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L'Héritière du Don III

De
548 pages
Volatilisée, introuvable, injoignable: Alana a comme été soustraite à tous les regards, à toutes les pensées qui veulent entrer en contact avec elle. Si, désemparés, les Sages et Tadeus s’inquiètent pour l’Élue et mettent tout en œuvre pour la retrouver, c’est surtout Zian, éperdument épris de l’envolée, qui se ronge les sangs… De son côté, droguée, manipulée, Alana, amnésique, se réveille sans encore savoir qu’elle a été placée dans un cadre parfaitement illusoire… Un contexte qui se veut familier, afin de mieux la refondre selon les attentes de ses ravisseurs. Alors comment celle sur qui repose tous les espoirs du royaume réussira-t-elle à échapper au piège qui se referme sur elle? Nous avons connu Alana enfant et l’avons vue grandir au fil des deux premiers tomes de L’Héritière du don. Nous la retrouvons aujourd’hui plus proche de son destin d’Élue, mais aussi au plus près de sa féminité et de ses sentiments. Jouant sur ces deux dimensions, passant avec talent du registre de l’aventure à l’intériorité d’Alana, de ses responsabilités à ses amours, Florence Jouniaux nous a réservé un troisième tome qui ne laisse pas de nous enthousiasmer et de nous surprendre par les éclats de vérité qu’il distille et par le portrait de femme qu’il compose.
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L’Héritière du Don


Du même auteur



L’Héritière du Don
Livre II : la Communauté des Sages, Publibook, 2010.

Livre I : la Prophétie de Cadmia, Publibook, 2010.

La Stèle sacrée, Publibook, 2009.
Florence Jouniaux










L’Héritière du Don

Livre III : Le Mage Iktérion




















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2010


Amis lecteurs, c’est dans cet ultime tome, encore plus riche en
rebondissements que les précédents, que vous trouverez les
réponses à toutes les questions que vous vous posez, sur la
filiation de l’héroïne notamment. Mais de nouveaux
personnages aiguiseront aussi votre curiosité…


















Chapitre I :
À la recherche de l’Élue



Alana ne se réveilla que quelques clepsydres plus tard, la
bouche pâteuse et le cerveau embrumé. Que faisait-elle sur ce
plancher humide ? Elle avait beau chercher, elle ne parvenait
pas à aligner deux idées cohérentes à la suite. Frissonnant, elle
s’enroula dans la couverture rêche qui la couvrait à moitié.
Surtout, elle était assoiffée et but à même la cruche qu’on avait
placée à côté d’elle. L’eau avait un goût amer…
Puis, comme elle tentait de se mettre debout, elle fut saisie
d’un vertige qui la contraignit à s’allonger. Elle ne tarda pas à
resombrer dans un profond sommeil.
Lorsque Maximus chercha à la joindre par télépathie,
comme chaque soir depuis son départ, il n’y parvint pas. C’était
comme si elle avait disparu ! Refusant de céder à la panique, il
lança son esprit vers elle à plusieurs reprises. Sans succès. Très
inquiet, il prévint les Sages, dont Janus, encore dans les
montagnes mais sur le départ.
Ils résolurent sans tarder d’envoyer quatre hommes pour
entamer des recherches autour du domaine d’Andréa et
l’interroger. Mais ils n’y seraient pas avant quatre jours. En
attendant, ils décidèrent d’essayer tour à tour la télépathie,
espérant renouer le contact avec elle, tôt ou tard.
Ils persévérèrent ainsi jusque tard dans la nuit. En vain.
Alors le Grand Maître préconisa pour tous quelques clepsydres
de repos.
— Retrouvons-nous ici tout à l’heure, proféra-t-il, l’air
déprimé.
Au domaine d’Andréa, les quatre gardes s’étaient mobilisés
au petit matin, en constatant que ni Jean ni Alana n’étaient de
retour. Quant à la maîtresse des lieux, elle n’était pas encore
réapparue lorsqu’ils commencèrent les recherches. Le problème
11 était qu’ils ne savaient trop quelle direction prendre, les forêts
alentour étant vastes et les chemins de traverse innombrables.
De plus, rien ne prouvait que la filature de l’éleveuse ne les ait
pas menés au-delà. Néanmoins, ils commencèrent par là. Mais
comme le temps était sec, ils ne trouvèrent aucune trace fraîche.
Le soleil allait atteindre le zénith quand ils décidèrent de
rentrer déjeuner et de s’organiser en se servant de leur copie de
la carte. L’idée était de quadriller méthodiquement le terrain,
par équipes de deux. Cependant, avant de repartir, ils
interrogèrent les domestiques sur les endroits où leur maîtresse
avait coutume de se rendre. Ils l’ignoraient malheureusement,
celle-ci ne leur faisant pas de confidence.
— Une fois, intervint Martha, elle rentrait de promenade
quand elle a dit, comme pour elle-même : « Jolie cette petite, en
habit d’amazone, Carolan ne doit pas s’ennuyer ! » Elle a donc
dû passer sur son domaine, non ?
Les quatre hommes la remercièrent et convinrent que cette
information pouvait se révéler intéressante. S’étant réparti leurs
secteurs, ils emportèrent quelques victuailles, déterminés à ne
pas cesser leurs recherches avant d’avoir retrouvé Jean et Alana.
Deux d’entre eux, Sertorius et Lucas, se dirigèrent vers la
propriété du seigneur Carolan. Ils devaient lui demander la
permission de parcourir sa forêt. Ce fut Aurore, sa jeune
épouse, qui les reçut, en l’absence de celui-ci. Elle se montra
fort intéressée par leur histoire.
— Donc vous croyez que votre maîtresse, Clélia, qui a
disparu à la suite d’une promenade, est peut-être blessée
quelque part sur mes terres ? Et elle était l’hôte de ma voisine,
Andréa ? reformula-t-elle.
— Oui, c’est à peu près cela, mais elle pourrait aussi bien se
trouver ailleurs…
— Mon époux n’est pas là, alors je me dois de vous
accompagner. Si, si ! insista-t-elle en devinant qu’ils allaient
protester, je vous servirai de guide : je fais souvent de longues
promenades à cheval, alors je connais très bien mes terres.
Les deux cavaliers acquiescèrent : ils ne pouvaient refuser
son aide sous peine d’impolitesse. Elle leur fit donc faire le tour
du propriétaire.
12 — Eh bien, messieurs, il semblerait que la jeune dame ne
soit pas blessée sur mes terres ; c’est plutôt une bonne nouvelle,
non ?
Mais en voyant leur mine sombre, elle ajouta :
— Bon, d’accord, vous ne savez toujours pas où elle se
trouve mais… s’arrêta-t-elle embarrassée.
Les deux hommes s’apprêtaient à prendre congé, quand elle
songea soudain qu’ils étaient passés non loin du cabanon, sans
l’inspecter.
— Attendez ! J’ai une idée ! Suivez-moi. Nous devons
vérifier quelque chose.
Résignés, ils l’accompagnèrent.
Ils furent intrigués par les nombreuses empreintes de sabots
qui marquaient les abords de la cabane. Mais en y entrant, ils ne
trouvèrent personne, même si, d’infimes indices, tels un verre
sale et des couvertures, indiquaient une récente présence.
— Savez-vous qui a pu venir ici ?
Aurore hésita. Elle se rappelait, non sans frémir, les menaces
d’Andréa si elle dévoilait son secret.
— Je crois que des chasseurs viennent parfois ici, mentit-elle
pour ne pas la mentionner. Mais mon garde forestier n’a pas
réussi à les surprendre. D’ailleurs, ce n’est pas bien grave, ce
n’est pas le gibier qui manque ici.
— Tandis qu’elle leur répondait, Sertorius, d’un naturel
curieux, examinait par réflexe les recoins de la pièce.
Tout à coup, il poussa une exclamation. Il brandissait
quelque chose entre son pouce et son index, qu’il vint montrer à
son équipier : un long cheveu blond. Se pouvait-il que ce fût
une coïncidence ?
— Avez-vous dans vos relations une femme blonde aux
cheveux longs ?
— Seule Bertrande de La Bétende en a, mais ils ne sont pas
aussi longs, répondit-elle après une brève réflexion.
Les deux partenaires se regardèrent d’un air entendu. Alana
s’était tenue là ! Cela ne faisait presque aucun doute !
Quant à la jeune châtelaine, elle était très intriguée. À qui ce
cheveu appartenait-il ? Elle le leur demanda.
— Il se pourrait que La Damoiselle Clélia soit passée par là,
lui répondit Lucas.
13 — Mais elle n’y est plus, rétorqua-t-elle, avez-vous une
autre piste ?
Troublée, elle ne pouvait s’empêcher de songer à Andréa.
Était-il possible que sa voisine fût mêlée à un enlèvement, ou
dramatisait-elle ? Comme ils ne proposaient aucune réponse,
elle voulut se montrer rassurante :
— Vous êtes sûrs qu’elle n’est pas partie avec Andréa ?
Parce que, dans ce cas, elle ne risque pas de se perdre ! Toutes
deux ont pu s’arrêter ici puis poursuivre leur promenade et se
laisser surprendre par la nuit. Après, broda-t-elle, elles ont dû
trouver un endroit où dormir.
— Mais dans ce cas, elles seraient rentrées déjà ! objecta
Sertorius, qui, comme son partenaire, ne voulait en aucun cas
dévoiler le rôle d’Alana dans la filature.
— Écoutez, nous vous remercions pour votre accueil, nous
allons continuer nos recherches, déclara Lucas.
— Tenez-moi informée surtout ! les pria-t-elle.
Les deux hommes hochèrent la tête et s’éloignèrent, bientôt
enveloppés dans un nuage de poussière, avec un cheveu pour
seule piste. Et une piste déjà perdue ! Comme ils n’avaient
aucune direction à privilégier, ils s’en tinrent à la zone suivante
prévue sur leur plan, de même que les deux autres enquêteurs,
Julius et Fulvius.
Ailleurs, à plusieurs lieues de là, celle qu’ils recherchaient
s’éveilla, complètement désorientée, la vue trouble. Elle cligna
plusieurs fois des paupières, sans parvenir à accommoder. Elle
ne sentait plus l’odeur de la forêt, plutôt celle du renfermé, et
elle n’avait plus froid. Mais une soif inextinguible la tenaillait,
comme à chaque fois qu’elle émergeait de sa torpeur. Et comme
à chaque fois, une cruche bien en évidence lui permettait de
l’apaiser et de replonger dans un sommeil artificiel, lui faisant
perdre peu à peu conscience de son identité, et de sa capacité à
recevoir un message télépathique.
Au château, depuis l’aube, les Sages avaient recommencé à
lancer leurs pensées vers l’Élue. En vain.
Plus les clepsydres s’écoulaient, plus la mine des Sages
s’assombrissait. Ne pas réussir à joindre la jeune fille laissait
présager le pire… Mais ils refusaient tous d’abandonner
l’espoir de renouer le contact. Ils avaient d’ailleurs demandé
son aide à Cadmia, qui avait deviné un problème, n’ayant pas
14 de nouvelle la petite depuis une semaine, ce qui n’arrivait
jamais. Celle-ci, se servant de ses capacités, avait
immédiatement touché l’esprit de chaque guérisseuse de son
Duché – les Sages faisant de même avec celles des autres
Duchés –, en leur montrant une image d’Alana avec le message
suivant : « L’Élue a disparu, il faut la retrouver, aidez-nous ! Si
vous avez une information, rendez-vous à la ville la plus proche
et envoyez un pigeon au Prince. »
De son côté, Tadeus enrageait d’être impuissant, et pensait
au retour de Zian. Comment réagirait-il ? Il connaissait la
profondeur de son attachement pour la jeune fille. Il aurait
besoin d’être épaulé, et, lui, Tadeus, serait là, tâchant d’être à la
hauteur. Il lui devait bien ça, à son tour ! En plus, si Alana était
partie, c’était sa faute – du moins en partie : même si cette
mission avait été commanditée par les Sages, il avait signé sa
lettre d’introduction auprès de l’éleveuse d’équidés – et Zian lui
devait aussi d’avoir été séparé de sa tendre amie une première
fois.
La journée s’égrena lentement, sans rien apporter de neuf.
Quel espoir restait-il de retrouver l’Élue, saine et sauve ?
À la réunion du Conseil – qui se tenait matin et soir en
situation de crise –, le Grand Maître, les traits tirés, leur livra
ses dernières réflexions :
— Partons de l’hypothèse que l’Élue est toujours vivante,
proféra-t-il d’une voix fatiguée mais ferme. Nous devons
retrouver cette Andréa coûte que coûte ; Tigelin a déjà fait le
nécessaire en envoyant des pigeons aux quatre coins du
royaume, avec son signalement. Nous avons aussi contacté les
guérisseuses. Je crois, asséna-t-il avec conviction, qu’à cause
d’elle, ou de ses relations du moins, Alana est tombée entre les
griffes de celui que nous pourchassons, elle a dû être surprise au
moment où elle-même espionnait Andréa : même si celle-ci
ignorait sa véritable identité, un des hommes qu’elle fréquente,
à la solde de Zarmor, l’a peut-être reconnue, après sa capture, et
sûrement droguée en attendant l’arrivée de son chef. C’est la
seule explication que je veuille retenir, d’autant qu’elle
comporte un point positif : elle est trop précieuse pour être
éliminée.
