L'Étranger

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13 récits qui représentent les différentes facettes du laboratoire d'un écrivain essentiel, et probablement ses réussites les plus aiguisées, aussi bien pour l'horreur, le surnaturel, que dans sa fascination pour le poème en prose.


Son entrée dans la fiction surnaturelle avec le légendaire "Dagon". Ou la farce morbide dans "Le caveau", et l'horreur la plus nue avec les déterreurs de cadavre dans "Le chien". Une étrange maison fantôme dans "L'innommable", mais aussi l'évolution urbaine de l'Amérique des années 20/30 dans "La rue" ou dans cette traversée de la mort chez les mal-logés de New York, dans "Un air glacial" ou la vision apocalytique du futur de la ville dans "Lui". Mais Lovecraft sait faire tenir aussi toute une hstoire dans un sous-marin de la Première Guerre mondiale dans l'étrange "Le Temple". Et bien sûr s'infiltrer dans tous les interstices du temps avec "Par-delà le mur du sommeil", en convoquant la psychiatrie, le rêve, la radio...


Et bien sûr les livres maudits, les livres interdits de son ancienne bibliothèque familiale, ou le fameux "Necronomicon" qu'on retrouve dans les moments les plus critiques de ses grandes fictions. Ce qu'il doit à Poe, à Baudelaire, à Dunsany. Ici, avec "Le livre" ou "L'étranger" c'est encore le livre comme métaphore perpétuelle du chemin pour échapper à soi-même et au monde qu'on recroise.


Contient: L'Étranger (the Outsider), Dagon, Le caveau, Le temple, Le chien, L'innommable, Un air glacial, Lui, La ville sans nom, La rue, Par delà le mur du sommeil, L'étrange maison haute dans la brume, Le livre.


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Publié le : mardi 18 août 2015
Lecture(s) : 33
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782814510029
Nombre de pages : 109
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L’étranger, et 12 autres récits d’horreur

 

Howard Phillips Lovecraft

 

 

nouvelle traduction & introductions François Bon

 

The Lovecraft Monument

ISBN : 978-2-8145-1002-9

dernière mise à jour le 1er septembre 2014

THELOVECRAFTMONUMENT.COM


note liminaire

Les grands récits de Lovecraft, ceux liés au mythe de Cthulhu, ont pour la plupart été écrits dans les dernières années de sa trop brève vie. Il nous laisse une oeuvre proliférante, articles, chroniques scientifiques, poèmes, et probablement au moins 30 000 lettres, dont seulement 4 000 retrouvées et accessibles.

Mais des premières « fictions surnaturelles » publiées dans les magazines à partir de 1920, aux récits de la première maturité (son séjour à New York, en 1925-1926), et au rythme de la progression du magazine Weird Tales, qui pourtant lui refusera souvent ses textes, l’atelier principal de la fiction lovecraftienne c’est cet espace fourni par les magazines populaires de science-fiction.

Ce qui est fascinant, dans ces récits qui font souvent entre 15 et 25 pages, c’est comment on y voit au travail toute l’armature secrète des grands récits.

C’est son laboratoire. Là qu’il évoque Edgar Poe, Huysmans au Baudelaire. Là qu’il compense la brièveté par une prose poétique, héritée d’un auteur irlandais trop méconnu dans notre langue, Lord Dunsany, à la fois rythmique et brûlante.

C’est dans ce laboratoire qu’il est aussi, plus souvent, sensible au monde du dehors. La rue, c’est à la fois les émeutes de Boston en 1924 et son enfoncement dans les marques identitaires, lui qui se voulait plus anglais que les Anglais. Le temple, qui se passe entièrement dans un sous-marin allemand à la fin de la Première Guerre mondiale, une autre prouesse. On voit Lovecraft aller presque vers la farce dans Le caveau, mais aller toucher au plus près les cadavres des vieilles tombes, dans L’innommable et son étrange fantôme ou un de ses textes les plus violents et fabuleux de toute son oeuvre, Le chien. Mais dans ces deux récits, la figure du narrateur est bien proche de lui-même... Et dans Par-delà le mur du sommeil, il s'avance dès 1919, entre hallucination et psychiatrie, dans les interstices du temps qui feront naître, quinze ans plus tard, Dans l'abîme du temps.

