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L'herbe folle de l'envie

De
160 pages
Dix ans après, Julie revient sur son adolescence, une période incertaine de sa vie, jalonnée par la présence intermittente d'un poète dilettante, séducteur hésitant, et celle de ses textes. Malraux et Céline, l'Italie de Léopardi, le Père-Lachaise forment un arrière-plan bigarré à ce récit en forme de long préliminaire amoureux, un brin nostalgique d'un temps où les poèmes s'écrivaient encore sur des bristols.
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L’herbe folle de l’envie
Jean-Luc Ferrandi
L’herbe folle de l’envie
Roman
Du même auteur
Le sublime égaré, Editions Caractères, Paris, 1997
Que reste-t-il du big bang, Editions Caractères, Paris, 2001
© L’Harmattan, 2012 5-7, rué dé l’Ecolé-Polytéchniqué, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96699-4 EAN : 9782296966994
« Je n'ai jamais vraiment cru au coup de foudre. Le plus souvent on tombe amoureux comme on attrape un virus. Quand il existe une faiblesse de l'état sentimental. Une fissure. » Il disait de belles choses, parsemait sa conversation de pépites délicates, émergeant çà et là d'un tamis balancé entre ses longues mains qui volaient dans l’espace. Précises et cadencées comme celles d’un chef d’orchestre. Ses pro-pos ciselés, ses mots griffés, ses regards raffinés, il les offrait avec désinvolture et un humour aussi subtil que calculé pour envoûter son auditoire.Et toujours il avait ce sourire, mi-naïf, mi-ravageur des hommes sûrs de leur capacité à séduire. Il venait se promener dans ma vie, chercheur d'or éga-ré, dandy halluciné, marchand de friandises oratoires em-ballées dans du papier doré. Il débarquait à l’improviste, jouait sa mélodie fugace, puis il disparaissait, me laissant seule, vaguement enivrée sous le charme.Et moi, je savou-rais ses phrases avec une gourmandise juvénile et émerveil-lée, sans prendre garde au pouvoir insidieux de sa petite musique. Une sérénade en équilibre constant entre la com-position et l’improvisation, aux variations imprévisibles, mais toujours pénétrante. C’est sans doute pour ça que j’aimais nos rencontres. Avec lui j’entrais dans un autre monde. Un ailleurs décon-necté du réel où chaque phrase était construite, pensée, pesée comme si elle était destinée à s’inscrire à jamais dans ma tête comme dans un livre.
Chapitre 1
ls étaient tous là, les artistes.Dans des costumes sombres I tout juste sortis des armoires où ils dormaient depuis des siècles dans l’attente de la grande occasion. Une vague odeur de naphtaline mêlée d’after-shave bon marché flottait parmi les rayonnages.Dans un coin, au bout de la salle de lecture dont l’accès avait été fermé au public par des plantes artificielles, on avait dressé une table nappée de blanc. Le micro était installé juste devant et les poètes se tenaient tout autour, d’âge canonique pour la plupart, émus et droits comme des écoliers à une distribution des prix.A dix-neuf heures pile, le maire flanqué de ses adjoints fit une entrée fracassante : crâne chauve, ventre en avant et sourire scotché sur les lèvres.De près, il avait l’air encore plus por-cin que sur les affiches, ses petits yeux brillants se noyaient dans un visage rond aux joues démesurées. Un murmure a traversé la petite foule, suivi d’un silence martial, puis tout le monde s’est bousculé pour lui serrer la louche, le sourire ému et la tête baissée en signe d’allégeance. Il a savouré sa popularité avec l’air calme, paternel et un brin blasé du vieux professionnel rompu à l’exercice. Cette année-là, le printemps avait le plus grand mal à s’émanciper des frimas de l’hiver. La pluie, tombée à seaux depuis le début de l’après-midi, venait juste de s’arrêter, mais le ciel était encore d’un noir pas très rassurant.Asix heures il faisait presque nuit.Comme en décembre alors que mai commençait à peine.Entre les lunettes de soleil et le parapluie je n’avais donc pas hésité. Il n’était pas ques-tion que j’arrive au cocktail avec une tête de chien mouillé.
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Les frisures, c’est beau lorsque c’est sec. Mouillées, les boucles frisent le vulgaire.Et ça, il n’en était pas question. L’occasion était trop rare : une réception officielle et pas n’importe laquelle, une manifestation littéraire : la présenta-tion d’un livre. La bibliothèque municipale n’en croyait pas ses yeux : à la place des jeunes en jeans et baskets qui y zonaient d’ordinaire, des vieux, raides et endimanchés, suivaient sagement les flèches en papier vers la salle de lecture. Le bouquin en question était un recueil d’œuvres des poètes les plus talentueux de la ville, du moins ceux qui s’étaient fait connaître… Il avait été financé par les deniers munici-paux : « cette initiative généreuse s’inscrivant dans la poli-tique culturelle très ambitieuse de la ville », dirait l’article du lendemain. Initiative qu’il convenait de médiatiser pour assurer quelques voix supplémentaires aux prochaines élec-tions plus que pour gonfler les ventes de l’opuscule, promis dès sa naissance à passer le reste de sa vie dans des cartons de greniers. Dans ce groupe fleurant le troisième âge, un homme ne semblait pas à sa place. Polo à manches longues et pantalon à pinces, il était tout en noir lui aussi. La quarantaine dé-contractée, l’aisance naturelle de ceux qui ne se laissent impressionner en aucune circonstance, il regardait autour de lui avec une curiosité amusée le manège des mondanités. J’observai de loin cet extra-terrestre séduisant en me de-mandant ce qui l’avait fait atterrir là.Comme tous les mar-tiens, il avait un sixième sens : il sentit que des yeux le scru-taient. Il se retourna et son regard croisa le mien. Un dixième de seconde. Vous ne me croirez pas mais je n’ai pas encore oublié cet instant furtif, infinitésimal, où je fus éva-luée par ces yeux bleus, doux et chargés d’une détermina-tion à toute épreuve. Je ne sais plus si j’en fus amusée, flat-tée ou troublée mais cette aimable réunion promise à l’ennui prit alors un tour imprévu.