Un long silence suivit ses propos.
15 Il ne croyait pas si bien dire : à plus de vingt-cinq lieues de
la capitale, Andréa se rongeait les sangs. Certes elle ignorait qui
était réellement la dénommée Clélia, les sbires de Zarmor
n’étant pas autorisés à dévoiler son identité réelle, mais elle
n’était pas sotte ; si leur chef s’était déplacé en personne –
même masqué – pour voir la prisonnière, elle ne doutait pas
qu’elle fût très importante. Or, si elle l’était pour lui, elle l’était
aussi pour d’autres et en particulier pour le Prince lui-même, car
c’était bien le sceau royal qu’elle avait brisé… Elle avait donc
de quoi être angoissée à l’idée de rentrer chez elle où l’on devait
l’attendre. Pourtant, elle ne se voyait pas tout quitter, son
domaine, ses chevaux surtout, pour vivre dans la clandestinité.
Non, même l’homme avec lequel elle connaissait de fougueuses
étreintes ne pesait pas lourd, comparé à la vie qu’elle s’était
forgée. Celui-ci lui avait suggéré, de la part de son chef qu’elle
n’avait qu’entrevu, une histoire bien ficelée à servir à ceux qui
ne manqueraient pas de l’interroger sur sa disparition et celle de
son hôte féminine. Elle repartirait le lendemain, à l’aurore.
En soupirant, elle alla rejoindre son amant. Autant en
profiter, les Dieux seuls savaient quand elle le reverrait…
Zarmor, lui, jubilait. C’était elle ! La ressemblance avec le
dessin qu’il détenait était frappante. Il la cherchait depuis huit
longues années et voilà qu’elle s’offrait pour ainsi dire à lui ! Si
ses capacités étaient telles qu’il le croyait, elle lui offrirait le
pouvoir et tous les peuples les vénéreraient, tels des dieux, les
barbares les premiers. Il était en affaires avec eux mais il avait
la certitude qu’ils lui cachaient quelque chose. Avec l’Élue, il
les ferait parler. En attendant, elle devait être maintenue
inconsciente, pour éviter toute tentative de communication lors
de son voyage vers le sud. Sa guérisseuse attitrée, Tigana, lui
avait fourni les herbes appropriées pour la droguer sur une
longue période, en lui affirmant qu’elle pourrait retrouver
conscience et mémoire, une fois sevrée. À vrai dire, il voulait
faire en sorte qu’elle oubliât son passé, tout en recouvrant le
souvenir de ses pouvoirs, après une petite rééducation pour lui
rafraîchir la mémoire.
Mais il fallait faire vite, des émissaires royaux s’étaient sans
doute déjà lancés à sa recherche, et il aurait besoin de temps
pour réaliser son projet avec elle, dans le berceau d’un petit
16 village, semblable à celui d’Alana, mais avec Tigana comme
guérisseuse. Son concours lui serait sans doute très utile…
Si les Sages avaient connu ses intentions, ils en auraient été
horrifiés ; c’était ni plus ni moins une sorte de reprogrammation
de l’Élue ! Mais pour l’instant, il s’agissait pour eux de la
retrouver.
C’est pourquoi, un comité d’accueil attendait Andréa de pied
ferme. Prévenus par pigeon, des agents des Sages étaient
arrivés, le matin même, de la ville la plus proche, Agmina, une
ville de garnison, pour l’interroger.
Bien qu’elle s’y attendît, l’éleveuse dut se mordre les lèvres
pour les empêcher de trembler, prenant soin de boiter, pour
simuler un accident. Sa longue chevauchée de retour l’avait
éprouvée, à en juger par ses traits tirés, et ses vêtements,
couverts de poussière et déchirés par endroits, complétaient le
tableau.
Elle feignit d’abord d’être étonnée de leur présence et leur
offrit d’entrer prendre un verre. Ils entrèrent en effet et lui
intimèrent de s’asseoir, sans paraître s’émouvoir de ses mains
écorchées ni de sa claudication. Alors l’un des deux choisissant
la méthode forte, prononça, brutal :
— Écoutez, jeune Damoiselle, nous n’avons pas de temps à
perdre : dites-nous où vous étiez pendant deux jours et où se
trouve Clélia, votre invitée.
— Comment ? Elle est partie ? ! s’exclama-t-elle, simulant
une surprise pleine de déception.
— Inutile de jouer à ce petit jeu avec nous, répondez de
façon satisfaisante, sinon vous vous en repentirez !
À ces propos comminatoires, elle sentit un frisson lui
parcourir l’échine. Elle devait tenir bon, cependant.
— Je suppose que vous avez interrogé mes gens, vous devez
donc savoir que je suis partie seule, dans l’intention de me
rendre dans une ferme, à une journée de cheval d’ici, pour
examiner un poulain, et en faire l’acquisition peut-être. Je n’ai
donc aucune idée de l’endroit où votre Clélia a pu se perdre !
Quant à moi, telle que vous me voyez, je suis tombée de cheval,
avant même de parvenir à mon but, et suis restée sans
connaissance pendant plusieurs clepsydres. Vous demanderez à
l’aubergiste sur la grande route vers Arachna dans quel état je
suis parvenue chez lui. Tenez ! Regardez ma jambe, leur
intima17 t-elle en soulevant l’étoffe au-dessus du genou. (En fait, son
amant l’avait frappée avec le plat de son épée et elle avait pris
des ronces pour s’égratigner le genou et même les mains.)
Gênés, les deux hommes détournèrent le regard.
— Une guérisseuse vous examinera bientôt, reprit le plus
menaçant. En attendant, vous devez rester chez vous, pendant
que nous vérifions vos dires. Quel est le nom de l’auberge dans
laquelle vous prétendez vous être arrêtée ?
— L’Auberge Gourmande.
— Mon équipier va demeurer ici, jusqu’aux conclusions de
l’enquête.
Il tourna les talons et regagna Agmina pour envoyer deux
hommes à l’auberge mentionnée, ainsi qu’un pigeon aux Sages.
À la réception du message, Maximus décida d’interroger
l’éleveuse en personne et ordonna par retour de pigeon de la
convoyer à la Capitale.
* * *
Alana ouvrit les yeux avec difficulté et les referma aussitôt,
un rai de lumière agressant ses rétines. Elle était bien incapable
de déterminer si c’était le matin ou l’après-midi, et encore
moins depuis combien de jours elle était prisonnière. La langue
pâteuse, elle sentit des cahots et entendit un cheval s’ébrouer,
ainsi que le claquement de plusieurs sabots.
Tout à coup, submergée par une nausée, elle voulut se
redresser, mais n’en eut pas la force, ses mains étant liées
derrière son dos. Ses épaules étaient ankylosées et la corde qui
l’immobilisait lui mettait les chevilles à vif. Parmi toutes ces
perceptions à la limite de sa conscience, la pire était la soif qui
la tenaillait. Chaque fois qu’elle déglutissait, elle avait
l’impression d’avoir une râpe à la place du gosier et, pour
couronner le tout, elle était en sueur, dans cet espace confiné.
Elle gémit d’impuissance et de mal-être.
Ayant sans doute attiré l’attention, elle sentit une main lui
ouvrir la bouche pour y verser un liquide douceâtre qui lui
laissa un goût d’amertume. Peu après, elle était repartie dans les
limbes.
* * *
18 Andréa connut deux jours de répit, surveillée néanmoins par
le vigile. Elle espérait, sans trop y croire, que sa version des
faits, une fois vérifiée – car elle avait réellement passé la nuit
dans l’auberge mentionnée –, serait acceptée et lui permettrait
de n’être plus inquiétée.
Au matin du troisième jour, elle déchanta, lorsque son valet
fit entrer le grand costaud, l’air peu amène.
— Prenez quelques affaires, lui ordonna-t-il rudement.
— Mais, fit-elle interloquée, où m’emmenez-vous ?
— Contentez-vous d’obéir !
— Dites-moi au moins combien de temps je serai partie,
insista-t-elle, non sans angoisse dans la voix, je dois donner des
instructions à mes gens.
— Je n’en ai aucune idée… Peut-être finirez-vous vos jours
dans une geôle du royaume, ajouta-t-il avec un rictus, à moins
que vous ne consentiez à nous dire où se trouve Damoiselle
Clélia de Varance.
À cette perspective terrifiante, elle fut tentée de tout avouer,
puis se ressaisit. On ne pouvait rien contre elle, ses amis
n’avaient laissé aucun indice compromettant. En plus, ils
avaient déjà dû déménager. Révéler le lieu de détention de la
fille ne ferait donc que la desservir, car, ne trouvant personne,
les enquêteurs, en plus d’avoir la preuve de sa connivence avec
les ennemis du royaume, seraient furieux et lui feraient passer
un mauvais moment, croyant qu’elle se serait moquée d’eux.
Non, elle devait se taire.
— Je vous ai dit la vérité ! certifia-t-elle, avec toute la force
de conviction dont elle était capable.
— Trêve de palabres ! Je vous laisse un petit sablier et nous
partons. Jason, escorte la Damoiselle.
Sa suivante et le cerbère sur ses talons, elle se dirigea vers sa
chambre. Tandis qu’elle faisait mine de se changer derrière son
paravent, elle prononça haut et fort :
— Martha, venez donc m’aider à lacer ce corsage !
Puis, tout bas, elle lui murmura :
— Si, pendant mon absence, un certain Torquatus se
présentait, donne-lui le pli que j’ai caché derrière le tableau
audessus de mon lit. Et pas un mot, je t’en supplie !
19 La vieille servante avait de l’affection pour sa maîtresse,
même si celle-ci était peu démonstrative. Elle promit
silencieusement.
— Martha, enchaîna-t-elle tout haut, vous irez trouver mon
frère, il s’occupera de vous tous, pendant mon absence. Dites
aussi à Sylvan, le palefrenier en chef, que je compte sur lui pour
s’occuper des bêtes.
— Bien, Damoiselle Andréa.
— Voilà, j’ai terminé, dit-elle en sortant de la pièce, la tête
haute et vêtue d’une robe élégante. Bien qu’elle n’en menât pas
large, elle s’efforçait de garder son sang-froid et sa dignité. Elle
ne ferait pas à ses gardiens le plaisir de la voir s’effondrer.
Une fois dehors, elle tressaillit à la vue de la voiture austère,
dans laquelle elle allait être enfermée, durant le voyage. Où la
conduisait-on ? se demanda-t-elle avec effroi. Qui allait
l’interroger ? Elle envisagea l’idée de torture avec terreur.
Saurait-elle y résister ?
Avant de monter, très droite, la déformation professionnelle
fit dériver son œil sur l’attelage. Au moins les chevaux
étaientils bien traités ! constata-t-elle, amère.
Au bout de cinq jours inconfortables dans cette sombre
cellule ambulante, la soeur d’Éric de Carnavan n’avait plus si
fière allure, surtout que ses geôliers ne lui avaient pas laissé le
loisir de faire une vraie toilette, bivouaquant quelques
clepsydres seulement la nuit. Pas question non plus d’un bon lit
dans une auberge !
Ils venaient d’arriver dans la partie basse de Khazana, quand
des badauds voulurent lorgner à travers les barreaux, lors d’un
arrêt. Désemparée et humiliée, elle se rencogna au fond de sa
prison mobile. Elle avait hâte d’arriver maintenant et de clamer
son innocence à la face du Prince, qu’elle avait plutôt trouvé
gentil, bien que physiquement peu à son goût, comparé à son
fougueux amant. Elle avait eu du temps pour se rappeler leurs
étreintes torrides, la saveur salée de sa peau, son odeur, mais
aussi celle de son étalon favori, de ses écuries. Toutes ces
pensées lui avaient permis de s’évader et de garder le moral.
Elle en avait également profité pour mettre au point sa
plaidoirie et ne rêvait que d’un bon bain avant de se sentir
capable de la prononcer. Aussi, lorsqu’on lui ouvrit la portière
20 et qu’elle reconnut la cour du château royal, demanda-t-elle s’il
lui était possible d’être conduite aux étuves.
Le garde, un jeune qu’elle ne connaissait pas, la regarda,
l’air incrédule, puis s’esclaffa :
— Eh bien ! Vous ne manquez pas d’air pour une
prisonnière !
— Savez-vous à qui vous avez affaire, petit impertinent ?
Renseignez-vous rapidement, sinon j’informerai vos supérieurs
de vos propos irrespectueux ! siffla-t-elle en le fusillant du
regard.
— Que se passe-t-il ici ? intervint un de ses convoyeurs. Toi,
tu es du château, n’est-ce pas ?
— Oui, mais…
— Alors qu’attends-tu pour emmener la Damoiselle à ses…
« appartements » ? fit-il ironique.
— Tout de suite ! Veuillez me suivre.
— Attendez ! À qui dois-je m’adresser si j’ai une requête ?
insista Andréa, exaspérée.
— Vous n’êtes pas en mesure d’adresser une requête,
sachez-le ! rétorqua le grand costaud.
— Pourrais-je au moins avoir de quoi me laver, ainsi que
mes effets personnels ? requit-elle d’un ton plus humble.
