L'Eunuque

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Perse, fin du XVIIIe siècle (1779-1797). Ce pays de civilisation raffinée est la proie de luttes intestines. Les factions s'affrontent pour le pouvoir suprême. L'anarchie menace d'éclatement la vieille et prestigieuse nation. Déliquescence, la dynastie des Zends ne produit qu'une succession accélérée de shahs malchanceux ou débiles. En face, se dresse un étrange et redoutable compétiteur : l'Eunuque, Aghâ Mohammed khan, de la tribu turque des Qâdjârs. Dans ce cadre de violence et de sang, le livre suit les destinées individuelles et tourmentées des membres de trois familles.
Publié le : lundi 1 décembre 2008
Lecture(s) : 44
EAN13 : 9782296211650
Nombre de pages : 176
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L'Eunuque

Récit de la Perse ancienne au XVIIIe siècle

Roman historique Collection dirigée par Maguy Albet
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Tristan CHALON

L'Eunuque

Récit de la Perse ancienne au XVIIIe siècle

L'Harmattan

@L.Harmattan. 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06853-7 EAN:9782296068537

Pour interdire l'accès au trône, il existait jadis, en Perse, un procédé barbare mais commode et, semblait-il, efficace qui consistait à priver de sa virilité le possible prétendant ou compétiteur, ainsi disqualifié dans la course au pouvoir suprême. Tombé aux mains du plus implacable ennemi de son père, un jeune prince de la puissante tribu des Qâdjârs, Aghâ Mohammed khân, fit l'expérience de cette terrible humiliation, dont on devine les conséquences destructrices sur la personnalité du malheureux, alors âgé de six / huit ans environ. Traumatisé, l'enfant jura de se venger avec éclat et de ceindre, un jour, ce diadème dont ses adversaires avaient voulu l'écarter par une cruauté inutile. A ces deux buts presque hors de portée, il décida de vouer et subordonner son existence entière: un destin extraordinaire l'attendait.

Première partie: la mort du Régent (1779)
En Perse, il ne se passa rien, ou presque, durant cette année 1191 de 1'Hégire (1779 de l' ère chrétienne). Les pluies furent suffisantes pour féconder les champs, les oasis, les vergers, les jardins et, cette année, les récoltes permirent à peu près à tous de se nourrir. Le bazar réalisa de bonnes affaires, dégagea des bénéfices. Le mouvement des caravanes, au long des pistes ponctuées de caravansérails fortifiés, a rythmé de sa respiration régulière l'activité des villes et des ports. Réglée par d'ancestrales traditions, la transhumance des troupeaux a de même rythmé la vie des nomades et pasteurs entre pacages d'hiver au pied des montagnes et pâturages d'altitude en été. Le paysan, l'artisan, le boutiquier et aussi le mollah, le maître d'école coranique, le juge, le soldat se sont consacrés à leurs tâches accoutumées. Une sécurité relative a régné, malgré les incursions des Ouzbeks et les méfaits habituels de nomades pillards ou de bandits de grand chemin. Les frontières furent tranquilles à la fois au Nord avec le Russe, à l'Est, malgré ses prétentions, avec l'émir de Hérat, à l'Ouest avec le voisin ottoman. Ce fut aussi l'année de la mort de Karim khân Zend qui, depuis trente ans, sous le titre de «Régent », dirigeait la Perse avec prudence et mansuétude. Cette mort passa d'abord inaperçue, bien qu'elle ait aussitôt déchaîné les ambitions rivales et les haines fratricides, déchiré la famille des Zends, provoqué l'insolente candidature au trône du Qâdjâr, Aghâ Mohammed khân, l'Eunuque (<< akhté »). Mais ces conséquences ne furent pas immédiatement sensibles et, dans la mémoire confuse des peuples, l'année 1191 qui fut sans famine grave, sans épidémie, sans fléau ni cataclysme naturel, sans dérèglement des saisons, sans guerre étrangère est donc demeurée en Perse une année heureuse.

