L'Étroit rivage du cosmos

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L’Étroit rivage du cosmos est le premier épisode d’un roman historique en trois parties ; il nous décrit l’une des multiples possibilités qui s’ouvrent pour l’humanité au cours du présent siècle. La seule certitude, c’est que l’homme continuera sa quête vers des territoires inexplorés, et qu’après la conquête des derniers espaces vierges sur la Terre, il recherchera d’autres lieux à découvrir.
En lisant ce récit, vous vivrez les premiers balbutiements de la colonisation de notre système solaire à travers l’histoire personnelle d’Eozen le Tellec.
Tous ceux qui l’accompagnent dans ce récit ne sont que quelques maillons d’une chaîne dont l’origine se perd dans nos mémoires...
Publié le : mardi 27 mai 2014
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EAN13 : 9782332728401
Nombre de pages : 214
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ISBN numérique : 978-2-332-72838-8

 

© Edilivre, 2014

Chapitre Premier
L’Homme de Granit et de Silence

Rennes, 19 Décembre 2042

I

Il faisait nuit depuis trois heures lorsque Eozen ferma son bureau à double tour. Il jeta un coup d’œil à travers la paroi vitrée qui séparait le corridor du laboratoire puis fila en direction du grand hall et dévala l’escalier de granit. Il remonta le col de son blouson, rajusta son écharpe et ferma les poings au fond de ses poches avant de sortir du bâtiment de recherche en génétique.

Le vent glacial lui fouetta le visage ; Eozen fronça involontairement le nez et pressa le pas pour se réchauffer. Le sol gelé résonnait sous ses pieds ; il n’y avait plus âme qui vive sur le campus depuis longtemps déjà, et le chemin lui sembla long jusqu’à son petit studio d’étudiant haut perché au sommet d’une tour. Ces quinze minutes de marche biquotidiennes lui étaient d’ordinaire agréables, mais le froid vif de cette nuit d’automne finissant le glaçait jusqu’aux os.

Il escalada au pas de course le perron de son immeuble, en composa le code d’accès sur le clavier alphanumérique encastré dans le mur carrelé de blanc puis s’engouffra dans le hall avec une précipitation qui ne lui était pas coutumière. Il prit tout juste le temps de récupérer son courrier dans sa boîte à lettres avant de pénétrer dans un ascenseur qui semblait l’attendre. Eozen détestait ces cabines feutrées à l’intérieur desquelles une musique douceâtre lui agaçait les oreilles. Il n’aimait pas ces lieux clos seulement ornés d’un miroir qui lui renvoyait son image à longueur d’ascension.

Son regard croisa son reflet lorsqu’il appuya sur le bouton du dernier étage. Eozen fit une petite grimace : il haïssait son visage qu’il jugeait repoussant. Il n’était pourtant pas particulièrement laid. Ses joues pâles et creuses trahissaient son peu de goût pour les activités de plein air, son nez à l’arête mince était trop long pour lui sembler esthétiquement correct, et ses yeux gris au regard lointain s’abritaient derrière les verres ovales de ses petites lunettes de myope à monture d’argent. Il se cachait sous le voile châtain de sa trop longue frange, et disciplinait difficilement ses cheveux trop fins en les attachant sommairement sur sa nuque en une petite queue de cheval un peu maigrichonne.

L’ascenseur s’arrêta brutalement au 28ème étage ; Eozen tourna le dos à son image et se glissa dans le couloir qui le conduirait chez lui. Il eut tôt fait d’ouvrir sa porte et de s’enfermer chez lui, heureux de retrouver son minuscule studio. Il alluma la lumière, ôta son blouson qu’il accrocha à une patère, jeta son écharpe sur une table basse puis abandonna ses chaussures dans le petit hall avant de se diriger vers le divan qui semblait lui tendre les bras. Il s’y laissa choir avec lourdeur, s’étira comme un chat puis soupira bruyamment. Assis en tailleur, Eozen ouvrit lentement son courrier, s’empressa d’éloigner de sa vue quelques factures un peu criardes, puis ralluma son téléphone. Il passait parfois pour un dinosaure pour se couper du monde des journées entières, mais Eozen se moquait bien des critiques.