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Il fut le seul à ne pas prendre part à la lecture qui sui-vit. Ils déclamaient à tour de rôle leurs vers laborieux. Lui, regardait dans le vague, la tête ailleurs. Le maire assurait avec stoïcisme, il faisait semblant d’apprécier en connais-seur et, à la fin des tirades, baladant ses yeux dans l’assistance, hochant la tête en signe d’admiration, il ap-plaudissait le premier entraînant en écho une petite salve de battements de mains qui résonnaient dans la petite salle. C’était aussi décoiffant qu’une réunion d’anciens combat-tants, mais émouvant aussi de voir ces écrivains d’appartement, ces solitaires de la rime, passer, à la fin d’une vie obscure d’anonymat littéraire, le bout du nez à la fenêtre de la reconnaissance avant qu’elle ne se referme à jamais. Le type en noir était poli. Il applaudissait du bout des doigts sans que son visage traduise la moindre émotion. Il avait une certaine classe, une distinction naturelle qui répu-gnait au mélange des genres. Personne ne faisait attention à lui, debout près du coin de la table où étaient empilés les recueils flambant neufs, il attendait je-ne-sais-quoi. Lors de la séance de signature, il prit pourtant son stylo et paya en-fin de sa personne. Pour la première fois je le vis sourire. Il apposa sa griffe, exécutée d’un geste précis et appliqué au-près de celle de ses camarades poètes, sur l’exemplaire re-mis solennellement au maire.Ce dernier promit très diplo-matiquement qu’il occuperait une place de choix dans sa bibliothèque personnelle. Moi, ce livre était le cadet de mes soucis. J’étais focali-sée sur le poète en noir et je cherchais qui pourrait me ren-seigner sur l’identité du mystérieux inconnu. Je finis par tomber sur Lucette, une ancienne amie de maman, une pédante que je n’aimais guère.Elle avait apporté une pierre majeure à l’œuvre poétique qui nous valait cette soirée d’anthologie. Très entourée, virevoltante, elle recevait des compliments appuyés, des accolades et des poignées de mains de toutes parts. Quand elle me vit, elle vint vers moi,
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agaçante avec son « Ma chère » et demanda des nouvelles de mes parents. Je la rassurai sur leur santé et, pour faire bonne mesure, je balbutiai un compliment sur ses vers que j’avais pourtant trouvés du dernier ringard quand elle les avait déclamés, rouge de fierté.C’était tout de même à elle que je devais mon invitation…Après l’échange des poli-tesses, je m’enquis, l’air de rien, de l’identité de l’inconnu. Elle ne savait rien de lui sinon qu’il avait expédié ses poèmes par courrier profitant in extremis de cette opportu-nité d’édition.Elle le situait bien au-dessous d’elle en termes de valeur littéraire « mais il pouvait encore progres-ser à son âge… ». Je laissai Lucette à ses jugements lapidaires et continuai à suivre l’opportuniste du coin de l’œil : ce fut ma seule distraction de la soirée. Il fut bientôt abordé par une plan-tureuse rousse fagotée dans une robe d’un vert à faire rou-gir un perroquet. Un gros bonbon qui avait manqué les vingt dernières années d’évolution de la mode. J’étais près d’eux et je tendais l’oreille, curieuse comme un pou désœu-vré.Elle lui disait d’une petite voix précieuse tout le bien qu’elle pensait de ce chef-d’œuvre de banlieue.Elle l’assommait de questions plus banales les unes que les autres, du genre de celles que posent les gens qui croient que tous ceux qui écrivent sont des poètes ou des écrivains. Il lui dédicaça un recueil avec patience, encaissant avec stoïcisme les compliments percutants qu’elle lui assénait. Elle s’appelaitElvire.Ça lui allait bien à cette demi-mondaine d’une autre époque, d’âge mou, à petits seins et grosses cuisses. J’aurais volontiers payé le prix du livre pour savoir ce qu’il avait écrit sur la page de garde. Mais je ne pus voir que les joues de la blondasse rosir au moment où elle lut la dédicace. Il aimait vivre dangereusement, c’était certain.Après je ne le vis plus. J’eus beau multiplier les tra-vellings panoramiques à en avoir des crampes dans le cou, il s’était évaporé.Et la pimbêche en vert avec lui.
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