Ou bien cette immersion soudain dans les étages du New York des mal-logés, avec Un air glacial, à nouveau une traversée de la mort.

Et puis, partout dans Lovecraft, le fait que pour écrire – le fantastique comme le reste – il faut d’abord être lecteur. C’est votre bibliothèque qui vous mène à la folie (pour Lovecraft, le deuil impossible de celle du grand-père, quand il leur a fallu, à sa mort, vendre la maison familiale).

Alors, sous le fantastique, chaque fois une figure du livre. Fou, maudit, perdu, dangereux, mais le livre.

Et c’est sous ce signe qu’on a rassemblé ces récits.

F.B.

L’étranger (The Outsider)

I’m nether a part of anything around me – in everything I’m an outsider. C’est la définition que donne de lui-même Lovecraft, et elle est lourde de conséquence sur son rapport au monde. Lourde aussi, évidemment, quand il donne pour titre à un de ses propres textes ce mot qui le définit : an outsider, un étranger.

Plus les récits de Lovecraft sont brefs (celui-ci, un des plus emblématiques de l’œuvre, fait une quinzaine de feuillets), plus ils se concentrent sur la langue, et la symbolique même du récit, plus ils font écho à une poétique précise (voir Le chien). Ici, pas de référence littéraire explicite, mais l’épigraphe de Keats. Ainsi la prose sous l’emblème de la poésie.

Seulement, une référence permanente, dans la marche, le ton, au récit romantique, à l’univers gothique. Les ruines, et cette écriture qui se concentre sur la frontière poreuse et fascinante qui sépare le monde secret du monde réel fugacement aperçu. C’est l’écriture de cette transition qui est ici le cœur et l’enjeu du récit, plus que sa fin en miroir, avec jeu de mots et sans jeu de mots.

Un ami proche et respecté, traducteur de premier plan m’a vertement tancé quand j’ai commencé de diffuser cette traduction : il n’y retrouvait pas l’histoire à laquelle il était habitué. J’improvisais, j’utilisais ma prérogative d’auteur pour jongler avec l’original ? C’est précisément ce que je réfute, précisément ce qui m’a fait entreprendre ces retraductions. 

Et celle-ci est emblématique : comme si souvent, texte que renie plus ou moins Lovecraft par la suite (lettre à Vernon Shea de 1931, citée par S.T. Joshi) : il ne comprend pas soi-disant, comment il a pu s’embarquer dans « des effets d’une désinvolture aussi mécanique » too glibly mechanical in its climatic effect) et ce que nous admirons d’un lyrisme d’une seule coulée, tout près de là où Poe nous émerveilla dans la première lecture stupéfiée, il n’y voit plus qu’une « grandiloquence pompeuse » (bombastic pomposity) baroque et venteuse (baroque & windy rhetoric) – n’en jetons plus. Nous avons appris à nous méfier de cette intériorisation de l’échec permanente et exagérée chez Lovecraft : se souvenir qu’écrit en 1921, ce texte ne fut publié qu’en 1926, dans une période où, aux abois, ce qui le faisait piocher dans les anciens manuscrits refusés c’était la hantise de deux ou trois dizaines de dollars... Mais quelle texte, quelle poésie, sur la charnière la plus symbolique du surnaturel... Respectons au plus près la rhétorique : c'est elle qui autorise le fantastique.

Il y a deux axiomes forts pour traduire Lovecraft :

  d’une part la marche narrative linéaire, le côté probablement le plus implacable mais qui me fascine toujours tant c’est rigoureux et sans limite – chaque phrase de Lovecraft a une fonction nécessaire et identifiable dans le récit (du moins, rétrospectivement, au regard de ce que conquiert le récit à son terme), chaque phrase accomplit donc une fonction narrative précise et unique. Elle avance le récit. Pour moi, cette question : faire passer l’avancée permanente et linéaire de l’histoire en chaque point, c’est une des tâches essentielles de la traduction, s’imposer de concevoir cette marche en avant de façon dynamique : qu’est-ce que cette phrase précise a pour objet de construire dans une rémanence, pièce unique qui ne trouvera sens qu’au terme de la résolution du récit ?