Il ne fut pas particulièrement étonné de ne pas avoir reçu le moindre appel, et c’est par pur acquit de conscience qu’il vérifia sa boîte mail. Il fut surpris d’y trouver un message très austère qu’il parcourut rapidement. Au fil de sa lecture, ses yeux s’arrondirent peu à peu et son visage prit une étrange expression d’étonnement.

– Si je m’attendais… Murmura-t-il comme pour lui-même.

Il dormit très peu, cette nuit-là. Au-dehors, le vent froid sifflait sa colère et le lourd rideau qui occultait la double porte vitrée donnant sur le balcon se gonflait par instants, témoin mobile d’une isolation défaillante. Eozen demeura longtemps éveillé, trop énervé pour parvenir à s’endormir ; il guetta des heures durant le bruit du vent sur la ville assoupie, tournant et retournant en pensée les termes du message restitué par son ordinateur. Il finit par sombrer dans le sommeil vers trois heures du matin, mais seulement pour plonger dans un univers onirique aussi perturbé qu’inimaginable dont l’improbabilité acheva de l’épuiser.

*
*       *

Le lendemain, Gerhart Van-t’Hausen leva un sourcil interrogateur en ne trouvant pas Eozen à son poste lorsqu’il arriva au laboratoire. Il dirigeait cette unité de recherche depuis près de dix ans, et connaissait Eozen depuis presque aussi longtemps. Van-t’Hausen gardait le souvenir amusé d’un surprenant gamin de seize ans à peine qui, un jour d’automne 2033, l’avait harcelé de questions sur ses travaux en génétiques. Eozen venait d’entrer en première année à l’Université ; il était de loin le plus jeune de tous les nouveaux inscrits, mais aussi le plus vif et le plus doué d’entre eux.

Van-t’Hausen avait alors dissimulé l’intérêt qu’il portait à son jeune disciple ; il s’était comporté très normalement avec lui, comme il l’aurait fait avec n’importe quel autre étudiant, mais en gardant un œil attentif sur lui. En près de dix ans, il n’avait jamais pu relever le moindre retard de la part d’Eozen. Lorsqu’il était encore en première année, il arrivait toujours en avance à l’amphithéâtre, et attendait patiemment le début du cours en relisant ses notes de la veille. Depuis qu’il travaillait avec Eozen, qu’il dirigeait ses recherches et l’aidait à rédiger sa thèse, Van-t’Hausen avait fini par s’habituer à le trouver à son poste le matin de très bonne heure, ainsi qu’à ne le voir quitter le laboratoire que bien après tous les autres étudiants. Même une forte grippe n’avait jamais arrêté son protégé, aussi son absence lui sembla-t-elle étrange.

Van-t’Hausen rejoignit son bureau, alluma son terminal, puis ouvrit le fichier sur lequel il travaillait depuis près d’une semaine ; il allait corriger quelques erreurs d’interprétation des données relevées la veille lorsqu’il aperçut la longue silhouette d’Eozen se glisser furtivement dans la pièce voisine. Amusé, Van-t’Hausen abandonna son ordinateur pour rejoindre son élève. Il le trouva blotti au fond de son fauteuil, pensif et lointain. Il n’avait même pas pris le temps d’ôter son blouson et semblait passablement perturbé.

Van-t’Hausen vint s’asseoir sur sa table et l’interrogea gentiment.

– Ça n’a pas l’air d’aller très fort, ce matin. Que t’arrive-t-il donc ?

– J’ai mal dormi, grogna Eozen. Et si peu que ce n’est même pas le peine d’en parler.

– Cela ne te ressemble guère, fit Van-t’Hausen. Tu es plutôt raisonnable, habituellement.

Eozen lui décocha un regard noir d’une éloquence rare.

– Il n’y a pas plus raisonnable que moi. Je crois que vous n’auriez pas dormi davantage si vous aviez reçu ceci.

Van-t’Hausen prit le téléphone que lui tendait Eozen, parcourut rapidement le message affiché à l’écran, puis regarda son élève en souriant.

– Fantastique, mon garçon ! Tu as une chance incroyable ! Profites-en !