— Sans doute… concéda-t-il, et il tourna les talons. Sa
mission était terminée avec cette petite péronnelle aux grands
airs, et il était impatient de rentrer chez lui. Avant, il ferait un
petit détour avec ses hommes dans une des tavernes de la
capitale, ils l’avaient bien mérité.
La forteresse comportait quelques cellules désaffectées, sous
la salle de bal, mais elles n’étaient plus utilisées depuis
longtemps, une prison ayant été construite dans le bourg. En
fait, quand un soldat était aux arrêts, on l’enfermait dans une
pièce attenante aux baraquements militaires. Ce fut là
qu’Andréa échoua, non sans avoir été en butte aux quolibets et
remarques déplacées de certains. Maximus avait résolu de l’y
laisser mijoter quelques clepsydres, sans voir personne, avec du
pain sec et de l’eau. Malgré l’urgence de la situation, il espérait
la briser pour obtenir des aveux de sa bouche.
En effet, lorsqu’on vint la chercher en fin de journée, celle-ci
n’avait plus de velléité en matière hygiénique ou vestimentaire.
Elle voulait seulement en finir. Les chevilles entravées, elle
21 suivit donc tant bien que mal le soldat jusqu’à la salle du
Conseil, dont les neuf membres formaient un tribunal
impressionnant, présidé par le Prince lui-même.
Elle fut mortifiée quand le grand chambellan l’annonça
ainsi :
— La prisonnière, Andréa de Carnavan !
On lui ôta ses liens et on la poussa sans ménagement avant
de refermer la porte.
Elle osait à peine lever les yeux, se sentant sale et diminuée,
mais elle n’en était pas moins déterminée à soutenir
l’interrogatoire.
Ce fut le Prince en personne qui l’entama, d’un ton empreint
de douceur et de fermeté à la fois :
— Damoiselle de Carnavan, je déplore véritablement que
nous devions nous revoir dans de telles circonstances, mais une
de nos sujettes, la fille d’un vieil ami de mon défunt père qui
plus est, a disparu. Or, elle était votre hôte. Avouez qu’il est
surprenant que, malgré nos recherches, nous n’ayons pas
retrouvé sa trace ! Vous comprendrez donc que nous nous
tournions vers la seule personne susceptible d’avoir des
informations, vous ! C’est pourquoi, continua-t-il, son ton se
faisant plus solennel, je vous conjure, moi Tadeus, Prince des
Hautes et Basses Terres, fils du feu Roi Khazan, de nous révéler
tout ce que vous savez. C’est là votre dernière chance d’éviter
de faire connaissance avec notre bourreau. Parlez ! fit-il en
haussant le ton, au point qu’elle sursauta, et il vous en sera tenu
compte lors de votre procès.
Andréa avala sa salive, s’exhortant intérieurement au calme.
Ils ne savaient rien, elle devait tenir bon.
— Je suis tout aussi désolée que vous de la disparition de
cette jeune femme mais, comme vous, j’en ignore tout, d’autant
que je n’étais pas présente au moment de sa promenade, comme
je l’ai déjà expliqué au cours de mon interrogatoire : de cela
seul, je me sens responsable. Je tiens aussi à vous rappeler à
tous que ma famille a toujours servi loyalement le royaume,
mon grand-père a même chevauché au côté de notre défunt
suzerain, lors de la grande guerre. D’autre part, j’aime la vie
que je mène, une vie simple, loin des affaires politiques. Quel
intérêt aurais-je à enlever cette Clélia dont j’ignorais l’existence
avant sa venue sur mes terres ? Vous qui connaissez la situation
22 financière des Carnavan, vous devriez comprendre que
j’attendais beaucoup de l’opération commerciale qu’elle me
proposait, et que sa disparition me nuit énormément. Alors, je
vous le demande, quel bénéfice puis-je retirer de cette histoire ?
Tandis qu’elle terminait son plaidoyer, Maximus s’insinua
dans son esprit. Comme Alana avant lui, il fut submergé par un
flot d’images d’équidés, auxquelles se superposait parfois celle,
un peu floue, d’un homme dans un endroit sombre, et, plus
indistinct encore, un visage masqué. C’était suspect mais
insuffisant pour l’accuser.
Comme prévu si elle maintenait sa déposition, Tadeus
prononça seulement :
— Nous vous avons entendue. Retirez-vous.
Quand elle fut sortie, on la reconduisit dans sa cellule, de la
même façon qu’à l’aller.
Le Grand Maître communiqua ses conclusions au Conseil.
— Je suis certain qu’elle nous cache quelque chose, mais
elle a un mental très fort. Il nous faut employer un autre moyen.
Laissons-la mijoter encore une clepsydre… Ensuite, vous la
ferez monter au deuxième étage, les yeux bandés. Il faut qu’elle
croie qu’elle va être soumise à la torture. Si elle ne faiblit pas,
alors Janus et moi nous occuperons d’elle.
Les conseillers frémirent, imaginant les pires sévices, alors
que Maximus pensait à l’hypnose. Néanmoins, même si certains
avaient été favorablement impressionnés, ils ratifièrent cette
proposition avec Tadeus.
La prisonnière avait conscience d’être sur le fil du rasoir et
se retrouver enfermée entre les quatre murs de cette pièce vide,
à l’exception d’une cruche et d’une demi-miche de pain, mit ses
nerfs à rude épreuve. Aussi, quand la porte s’ouvrit, elle se
précipita vers ses gardiens, encore des nouveaux, anxieuse d’en
savoir plus. Mais ils refusèrent de répondre à ses questions, le
premier lui liant à nouveau les mains et les chevilles, le second
lui enfilant une cagoule, malgré ses protestations véhémentes.
Gagnée par la panique, elle se mit à les supplier :
— Où m’emmenez-vous ? Je vous en prie, dites-le moi ! ne
cessait-elle de répéter.
Arrivés aux escaliers, ils délièrent ses chevilles et lui firent
gravir la première volée de marches. Quand ils la prévinrent
qu’elle devait monter encore deux étages, elle regimba, de plus
23 en plus persuadée qu’on la conduisait au bourreau. Les soldats
durent la menacer de l’assommer si elle ne se montrait pas
coopérative.
Elle finit par obtempérer, bien que de mauvaise grâce, de
sorte qu’ils mirent longtemps pour l’amener aux Sages.
— Laissez-la, ordonna Burrhus de sa voix de basse, une fois
qu’ils eurent frappé à la porte.
Il la poussa rudement sur une chaise, à laquelle il l’attacha.
— Niez-vous toujours avoir une accointance avec les
ravisseurs de Clélia ?
— Oui ! fit-elle avec l’énergie du désespoir.
— Alors vous allez endurer d’atroces souffrances, telles que
vous ne l’imaginez même pas ! gronda-t-il. Persistez-vous
toujours ?
— Oui ! hurla-t-elle, proche de l’hystérie et tremblant de
tous ses membres.
Sur un signe, Tritonius s’avança, muni d’une plume acérée,
qu’il venait de tremper dans un puissant mélange stupéfiant,
tandis que Janus lui dénudait le cou et les avant-bras.
Les poings et les dents serrés, le corps raidi à l’extrême, elle
s’efforçait d’être stoïque. Mais quand le Sage lui griffa
l’avantbras, elle poussa un cri d’effroi. Son bourreau allait-il lui
scarifier les bras pour que son sang s’écoule goutte à goutte,
puis l’étrangler lentement ? Sous sa cagoule, elle roulait des
yeux horrifiés, se mordant les lèvres au sang pour ne pas se
mettre à sangloter de panique.
Quand la piqûre s’enfonça dans sa veine jugulaire, elle ne
put cependant retenir un hurlement strident, avant que sa tête ne
tombât d’un coup sur sa poitrine.
Maximus remplaça alors la cagoule par un bandeau, pour
faciliter son élocution.
— Nous pourrons commencer dans un petit sablier, affirma
Tritonius.
Ce temps écoulé, Janus plaça une chaise devant la jeune
femme, dont la respiration était calme et régulière, et lui parla
doucement.
— Vous allez écouter ma voix et répondre à mes questions.
Ensuite, je taperai trois fois dans mes mains et vous vous
réveillerez. Avez-vous compris ?
24 Comme elle demeurait muette, il la pinça et réitéra sa
question.
— Oui, répondit-elle avec effort.
Il lui demanda alors comment elle s’appelait, où elle habitait
puis entra dans le vif du sujet.
— Avez-vous participé au rapt de Clélia de Varance ?
— …
— Elle résiste, expliqua Janus. Je vais reformuler la
question. Qui a enlevé la jeune fille ? reprit-il en la pinçant à
nouveau.
— Les agents de l’homme masqué, ce n’est pas moi, fit-elle
avec effort.
— Où est-elle ?
— Je l’ignore.
— Où a-t-elle été emmenée ? Répondez !
— Elle… Elle était retenue dans une ferme, peu après
Agmina.
— Y est-elle encore ?
— Non.
— Lui ont-ils fait du mal ?
— Je ne crois pas, ils l’ont droguée. Elle semblait
importante : l’homme masqué est venu en personne.
— Qu’est-ce qu’il veut faire d’elle ?
— Je ne sais pas. Il était content en tout cas.
Pendant que Janus terminait l’interrogatoire, Maximus
pénétra dans son esprit. Sous l’effet de la drogue, il put se
rendre compte qu’elle disait vrai et ne connaissait pas le visage
de Zarmor. Elle serait donc incapable de l’identifier et ne leur
était plus d’aucune utilité.
— Tu peux la réveiller, permit-il à Janus d’une voix lasse.
Celui-ci frappa trois fois dans ses mains. Elle battit des
paupières, désorientée, la gorge sèche, nauséeuse, puis elle se
souvint. Bizarrement, elle ne sentait aucune douleur.
Rêvaitelle ? Était-elle morte ? La voix profonde de Burrhus la
convainquit qu’elle était bien en vie :
— Ramenez la prisonnière ! fit-il aux deux gardes qu’il avait
fait quérir.
Lorsqu’ils la mirent sur ses pieds après l’avoir détachée, ses
jambes se dérobèrent sous elle et ils durent la soutenir.
25 Soudain, un flot de bile jaillit de sa bouche, souillant ses
vêtements et même les pieds des soldats, qui se détournèrent,
pleins de dégoût et le cœur au bord des lèvres.
Honteuse, Andréa, qui n’en revenait pas toujours pas d’être
intacte dans sa chair, requit d’une voix suppliante qu’on lui
permît de se laver.
— Vous allez être conduite aux étuves, lui assura Maximus,
qui ne voulait pas l’humilier davantage. Certes, elle avait menti,
mais elle n’était pas à l’origine de l’enlèvement d’Alana, même
si elle y avait participé. D’ailleurs, elle ignorait son identité.
Non, le problème était ailleurs dorénavant : il s’agissait de
retrouver sa trace. Autant chercher une aiguille dans une botte
de foin ! songea-t-il amèrement.
Pourtant, depuis huit jours, inlassablement, à chaque
clepsydre, il essayait, ainsi que les autres Sages, de la joindre
par télépathie. Mais toujours rien !
Zian avait une mine de plus en plus abattue, bien qu’il se
remît doucement de sa blessure. Depuis la veille, il faisait
même quelques pas et errait dans le château, comme une âme en
peine, malgré les efforts de Tadeus pour le dérider. Pestant
contre la lenteur de la cicatrisation, qui l’empêchait de partir à
la recherche de sa tendre amie, il demeurait abasourdi et
consterné de constater qu’aucun des Sages, même le Grand
Maître à qui il vouait une admiration sans bornes, ne parvenait à
établir le contact avec elle. Dans ses moments les plus sombres,
il imaginait les pires scénarios, la voyant morte. Mais alors, il
s’efforçait de se ressaisir, se raccrochant à l’idée que, si c’était
le cas, il le sentirait. Or, une petite voix lui interdisait de perdre
espoir. Parfois, pris d’une rage terrible, il s’approchait du lieu
de détention d’Andréa, avec des envies de meurtre. Il la rendait
responsable de tous ses maux et lui vouait une haine
destructrice, malgré le rapport des Sages sur sa responsabilité,
minime, dans l’affaire.
Enfin, dix jours plus tard, eut lieu son procès. Le Conseil
avait décidé de lui donner un retentissement sans précédent,
pour faire un exemple. De ce fait, des affiches avaient été
placardées, avec un portrait de la prévenue dans toute la
capitale, et envoyées dans les villes principales du royaume.
Eric, son frère, avait été mandé et, pour assurer sa défense, il
avait fait appel à un de ses amis, qu’il avait en commun avec
26 son vassal, Jean de La Bétende. L’audience étant publique,
quelques nobliaux, des nobles aussi s’étaient déplacés, dont
Urbain de Grandchamp, de même que des commerçants, riches
et moins riches et tous les curieux des alentours. On n’avait pas
souvent l’occasion de voir un procès pour haute trahison !
En tant que président du tribunal et porte-parole de
l’accusation dans un cas pareil, Tadeus énonça les faits avec
clarté : elle avait partie liée avec les ennemis du royaume et
était donc peu ou prou responsable du rapt d’une jeune fille de
haute noblesse.
Il laissa ensuite la parole à la défense.
— La femme que vous voyez là est une victime en réalité.