- d’autre part, au contraire de l’idée habituelle du roman et de la narration, même si ce n’est jamais si tranché chez Maupassant, Tchékov ou Kafka, et bien sûr poussé à son comble chez James, puisque c’est l’instance même de la compréhension de l’histoire, l’illusion du fantastique se construit chez Lovecraft par un travail en amont, la façon dont le récit travaille à rebours son narrateur. Chez Lovecraft la donne narrative est toujours extrêmement détaillée et précise, même lorsqu’elle devient système pluriel et complexe (dansChuchotements dans la nuit, avec échanges de lettres, rapports, articles de journaux, télégrammes, coups de téléphone). Le narrateur est posé toujours dans les limites précises de la date et du contexte de sa prise d’écriture. Parfois, Lovecraft en joue comme d’un clavier d’orgue : dans La maison maudite, on reparcourt cent cinquante ans d’archives. Une énorme part du travail, mais qui doit rester invisible, c’est comprendre à chaque instant du texte en quoi et comment ce n’est pas Lovecraft qui écrit, mais son personnage, qu’il conte ou qu’il rapporte ou écrive. Dans une lettre tardive à Barlow – et quelle reconnaissance qu’enfin quelqu’un (en 1934, Bob Barlow a seize ans) dise à Lovecraft ce qu’on lui doit – il dit que l’enchaînement de la fin s’est révélé pour lui en cours d’écriture : pour Lovecraft, un défaut; pour nous, la preuve que l’histoire tient d’abord sa force d’elle-même.

Ici comme dans le reste de l’œuvre, bien sûr c’est d’abord cette histoire qui compte. L’instance monstrueuse du récit, l’effroi au surgissement de la figure monstrueuse (ce qui n’est pas la même chose, puisque ici c’est le monstre qui narre), et l’illusion de réalité – les ruines, les arbres, les livres, les déplacements, la nuit. Dans nombre d’histoires de Lovecraft, cette instance tient à une techné : l’électricité, les théories d’Einstein, le téléphone ou la voiture (voir leur rôle dans La chose sur le seuil). Ici, justement, leur absence.

La singularité de ce texte essentiel de Lovecraft, c’est ce lyrisme dansé. Les narrateurs sont toujours construits avec une essentielle précision, ici aussi, mais cette fois il est construit comme registre de langue : il est la voix narrative du romantisme et des contes gothiques, il est avant tout la façon dont il conte et perçoit. Une manière de tenir à distance les éléments réels, dont Edgar Poe, omniprésent chez Lovecraft, a usé sans cesse aussi – qu’on relise la première page de la Maison Usher, ou le surgissement du double dans William Wilson.

Traduire, c’est tenter d’établir cette danse, et d’en fixer la transcription lorsqu’on perçoit, sans s’expliquer le miracle, qu’elle vient s’emboîter exactement sur la partition rythmique de l’original, que chaque mot y est, et que la cinétique du récit y est. On n’est jamais à l’abri, d’un contresens affreux, d’un faux-ami glissant, d’une interprétation abusive (se retenir chaque fois d’amplifier l’intention, souligner l’indice), ou d’un bête anglicisme. Mais c’est précisément de conserver cet artifice du narrateur dans la traduction, qui restitue Lovecraft dans un enjeu littéraire qu’on lui dénie dans son propre pays. Garder ce scandale d’une traduction phrase à phrase, qui ne lisse pas le saut d’une phrase à une autre, parce que telle est la loi narrative de sa présence : la phrase est toujours à elle-même son propre horizon, et cette distorsion est un des éléments majeurs de l’illusion lovecraftienne. L’effroi et le fantastique ne sont pas moindres, c’est seulement qu’on le rend dans la langue et par elle. Et le miracle, ou la récompense du traducteur, c’est quand ce parti-pris vient converger en chaque point, dans cette étonnante mécanique de Lovecraft, à quoi il était si radicalement attaché, la phrase faite de deux segments séparés par un point-virgule, avec la belle et humble fidélité qu’on se doit, jusqu’à l’ordre parfois des adjectifs et adverbes, tant c’est souvent l’ordre de leur surgissement qui commande à la force de l’image.