Eozen se renfrogna au souvenir de l’engagement qu’il avait pris avec son maître de thèse. Il se demandait quelle mouche l’avait piqué le jour où il avait conclu avec lui le marché d’accepter le premier poste qu’on lui proposerait lorsqu’il aurait passé son doctorat.

– Je ne veux pas aller sur la Lune, grinça-t-il en fronçant le nez.

– Eozen, tu as promis, dit gentiment Van-t’Hausen. C’est une règle à laquelle aucun de mes étudiants n’a jamais dérogé. Tu râles, comme d’habitude, mais tu respecteras ta parole, je le sais bien.

– Cette base doit être une vraie prison, ronchonna Eozen. Je ne me suis pas crevé le tempérament à étudier pendant des années pour me retrouver incarcéré !

Van-t’Hausen se mit à rire.

– On t’offre une place en or dans le meilleur labo du monde, un salaire de ministre, et tu veux me faire croire que tu refuserais ? Tu serais stupide !

– Ce n’est pas une question d’argent ! Ça ne me dit rien, c’est tout ! Il n’y a rien à voir, là-haut ! Rien que de la poussière grise et des cailloux ! Vous parlez d’une place de rêve !

– Tu as une véritable tête de bois, s’exclama Van-t’Hausen. Tu es têtu comme…

– Un Breton pur beurre, je sais, vous me l’avez répété cent fois, l’interrompit Eozen.

Van-t’Hausen considéra son élève d’un air bienveillant. Il le connaissait trop bien pour ne pas savoir à l’avance qu’il se résignerait à honorer sa parole. Eozen possédait un trop grand sens de l’honneur pour revenir sur une promesse ; il ferait la tête pendant quelque temps, pesterait contre lui-même d’avoir été assez bête pour s’engager un peu trop vite, mais il finirait par s’envoler pour la Lune.

Il avait fallu près de dix ans à Van-t’Hausen pour lier une véritable relation d’amitié avec Eozen. Mieux que personne, il connaissait ses tourments et ses démons, et il ne fut pas particulièrement surpris de l’entendre évoquer une inévitable colère paternelle.

– Mon père va m’incendier, fit-il en jetant un regard sombre à Van-t’Hausen. Il m’a déjà maudit quand j’ai voulu vivre seul… Alors si je pars sur la Lune…

Van-t’Hausen s’interrogea un instant sur la complexité des rapports qu’Eozen entretenait avec son père. Il savait depuis longtemps qu’Erwan le Tellec ne portait pas Eozen dans son cœur, et pourtant, il y avait chez cet ancien officier une profonde volonté de garder le contrôle des activités de son fils.

Les rares confidences d’Eozen avaient permis à Van-t’Hausen de reconstituer l’histoire compliquée de sa jeune vie. Eozen avait conscience d’avoir toujours été un boulet pour son père. Peu désiré, tard venu, il avait en outre aux yeux de son père le défaut suprême d’avoir survécu à sa mère morte en lui donnant le jour. Erwan ne pouvait lui pardonner ce qu’il considérait comme un crime demeuré impuni, et jamais il n’avait eu le plus petit geste d’amour envers lui. Noyale, sa fille aînée alors âgée de quinze ans avait pris en charge le nouveau-né, au grand dam de son cadet, Rieuc, qui s’était senti dépossédé de son titre de petit frère adoré. On est parfois cruel quand on n’a que dix ans, et le ressentiment d’un gamin égoïste ne disparaît jamais vraiment avec le temps. Rieuc gardait ainsi une petite pointe de jalousie piquée au fond du cœur, même s’il savait à présent taire ses pensées, et la seule évocation du prénom d’Eozen lui faisait pincer les lèvres. Ses meilleurs souvenirs, Eozen les devait à Noyale. Après le départ de sa sœur pour le Japon, lorsqu’il avait huit ans, plus personne ne s’était plus jamais inquiété de ses états d’âme. Solitaire, renfermé, il avait vécu les dix années suivantes dans la plus parfaite misère affective. Erwan ne l’avait jamais cru capable de réussir quoi que ce soit ; Eozen ne lui avait jamais offert que le visage de sa détresse, et son succès dans ses études était pour son père un étonnant mystère.

