point d'interrogation... la sagesse dans la vie consiste peut-être à se demander à tout propos pourquoi? ». Einstein et beaucoup d'autres l'ont affirmé bien haut. Ainsi, la philosophie, la technique, le savoir se sont-il finalement épanouis depuis deux siècles en poursuivant les énigmes dans un dédale exploré systématiquement, chacun s'étant habitué à la séparation complète des pouvoirs entre science et poésie, imaginaire et connaissance. Un savant contemporain, Rémy Chauvin, constatait toutefois dans l'épilogue de son livre La biologie de l'esprit,

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que ses conclusions amèneraient inévitablement le lecteur au seuil de la métaphysique. Cette ouverture ne peut que s'élargir aujourd'hui. Il faut évoquer ici Saint-lohn-Perse, citer un passage de son discours lors du banquet de réception de son Prix Nobel:. «Lorsque les philosophes. eux-mêmes désertent le seuil métaphysique, il advient au poète de relever là le métaphysicien.. et c'est la poésie alors, non la philosophie, qui se révèle la vraie fille de l'étonnement, selon l'expression du philosophe antique à qui elle fut le plus suspecte ». Porteurs des questions et des réponses provisoires acheminées par les scientifiques et les philosophes, reconnus avec bienveillance comme nos frères d'adoption,... c'est avec la poésie que nous choisirons donc de franchir avec bonheur le seuil paternel de l'étonnement!

Colonne n° 1
Placé devant un événement incompréhensible, l'homme primitif ne bâtissait pas un raisonnement selon les lois rigoureuses d'une Logique qui fut inventée, perfectionnée par ses descendants. Il projetait immédiatement dans une image le contenu de sa perplexité. Cette image, transmise comme un legs à travers les générations, prenait une valeur de réponse, absurde en face de nos connaissances, mais longtemps satisfaisante pour la tradition. B. Van de Walle, professeur à l'université de Liège, propose l'exemple suivant. Dans leur mythologie, les Egyptiens représentaient souvent le Dieu solaire sous la forme d'un scarabée. Cet insecte, ayant pour habitude d'enfermer son œuf dans une boule de fumier, roule celle-ci devant lui. Ce processus ne pouvait manquer d'évoquer aux yeux des anciens la course du soleil et ses transformations. Encore aujourd'hui, ce geste journalier symbolise assez bien nos préoccupations quotidiennes et leurs implications futures.

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Toutes les mythologies founnillent d'exemples comparables. J. Dumezil, notamment, a mis en évidence l'ancienneté et la parenté de sources symboliques communes irriguant les civilisations de l'espace indo-européen (Mythologies des montagnes, des eaux et des forêts, édit. Larousse). Partout dans le monde, des enchaînements de circonstances ont suscité des tabous ou des superstitions dont certaines traces rémanentes sont parvenues jusqu'à notre époque: « Tous les Miirchen (contes mythologiques) ne sont que les rêves de ce monde familier qui est partout et nulle part» (Novalis). L'étonnement est rejeté du sujet dans l'objet, devenu mana, doué d'une force magique. Dans une conférence à Zurich, Jung affinnait en 1930 : « Chez l'homme archaïque le psychique est si totalement projeté qu'il ne se distingue plus de l'événement physique objectif.. l'extraordinaire ne le remue que parce qu'il lui prête la force de son étonnement ou de sa frayeur... Dans le monde archaïque tout a une âme ». La déduction scientifique demeure pour lui une démarche inconnue. Plus exactement, l'explication ne connaît que les voies de l'imaginaire et du fantastique. L'univers se trouve en quelque sorte poétisé, sans poème, dans l'inconscient collectif en gestation pennanente. L'étonnement ne suscite pas encore ses premières manifestations philosophiques, mais sème les éléments des premiers archétypes bientôt suivis par les Petits Poucets du merveilleux. Dans un monde enchanté, ces primitifs étonnés ne savent pas encore qu'ils sont intelligents. Au cours de leur gestation et de leur évolution, les mots eux-mêmes se sont lentement chargés d'un contenu capable de modifier leur environnement intellectuel. Métaphores et métonymies inconscientes posant les bases d'une grammaire universelle, les archétypes en sont venus à exprimer le parfum des choses puis le parfum de l'être au cœur des choses:

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« Le pouvoir de nommer des objets sensibles absolument impénétrables à l'être spirituel Nous vient de la connaissance des archétypes qui, étant de la nature de notre esprit, sont comme lui situés dans la

conscience de I 'œuf solaire. »

-

Milosz (Cantique de la connaissance) Leur utilisation quotidienne a déterminé les grandes familles de symboles étroitement liées au déroulement des phénomènes naturels et des luttes pour la survie, l'univers servant de champ d'action à l'affiontement des puissances
supérieures.

Les mythes qui ont rassemblé les hommes, bien avant la naissance d'un certain puritanisme rationaliste, sont construits sur des concepts collectifs issus de réactions instinctives, dynamisés en images primordiales: «Qu'on le veuille ou non, la mythologie est première par rapport non seulement à toute métaphysique, mais à toute pensée objective, et c'est la métaphysique et la science qui sont produites par le refoulement du lyrisme mythique. » (Gilbert Durand, Structures anthropologiques de l'imaginaire). L'étonnement du poète le ramène, en quelque sorte aux sources premières de l'esprit. Le cours initiateur de sa curiosité suit directement celui de sa sensibilité. On peut remarquer au passage que le schéma poétique du cycle pouvait être familier à des peuples ignorant la roue. L'homme primitif découvrant sa précarité, l'assimilait au formidable renouvellement s'opérant devant lui. Il intégrait son existence, comme toute vie animale ou végétale à la représentation prototype du cercle. Aujourd'hui comme hier, l'extinction des feux annonce l'aube à venir ~elle ouvre pour certains les voies d'un autre monde et s'accorde à l'attente qui fait battre les tempes sur le rêve de l'éternel retour. Gilbert Durand affirme ainsi que « l'imaginaire constitue l'essence de l'esprit, c'est à dire l'effort de l'être pour dresser une

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espérance vivante envers et contre le monde objectif de la mort». Que fait la poésie, si ce n'est s'identifier à cet effort, à ce déploiement? Nourrie par l'incertitude, elle fut anciennement habillée par les aèdes, plus près de nous par les trouvères... qui taillent encore ses vêtements sous d'autres titres. Etre poète, c'est aller puiser dans le tressaillement de la conscience collective, formée au cours des âges par la confrontation de l'individu avec le mystère. C'est être pris, en quelque sorte, dans l'agitation moléculaire des processus, des fantasmes et des êtres qui peuplent notre curiosité comme notre inquiétude: « Tu enfonces, caroubier. tes racines dans le temps dans la terre où sont les rêves de ma race abandonnée» Marcel Hennart (Plainte indienne, La Sape N°ll) Imprégné, volens nolens, de symboles anciens, le poète pénètre au cœur des archétypes, ces fractions de l'imaginaire, pour les élargir comme ses préoccupations intimes aux dimensions du monde qu'il voudrait saisir. «L'instant où apparaît la situation mythologique est toujours marqué par une intensité émotionnelle particulière comme si l'on touchait en nous des cordes qui ne résonnaient d'ordinaire jamais, ou comme si l'on déchaînait des puissances dont nous ne soupçonnions pas l'existence... Celui qui parle en images primitives s'exprime en somme par des milliers de voix» (Jung, conférence à Genève, 1922). Les ressources accumulées par l'étonnement primitif deviennent pour lui un gisement dont les schémas représentent une multitude de filons soumis au régime de la nuit et de la lumière. En matière de création, les critères de la beauté répondent à la convergence, dans l'archétyPe suggéré, de l'expression et du sentiment traduit par son évocation. Etrange passage du fantastique à travers l'enchantement des volumes offerts à la

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