Écrit donc en 1921, dans une période où – de Dagon à From beyond, naissent les fondamentaux de ce qui sera le surnaturel de Lovecraft, et juste après la controverse qui le poussera à écrire In defence of Dagon –, et publié pour la première fois cinq ans plus tard, dans Weird Tales en 1926, The Outsider est bien un texte charnière essentiel de l’œuvre tout entière.

F.B.

 

That night the Baron dreamt of many a woe
And all his warrior-guests, with shade and form
Of witch, and demon, and large coffin-worm,
Were long be-nightmared.

Cette nuit-là, le baron rêva de malheurs sans nombre
Et ses hôtes, les guerriers, torturés par des ombres et des formes
De sorciers, de démons, de grandes larves de cimetières
Se débattirent dans les cauchemars.
Keats, La veille de la Sainte-Agnès, 1820.

 

 

Malheureux celui à qui la mémoire de son enfance n’apporte en retour que tristesse et que peur. Il sombre, s’il se retourne sur ces heures solitaires dans des chambres lugubres, aux tentures obscures et rangées affolantes de vieux livres ou les veilles effrayées sous les frondaisons crépusculaires d’arbres gigantesques et entremêlés, dont les branches s’agitent silencieusement bien plus haut. Voici pourtant ce que les dieux m’ont donné – à moi le déçu, l’insensé, le brisé, l’hébété. Et pourtant combien je trouve mon content à m’accrocher à ces souvenirs flétris, quand mon âme ne s’intéressait que momentanément à atteindre, au-delà, l’autre

Je ne sais pas où je suis né, sauf que ce château était infiniment ancien et infiniment horrible, plein de passages secrets sous de hauts plafonds où l’œil ne pouvait distinguer que les toiles d’araignée et les ombres. Les pierres dans les corridors croulants semblaient toujours hideusement humides, il y avait cette maudite odeur partout, comme venue des corps empilés des générations mortes. Il n’y avait jamais de lumière, c’est pour cela que j’allumais parfois des chandelles et les regardais longuement en guise de soulagement, pas plus qu’il n’y avait de porte vers le soleil, depuis que ces arbres terribles avaient grandi bien plus haut que la plus haute tour. Il y avait une tour noire qui, elle, passait au-delà des arbres vers le ciel au dehors, mais elle était partiellement en ruine et impossible de l’escalader, sinon pierre à pierre, le long de son mur abrupt. 

J’ai dû vivre des années en ce lieu, mais je ne pouvais pas compter le temps. Des gens ont dû avoir souci de mes besoins, mais je ne me rappelle d’aucune personne que moi, ou quiconque de vivant hors les rats, chauve-souris et araignées furtifs. J’imagine que si quiconque a pris soin de moi, ce devait être quelqu’un de terriblement âgé, puisque ma seule conception d’un être vivant c’était quelqu’un qui me ressemblait de façon narquoise, aussi distordue, flétrie et délabrée que le château. Il n’y avait rien de grotesque en mon esprit à ces os et squelettes qui parsemaient les cryptes de pierre sous les fondations profondes. Je les associais fantastiquement aux événements de tous les jours, et les considérais bien plus naturels que les images enluminées d’êtres vivants que je trouvais souvent dans les pages de mes livres moisis. De tels livres j’ai appris tout ce que je sais. Aucun précepteur pour me pousser ou me guider, et je ne me souviens d’aucune voix humaine toutes ces années, pas même la mienne. Je n’ai jamais pensé m’essayer à parler fort. Mon aspect aussi faisait partie de ce que je ne pouvais me représenter, puisqu’il n’y avait pas de miroir dans le château, et c’est par pur instinct que je m’imaginais simplement apparenté à ces jeunes figures que je voyais dessinées ou peintes dans les livres. Je me sentais consciemment jeune, oui : j’avais si peu à me souvenir.

Dehors, allongé près d’un fossé putride sous les arbres sombres et muets, je m’allongeais souvent et rêvais pendant des heures à ce que j’avais lu dans les livres ; je me représentais amoureusement parmi des foules joyeuses du monde ensoleillé au-delà de ces forêts sans fin. Une fois j’essayai de m’enfuir de la forêt, mais comme je m’éloignais du château l’obscurité se fit si dense que l’air se remplit d’une peur troublante, et que courant comme un forcené pour revenir je me perdis dans un labyrinthe de silence et de nuit.