Oui, Messires, sa confiance a été trahie par un ami à qui elle
venait de confier la présence d’une cliente de choix. Alors, il en
a fait part à son maître, qui l’a enlevée à la première occasion,
et sans que la Damoiselle de Carnavan en soit informée. Ainsi,
sa seule faute est d’avoir fréquenté cet homme, de l’avoir
méjugé. Et bien sûr, il a disparu ! C’est pourquoi, Sire, plutôt
que d’emprisonner cette jeune éleveuse courageuse, faites-le
rechercher et interrogez-le ! Elle n’aspire qu’à reprendre une vie
simple et laborieuse : son élevage commence à être renommé
dans tout le pays. Faites preuve d’indulgence envers le membre
d’une famille qui a, de plus, servi feu le roi avec zèle et
fidélité !
Andréa s’agenouilla alors, demandant pardon et clémence au
Prince. Elle avait maigri et perdu de son arrogance. Les larmes
qui coulaient sur son visage émacié semblaient sincères et plus
d’une personne dans l’assistance fut émue. Zian lui-même, qui
souhaitait auparavant qu’elle fût pendue, était partagé entre la
pitié et son ressentiment. Quant au Conseil, il devait faire un
exemple, mais ce ne fut pas de gaieté de cœur que ses membres
prononcèrent la sentence d’emprisonnement de dix longues
années à la sinistre prison sise près du précipice de Voragine,
sur laquelle Alana avait interrogé Sirius, en voyant l’écriteau
indiquant sa direction, huit ans auparavant.
À l’entente du verdict, prononcé par Tadeus, Andréa poussa
un cri déchirant et s’évanouit. Elle était épuisée, à bout, après
l’attente du procès et surtout de son dénouement. Ne sachant
pas ce qu’elle avait avoué dans le bureau des Sages et malgré
27 des moments de doute, elle s’était accrochée à l’espoir qu’on la
renverrait sur ses terres…
Un murmure de compassion s’éleva confusément.
Zian sortit, plus écœuré que soulagé. Cette sanction ne lui
rendrait pas Alana.
« Ma douce petite soeur, où es-tu ? Dans quel trou sombre et
inaccessible t’a-t-on jetée ? Comment puis-je te retrouver ? » lui
lança-t-il en pensée, dans son désespoir.
Puis il gémit tout haut :
— O Dieux ! donnez-moi un indice, donnez-moi la force
d’aller la chercher !
Accroupi dans le jardin, la tête dans les mains, il sursauta
quand Tadeus, durement éprouvé par le rôle qu’il venait de
tenir, posa une main réconfortante sur son épaule. Il s’assit
simplement à côté de lui, sans parler.
Pendant ce temps, les espions des Sages suivaient toutes les
pistes possibles, dans les environs d’Agmina et dans tout le sud
de la contrée. L’un d’eux envoya un pigeon qui arriva à la
volière ce soir-là, déclenchant le tintement d’une clochette dans
le bureau principal du deuxième étage et dans la chambre de
Burrhus, auteur de ce dispositif ingénieux. L’agent Cornélius
les avertissait qu’il avait appréhendé un homme de Zarmor, au
terme d’une longue enquête, et que l’interrogatoire avait
commencé.
Le Sage prévint immédiatement ses confrères, déjà couchés,
ainsi que Zian, par télépathie qu’un poisson avait été ferré. Un
regain d’espoir emplit le cœur de tous.
« Attendons les résultats de l’interrogatoire avant de nous
réjouir ! » conseilla Maximus par la voie mentale.
« Oui, et même s’il parle, vous savez combien il est fréquent
que la piste s’arrête brusquement, renchérit Tigelin. Nous en
parlerons demain, à la réunion du Conseil. Bonne nuit à tous ! »
Zian mit un temps fou à trouver le sommeil, imaginant de
multiples scénarios, aux dénouements variant d’un extrême à
l’autre. Il s’endormit fort tard, non sans avoir cherché à joindre
celle qu’il aimait, pour la vingtième fois de la journée au moins,
et sans obtenir de réponse.
Un fin rayon de soleil l’éveilla, prometteur d’une chaude
journée. Sa première pensée fut pour Alana et il sauta
immédiatement à bas de sa couche, oubliant sa blessure. Il jura,
28 retenant un cri de douleur, puis, jetant un coup d’œil à sa
clepsydre, il réalisa que le Conseil débuterait bientôt. Il fila aux
cuisines aussi vite qu’il le put, avala un bol de lait et attrapa
quelques brioches au vol, qu’il commença à dévorer en chemin.
Du coup, il n’arriva pas le dernier.
Tadeus l’accueillit avec un large sourire et l’invita à
s’installer. En voyant les cernes bistres qui soulignaient ses
yeux d’un vert profond, il se fit la réflexion qu’il devrait alerter
un Sage sur son état.
— Mes amis, dit-il quand tous furent là, j’ai ouï dire d’une
bonne nouvelle ; je souhaite de tout cœur que le coup de filet
réalisé par notre agent porte ses fruits. Nous devons encore
attendre les résultats de l’interrogatoire et nous montrer
patients.
— Où le traître a-t-il été appréhendé ? voulut savoir
Armand, qui n’était pas parti en mission depuis un certain
temps.
— Dans un bourg, entre Agmina et Arachna, ce qui pourrait
laisser supposer que les ravisseurs emmènent Alana vers le sud.
En même temps, cet homme pouvait très bien avoir une mission
dissociée de l’enlèvement. En tout cas, si nous voulons une
certitude, il doit absolument parler.
— Oui, il le faut ! asséna Zian, qui semblait sur des chardons
ardents.
— Mon ami, intervint Tadeus, nous sommes de tout cœur
avec toi. Retrouvons-nous dès que vous aurez du neuf.
Les membres du Conseil furent congédiés et chacun vaqua à
ses occupations. Le Prince retint cependant Janus et lui confia
son inquiétude concernant son ami.
— Ne pourriez-vous lui prescrire une potion ou une tisane
sédative ? lui glissa-t-il, il me semble épuisé et survolté à la
fois, de sorte qu’il ne parvient pas à dormir : ses cernes en
témoignent.
— Ta sollicitude t’honore et tu as raison : je vais demander à
Tritonius de s’en occuper, c’est promis.
Tadeus rejoignit alors son confident, qui était parti devant,
vu sa lenteur à se déplacer. Il avait résolu de l’étourdir de travail
jusqu’au soir, pour l’empêcher de penser et de tourner en rond.
Celui-ci venait de tenter de communiquer avec Alana, sans
avoir de réponse, pour la millième fois, lui semblait-il. Ils
29 passèrent donc une bonne partie de la journée à éplucher les
doléances venant des diverses parties du royaume, s’octroyant
une pause détente dans le boudoir : Zian s’allongea sur la
balancelle, tandis que le futur souverain se délassait de sa façon
favorite, étendu sur de gros coussins, par terre, en lui lisant des
poèmes.
Les Sages, quant à eux, réunis dans le bureau central du
deuxième étage, s’étaient de nouveau attelés au fastidieux
travail d’épluchage des listes d’enrôlement, scrutant chaque
curriculum, activité délaissée quelque peu, depuis le rapt
d’Alana. Déjà quelques personnes, jugées louches, étaient
recherchées activement, mais une seule avait été entendue
jusque-là et elle avait été relaxée.
Maximus et Janus en profitèrent pour joindre leur allié, le
Mage, qui leur avait fait part quelques jours plus tôt de
l’anéantissement des mercenaires à la sortie du glacier, et assuré
de sa participation aux investigations pour retrouver l’Élue.
Ce fut seulement le surlendemain, dans la soirée, que le
pigeon tant attendu fit tinter la cloche. Tigelin alla chercher le
précieux message tandis que Maximus faisait quérir le Prince et
tous ses conseillers dans la salle du Conseil. Ce dernier, qui
jouait aux dés avec Zian pour tromper leur impatience à tous
deux, lui prêta son bras, ce dont le convalescent, plus reposé
grâce à Tritonius, lui sut gré.
— Alors ? interrogea-t-il Maximus, dès qu’il l’aperçut.
— Attendons que tout le monde soit arrivé, mon jeune ami.
Il fallut encore presque un petit sablier pour que chacun ait
pris place autour de la table. Le Grand Maître toussota et dit en
montrant le fameux morceau de parchemin :
— La teneur en est fort intéressante : l’homme a tout
d’abord nié toute accointance avec Zarmor, mais grâce à un
interrogatoire persuasif, il a fini par convenir qu’il avait pour
mission de mettre à l’abri les membres poursuivis par nos
agents, et, tenez-vous bien, les quelques mercenaires rescapés,
qui auraient déjà été récupérés, à notre insu et à celle du Mage !
La bonne nouvelle est qu’il a révélé une de leurs cachettes, ce
qui va nous permettre un sacré coup de filet ! En revanche,
déplora-t-il, malgré notre sérum de vérité – et j’en profite pour
saluer le génie conjugué de Tritonius et de Mervin à distance,
30 qui l’ont concocté –, il a certifié ignorer tout de notre affaire,
hormis une vague rumeur.
Un murmure consterné s’éleva. Tadeus vit Zian blêmir. Il
s’était tellement accroché à l’espoir que les aveux de l’homme
interpellé les mèneraient sur les traces de sa bien-aimée, qu’il
semblait anéanti par l’échec de l’interrogatoire à cet égard.
Antonius, choqué de ce qu’il venait d’entendre, se leva et
prit la parole :
— Mon Prince, me permettez-vous d’envoyer des soldats
enquêter avec vos espions sur l’éventuelle existence de
mercenaires rescapés ?
— Je comprends votre besoin de savoir si cette information
est fondée mais je me demande si l’envoi de soldats n’est pas
prématuré…
— Je crois en effet, Prince, intervint Tigelin, qu’il nous faut
d’abord nous assurer de la véracité de ces déclarations, avant
d’envoyer une force armée, sans vouloir vous contredire,
Antonius.
Ce dernier hocha la tête en bougonnant.
— Chers amis et collaborateurs, reprit le Prince, certes les
nouvelles ne sont guère réjouissantes, mais nous devons garder
espoir et faire confiance à nos agents sur le terrain. Je vous
propose maintenant d’aller nous coucher et de nous retrouver
demain matin pour un petit-déjeuner convivial. La nuit porte
conseil et apaise les esprits.
À la séance du lendemain, des décisions importantes furent
prises : tout d’abord, débusquer les traîtres à l’endroit indiqué
malgré lui par l’homme interpellé ; à l’insistance d’Antonius,
détacher des soldats jusqu’au glacier, accompagnés de pisteurs
pour tenter de retracer le parcours des mercenaires survivants, si
du moins il y en avait ! Enfin, il fallait intensifier les recherches
en envoyant des émissaires supplémentaires qui partiraient
d’Agmina et enquêteraient en formant des cercles concentriques
de plus en plus étendus, à la différence de la première vague
d’enquêteurs, partis de la ville en suivant des directions
opposées, dessinant une étoile.
Des pigeons furent envoyés, porteurs des ordres princiers.
Trois semaines s’étaient déjà écoulées depuis la disparition
d’Alana.
31 Alors que Zian tentait une nouvelle fois de l’atteindre par la
pensée, celle-ci arriva à la destination choisie par son ravisseur,
un petit village du sud, semblable au sien en tous points ! Et
pour cause : Zarmor l’avait fait transformer sur son modèle de
façon à ce qu’elle se sentît chez elle, avec une maison identique
dans laquelle vivait une famille, choisie – et rémunérée – pour
ses caractéristiques physiques et sa composition : elle
comprenait notamment un garçon de vingt ans, ressemblant à
son frère Marc. Quant à la guérisseuse, comme Cadmia, sa
maisonnette était sise à l’autre bout du village, à l’orée de la
forêt.
Celle-ci lui avait administré des somnifères durant tout le
voyage, en plus d’une potion d’amnésie. En arrivant, on l’avait
portée dans sa chambre, encore endormie, et on lui avait bandé
la tête, pour lui faire croire à une chute de cheval qui permettrait
d’expliquer le fait qu’elle ne reconnût pas « sa » famille. Le
chef des forces de l’Ombre avait tout prévu. Lui-même devait
tenir le rôle d’un des doyens respectés du village, de façon à
gagner peu à peu sa confiance.
Mais d’abord fallait-il attendre de voir sa réaction à son
réveil. La femme qui jouait le personnage de la mère aurait une
fonction déterminante à ce moment-là et il espérait beaucoup de
ses talents d’actrice, ce pour quoi il l’avait choisie, outre sa
chevelure d’un blond vénitien.

32


Chapitre II :
Une nouvelle vie



L’odeur familière du bois fut la première sensation
qu’éprouva Alana. Elle avait peine encore à ouvrir les yeux ;
elle se sentait faible et nauséeuse et ne parvenait pas à
rassembler ses esprits. Malgré les volets clos, le soleil de cette
fin juin faisait peser une touffeur pesante dans la chambre.
L’impression d’avoir la tête dans un étau brûlant, elle posa sa
main sur son front moite. Elle eut la surprise d’y rencontrer le
bandage. Que lui était-il arrivé ? Où se trouvait-elle ?
L’angoisse la submergea d’un seul coup. À cet instant, elle
avait terriblement besoin d’une présence amie pour reprendre
pied.