Chapitre 1 Adieu aux rivages de la Caspienne
C'était une femme vieillie avant l'âge et desséchée, à l'expression soucieuse. Jeune fille, elle avait été jolie, un peu gracile, robuste cependant. Il ne restait rien du charme de la jeunesse, sinon peut-être dans le regard profond et velouté qui, parfois, se durcissait: on disait alors qu'elle avait le mauvais œil. Dans ce visage usé, les traits exprimaient l'énergie et une force latente. Triste et angoissée, Khalidja préparait le repas du soir sous l'appentis qui lui servait de cuisine. L'appentis s'appuyait contre la maison, simple habitation de planches, couverte de bardeaux et agrémentée d'une galerie à claire-voie. De temps en temps, elle suspendait sa besogne et, songeuse, un pli amer aux lèvres, elle jetait alentour un regard vide. En ce mois d' « esfand » qui clôt I'hiver et l'année, le crépuscule descendait sur un paysage d'estampe orientale, un paysage verdoyant, moite, embaumé de fragrances capiteuses comme dans une serre tropicale, un paysage d'une fraîcheur d'aquarelle ou de lavis, aux contours indécis. Sous un ciel de pluie, l'harmonie dominante se composait de toutes les nuances du gris. Des brumes légères, des voiles vaporeux et fragiles qu'un souffle suffisait à dissiper ou à déchirer, flottaient mollement au dessus des étangs, de la lagune et de la mer dont, au delà du cordon de dunes basses, on percevait la grande voix monotone, la plainte du ressac au contact de la grève, le froissement des vagues s'échouant sur le sable. Il n'y avait pas, ici, de vrai hiver: il régnait un printemps perpétuel, rafraîchi par des averses. Au Nord, c'était l'étendue vide de la Caspienne, vers les pays glacés de froid où campe la tribu des Russes. Au couchant, les lumières du port d'Enzeli clignotaient à l'adresse des rares navigateurs.

Vers le Sud, se dressait la barrière montagneuse de l' Alborz dont le piémont était couvert de forêts humides, denses, presque impénétrables, trouées de rares clairières, que le tigre et l'ours hantent encore. Une fois franchi l'obstacle redoutable, s'ouvrait la Perse intérieure des hauts plateaux aux climats extrêmes, avec ses vastes déserts et ses villes oasis, sa ferveur mystique, ses civilisations millénaires, sa volonté farouche de demeurer libre, close, mystérieuse. De cet univers retranché sur ses hauts plateaux, Khalidja n'a aucune idée, c'est pour elle une terre étrangère. Et pourtant, la Perse commence bien ici par ces montagnes fraîches et ruisselantes d'eaux et de verdure, par cette plaine basse et moite, d'aspect lacustre, parsemée d'étangs, bordée de lagunes, par ces prairies et ces rizières où pataugent des buffles, où paissent des zébus à bosse. D'épais massifs de roseaux abritent les hérons, les cormorans, les cigognes au bord de la lagune où glissent en silence barques, chalands, gondoles. Des nappes de nénuphars épanouis tapissent les étangs de fleurs roses, jaunes, ivoire. Au pied des dunes, s'allongent des rangées de tamaris à la fine chevelure vert pâle ou pourpre. Partout l'éclat jaune vif des mimosas en fleurs, partout des bois de figuiers, des orangeraies qui embaument, de hautes fougères arborescentes dont les feuilles sont comme ciselées. Souvent juchées sur pilotis, les maisonnettes de bois sont coiffées de tuiles, de bardeaux ou de chaume. La pente des toits est raide, condition indispensable sous ce ciel mouillé, sous ces nuées qui déversent la pluie en abondance. De rares kiosques de faïence blanche ou bleue à la mode persane font figure d'étrangeté importée et fragile. Khalidja contemple ce panorama enchanteur avec une émotion nostalgique: c'est bien la première fois que cette femme active, rude, sans culture, éprouve un tel sentiment, un tel désespoir. Car, natal cette qui, demain, il faudra quitter, sans espoir de retour, le pays si familier et si riant pour découvrir cette Perse intérieure, inconnue voilée qui est un autre monde. Ces montagnes de loin, dans la luminosité adoucie du crépuscule, 10