A dix-huit ans, Eozen avait fui l’indifférence paternelle pour s’installer dans le minuscule studio qu’il occupait encore. Il avait toujours mis un point d’honneur à ne pas demander un cent à son père ; pendant les trois premières années de son indépendance, son maigre revenu d’étudiant avait à peine suffi à équilibrer son budget et il avait dû sacrifier ses week-ends à des jobs sans intérêt dans le but unique de sauvegarder sa liberté si difficilement conquise. Depuis qu’il était rémunéré pour son travail de recherche, Eozen avait la vie plus facile ; il s’était toujours contenté de peu et il se sentait satisfait de son sort.

Gerhart Van-t’Hausen était néanmoins un peu inquiet à son sujet. Il voyait Eozen perpétuellement seul ; il ne lui connaissait que peu d’amis et ignorait tout de sa vie hors du laboratoire. Certains lui prêtaient une existence monacale, mais la rumeur d’un tendre lien qu’il aurait tissé avec Natalia Rukov courait parmi ses collègues chercheurs.

Natalia avait 22 ans, un visage à l’ovale parfait, la blondeur d’une poupée et des yeux de porcelaine bleue. Elle était arrivée de Russie pour étudier en France et partageait le bureau d’Eozen depuis déjà deux ans. Personne n’avait jamais pu surprendre le moindre geste tendre entre eux, mais jamais ils n’avaient cru bon de démentir lorsqu’on évoquait devant eux leur présumée relation.

Van-t’Hausen s’interrogea une seconde, se demandant soudain si la contrariété d’Eozen n’avait pas une cause plus sentimentale qu’il ne voudrait jamais l’avouer.

– Natalia te manquera, n’est-ce pas ? tenta-t-il gentiment.

Eozen leva les yeux vers lui et lui fit un regard moqueur.

– Parce que vous avez cru à ces fables, vous aussi ?

– Il n’y a rien entre vous ?

Eozen secoua la tête.

– Rien du tout. Ça nous amuse de le laisser croire. Nous y gagnons la tranquillité : c’est fou comme les gens vous fichent une paix royale quand ils vous croient casés.

– Natalia est tellement jolie, commença Van-t’Hausen.

– Merci Gerhart ! S’exclama une petite voix teintée d’un curieux accent.

Van-t’Hausen se retourna et sourit en apercevant Natalia qui venait d’entrer dans la pièce, un paquet sous le bras.

– Je me sens flattée, reprit-elle dans un sourire. Tenez, c’est pour vous, un coursier vient d’apporter ce colis. Tu as fini par vendre la mèche, ajouta-t-elle d’un ton de reproche en regardant Eozen. Ce n’est pas très malin : fini la tranquillité !

– Ça n’a plus aucune importance, grogna Eozen.

Natalia le considéra avec un étonnement visible.

– Eozen part pour la Lune, expliqua Van-t’Hausen.

– Magnifique ! s’exclama Natalia. Tu m’écriras pour me raconter tout ça, n’est-ce pas ?

Elle remarqua soudain l’air contrarié d’Eozen.

– Tu en fais une tête ! fit-elle vivement.

– Monsieur fait le difficile, il ne veut pas y aller, se moqua Van-t’Hausen. Qui sait pourquoi.

– Il n’y a que des cailloux et de la poussière, là-bas, ronchonna Eozen, il n’y a rien d’intéressant à voir sur « Epsilon Tranquillitatis » !

Natalia eut un rire moqueur. Elle se glissa derrière le siège d’Eozen, posa ses mains sur ses épaules et le secoua gentiment avant de déposer un baiser fraternel sur sa joue.

– Pauvre, pauvre chéri qui va faire un beau voyage, lança-t-elle d’un air railleur. Pauvre petit casanier qui va faire un tour sur la Lune ! Sais-tu que certains se battraient pour avoir cette chance ? Il y a soixante-dix ans, tu serais passé pour un héros pour être allé poser ton pied sur la Lune ! Tu me raconteras, dis ?

Eozen soupira, regardant Natalia qui s’asseyait à son bureau, face à lui.

– Je t’écrirai.