— Maman ! murmura-t-elle instinctivement, sans réussir à
saisir l’image de son visage.
Elle se redressa péniblement mais fut prise d’un vertige.
Accablée de ne pas avoir la force de se lever, un gémissement
lui échappa. « Il doit bien y avoir quelqu’un qui m’entendra si
j’appelle, » songea-t-elle en désespoir de cause.
— Hé ho ! S’il vous plaît ! J’veux plus être toute seule ! S’il
vous plaît !
Et sa voix se brisa.
Quelques instants plus tard, elle perçut des pas gravissant un
escalier. Qui venait enfin soulager sa solitude ? Qui pourrait lui
parler d’elle-même pour la rassurer ?
Anxieuse, elle fixait la poignée de la porte. Les pas se
rapprochaient.
Un visage auréolé d’une chevelure dorée franchit le seuil.
— Ma chérie ! s’exclama une voix, tu as bien dormi ?
Comment te sens-tu ?
— Maman ? fit-elle incrédule.
— Oui ! C’est bien moi.
33 — Je… Je ne sais plus qui je suis, où je suis ! Et qu’est-ce
que j’ai à la tête ? s’exclama-t-elle en fondant en sanglots.
— Ma pauvre chérie ! C’est à cause de ta chute de cheval !
Tu ne te souviens vraiment plus ? fit sa « mère », en l’entourant
de ses bras.
— Non, répondit-elle d’un air misérable. Et elle l’était
d’autant plus qu’elle ne parvenait vraiment pas à reconnaître
cette femme. Elle avait beau fouiller dans sa mémoire, rien de
net ne lui revenait, hormis peut-être la couleur de sa chevelure.
Même son odeur ne lui semblait pas familière… Pourtant, son
besoin de se raccrocher à quelqu’un la conduisit à faire fi de ces
impressions : elle l’agrippa puis posa sa tête dans son giron,
comme une noyée s’accroche à son sauveteur, en pleurant
doucement. Allait-elle voir le bout du tunnel ?
Après un moment, la Flavia de substitution lui proposa un
bouillon de poule.
— Peut-être auras-tu la force, tout à l’heure, de te lever pour
venir dîner avec ton père et ton frère ?
— Je l’espère ! J’ai vraiment hâte de les voir !
Elle marqua un temps puis ajouta, embarrassée, alors que sa
mère allait descendre :
— Je dois t’avouer que je ne me souviens pas d’eux non
plus…
— Ne t’inquiète pas, notre guérisseuse avait envisagé cette
éventualité ; elle est persuadée que cette amnésie n’est que
passagère. Il nous faudra juste être patients.
Alana opina avec espoir et ferma les yeux.
Lorsque sa mère lui apporta son bouillon, elle s’était
assoupie.
***
Au même moment, Cadmia enrageait d’échouer encore une
fois à établir le contact avec elle. À chaque début de semaine,
elle envoyait aux guérisseuses des villages des duchés de
Brunois et de Cairn le message de détresse déterminé avec les
Sages. Mais aucune n’avait envoyé de pigeon jusque-là. Dans
deux jours, débuterait la quatrième semaine de la disparition de
sa fille adoptive. Bien qu’elle approchât de ses quatre-vingts
ans, la vieille femme était encore alerte et ne comptait pas
34 rendre les armes avant longtemps. Comme Zian ou le Grand
Maître, elle refusait de perdre espoir, pressentant qu’elle était
vivante et n’entendait pas abandonner avant de l’avoir
retrouvée. Son cœur se serra à la pensée qu’on ait pu lui faire du
mal. Et Flavia, qui souffrait de dépression justement parce que
sa fille lui manquait ! Elle ne pouvait pas lui dire la vérité !
Mentir était la seule solution pour éviter une dégradation de son
état et elle avait même dû lui promettre que sa fille ferait tout
pour assister au mariage de son frère, dans un mois donc.
Cependant, avait-elle ajouté, si les affaires d’état l’exigeaient,
elle serait contrainte de repousser sa venue. C’était l’unique
garde-fou qu’elle avait dressé contre l’espérance de Flavia, pour
qu’elle ne se laissât pas mourir si Alana n’arrivait pas début
août…
Si elle avait su qu’une consœur allait prendre sa place auprès
d’elle, elle en aurait fait une jaunisse.
***
Justement Tigana lui rendit visite pour étudier ses réactions
dans son environnement familial et faire sa connaissance. Elle
s’entretint d’abord avec celle qui se faisait passer pour sa mère,
que Zarmor avait rebaptisée « Flavia » (son vrai prénom était
Bertine), au cas où Alana aurait des réminiscences. Celle-ci lui
apprit qu’elle s’était réveillée.
— La pauvrette ne savait plus où elle en était tout à l’heure !
la plaignit-elle.
— Et a-t-elle bien réagi en vous voyant ? voulut savoir la
guérisseuse, fixant sur elle des yeux ambrés et pénétrants.
— Elle a semblé accepter notre version des faits puis elle
s’est rendormie, un peu rassurée, je crois. J’allais monter la voir
justement. Vous venez ?
— Je vous suis.
En pénétrant dans la chambre, ses yeux ne distinguèrent
qu’une forme allongée dans la pénombre : Alana, encore un peu
sous l’effet de la tisane soporifique que son organisme n’avait
pas encore totalement éliminée, somnolait depuis que sa
« mère » l’avait laissée. Elle avait ouvert les yeux par
intermittence et le pas, pourtant léger, de la guérisseuse la fit
s’éveiller de nouveau. Elle s’assit sur son séant, en se frottant
35 les yeux. Elle discerna deux silhouettes puis se rappela où elle
était. Mais qui était cette vieille femme qui précédait sa mère ?
Celle-ci s’approcha et lui demanda d’une voix grêle :
— Alors, et cette blessure ?
Comme la jeune fille jetait un regard interrogateur vers
« Flavia », la guérisseuse se présenta :
— Excuse-moi, Alana, je vois que tu as oublié qui j’étais :
Tigana, guérisseuse de ce village ; je t’ai vue naître, tu sais. Je
vais examiner ta tête, tu veux bien ?
Comme elle acquiesçait, celle-ci déroula le bandage, sous
lequel il n’y avait en réalité qu’une légère coupure, censée
représenter la cicatrice du traumatisme subi, au cas où la jeune
fille se serait examinée.
— Tu nous as vraiment fait peur ! Heureusement que ton
frère Marc t’a trouvée dans la forêt, inanimée, et t’a ramenée
chez moi pour que je te donne les premiers soins, sinon je ne
sais pas si tu aurais survécu… Tu es quand même restée
quelques jours entre la vie et la mort, mais tu te remets
doucement : la cicatrice est belle, et, aujourd’hui, tu vas pouvoir
te lever. Qu’en penses-tu ?
— J’ai encore un peu la tête qui tourne, parfois, et je me sens
très faible. Surtout, je ne me souviens plus de rien, juste de mon
prénom, maintenant que vous l’avez prononcé.
Son interlocutrice s’assit sur son lit et lui tapota la main. À la
dépression qu’elle créa autour d’elle et à la vue de ses épaules,
étonnamment larges pour une femme, Alana jugea qu’elle était
bien charpentée. Quant à son visage, proche d’elle, il était de
forme ovale, aux pommettes saillantes. Elle distinguait mal la
couleur de ses yeux.
— Ta fatigue est normale après ces trois semaines passées à
ne rien avaler de solide, et ton amnésie était une des séquelles
possibles. Cependant, j’ai déjà rencontré des cas semblables et
j’ai donc bon espoir que tu recouvres la mémoire ; la question,
c’est quand ?
— Très bientôt, j’espère ! s’exclama-t-elle, c’est vraiment
angoissant de ne plus savoir qui l’on est !
— Je ne veux pas te donner de faux espoirs, tu dois être
patiente et accepter ton état. Mais fais-moi confiance, je
t’aiderai de mon mieux avec un certain nombre d’exercices, et
ta famille aussi. En attendant, tu dois boire régulièrement de
36 cette potion, ajouta-t-elle en lui montrant une petite fiole, dont
elle préleva une cuiller. Avale ça. Et maintenant, te sens-tu
capable de te mettre debout en faisant doucement ?
— Je vais essayer.
Elle posa un pied, puis l’autre sur le plancher et se redressa.
Ses jambes étaient un peu flageolantes mais elle tint bon.
Soudain, elle eut envie de s’habiller, comme pour exorciser cet
état qui n’avait que trop duré, même si elle n’avait aucun
souvenir du temps passé au lit.
— Maman, pourrais-tu me passer des vêtements ? Je ne tiens
pas à rester en chemise pour dîner !
Celle-ci lui donna une robe légère et fleurie, ce qui eut pour
effet de réconforter Alana : elle avait l’impression de redevenir
une vraie personne, même si son esprit était encore comme un
grand trou noir.
Soutenue par sa « mère » pour descendre l’escalier raide et
étroit, elle parvint jusqu’à la cuisine sans trébucher. Elle
embrassa la salle du regard, scrutant chaque élément avec
attention pour tâcher de réveiller sa mémoire. La pièce à vivre
était une reproduction exacte de celle de ses vrais parents,
Zarmor ayant pris soin d’y envoyer un de ses émissaires qui
s’était fait passer pour un colporteur. Elle était composée de
l’indispensable cheminée, devant laquelle étaient disposés un
fauteuil à bascule et quelques sièges, garnis de coussins rouges,
assortis aux lourdes tentures tirées le soir, et d’un vaisselier. Au
centre, trônait une table rectangulaire de bonnes dimensions, en
chêne massif, entourée de six chaises. Devant l’une des
fenêtres, un plan de travail avait été aménagé. Une petite porte
devait sans doute mener au cellier.
— Alors, cela te rappelle-t-il quelque chose ? demanda
Tigana qui guettait sa réaction.
Alana fit une moue dubitative. Puis ses yeux revinrent se
poser sur le mobilier, face à l’âtre.
— Peut-être le fauteuil à bascule, répondit-elle, hésitante.
— C’est déjà un point positif, la réconforta la vieille femme,
dont elle aperçut les yeux ambrés qui lui souriaient,
encourageants. Tu dois manger des aliments revigorants, de la
viande rouge, des lentilles, des pois cassés, prescrivit-elle en se
tournant vers « Flavia ». Et n’oublie pas la potion, une cuiller,
37 trois fois par jour. Je vais maintenant vous laisser refaire
connaissance, je repasserai demain.
Elle caressa légèrement la joue de la jeune fille et sortit.
Cette dernière la regarda s’éloigner, haute silhouette au pas
masculin, malgré ses jupons et son chignon, poivre et sel.
« Flavia » proposa alors :
— Que dirais-tu d’une cuisse de canard sauvage,
accompagnée de lentilles ? Ton frère en a ramené plusieurs,
avant-hier. Tu te rappelles peut-être combien il est habile à la
fronde, non ? Ils sont dans une marinade. Et en dessert, j’ai fait
une tarte aux prunes, pendant que tu dormais.
— Je ne sais pas si je pourrai avaler ce festin, soupira-t-elle,
je suis encore barbouillée.
— En attendant le retour de nos hommes, veux-tu que nous
sortions dans la cour ? La chaleur devient tout à fait
supportable, maintenant.
— D’accord, concéda-t-elle, espérant que la vue de son
environnement susciterait quelques souvenirs.
Elles firent quelques pas qui les conduisirent, à la demande
d’Alana, jusqu’à l’écurie. Elle était curieuse de savoir si elle
reconnaîtrait le cheval qu’elle avait coutume de monter, selon sa
mère. Les odeurs, en tout cas, lui étaient agréablement
familières. En revanche, si elle ressentait une certaine sérénité
auprès d’elles, aucune des bêtes ne l’attirait plus l’une que
l’autre. Sa mère lui désigna l’élément fautif, un étalon noir,
avec une tache en forme d’étoile sous la tête :
— Voici Éclair Noir, le cheval de ton frère, mais tu avais
tellement d’affinités avec lui qu’il a fini par t’en faire présent, et
Sarbacane, ma vieille jument.
— C’est vrai qu’il est très beau, constata-t-elle, admirative.
L’animal hennit doucement, comme pour protester de son
innocence.
— Nous n’avons pas réussi à savoir ce qui a pu se passer…
Il a dû se cabrer, sans doute effrayé par quelque chose.
— Je ne t’en veux pas, Éclair Noir, fit doucement Alana, en
lui flattant l’encolure. Son don d’empathie, utilisé
inconsciemment, lui fit ressentir fugitivement une sorte de
malaise, comme si l’animal lui confiait qu’il n’était pas à sa
place dans cette écurie.
38 Cette sensation s’évanouit lorsqu’elles ressortirent.
D’ailleurs, si la jeune fille était à l’écoute de ses émotions, elle
s’en méfiait aussi, car elle avait besoin de certitudes. Elle
comptait bientôt revenir à l’écurie, et, dès qu’elle en serait
capable, elle remonterait. À cette pensée, elle porta la main à sa
tête, débarrassée de son bandage. Tigana avait raison, elle
sentait seulement une estafilade sous ses doigts, et pourtant,
cela lui avait fait perdre la mémoire !