paraissent accueillantes, changent soudain d'aspect pour devenir sombres, farouches, rébarbatives. Et il faudra les franchir, en cette fin d'hiver, à pied, ployant sous le fardeau des pauvres bagages, car la location d'une mule pour leur transport est tout à fait exclue, lorsqu'on est réduit à la mendicité. Destination: Téhéran, une bourgade misérable, laide, poussiéreuse, à peine plus grande qu'un gros village, mais où habitent un oncle, des cousins qui pourront aider la famille à s'installer, à relever le défi d'un sort adverse. Khalidja reprend les préparatifs du repas, achève de piler puis de vanner le riz qu'elle jette dans l'eau frémissante. Elle glisse dans le four en terre le plat qu'elle a garni d'un morceau de pOIsson. La maison de bois, le vaste hangar qui accueillait leur élevage de vers à soie, les plantations de mûriers qui entourent la petite propriété étaient situés un peu à l'écart du village, comme si leur famille formait un groupe à part, craint plus que respecté. La famille avait en effet mauvaise réputation. Khalidja la mère, Omar le père, les trois fils: Abdel, Farouq, FifÛz, la fille Aïcha, ils passaient tous pour gens sauvages, peu sociables, rudes, vivant en une étrange familiarité, un peu déconcertante, avec des insectes. Leur aisance relative du temps où leur élevage était prospère avait excité l'envie. Leur malheur présent n'inspirait ni commisération ni sympathie. Le village ne les plaignait pas et se réjouissait de leur départ prochain. Car ils n'étaient pas d'ici: c'étaient des gens de rien, misérables venus d'ailleurs et qui repartaient. Le père de Khalidja était pêcheur, sa mère travaillait l'osier. Le père d'Omar était charbonnier, sa mère gardait les troupeaux. Au début de leur mariage, Omar et Khalidja ont vécu dans ces abris sommaires qui consistent en une plate-forme sur pilotis, couverte d'un chapeau de chaume. A la voix du muezzin qui lance son appel depuis l'humble mosquée du village, Khalidja s'interrompt pour la prière du soir Il

qu'elle récite dévotement, puis elle reprend en hâte ses préparatifs. Avec regret, avec dépit, avec colère, elle songe à leur labeur acharné, à leurs efforts, à leurs déboires: il ne leur reste plus rien. Ils se sont endettés, ruinés auprès des marchands de Racht, de Tabriz, de Chiraz qui leur achetaient, à des prix dérisoires, la récolte des précieux cocons, qui leur ont consenti des prêts à des taux usuraires contre hypothèques et qui, à la

première occasion, ont saisi - « raflé »- tous leurs biens, avec
ordre maintenant de déguerpir. Les deux négociants associés de cette lointaine Chiraz, maître Sâssân et maître Tareq, ou du moins leurs agents, se sont montrés particulièrement avides et impitoyables. Le poisson mijote au four, le riz cuit, le chat attiré par les odeurs observe avec intérêt sa maîtresse qui le chasse en frappant dans ses mains. Maintenant, Khalidja gagne la maison où elle déroule une natte pour le dîner et y dispose bols et cuillers ainsi qu'un pichet d'eau et des gobelets. Elle regarde avec tristesse la pièce unique, nue, dépouillée de meubles, à l'exception des matelas qu'on étend pour la nuit, d'un coffre en rotin, de guenilles appendues aux murs, de corbeilles, de vaisselle grossière en terre cuite, d'ustensiles de cuisine usagés qui sont posés en désordre sur le plancher. Tout le reste, ce qui présentait quelque valeur, a été vendu pour éponger les dettes. Ont ainsi disparu le tapis, les coussins de cuir, le petit miroir rond, la potiche en porcelaine, la cafetière, le service à thé, la lampe à I'huile de naphte, comme se sont « envolés» la rizière, les buffles, les mûriers, la volaille, la chèvre et jusqu'à la maison qu'ils doivent libérer demain. Pour s'éclairer ce soir, il y a un bout de chandelle, mais on n'en aura pas besoin: la nuit s'annonce claire. Pour se chauffer, il y a un vieux brasero et un peu de charbon de bois, mais la nuit sera tiède. Ah, pense-t-elle amère, on leur a laissé aussi le chat: trop vieux, il n'a pas trouvé d'acheteur. Comme l'averse redouble! Mais non, ce sont ses larmes qui troublent sa vue... Il pleut et cette pluie douce accentue l'aspect mélancolique des lieux. Dehors, sous les gouttes, Omar le père poursuit, par une sorte d'automatisme inconscient, le sarclage quotidien du 12