Ainsi je rêvais et attendais parmi des crépuscules sans fin, quand bien même je ne savais rien de ce que j’attendais. Alors dans ma solitude obscure ma pulsion de lumière devint si effrénée que je n’avais plus de repos, et tendais des mains implorantes vers la vieille et solitaire tour noire ruinée qui s’élançait au-delà des arbres vers le ciel inconnu du dehors. Enfin je me résolus à escalader cette tour, et tant pis pour la chute – tant il était préférable de voir le ciel et périr, que de vivre dans ces jours sans vue.

Alors par une aube froide je montai les marches de pierre âgées et usées jusqu’à ce que j’atteigne le point où elles cessaient, puis me cramponnai périlleusement autant que mes pieds trouvaient prise. Un cylindre de roc épouvantable et terrible, mort et lisse ; noir, ruiné, déserté et sinistre, réveillant les chauve-souris dont les ailes battaient avec bruit. Mais encore plus épouvantable et terrible la lenteur de ma progression ; à monter au-dedans comme je le faisais, l’obscurité qui m’environnait épaississait, et la froideur nouvelle d’un salpêtre hanté et vénérable m’assaillait. Je tremblais en m’étonnant de n’avoir pas atteint la lumière, et j’aurais peut-être préféré rester bloqué en bas. Je réalisais que la nuit m’avait soudainement rejoint, et à tâtons explorais vainement de ma main libre si je ne trouvais pas une fenêtre, une embrasure par laquelle je pourrais regarder et, encore mieux, essayer d’apprécier quelle hauteur j’avais atteint.

Et tout d’un coup, après une impressionnante et aveugle reptation en longeant ce précipice concave et désespéré, je sentis que ma tête heurtais une paroi solide, et sus que je devais avoir touché le toit, ou au moins une sorte d’étage. Dans l’obscurité je levais ma main libre et explorais l’obstacle, que je trouvai en pierre, et inamovible. Alors j’explorai pour rien le périmètre de la tour, m’accrochant à n’importe quelle prise que le mur visqueux pouvait offrir, jusqu’à ce que de la main je trouve au plafond un point plus vulnérable et, me redressant vers le haut à nouveau, ayant besoin de mes deux mains pour mon effrayante ascension, que je puisse pousser la dalle ou la trappe de la tête. Il n’y avait pas plus de lumière au-dessus, et comme mes mains me tiraient plus haut je sus que l’ascension était cette fois terminée ; la dalle qui servait de trappe menait à un étage dont la surface de pierre était de plus grande circonférence que la tour au-dessous, bien sûr le sol d’une chambre d’observation vaste et élevée. Je m’y déplaçais avec précaution, tentai d’empêcher la lourde dalle de retomber dans son encastrement, mais cela je pus l’empêcher. Comme je tombai à bout de fatigue sur le sol de pierre j’entendis les sinistres échos de sa chute, espérant cependant qu’un levier me permettrait éventuellement de la déplacer à nouveau.

M’imaginant que j’étais maintenant à une hauteur prodigieuse, loin au-dessus de ces maudites branches d’arbres, je me traînai sur le sol et fouillai à tâtons en quête d’une fenêtre à travers laquelle je pourrais découvrir enfin le ciel, et même la lune et les étoiles que j’avais si souvent croisé dans mes lectures. Mais chaque pas me décevait, puisque tout ce que je trouvai c’était de vastes rebords de marbres, chacun chargé d’odieuses boîtes oblongues, d’une taille perturbante. Plus je réfléchissais, plus je m’étonnais de quels vénérables secrets pouvaient attendre dans ce haut appartement séparé depuis des éternités du château au-dessous. Alors, sans s’y attendre, mes mains rencontrèrent une ouverture, où s’insérait une porte de pierre couverte d’étranges sculptures. L’éprouvant, je la découvris bloquée ; mais dans une suprême explosion de force je surmontai tous les obstacles, et parvins à l’ouvrir en la tirant vers l’intérieur. Et, ce faisant, vint à moi la plus pure extase que j’avais jamais connue. Enfin, brillant tranquillement à travers une grille de fer forgé, en bas d’une courte volée de pierres montant depuis cette porte que je venais de trouver, la lune, la lune pleine et radieuse, la lune que je n’avais jamais vue sauf dans mes rêves et de vagues visions que je n’ose qualifier de souvenirs.