Van-t’Hausen sourit, amusé de voir son élève finir par se ranger à la raison. Il considéra Eozen d’un air pensif. Il le connaissait trop bien pour ignorer que la perspective de ce voyage vers la Lune l’irritait réellement, même s’il le soupçonnait d’en rajouter un tout petit peu pour se rendre intéressant. Pourtant, il y avait une ombre noire au fond de son regard, et ses yeux trahissaient sa mauvaise humeur. Van-t’Hausen prêta soudain attention aux gribouillages dont Eozen couvrait machinalement une feuille de carnet échouée sur sa table.

– Tu devrais te méfier, lança-t-il d’un air moqueur. Ce genre de dessin est toujours très révélateur pour les psychologues…

Eozen sembla soudain prendre conscience de son geste mécanique et regarda ses doigts d’un œil critique.

– Je n’ai pas peur des psys, ronchonna-t-il en haussant les épaules avant de froisser son dessin et de le jeter dans la corbeille à papiers. Je n’ai pas besoin de ces réducteurs de tête pour savoir ce que j’ai dans le crâne.

– Nous non plus, fit Natalia. Nous le savons depuis longtemps : tu es un incorrigible râleur, à la tête plus dure que le plus haut des menhirs… Mais tu as un cœur d’or.

Eozen fit la grimace. Il n’aimait pas qu’on lui fasse le moindre compliment, et la gentillesse de Natalia le mettait souvent mal à l’aise. Il ôta ses lunettes, dévoilant ses yeux gris au regard un peu flou, puis essuya ses verres comme pour se donner une contenance. Il rechaussa ses lunettes, se leva soudain en ôtant son blouson qu’il jeta sur une chaise avant d’enfiler sa blouse amollie par le temps et rapiécée aux poches.

– Ce n’est pas tout, ça, dit-il comme une excuse. Natalia… On n’a pas terminé, hier… Il nous reste une bonne douzaine de sujets à répertorier.

Natalia soupira. Elle détestait les tâches répétitives que leur travail de recherche exigeait parfois, et la perspective de devoir récapituler les séquences d’ADN qu’ils avaient identifiées quelques jours plus tôt la faisait grincer des dents.

– On y va, fit-elle d’un air navré en arrachant sa blouse d’une patère.

Gerhart Van-t’Hausen les regarda s’éloigner dans le corridor ; il était un peu triste à l’idée de perdre bientôt Eozen, de rompre l’harmonie de sa petite équipe. Natalia et Eozen en formaient le cœur, ils faisaient du bon travail, et il lui semblait difficile de reconstituer rapidement un tandem aussi performant.

*
*       *

Eozen semblait avoir du mal à se concentrer sur son travail. Plusieurs fois, Natalia le surprit à rêvasser, les yeux dans le vague et la joue appuyée sur son poing fermé. Elle connaissait bien cette expression lointaine qu’elle lui avait vu plus d’une fois, lorsqu’il se tourmentait en silence. Natalia abandonna ses dossiers, posa son stylo, puis contourna la paillasse pour rejoindre Eozen. Elle s’assit auprès de lui et sourit lorsqu’il la regarda d’un air surpris.

– Qu’est-ce qu’il y a ? fit-il un peu vivement. J’ai une tache sur le nez, ou quoi ?

– Non. Tu fais une drôle de tête, c’est tout. Tu es sûr que tout va bien ?

Eozen haussa les épaules.

– Je l’ai déjà dit à Gerhart : j’ai mal dormi. Ne t’occupe pas de moi, je n’ai besoin de personne.

Natalia le considéra avec attention.

– Pourquoi te méfies-tu toujours lorsque quelqu’un essaie d’être aimable avec toi ? fit-elle soudain.

Eozen ne répondit pas.

– Que vas-tu faire, pendant les vacances ? insista Natalia.

– Rien, comme d’habitude. Je vais rester chez moi. Pourquoi ?

– Comme ça… Tu ne vas donc pas voir ton père ?

Eozen eut un éclat de rire amer.

– Oh ! que non ! Je ne tiens pas à encaisser ses reproches une fois de plus ! La dernière fois que je lui ai parlé, cela s’est terminé par une dispute, et je suis parti en claquant la porte !

– Encore ton sale caractère, se moqua Natalia. Tu es un incorrigible grognon. Le pire râleur que la Terre ait porté… Tâche d’être plus tolérant. Surtout avec ton père… Ce n’est jamais qu’un vieux monsieur aussi entêté que toi.