potager dont il ne récoltera pas les légumes. Qu'importe! Ses mains sont occupées. D'un œil morne, il regarde le hangar vide qui, bien sec et bien ventilé, abritait l'élevage des vers à soie. Que de soins, que d'efforts, que de fatigues: pour rien! Il repense aux « grandes}) années, aux années « héroïques}) : c'étaient par dizaine de milliers que les œufs ou « graines» étaient rangés sur les étagères et clayettes tapissées de feuilles de mûrier dont le vaste hangar était garni. Tout l'hiver était consacré à la surveillance de ces myriades d'œufs jusqu'à l'éclosion de printemps. Alors une course de vitesse s'engageait entre la cueillette, nuit et jour, des feuilles fraîches de mûrier et la goinfrerie monstrueuse des chenilles qui, insatiables, démultipliaient leur poids en quelques semaines. Dans le silence des nuits tièdes, on percevait le bruissement inlassable de milliers de mandibules affamées qui déchiquetaient, broyaient, absorbaient les feuilles. Puis, l'intestin repu, le festin de la chenille cessait. Des rameaux, de légers branchages étaient mis à la disposition des vers au dessus de leur litière de feuilles: ils y grimpaient, s'y installaient et alors commençait l'épuisant travail de sécrétion de la soie et de tissage du cocon hermétique dont la chenille s'enveloppe pour renaître en chrysalide et se transformer en papillon. C'est à ce moment, avant la métamorphose, que les cocons étaient récoltés pour être plongés dans un bain d'eau brûlante qui tuait la chrysalide. Séchés ensuite, ils étaient vendus aux manufacturiers. Cette activité minutieuse et harassante qui ne s'arrêtait jamais était rémunératrice malgré les prix dérisoires pratiqués par les acheteurs et les caprices des cours. Omar et sa femme avaient pu ainsi accéder à une modeste aisance, acheter une rizière, des buffles, étendre la plantation de mûriers, garnir d'un tapis le plancher grossier de leur maison, s'offrir du café et du thé, envoyer les garçons à l'école du village. L'épidémie avait mis fin à cette prospérité éphémère, en tuant leur colonie: dès l'éclosion, les chenilles présentaient des 13

taches comme de grams de poivre et elles succombaient par milliers. L'achat d'œufs sains avait permis de reconstituer l'élevage mais en s'endettant lourdement. Il avait été impossible d'honorer la dette et la ruine avait conduit à l'abandon de l'élevage et de toute activité séricicoles. Et demain comme des vagabonds, sans argent, sans attache, sans asile, ils prendraient la route, n'emportant que des regrets et des souvenirs. Cependant, sous la pluie fine, Abdel et Farouq revenaient sans se presser de la plage où ils avaient aidé leur oncle à la pêche. Ils en ramenaient un saumon qui assurera le repas de demain. Tout en croisant en chemin une file de chameaux qui plâtrés de boue arrivaient de fort loin, un troupeau de chèvres, une femme voilée sur son âne, ils bavardaient, insouciants, heureux de l'instant présent, confiants dans l'avenir. - Où est-ce donc ce « Téhéran» que nous habiterons désormais, auquel père et mère font si souvent allusion? demanda soudain Farouq le cadet. - Là-bas, très loin, derrière ces montagnes, répondit Abdel avec un geste vague. - Mais pourquoi aller là-bas et si loin? Pourquoi cet endroit plutôt qu'un autre?

- Parce que à Téhéran nous avons des parents. L'oncle Eskander y exploite une carrière d'argile: il pourra peut-être nous aider, faciliter notre installation, faire jouer ses relations.. .Nous serons très pauvres, nous aurons besoin de lui... Père m'a dit aussi que le cousin Nader habite Téhéran, il y tient un petit commerce de babouches et c'est un homme très obligeant qui nous rendra service... Il Y ad' autres cousins encore... Nous serons moins isolés, plus entourés qu'ailleurs. Espérons le du moins!
- Et ce Téhéran, est-ce une ville comme Enzéli ou un village comme ici ? 14

- Je

n'en sais rien. D'ailleurs personne ne semble connaître Téhéran, ni en avoir jamais entendu parler!

- Ce doit être - Sûrement.

différent d'ici.

