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L'exil à Saigon

De
200 pages
Un jeune homme s'est exilé dans les brumes fascinantes du Vietnam pour échapper à sa famille. À l'occasion d'un retour dans son village natal des Pyrénées, trouvera-t-il la force de s'extirper définitivement des limbes de son enfance ? C'est le récit de cette difficile libération que nous livre l'auteur dans son émouvant roman.
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Bernard Mandon
L’EXIL À SAIGON Roman
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-336-29068-3 EAN : 9782336290683
L’exil à Saigon
Du même auteur aux éditions L’Harmattan, collection Écritures :
Le Testament d’Ardengost, Paris 2008
Le brouillard se lève, Paris 2011
BernardMandon
L’exil à Saigon
Roman
L’Harmattan
1 Quand les roues de l’avion ont touché la piste, j’ai été pris de panique. Je m’agitais sur mon siège au point que la jeune femme assise près de moi a pressé sa main contre mon bras et a appelé l’hôtesse.Malgré les soubresauts et les vibrations del’avion pendant le freinage, cette der-nière s’est précipitéevers moi en se cramponnant avec force aux accoudoirs et aux têtières. Complètement dé-sorienté, je lui ai fait signe que tout allait bien etj’ai tour-né la tête vers le hublot en essuyant mon visage couvert de sueur et de larmes. Au loin une ligne de peupliers bordait un labour de terre grasse et des corbeaux tour-noyaient dans le ciel. Comment lui expliquer la raison de mon trouble ?Il y a moins de douze heures, j’étais encore sous les cocotiers à siroter un jus de mangue sur la ter-rassed’un bistrot près de l’aéroport de Saigon en rumi-nant les terribles parolesqui m’étaient parvenues la veille. Jeanne est morte avait dit maman au téléphone, d’une voix plus grave que dans mes souvenirs. Écoute-moi,c’est si vite arrivé…Je ne sais pas comment te le dire…Mais j’avais comprisdès la première phrase. Jeanne était gravement malade depuis plus de six mois et, malgré ses lettres, cartes postales ou courriels pleins de projets, en
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dépit de l’espoirqui se maintient dans notre esprit jus-qu’au bout contre l’évidence d’un tel diagnostic, j’attendais aveceffroid’un jour à l’autre la nouvelle défi-nitive. Elle avait quatorze ans et crânait au milieu de ses copines quand elle me croisait dans l’escalierqui montait à sa chambre. Mon grand frère, lançait-elle, pendant que les bouches juste pubères gloussaient, que les regards en coin me dévoraient avec curiosité. C’est un étudiant en Histoire des Arts, ajoutait-elle, prenant bien soin d’accentuer les voyelles, entre admiration et moquerie, accompagnant ses paroles de gestes minaudiers. Ces images sont les plus récentes, celles du dernier été avant mon départ, il y a bientôt huit ans. J’abordais l’âge adulte avec l’insolence que procurent les illusions. Je quittai la maison natale sans le moindre remords, jouissant avec hargne de la rupture que je créais, laissant ma mère se noyer dans la mélancolie, pendant que mon père, rugis-sant ses derniers reproches avant de tourner les talons, m’adressa un regard si puissant qu’il accompagne encore la plupart de mes cauchemars. L’avion a pris son temps, puis s’est enfin immobilisé près d’un satellite dont l’immense baie vitrée reflétait un soleil mou. Autour de moi, les gens bougeaient en tous sens malgré l’interdiction de quitter leurs places. Une femme aux yeux alourdis de fatiguem’a supplié de l’aider à ré-cupérer un sac en plastique au-dessus de son siège. Elle m’a souri et remercié quand je lui ai déposé l’objet dans les bras. J’ai bredouillé une vague formule de politesse. Cela me faisait un drôle d’effet d’être làaprès toutes ces années. Quittantle train qui n’avait pas plus de dix mi-nutes de retard en gare de Lannemezan, j’ai prisle bus
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quiaussitôt s’est engouffré dans l’étroit couloir des gorges de la Neste. La route sinueuse me donnait le mal de mer quand j’étais enfant.Sous les parois abruptes de roches et de forêts, je retrouvais après chaque virage un nouveau point de vue du paysage familier, un village ag-glutiné autour de son clocher, des bergeries accrochées aux pentes herbeuses et les longues courbes sauvages du torrent qui louvoyait entre les bouquets de frênes. En-gourdi par la fatigue et le bruit du moteur, je somnolais, la joue calée contre la vitre, quand le busm’a déposé au fond de la vallée. Pour éviter le détour des lacets, j’aipris au plus court et gravi à piedl’étroit sentierjusqu’à la maison.C’était le chemin de l’école primaire, il sentait bon les fougères brunies par l’été.J’ai franchi la porte et aussitôt reconnu l’odeur de cire des parquets.Maman se tenait devant l’évier. Quand elle s’est retournée, j’étais sans voix. Elle n’a pu retenir ses larmes. Elle passa alors une main dans ses cheveux pour dégager son front ets’approchapour m’embrasser. Elle me paraissait plus petite que dans mon souvenir, mais j’ai reconnu le parfum de sa peau, celui de l’enfance, une odeur douceâtre de lait sucré, un souvenir qui ne meurt jamais. Ses mains humides saisirent son tablier et le frois-sèrent avec vigueur, puis se projetèrent vers moi, se posè-rent sur mes joues, glissèrent sur mes tempes jusqu’au sommet du crâne, cramponnèrent mes cheveux par touffes épaisses.C’était brutal et irrésistible ;j’étaisdé-vastépar l’émotion. Tu es là, comme je suis contente. Pour Jeanne, tu es venu... Ce furent ses paroles, son visage à peine vieilli livrant un faible sourire, ses premiers mots à mon intention depuis notre conversation téléphonique, il y a moins de qua-
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