En revenant vers la maison, elle fut attirée par le puits, à
quelque vingt pas de la porte d’entrée, peinte en bleu, ainsi que
les volets. Arrivée là-bas, elle demeura perplexe. À quoi bon
être là, puisqu’elle ne pouvait pas expliquer cette attirance ? !
Toutes les fermes devaient disposer d’un puits, et celui-là ne
présentait aucun détail original !
Elle secoua la tête. Un peu découragée, lasse, elle demanda à
sa mère qui lui donnait le bras de s’asseoir. Celle-ci la conduisit
vers les fauteuils en rotin, disposés autour d’une table ronde, à
droite de l’entrée. Là, les yeux fixés sur elle, elle la questionna
sur son enfance, son frère, ses amis. Qui étaient-ils ? Et quelle
relation entretenait-elle avec son père ? Quel était son métier ?
— Attends, ma fille ! Une question à la fois ! Alors, ton frère
Marc et toi vous vous entendez à merveille, et il a beau être plus
raisonnable que toi, tu arrives toujours à lui faire faire tes quatre
volontés ! Vous êtes toujours fourrés ensemble, même s’il vous
arrive de fréquenter quelques jeunes du village. En réalité, tu
préfères les balades en solitaire, et surtout, comme Tigana t’a
initiée – et toi seule – vers l’âge de huit ans à la lecture et à
l’herborisation, les autres te trouvent un peu singulière… Quant
à ton père, Pierre, il est charpentier. Ton frère, qui va sur ses
vingt et un ans, l’assiste depuis son plus jeune âge ; cette année,
il est devenu son associé, jusqu’à ce qu’il prenne sa retraite.
Après, l’affaire lui reviendra.
— Et moi ? Qu’est-ce que je vais devenir ?
— Mais… fit sa mère interloquée, tu épouseras un brave
fermier du coin, tu tiendras votre maison et lui feras de beaux
enfants. Peut-être prendras-tu la place de Tigana, si elle t’en
juge capable.
— L’idée me plaît, mais le problème est que je n’ai aucun
souvenir de son initiation.
39 — Tu te rappelles ce qu’elle a dit : elle va s’occuper de toi et
tu recouvreras peu à peu la mémoire. Tiens, je suis sûre que tu
sais encore lire, attends-moi là.
Elle lui rapporta un vieux livre de contes, un cadeau de
Tigana pour ses neuf ans, à ce qu’elle prétendit.
Alana prit une grande inspiration en fermant les yeux, puis
elle les rouvrit. Immédiatement, elle put lire le titre. Les lettres
n’avaient pas de secret pour elle !
— Ouf ! Maman, tu avais raison, je sais encore lire ! Et je
crois que je connais cette histoire.
Elle se mit à lui lire à haute voix, tout à son plaisir, de sorte
qu’elle ne vit pas le temps passer.
Soudain, sa mère s’écria :
— Voilà ton père avec Marc ! Ils vont vraiment être contents
de te voir debout !
Saisie, la jeune fille se redressa d’un bond, beaucoup trop
vite vu son état de faiblesse : après plus de trois semaines sans
exercice, ses muscles ne la soutenaient plus. Elle chancela et
retomba dans son fauteuil.
Son pseudo-père fut sur elle en quelques enjambées et
s’exclama :
— Mais c’est ma grande fille ! Tu es réveillée ! C’est
formidable !
Elle le dévisagea intensément, priant les dieux de la famille
pour le reconnaître. Mais pas une bribe de son image ne lui
revint. Elle fit pourtant bonne figure et lui rendit son baiser.
— Bonjour Papa, dit-elle simplement, tandis que son frère
arrivait.
Lui aussi lui fit fête, mais, à son grand désespoir, elle ne
reconnut pas le jeune homme brun, aux yeux noisette, qui la
serrait dans ses bras.
— Content de te voir en forme, sœurette ! lui dit-il, en guise
de bienvenue. En lui-même, il pensait qu’il aurait aimé
rencontrer cette jolie jeune fille en d’autres circonstances…
Mais il avait été grassement payé pour jouer ce rôle fraternel, et
il ne comptait pas tout compromettre pour une attirance
physique, sans parler des représailles auxquelles il s’exposerait.
— Et si nous mangions dehors ? proposa-t-il.
— Bonne idée, repartit le père. Alors va chercher deux
tréteaux et une planche dans la remise.
40 — C’est comme si c’était fait !
Marc revint et tout fut installé rapidement. Le fumet du
canard accompagné de lentilles leur mit l’eau à la bouche.
Même Alana eut envie d’y goûter. Mais après quelques
bouchées, elle repoussa son assiette.
— Fais-moi plaisir, chérie, encore quelques cuillères.
— Je fais une pause, maman. Je me sens encore barbouillée.
Elle savourait davantage de se retrouver en famille, bien que
tous ses efforts pour raviver la moindre réminiscence fussent
vains. Mais elle était résolue à garder espoir.
Quand le dessert arriva, elle réussit à avaler deux bouchées
de tarte, pour faire plaisir à sa mère.
Elle mit à profit les quelques jours qui suivirent pour
reprendre des forces. Tigana veillait sur elle, l’interrogeant
chaque jour sur sa nourriture et les progrès qu’elle faisait. En
fait, seuls son prénom et celui de sa mère lui étaient familiers.
La semaine suivante, elle fut conviée à se rendre chez la
guérisseuse.
— Il est temps que nous reprenions nos leçons, jeune
apprentie ! Ta mère t’a laissé entendre les espoirs que je fondais
sur toi, je crois !
Alana était impatiente de découvrir son village ainsi que la
demeure de cette dernière. Le premier jour, tôt dans la matinée,
sa mère l’accompagna. Elles passèrent devant plusieurs fermes,
dont la reproduction de celle des Gâchet, la plus importante lui
affirma-t-elle, puis débouchèrent sur la place du village, plantée
de peupliers et bordée d’échoppes, notamment celle du
boulanger et celle du forgeron, qui se faisaient face. Tous les
commerçants présents les saluèrent, manifestant leurs vœux de
prompt rétablissement à la jeune fille. Pourtant, ils n’éveillèrent
aucun écho en elle…
Elles durent encore marcher un petit sablier avant de
parvenir à l’orée de la forêt, où se trouvait la chaumière de la
guérisseuse, aménagée comme celle de Cadmia. Sa consœur
était en train d’arroser son potager, avant que le soleil ne fût
trop haut dans le ciel.
Flavia lui confia sa fille et repartit, tandis que Tigana invitait
cette dernière à entrer boire un verre de lait, fourni par la ferme
la plus proche, coutume en vigueur dans tous les villages, en
échange des services rendus.
41 Alana poussa la porte avec circonspection. Aussitôt ses
narines furent envahies par les différentes fragrances des herbes
aromatiques, qui séchaient dans des pots ou suspendues au
plafond. En revanche, aucun ornement n’était visible sur les
murs de pierre de l’unique pièce de la maison. Au centre, trônait
une table ronde entourée de quatre chaises. Un renfoncement
dans le mur du fond, dissimulé derrière une lourde tenture –
seul luxe de la demeure – abritait une couche recouverte d’un
énorme édredon, dont Alana entraperçut les motifs bigarrés.
L’incontournable cheminée, accompagnée de son chaudron,
occupait l’autre partie de ce même pan. En face, un plan de
travail muni d’une cuvette en terre cuite côtoyait un buffet
imposant. Son regard fut alors attiré par les deux autres murs
couverts d’étagères où s’alignaient les potions d’un côté, et de
l’autre des herbes à tisane ou à cataplasme. En s’approchant,
elle constata que des étiquettes indiquaient leurs noms par ordre
alphabétique. Elle remarqua aussi des ronds de couleur sur
chaque pot.
Intriguée, elle interrogea Tigana qui l’observait, du pas de la
porte :
— Que signifient ces couleurs ?
— Je les avais mises pour toi, tu ne te souviens pas ?
À son air embarrassé, elle poursuivit rapidement :
— Elles correspondent aux propriétés des herbes. Comme tu
le vois, chaque espèce dispose de plusieurs propriétés. Tu en
avais mémorisé la plupart, et notre premier travail va consister à
te les remémorer. Commençons par l’odorat. Ferme les yeux.
Elle lui présenta des plantes basiques : de la lavande, du
thym, du romarin, du laurier, suivies de l’anis, du basilic et de
la sauge. À sa grande surprise, elle les reconnut toutes.
— Et leurs vertus, peux-tu les énoncer ?
Alana eut quelques hésitations, mais sa mémoire les lui
restitua. Elle rougit de plaisir quand la guérisseuse la félicita
pour la justesse de ses réponses.
— Voyons maintenant d’un point de vue gustatif.
Elle lui fit goûter différents mets, salés et sucrés, épicés ou
non, tel le gingembre pour terminer. Force leur fut de constater
que les papilles avaient elles aussi une excellente mémoire. La
jeune fille fut même capable de lui expliquer que la racine de
gingembre n’avait pas les mêmes propriétés selon qu’elle était
42 fraîche – dans ce cas, elle était antivomitive – ou séchée et
grillée : elle soignait alors les douleurs rhumatismales et
gastriques, ainsi que la frilosité. Cependant, il était difficile de
se la procurer : elle était rare et chère encore.
— Eh bien ! s’exclama Tigana, stupéfaite, songeant en
ellemême que sa consœur avait accompli un excellent travail, et
sans doute, les Sages aussi. Je crois, poursuivit-elle à haute
voix, que tu es en très bonne voie ! Ces débuts sont réellement
prometteurs ! Continuons, veux-tu ?
Elle fut d’accord, avide même de poursuivre. Alors son
professeur lui montra ce qu’elle affirma être son premier
herbier, ce qui n’était pas vrai, bien sûr, celle-ci l’ayant emmené
avec elle, lors de son périple vers la Communauté. Elle l’y avait
laissé mais ne s’en souvenait pas, non plus que de Tigana
ellemême, d’ailleurs.
Elle se révéla pourtant docile et la matinée passa à la vitesse
de l’éclair. Quand le soleil fut au zénith, Tigana lui proposa de
déjeuner en forêt et d’herboriser ensuite. Elle remplit un panier
d’une miche de pain, fournie elle aussi par un voisin, d’un
poulet rôti et de haricots cuits. De petits crottins de chèvre et
des prunes complétaient ce pique-nique. La jeune fille était
ravie de cette sortie, la première dans la nature depuis son
« accident ». Elle s’y sentait dans son élément.
Une subite envie de chanter lui vint, avec un air précis sur le
bout de la langue, ce qui fit surgir en elle l’image fugitive et
confuse d’une jeune fille, chevauchant aux côtés d’un homme
brun. Mais elle disparut si vite qu’elle demeura saisie et
troublée au plus haut point de ne pouvoir l’expliquer. Elle
s’était bien sûr reconnue dans le premier personnage ; pour
l’autre, c’était un mystère total.
Comme elle s’était arrêtée, Tigana, qui guettait ses réactions,
se retourna et lui demanda doucement :
— Un problème, Alana ?
— J’ai… J’ai eu une sorte de vision, mais c’était trop rapide,
je n’ai pas pu identifier l’homme qui se trouvait avec moi…
— Oui, je te comprends, c’est très frustrant ! répondit la
guérisseuse, traduisant son ressenti, tout en masquant sa
contrariété (car elle ne pensait pas qu’elle aurait aussi vite des
visions sur sa vie. Aussi devrait-elle augmenter la concentration
43 de sa potion). Mais tu dois te faire confiance. N’as-tu pas réussi
à rassembler tes connaissances ce matin ?
— Si, répondit-elle, d’une petite voix.
— Alors souris-moi !
La jeune fille esquissa un pauvre sourire et elles se remirent
en marche, jusqu’à une petite clairière. Là, à l’ombre d’un
peuplier, Tigana installa une couverture sur laquelle elle disposa
les victuailles.
— Mangeons ! Tu verras que la vie te semblera plus rose
une fois que tu auras repris des forces.
Elles déjeunèrent sans plus parler et Alana fut heureuse de
pouvoir apprécier les bruissements de la forêt et les pépiements
des oiseaux. Quand elle eut terminé, elle s’allongea un moment,
les bras derrière la tête et laissa vagabonder ses pensées. Mais
celles-ci étaient réduites à l’univers qu’elle venait de
redécouvrir : elle sentait comme un blocage, qu’elle était
impuissante à supprimer. Un soupir de frustration lui échappa.
Quant à sa compagne, adossée contre le tronc de l’arbre qui
leur dispensait son ombrage, elle avait fermé les yeux ; mais de
ses paupières mi-closes, elle l’épiait toujours, tâchant de
deviner ses pensées.
Au bout d’une demi-clepsydre environ, elle lui proposa de
chercher un certain nombre d’herbes, activité qui lui changea
les idées. Puis elles étiquetèrent leurs trouvailles et son
professeur la raccompagna jusqu’à sa maison, en lui faisant
répéter tout ce qu’elle avait revu ce jour-là.
Ce fut donc assez satisfaites l’une de l’autre qu’elles se
dirent au revoir.
Deux semaines plus tard, Alana rencontra celui qui se faisait
passer pour le doyen du village. Il avait patienté pour lui donner
le temps de s’accoutumer à sa nouvelle vie, redoutant qu’elle se
montrât farouche. Aussi laissa-t-il le soin à la guérisseuse
d’organiser leur premier contact. Elle en créa l’occasion grâce à
une petite fête pour la guérison d’Alana, dont elle suggéra l’idée
à ses « parents ». Elle-même se chargea de prévenir en secret
les fermiers du coin, qui apportèrent quelques plats, salés ou
sucrés ; certains, même, un petit cadeau pour la jeune fille. Le
premier fut celui de Zarmor, présent en tant que doyen du
village (il était arrivé le matin même en réalité).