– Il me déteste, murmura Eozen. J’ai juste voulu lui dire que j’avais présenté ma thèse et que j’étais reçu avec les honneurs. J’étais plutôt content et je croyais qu’il serait enfin fier de moi. Ça ne lui a pas paru suffisant : il m’a envoyé promener, encore une fois. Même si je lui ramenais le Prix Nobel, il ne serait pas satisfait : il en conclurait certainement que cette récompense ne vaut plus rien et qu’on la donne à n’importe qui.

Natalia lui arrangea gentiment une mèche de cheveux qui retombait sur son visage. Elle la glissa derrière son oreille puis posa sa main sur le bras d’Eozen. Il avait l’air d’un garçonnet déçu par son cadeau de Noël ; il se savait bien trop sensible, vulnérable, même, et il regrettait déjà de s’être confié à Natalia.

– Oublie ça, reprit-il très vite. Ce soir, ce sont les vacances. Nous ne nous reverrons plus avant très longtemps, je crois…

– Que veux-tu dire ?

– Je t’ai menti : je ne resterai pas chez moi pendant ces quinze jours. Le mail précisait que l’on m’attend aussi tôt que possible. Il n’y a pas grand chose qui me retienne ici… La Lune ne m’attire pas, mais à la réflexion, je n’y serai pas plus mal que sur Terre.

Natalia le contempla avec surprise.

– Tu pars donc si vite ?

Eozen baissa le nez.

– Gerhart a raison : j’ai râlé pour la forme. En fait, j’ai déjà accepté hier soir. J’ai signé les documents et je les ai renvoyés aussitôt. Je ne sais même pas pourquoi je faisais la tête ce matin. Je pars le 23 pour Cap Canaveral : une navette décolle le 28 pour la Lune. J’y serai le premier Janvier…

– Quand je pense qu’il y a à peine quarante ans, il fallait des mois d’entraînement pour un simple séjour en orbite, l’interrompit Natalia. C’est si étrange de t’entendre parler de ce vol comme d’un voyage d’agrément.

Eozen ne répondit pas. Il aurait voulu se persuader d’être béni des Dieux d’avoir été choisi pour occuper ce poste sur « Epsilon Tranquillitatis ». Il lisait l’envie dans les yeux de Natalia, la fierté dans ceux de Van-t’Hausen, mais ne parvenait pas à se persuader de sa chance.

– Tu crois vraiment que c’est un si bon poste ? S’inquiéta-t-il soudain, cherchant à se rassurer. Et si c’est le cas, tu crois que je serai à la hauteur ?

Natalia eut un sourire condescendant.

– Eozen, tu es le meilleur… Le plus doué d’entre nous tous, prétend Gerhart. Tu penses peut-être que l’on t’aurait contacté de si loin si tu n’en valais pas la peine ? Ils sont sûrs de leur coup ; certains d’engager un très brillant jeune chercheur. Un jour, tu seras célèbre pour tes découvertes et je serai fière de dire que j’ai travaillé avec toi.

– Merci, murmura Eozen, un peu confus.

Il regarda fixement Natalia, hésita un bref instant, puis se décida enfin et l’embrassa fraternellement sur la joue tout en la tenant par le cou.

– Je crois qu’on a peu de chances de retravailler ensemble un jour, fit-il d’un air triste. Dommage. Ma bonne vieille copine me manquera…

– Tu te trompes, Eozen, répliqua Natalia dans un sourire. Il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas, mon petit vieux. Crois-moi, on se retrouvera quelque part sur un fragment d’ADN… Un jour ou l’autre…

Gerhart Van-t’Hausen passa dans le couloir. Un coup d’œil rapide dans le laboratoire lui permit d’apercevoir Eozen et Natalia en plein conciliabule. Il s’étonna une seconde de les voir si complices, s’interrogeant de nouveau sur la nature des liens qui les unissaient, surpris par leur attitude inhabituelle.