De leur côté, sans s'inquiéter de l'heure ni du crachin, Firûz, le plus jeune frère, et Aïcha, la petite sœur, se promenaient le long des dunes hérissées d'oyats et de chardons argentés, plantées de tamaris et d'ajoncs, parcourues par des bandes de lapins. Firûz qui était « débrouillard» avait employé sa journée comme débardeur au port d'Enzéli, à une heure de marche du village: il en ramenait une piécette de cuivre qu'il remettrait à sa mère.

- J'ai essayé de me renseigner sur Téhéran, mais je n'ai rien
appris, expliquait Firûz.
Sa sœur, moqueuse, s'esclaffa:

- L'endroit existe-t-il ? Il ne faudrait pas sinon entreprendre ce voyage pour rien!
- Un voyage de plusieurs semaines...
- Et en hiver! enchaîna sa sœur.

Ils étaient maintenant tous réunis autour de la natte pour le dîner. La mère réprimanda avec aigreur Aïcha : elle était encore sortie sans voile. Il faudra qu'elle s'habitue à le porter. A Téhéran, ce ne sera pas comme au village. En fixant sa mère avec une expression appuyée et narquoise, Aïcha rétorque que le voile est surtout fait pour les laiderons et les vieilles coquettes. « Petite sotte, petite insolente» lance la mère furieuse qui la menace d'une gifle, tandis que les garçons étouffent leurs ricanements. Cependant, peut-être pour faire diversion, Firûz interroge son père à propos d'un bruit qui courait au port: il paraît que le « Régent» serait mort? Qui était ce haut personnage? On 15

évoque aussi le nom d'un grand prince, Aghâ Mohammed khân Qâdjâr. Mais le père ne dispose d'aucune information: « Qu'importe notre ignorance! Nos chances de rencontrer de si hauts personnages sont infimes! » C'était la dernière nuit que la famille passait dans la demeure en bois, remplie de craquements. Demain, ils prendront la route. C'est durant leur voyage qu'ils fêteront, en vagabonds, la nouvelle année. Au terme du long, incertain et périlleux périple qui les attend jusqu'à Téhéran, ils espèrent saisir là-bas une seconde chance, à moins qu'ils ne rencontrent que misère et déchéance, déracinement et désespoir, échecs et déceptions. Mais dans sa mansuétude infinie Dieu y pourvoira: «Allah akbar ! »

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Chapitre 2 L'accueil de Téhéran.
L'interminable voyage dura près de quatre semaines dans le froid, les brouillards, le gel et la neige. Les nuits surtout, endurées dans des gîtes de fortune souvent sans feu, étaient redoutables. La famille arriva en piteux état à destination, vêtements humides et salis par la boue, bottes usées et rafistolées, les pieds emmitouflés avec des chiffons pour se protéger du froid, traînant leurs bagages misérables: on les prenait pour des gueux. Les garçons ressemblaient à des bohémiens, Aïcha avait l'allure d'une sauvageonne. Et la malchance voulut qu'ils arrivent à nuit close: précédées en avant-garde par de grosses tours rondes, les portes massives de l'enceinte bastionnée et décrépite qui enfermait Téhéran, étaient fermées. On refusa avec de mauvaises paroles de les ouvrir à ce groupe de vagabonds en guenilles. « Il n'y a pas de place! Tout est complet» leur criait-on en manière de dérision. Il fallut parlementer longtemps avant d'être enfin admis à pénétrer. Des sommets enneigés de l'Alborz, descendait un vent glacé. Une boue jaune et collante recouvrait le sol détrempé des rues non pavées. Là, une difficulté triviale se présenta: comment se rendre chez l'oncle Eskander? Comment se repérer dans ce lacis de rues étroites et sinueuses, de venelles, d'allées, d'impasses? L'obscurité était totale: pas d'éclairage public, aucune lueur ne filtrant ni aux portes ni aux rares fenêtres, pas un passant. Ils erraient lamentablement lorsqu'une patrouille du guet les surprit, les interpella rudement, puis les prenant en pitié leur indiqua le chemin. Comme encore aujourd'hui, l'oncle Eskander habitait au Sud de la petite bourgade un quartier déshérité, mal pourvu en eau pure, exposé en été à la poussière de sable et aux souffles torrides du désert qui commence aux portes de l'enceinte. On y vivait de l'extraction de l'argile et de la fabrication de briques. Les anciennes carrières d'argile abritaient des habitations

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