44 Lorsqu’il s’approcha d’elle, Alana fut impressionnée par sa
carrure, contrastant avec sa démarche féline. Il avait mis une
perruque toute blanche, aux longs cheveux, ce qui lui conférait
un air vénérable, et se présenta sous un pseudonyme :
— Je suis Pandémon, le plus ancien de ce village. Tiens,
c’est pour que tu ne te perdes jamais plus ! dit-il avec un clin
d’œil en lui tendant un petit paquet.
Elle le remercia, osant à peine affronter l’éclat de son
regard : ses yeux verts, qui la fixaient, comme étirés au-dessus
de pommettes hautes et saillantes, la mettaient mal à l’aise. Elle
ouvrit l’enveloppe, qui cachait une boussole. Comprenant le
clin d’œil, elle sourit, un peu crispée encore.
De sa voix légèrement éraillée, il l’interrogea alors sur sa
convalescence, pour la détendre, bien qu’il en eût connaissance
par Tigana. Elle répondit de bon gré, déplorant surtout le
blocage qui l’empêchait de remonter dans ses souvenirs
personnels. Elle garda pour elle le fait d’être incapable d’en
avoir de ses parents, qu’elle côtoyait tous les jours pourtant.
Des invités arrivèrent, ce qui la sauva de cette conversation
gênante avec un étranger, qui prétendait la connaître, alors
qu’elle avait l’impression de ne l’avoir jamais vu.
De la fin de cet après-midi-là jusqu’au moment de se
coucher, elle fut fêtée et comme sur un petit nuage. Elle voulait
croire de toutes ses forces à sa guérison…
* * *
Mi-juillet ! Et toujours aucune nouvelle, aucune piste !
Zian fulminait en marchant de long en large. Il était de plus
en plus mobile, la cicatrisation de sa blessure étant en très
bonne voie, et n’attendait qu’un signal pour se mettre en route.
Périodes d’abattement et d’activité fébrile se succédaient.
Lorsqu’il le trouvait broyant du noir, les yeux dans le vide,
Tadeus, désolé de le voir dans cet état, faisait appel à toutes les
ressources de son imagination pour le divertir, et parfois à l’aide
des Sages, quand il était épuisé de déclamer ses vers ou de faire
le pitre. Maximus et Janus prenaient alors le captran et se
livraient avec lui à une recherche dans les périphéries de la
région où l’Élue avait disparu.
45 En outre, chaque jour, ils communiquaient avec leur allié le
plus précieux, Iktérion, qui avait été surpris de l’éventualité de
mercenaires survivants, bien qu’il en eût admis l’infime
possibilité. Mais jusque-là, l’escouade envoyée sur les lieux
n’en avait retrouvé aucun. Seules quelques traces avaient
intéressé les pisteurs qui s’efforçaient de les suivre. Quant au
Mage, il avait joint tous ses contacts. Ceux-ci s’étaient lancés
dans plusieurs directions, mais il fallait attendre les résultats de
leur enquête maintenant, ainsi que ceux des limiers royaux…
Et, bien évidemment, les Sages continuaient inlassablement
et vainement à envoyer des messages télépathiques à la jeune
fille. Malgré la situation qui semblait désespérée et l’angoisse
qui les minait, chacun, à sa façon, tâchait de la conjurer. Le
Grand Maître faisait le vide en lui par de fréquentes séances de
méditation ; Janus, lui, se consacrait au Prince, pour lequel il
s’était pris d’affection, comme pour Zian ; Tigelin épluchait les
divers rapports et, en particulier, les fameuses listes de
recensement, activité entrecoupée par des esquisses novatrices
de robe ou de costume ; si l’on cherchait Burrhus, on pouvait le
trouver dans son coin favori, au fond de la forêt : là, il s’exerçait
à faire exploser des charges, cherchant avec une précision
extrême l’exact dosage. Enfin, Tritonius s’enfermait souvent
dans son laboratoire et manipulait avec grand soin des
éprouvettes toxiques, enfiévré à la perspective de finaliser la
fabrication d’un poison indétectable, sur lequel il travaillait
depuis presque une année. De plus, cette activité nécessitant une
attention sans faille, il avait ainsi la certitude de ne plus être
taraudé par son impuissance à joindre l’Élue.
Une semaine plus tard, n’ayant toujours aucun résultat
probant, Maximus prit une résolution extrême : si aucun indice
n’était découvert à la fin du mois, il retournerait à la
Communauté – qui lui manquait par ailleurs – et ouvrirait le
coffre (celui qui avait tant attiré Alana lors de son incursion
avec Sirius dans les souterrains), avec une formule connue de
lui seul, mais consignée en lieu sûr, au cas où, pour son
successeur. Le hic était qu’il ne l’avait toujours pas désigné,
faute de prétendant au titre : même s’il avait pensé à Janus
comme la personne la plus fiable, il n’était pas raisonnable de le
désigner, vu son grand âge. Et pour cause, la Communauté
n’avait reçu aucun apprenti pouvant prendre la relève, hormis
46 Zian. Cependant, malgré l’affection qu’il lui portait, il n’était
pas certain que celui-ci eût l’étoffe d’un Grand Maître. Il
faudrait encore du temps avant qu’il ne fût prêt, si tel était son
destin. Or, la seule alternative à ce problème était soit de
retrouver des descendants mâles de l’Élue précédente,
susceptibles de devenir des Sages – mais les recherches lancées
déjà depuis longtemps n’avaient pas été concluantes, dans la
mesure où les quelques hommes pressentis avaient refusé
l’initiation –, soit d’attendre qu’Alana fût prête pour avoir des
enfants, ce qui, en l’occurrence, paraissait difficile, même s’il
n’avait pas encore bien réfléchi à la façon dont il lui annoncerait
que le moment était bientôt venu d’assumer ses responsabilités
d’Élue…
Pour cette raison et surtout parce qu’il l’aimait comme sa
fille, Maximus était d’autant plus anxieux de la ramener à la
cour. Oui, il n’avait plus qu’une solution pour cela, même s’il
lui fallait cinq mois pour rentrer. Au moins, il n’aurait pas
l’impression de tourner en rond. Et si entre-temps elle était
retrouvée, les Sages le contacteraient par télépathie.
Il s’en ouvrit à Janus quelques jours avant l’échéance qu’il
s’était fixée, sans lui révéler toutefois l’exact contenu du coffre,
car il n’en avait pas le droit. Celui-ci lui suggéra d’utiliser son
pouvoir de transfert : en une journée ou deux avec un oiseau, il
pouvait être de retour. Évidemment, une fois là-bas, il devrait
occuper l’esprit d’un des Sages, lui faire ouvrir la chambre
close puis le coffre. Enfin, une fois sa tâche accomplie, il lui
faudrait de nouveau dénicher un volatile pour regagner la
capitale.
— C’est risqué mais faisable, je pense, conclut Janus, d’un
air grave. Et je te magnétiserai avant ton départ, pour que tes
réserves d’énergie soient au maximum.
Maximus remercia son vieil ami : son discours optimiste
l’avait ébranlé. Peut-être pouvait-il y arriver en se préparant
correctement et avec son aide. Il lui promit d’y songer.
Le jour venu, ce fut le facteur temps qui le décida à tenter
l’aventure. Il ne pouvait se permettre de mettre cinq mois pour
hâter la délivrance de la petite. Chaque jour comptait !
Il avertit Zian et le Prince qu’il allait faire une tentative dont
il ne pouvait leur confier les modalités et demanda
solennellement à Janus de veiller sur les deux jeunes gens. Il lui
47 remit aussi un pli scellé qui contenait toutes ses instructions, au
cas où…
— Je pars demain matin, mon ami.
— Je te magnétiserai à ton réveil. Frappe à ma porte.
Il acquiesça et sortit dans la fraîcheur relative de cette soirée
d’été. Zian vint le rejoindre, intrigué par ses propos, trop vagues
à son goût.
— Où vas-tu alors ? se risqua-t-il à l’interroger.
Maximus hésita puis se décida à parler. Après tout, s’il
devait devenir son successeur, il pouvait apprendre où il se
rendait et le garder secret.
— Je retourne à la Communauté en me servant du transfert.
Mais motus, hein ?
Le jeune homme siffla d’admiration. Il aurait aimé en savoir
plus mais il sentit que le Sage refuserait de lui en livrer
davantage.
— Allons mon garçon, crois bien que je ferai tout ce qui est
en mon pouvoir pour ramener celle que tu aimes. Dors
tranquille, je serai de retour après-demain.
Zian ne revit pas Maximus avant son départ.
* * *
Au village, les journées s’écoulaient sans grand changement
pour Alana. Hormis les connaissances immenses qu’elle se
découvrait au fil des leçons avec Tigana, elle ressentait toujours
un blocage et avait l’impression de ne jamais rêver.
Elle fut donc extrêmement perturbée, une nuit, lorsqu’elle se
réveilla en sueur, à cause de la vision d’une femme en pleurs,
qui ressemblait étrangement à sa mère, mais différente
cependant, comme si cette Flavia existait dans un autre monde,
une autre vie. Elle en fut vraiment décontenancée, au point
qu’elle n’en souffla mot à personne.
Pourtant, chaque matin, la guérisseuse l’interrogeait sur sa
nuit et les souvenirs qui auraient pu ressurgir. Sans qu’elle pût
expliquer pourquoi, et malgré l’intérêt manifeste que celle-ci lui
portait, Alana éprouvait quelque réticence à son égard. Aussi,
lorsque, quelques jours plus tard, le visage d’un garçon brun
apparut dans son sommeil, à côté de celui d’une fillette blonde
de huit ans, en l’appelant « Petite soeur », elle eut soudain la
48 certitude d’un « vrai » souvenir. Cette fillette, c’était elle, à n’en
pas douter. Ce sentiment de saisir une part d’elle-même lui fit
un bien immense.
Certaine dès lors que la potion était enfin efficace, elle
continuait à la boire docilement, mais comme elle n’avait pas
confié ses visions à son professeur, celle-ci, rassurée, crut bon
de modifier sa concentration à la baisse, d’autant qu’elle
trouvait son élève un peu endormie le matin. De ce fait, cette
dernière eut des visions récurrentes de son enfance, de certaines
scènes surtout. Une grotte dans la forêt l’apaisait
particulièrement, comme un refuge (en fait, elle s’y amusait
fréquemment avec son frère et y avait même séjourné deux
jours, quand elle avait appris de Cadmia qu’elle devrait quitter
sa famille – une fugue à moins de huit ans ! – mais ce souvenir
précis ne lui était pas revenu.). Bien sûr, ses parents, sa mère
spécialement, lui apparaissaient, ainsi que des objets, tel un
petit chariot en bois et un petit coffre à jouets fabriqués par son
père ou la fronde que Marc lui avait offerte pour ses sept ans –
dont elle n’avait jamais voulu se servir contre les oiseaux –, un
coussin brodé d’un coquelicot par sa mère et posé son lit, tandis
que celle-ci avait choisi des fleurs de lys pour sa propre
chambre. Mais curieusement, tous ces objets semblaient avoir
disparu de la maison.
— Maman, demanda-t-elle un jour, que sont devenus les
jouets en bois que papa m’avait offerts ?
— Je crains qu’ils n’aient fini au feu, ils devaient être cassés,
répondit-elle évasivement, après un moment d’hésitation.
Alana, un peu surprise, n’ajouta rien.
Le lendemain, elle revint à la charge :
— Pourquoi le coussin que tu m’avais brodé n’est plus sur
mon lit ?
— Quel coussin, ma chérie ?
— Tu sais bien, il était brodé d’une grosse fleur rouge.
— C’est possible, oui. Écoute, je t’en ferai un autre.
— Dis, et toi, quelle est ta fleur préférée ?
La pseudo-Flavia réfléchit un instant puis assura que c’était
la pivoine. Alana était pourtant persuadée que c’était le lys…
Là encore, elle cacha sa surprise. Plus le temps passait, plus ses
découvertes la surprenaient. Elle ne parvenait pas à expliquer
tous les décalages qu’elle constatait entre les personnages de ses
49 rêves – qu’elle prenait très au sérieux – et ceux de la réalité, qui
étaient pourtant, a priori, les mêmes.
Un peu inquiète de toutes ses questions, sa « mère » profita
du fait que Tigana raccompagnait son apprentie pour lui en faire
part. Celle-ci l’interrogea ensuite d’une voix onctueuse mais
l’éclat sévère de ses yeux ambrés démentait cette douceur :
— Y a-t-il des souvenirs qui te sont revenus et que tu n’as
pas jugés utile de me confier ?
— Seulement de tous petits détails sans importance en fait,
répondit-elle, sans se démonter.
— Je voudrais que tu comprennes que même ceux-là sont
importants, si tu veux que je puisse t’aider.
Alana hocha la tête affirmativement, mais n’ajouta rien.
Le lendemain, en se rendant chez Tigana, elle rencontra le
doyen, qu’elle n’avait pas revu depuis la petite fête.