Persuadé maintenant que j’avais atteint le sommet ultime du château, je me hâtais de franchir ces marches au-delà de la porte ; mais, la lune soudainement voilée par un nuage, je trébuchai et dus continuer mon chemin plus lentement dans la nuit. Il faisait encore très sombre quand j’atteignis la grille – que je poussai doucement et trouvai déverrouillée, mais que je n’ouvris pas directement, de peur de tomber depuis cette hauteur impressionnante à laquelle j’avais grimpé. Alors la lune surgit de nouveau.

Le plus démoniaque de tous les chocs est celui de l’inattendu abyssal, incroyable jusqu’au grotesque. Rien de ce qu’avais pu autrefois supposer ne pouvait se comparer à ce qui me terrorisait maintenant, et toutes ces merveilles bizarres que la vue révélait. La vue en elle-même était aussi simple qu’elle était stupéfiante, puisque consistant en ceci seulement : au lieu de l’étendue folle et désordonnée des cimes d’arbres vues depuis plus haut qu’elles, le sol compact et rugueux commençait directement à ce niveau même, de l’autre côté d’une grille, surplombé d’entablements variés de marbres et de colonnes, et soumis à l’ombre d’une ancienne église de pierre, dont les arc-boutants en ruine brillaient spectralement sous la lune.

À demi-inconscient, j’ouvris la grille et me redressai sur le chemin de gravier blanc qui s’éloignait dans deux directions. Mon esprit, assommé et chaotique comme il était, aspirait encore sourdement à la lumière ; et même ces merveilles fantastiques qui surgissaient n’auraient pu retenir mon élan. Je n’ai jamais su, ni ne m’étais enquis, si mon expérience était celle de la folie, du rêve ou de la magie ; mais j’étais bien déterminé à contempler à tout prix la brillance, la gaieté. Je ne savais pas qui (ou ce que) j’étais, ou ce qu’avait pu être ce qui m’entourait ; mais tandis que j’avançais, je ne pouvais m’empêcher de prendre conscience d’une sorte de mémoire latente et effrayante, qui faisait que mon chemin n’était pas fait au hasard. Je passai sous une arche et débouchai hors de la zone des entablements et colonnes, avançant désormais dans un paysage ouvert ; parfois suivant le chemin existant, parfois l’abandonnant avec curiosité pour traverser des prairies où subsistaient seulement quelques ruines pour témoigner de la présence d’une ancienne route. Une fois même je dus franchir à la nage une rivière où des blocs écroulés et moussus de maçonnerie témoignaient d’un pont de longtemps écroulé.

Deux heures environ ont dû s’écouler avant que j’atteigne ce qui me semblait mon but, un très vieux château recouvert de lierre, dans un parc épaissément boisé, familier jusqu’à l’exaspération, et qui me semblait d’une perplexe étrangeté. Je vis que les douves avaient été comblées, et que quelques-unes des tours bien connues avaient été démolies, et de nouvelles ailes construites pour ajouter à ma confusion. Mais ce qui pour moi était l’intérêt principal, le délice, c’étaient les fenêtres ouvertes – splendidement enflammées de lumière, et portant au loin le bruit de festivités les plus gaies. Me rapprochant d’une d’elles, je regardai à l’intérieur et vis une société habillée bizarrement, bien sûr ; se divertissant, se parlant jovialement les uns aux autres. Je n’avais jamais, pensai-je, entendu une voix humaine auparavant et pouvais seulement imaginer vaguement ce qu’on disait. Quelques-uns des visages semblaient animés d’expressions m’évoquant des souvenirs incroyablement lointains, d’autres me demeuraient tout à fait étrangers.