Chapitre Deuxième
À l’ombre des Anges d’Acier

29 Décembre 2042, orbite terrestre

II

Sanglé sur son siège au confort discutable, Eozen tentait de se concentrer pour oublier les nausées qui le tenaillaient. Il n’aurait jamais imaginé qu’un vol spatial aurait un si étrange effet sur lui, et surtout, il avait cru que les progrès de la technique lui auraient évité les désagréments de l’apesanteur. Il n’était pas très fier de lui, ni très à son aise, et pensait très sincèrement que son teint devait être proche de la nuance terreuse.

Eozen ne gardait pas un excellent souvenir du décollage de la navette. Il avait eu la sensation d’être écrasé sous un poids monumental, et avait même failli perdre connaissance lorsque la navette avait augmenté sa poussée au cours de la première partie du vol. A présent, il se sentait léger, si léger que le moindre mouvement se transformait en pirouette, et il ne regrettait pas une seconde d’être si solidement attaché. Le souvenir enfantin de voyages nauséeux lui revint tout à coup, si bien qu’il eut un petit haut-le-cœur qu’il réprima à grand mal.

La perspective de passer trois jours dans ces conditions le terrifiait. Il regrettait déjà d’avoir accepté ce poste sur la Lune, il se maudissait intérieurement, et, du coup, n’en était que plus malade.

Il n’y avait pas d’autres passagers à bord de la navette qui ne transportait d’ordinaire que du fret. L’équipage, plutôt réduit, avait bien trop à faire pour s’inquiéter de lui et Eozen se sentait un peu abandonné, seul dans la cabine inhumaine. Il n’avait pas faim, et considérait d’un œil morne les repas que lui proposait régulièrement un distributeur automatique.

Eozen pensait à Natalia ; il était intimement persuadé qu’elle se serait mille fois mieux que lui acclimatée à l’ambiance étrange de ce voyage de peu d’agrément. Il aurait voulu voir la Terre, assister à l’approche de la Lune par la navette, pouvoir raconter des merveilles à Natalia, lui décrire les continents dans sa première lettre, et il se sentait frustré de ne pas avoir le moindre hublot à sa disposition.

Vingt-huit heures s’étaient déjà écoulées depuis le décollage de la navette. Des heures de solitude et de profond ennui au long desquelles Eozen n’avait pas réussi à trouver le sommeil. Il avait toujours eu des insomnies. Aussi loin que remontait sa mémoire, il se souvenait de nuits interminables passées à attendre l’aurore, le cœur battant dans la nuit, recroquevillé au creux de son lit. Les années n’avaient pas apaisé ses angoisses, mais il avait appris à se dominer et il ne vivait plus ses nuits blanches comme un fardeau. Eozen avait fini par considérer toutes ces nuits sans sommeil comme faisant partie de l’ordre normal des choses ; il ne s’en plaignait plus que très rarement et s’étonnait plutôt lorsqu’il lui arrivait de s’endormir sans peine.

Eozen eut un profond soupir, déglutit difficilement, puis porta la main à son cou pour masser doucement sa glotte. Il connaissait bien cette sensation d’étranglement qui enserrait sa gorge. Dans les moments difficiles, cet étrange nœud étreignait son larynx comme s’il avait avalé une bille qui se serait coincée entre ses cordes vocales. Eozen savait qu’il n’y avait rien à faire pour lutter contre cette impression oppressante. Rien d’autre qu’attendre qu’elle disparaisse d’elle même.

Lorsque la navette se posa enfin sur la plate-forme d’atterrissage et que le hangar se fut refermé sur elle, Eozen se sentit subitement mieux. « Epsilon Tranquillitatis » possédait un système de pesanteur artificielle, et il fut heureux de retrouver soudain son poids. Eozen hésita longuement avant de desserrer sa ceinture et de se lever de son siège. Il se décida enfin en voyant les pilotes de la navette sortir de la cabine pour le rejoindre dans le compartiment arrière de l’appareil.

– Nous sommes arrivés, lança l’un d’eux sur le ton de la plaisanterie. Il serait temps de réaliser.

Eozen lui décocha un regard furibond. Il récupéra son sac marin de grosse toile écrue, le cala sur son épaule, puis emboîta le pas des deux pilotes sans desserrer les dents. La double porte de la navette s’ouvrit sur une sorte de sas aux murs blancs. Eozen s’y engagea prudemment et sursauta lorsque la paroi se referma...

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