Alors je franchis la fenêtre la plus basse pour entrer dans la pièce brillamment éclairée, et franchir ainsi fut basculer d’un singulier et large moment d’espoir à la plus noire convulsion de désespoir et sa réalisation. Et le cauchemar ne fut pas long à surgir ; dès que j’entrai se produisit une des plus terrifiantes démonstrations que je n’aurais jamais conçues. À peine j’avais passé le seuil qu’une peur soudaine et imprévue se saisissait de la compagnie, tordant les visages et provoquant les plus horribles cris de quasi toutes les gorges. L’envol fut général, et dans la clameur et la panique plusieurs tombèrent en pâmoison et furent traînés au dehors par leur compagnons dans leur fuite folle. Beaucoup se couvraient les yeux de leurs mains, et leur course de sauvetage n’en était que plus aveugle et embarrassée, butant dans les meubles et heurtant aux murs avant qu’ils aient pu rejoindre l’une des nombreuses portes .

Les cris étaient choquants ; et comme je restais seul et stupéfait dans l’appartement brillant, et que disparaissait lentement leur écho, je tremblais à la pensée de ce qui avait pu ainsi les menacer, invisible auprès de moi. À la première inspection la pièce semblait déserte, mais quand je m’avançais dans une des alcôves il me sembla y détecter une présence – une sorte de mouvement au-delà de l’arche dorée qui menait à une autre pièce presque similaire. Comme j’approchai de l’arche, je commençai à percevoir plus clairement cette présence ; alors, et ce fut le premier et le dernier son que j’aie jamais proféré – un hululement horrible qui me révolta de façon aussi poignante que sa cause nauséabonde – je vis, dans la clarté la plus pleine, la plus effrayante, cette monstruosité inconcevable, indescriptible et qu’il vaut mieux taire, qui par sa simple apparence avait changé une société joyeuse en horde de fugitifs délirants.

Je ne peux même pas reconstituer à quoi cela ressemblait, qui était un mélange de tout ce qui est sale, trouble, malvenu, anormal et détestable. C’était le fantôme morbide du délabrement, de l’antiquité, de la désolation ; simulacre putride et dégoûtant d’une révélation malsaine, l’affreuse mise à nu de ce que la terre miséricordieuse devrait toujours cacher. Dieu sait que n’émanait pas de son monde – ou bien n’était plus de son monde – ce qu’à ma grande horreur je vis dans ce travestissement lubrique et aberrant d’une forme humaine, sa chair mangée et le dessin des os révélé ; et dans un appareil moisi qui semblait lui-même se désintégrer d’une façon si indescriptible que cela m’effraya encore plus.

J’étais quasi paralysé, mais pas au point que je ne puisse tenter de fuir ; trébucher en arrière ne put parvenir à briser le sort dans lequel le monstre sans nom et sans voix me tenait. Mes yeux, surveillés par les orbes vitreuses qui les regardaient détestablement, refusaient de se clore ; bien que par chance je ne voyais que flou, ils fixaient l’objet terrible, encore indistinct dans le choc. J’essayai de lever la main pour en repousser la vue, mes nerfs encore si secoués que mes bras ne pouvaient obéir pleinement à mes volontés. Le tenter, cependant, suffisait à perturber mon équilibre ; et je dus dévaler plusieurs marches en avant pour éviter de tomber. Et comme je le faisais je m’aperçus soudain et atrocement de la proximité de cette charogne, dont je m’imaginais presque pouvoir entendre la dégoûtante et caverneuse respiration. À moitié fou, je me trouvai encore capable de tendre la main pour repousser l’apparition fétide qui me serrait si près. Et dans une seconde de cataclysme ou de cauchemar cosmique et d’accident diabolique mes doigts touchèrent la patte tendue et pourrie du monstre sous l’arche dorée.

Je ne criai pas, mais toutes les goules démoniaques qui croisent dans le vent de la nuit crièrent pour moi, comme si dans la même seconde elle s’écrasaient dans mon âme en une seule et fugace avalanche pour en annihiler la mémoire. À cette seconde précise, je sus tout ce qui avait été ; et me ressouvins bien au-delà du château terrifiant et de ses arbres, et reconnus le vieil édifice dans lequel j’étais. Et reconnus, c’était plus terrible que tout, l’abomination inavouable qui restait devant moi à me regarder, alors que je retirai mes doigts souillés des siens.

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