— Puis-je t’accompagner un bout de chemin ? sollicita-t-il,
après l’avoir saluée.
Elle ne voyait pas comment refuser, aussi l’invita-t-elle à la
suivre. Tout en cheminant, il sonda son état d’esprit en la
questionnant sur ses progrès et ses projets éventuels. Comme
elle semblait indécise, il lui expliqua qu’il aurait besoin d’elle,
une fois sa formation achevée : elle pourrait le suivre dans ses
déplacements, en tant que guérisseuse personnelle.
— Vois-tu, dit-il, ses yeux souriants ne formant plus qu’une
fente, un vieil homme comme moi ne peut se passer du confort
que le talent de personnes telles que Tigana ou toi, bientôt,
peuvent apporter. Or je ne peux égoïstement priver le village de
sa guérisseuse ; d’ailleurs, elle-même refuserait de venir avec
moi.
— Mais pourquoi avez-vous besoin de vous absenter ?
s’enquit-elle, sa curiosité piquée.
— Je travaille pour l’intérêt du pays, et pour cela, je dois
vérifier la mise en application de certaines lois.
— Alors vous êtes une sorte de contrôleur ?
— Voilà, c’est à peu près cela. Est-ce que ça te tente ?
Alana garda le silence. Sortir du village et découvrir le
royaume la séduisaient, mais pas en compagnie de cet homme
qui lui faisait un peu peur, un inconnu pour elle en somme.
Celui-ci, semblant deviner ses pensées, voulut la rassurer :
50 — Prends ton temps pour réfléchir et aussi pour me
connaître, puisqu’il semble que tous tes souvenirs ne soient pas
revenus.
— Merci, j’y penserai.
Ils se quittèrent alors qu’elle arrivait devant la maisonnette
de Tigana, que salua Zarmor, comme une vieille amie.
Alana mourait d’envie de l’interroger sur cet individu
étrange qui l’intriguait et l’effrayait à la fois. Elle hésita un
instant, sachant que les réponses qu’elle obtiendrait seraient
forcément de parti pris. Elle se lança pourtant :
— Tigana, depuis combien de temps connais-tu Pandémon ?
— Ouh ! depuis de nombreuses années ! répondit-elle avec
un sourire. Nous jouions ensemble quand nous étions petits,
vois-tu ?
— Mais en quoi consiste son métier et comment l’a-t-il
choisi exactement ?
— Tu es bien curieuse ! Mais je comprends ça, puisque tu
n’as pas encore recouvré toute ta mémoire ! Voilà, un jour, un
voyageur s’est arrêté au village, un émissaire du roi, événement
extraordinaire pour tous, et cette visite a suffi à éveiller chez
mon camarade le désir de mener une autre vie pour servir son
souverain. C’est tout simple ! Il a d’abord demandé à notre
guérisseuse précédente de lui apprendre à lire et à écrire, puis il
s’est rendu à la capitale pour offrir ses services au château : cela
n’a pas été facile, mais à force de persévérance, il a fini par
convaincre le maître des scribes royaux de le prendre comme
apprenti. (Chose étonnante, Tigana respectait à peu près la
vérité concernant la jeunesse de Zarmor, sauf qu’ils n’étaient ni
l’un ni l’autre de ce village…)
Après une pause, elle poursuivit :
— Au bout de cinq années difficiles, il a obtenu son
« satisfecit ». Mais son ambition l’a poussé à aller plus loin. Il
voulait rentrer dans les bonnes grâces du jeune roi Khazan et
obtenir de lui une charge importante. Il a fini par remporter
celle de juge d’application des décrets. Tu es satisfaite ?
En quelques phrases, elle avait énoncé plusieurs mensonges.
En réalité, Zarmor n’avait pas plu au roi et, déçu au plus haut
point, il avait beaucoup fréquenté certaines tavernes où se
réunissaient les opposants au régime. Il avait alors basculé du
côté obscur.
51 — Oui oui. Mais je trouve bizarre qu’il soit revenu vivre au
village.
— En fait, il n’habite pas là tout le temps, mais il a voulu
prendre soin de ses parents jusqu’à leur mort. Il a un
pied-àterre à la capitale et s’arrête parfois chez des amis ou même
dans certaines auberges.
— Et toi, comment es-tu devenue guérisseuse ?
— Celle du village s’est intéressée à moi quand elle a
constaté ma curiosité concernant les soins qu’elle prodiguait. À
chacune de nos rencontres, je lui posais des questions. Alors un
jour, elle m’a conviée à venir chez elle et m’a proposé de
m’initier, si mes parents étaient d’accord. Ils le furent, d’autant
plus que j’étais leur cinquième fille et qu’ils ne savaient pas
s’ils allaient me trouver un mari, vu ma figure ingrate de
l’époque. Moi j’étais ravie, tu penses !
En réalité, elle brodait : elle ne se rappelait pas ses vrais
parents, ni où elle était née, car elle avait été enlevée, petite,
avec d’autres enfants par des barbares, qui les avaient revendus
aux forces de l’Ombre pour les former et les embrigader.
Alana lui posa encore quelques questions sur son initiation,
puis elles reprirent le cours de ses révisions.
* * *
Jusque-là, tout allait bien pour Maximus, dont l’esprit était
tapi dans celui d’un volatile. Son corps gisait confortablement
installé dans son lit, couvert avec soin par Janus. Il semblait
dormir d’un sommeil très profond. Sa respiration était
imperceptible. L’énergie que lui avait insufflée son confrère,
juste avant son départ, lui permettrait de rester plusieurs heures
dans l’esprit de son hôte – un vigoureux pigeon choisi dans la
volière – et d’effectuer un autre transfert, une fois arrivé à
destination.
Pour plus de sécurité, ses confrères avaient décidé d’avertir
ceux de la Communauté, via le captran de l’arrivée d’un pigeon
un peu spécial, à réceptionner avec une attention particulière.
En outre, après discussion avec Janus, le Grand Maître s’était
résigné à choisir l’un des Sages de la Communauté pour se
transférer en lui. Janus lui avait promis de trouver les mots pour
le préparer.
52 Exceptionnellement, ce matin-là, il joignit télépathiquement
Artorius, chargé de veiller sur leurs frères en leur absence, et lui
demanda de réunir le Conseil des Sages puis de guetter un
message sur le captran, qui fut le suivant :
— Maximus et moi vous avons prévenu qu’un pigeon,
porteur de son esprit, allait arriver. Nous tenons aussi à ce que
chacun d’entre vous comprenne que le Grand Maître n’avait pas
d’autre solution que de désigner l’un d’entre vous à recevoir
son esprit. Il nous a semblé judicieux de choisir l’un des plus
jeunes, Naevius, parce que plus robuste. Mais rassure-toi, cher
confrère, si cette procédure d’urgence a quelques effets
indésirables – je l’ai subie moi-même –, Mervin sait les atténuer
par une tisane spécifique de sa composition, qu’il tiendra prête,
n’est-ce pas Mervin ?
— Bien sûr ! Naevius peut être tranquille sur ce point.
Ce dernier écoutait avec attention, et, disons-le, un brin
d’anxiété.
— De toute façon, Maximus restera le moins longtemps
possible dans ton esprit, le temps d’ouvrir la pièce réservée aux
trésors que nous possédons et de prononcer une incantation
secrète.
— Je suppose que je n’ai pas le choix, soupira l’historien
spécialiste des langues, guère réjoui par cette perspective. Mais
pour retrouver la petite, je suis prêt à tout, comme chacun
d’entre nous, je suppose.
— Eh bien, mes amis, je vous laisse. Je vous recontacterai ce
soir. Artorius, informe-moi par télépathie de l’arrivée du
pigeon.
La sphère rougeoyante s’éteignit, laissant chacun à ses
considérations.
Mervin songea avec nostalgie à ses leçons avec Alana, ce
qui l’amena tout naturellement à penser à Cadmia, pour laquelle
son cœur avait battu, malgré leur âge avancé à tous deux. Il eut
soudain envie de lui parler, ce qu’il n’avait jamais osé faire
depuis son départ de la Communauté, huit ans plus tôt. Mais en
cette situation de crise, elle devait avoir besoin de réconfort et
connaître la tentative de Maximus en serait un, indubitablement.
Alors, bien qu’il n’utilisât que rarement la télépathie – la règle
l’interdisait généralement entre ces murs –, il dirigea en
tâtonnant son esprit vers elle. Celle-ci, méfiante, ne fit
53 qu’entrouvrir le sien, puis, l’ayant reconnu, elle fut vraiment
heureuse de pouvoir confier ses craintes et ses espoirs à un ami.
« Je suis de très près tout ce qui se passe, et,
malheureusement, les Sages de la capitale n’ont reçu aucun
pigeon venant d’une guérisseuse. En plus, les émissaires royaux
n’ont, pour l’instant, aucune piste sérieuse. Tout cela ne semble
pas de bon augure, pourtant, je persiste à croire que notre Élue
est en vie, et que, pour une raison inconnue, elle ne peut ni
envoyer ni recevoir de message. Et vous ? Qu’en
pensezvous ? »
— Je tente moi aussi d’être optimiste, bien que le temps ne
joue sans doute pas en notre faveur… C’est pourquoi je tenais à
ce que vous sachiez que Maximus va jouer son va-tout, dont
même nous, les Sages, ignorons tout. Pour rentrer rapidement
ici et opérer, il utilise la magie du transfert. Prions la déesse
Fortuna qu’il réussisse !
— Cette information est précieuse, je vous remercie de m’en
faire part, cher Mervin.
— J’aimerais faire plus pour vous réconforter. Si j’étais
auprès de vous, dans votre petit village… Vous savez, j’ai déjà
rêvé de venir vous rendre visite, mais je n’ai jamais osé vous le
proposer, ni même réellement l’envisager, tellement je suis
devenu un vieux fossile !
— Vous n’auriez pas dû vous censurer ! À nos âges, ce n’est
plus de mise ! osa-t-elle, s’étonnant elle-même. Et si je vous
invitais officiellement, maintenant, vous viendriez ?
— Je crois que oui. Mais cela implique que je prenne des
dispositions : je suis le guérisseur ici, surtout depuis le départ de
Janus ! Heureusement, si je partais – et ce serait plus d’un an
avec le voyage aller-retour –, je crois que mes réserves de
potions et d’onguents seraient suffisantes. Néanmoins, je dois
quand même avoir l’accord du Conseil, après avoir tout vérifié
et rédigé des instructions au cas où.
— J’ai donc peut-être une chance de vous voir arriver dans
six mois ! À ce moment-là, touchons du bois, Alana sera de
retour parmi les siens, sinon sa mère en mourra, ajouta-t-elle
sombrement. La date du mariage de Marc approche et il va me
falloir inventer un prétexte, pour le moins princier, afin
d’expliquer son absence. Peut-être pourrais-je lui suggérer de le
54 repousser d’un bon mois ? Après tout, si Maximus réussit, elle
pourra ainsi y assister.
— C’est en effet une idée qui me semble acceptable.
— Bon, il faut que j’aille de ce pas l’expliquer à Flavia,
pensez à moi !
— D’accord. À très bientôt ! Dès que j’ai du neuf, je vous
recontacte, chère amie.
— Oui, avec grand plaisir, merci encore ! répondit Cadmia,
quelque peu apaisée, malgré la délicatesse de la tâche qui
l’attendait. Elle rédigea tout d’abord une tendre missive dans
laquelle Alana annonçait un empêchement d’un peu plus d’un
mois, puis elle se rendit chez Flavia.
Comme elle le redoutait, celle-ci s’effondra en larmes,
quand elle lut le morceau de parchemin que Cadmia venait de
recevoir (à ce qu’elle prétendit). Rares étaient les messagers qui
venaient jusque-là, et on les adressait, le cas échéant, à la
guérisseuse, seule susceptible de pouvoir les lire (même si,
Flavia, privilégiée comme Alana, avait reçu d’elle les rudiments
de la lecture).
— Allons, ce n’est pas grave ! Tu peux sûrement repousser
le mariage d’un mois. Je suis sûre que Marc sera d’accord et tu
pourras mettre ce temps à profit pour peaufiner les détails avec
lui.
Elle attendit qu’elle se calmât un peu, en lui caressant les
cheveux. L’année passée avec Alana avait considérablement
adouci son caractère : elle ne se serait jamais autorisé, avant, ce
genre de démonstration affectueuse…
La chaleur était étouffante en cette fin d’après-midi, et de
lourds nuages s’amoncelaient dans le ciel.
— Espérons que l’orage ne nous apportera pas la grêle, de
fiers épis bien blonds et de beaux maïs se dressent dans nos
champs : les récoltes s’annoncent magnifiques ! fit remarquer la
guérisseuse pour détourner cette mère de ses tourments. Si elle
s’inquiétait un peu pour les récoltes, ce serait moins grave que
se miner comme elle le faisait avec la visite espérée de sa fille.
— Ce serait dramatique pour les vignes de la famille Gâchet,
et aussi pour les Dubourg, pour qui c’est la seule source de
survie avec le tabac, réagit-elle, comme l’espérait Cadmia.
Elle fit visiblement un effort sur elle-même en lui proposant
une citronnade. Puis elle commença à éplucher machinalement
55 des haricots, pour préparer le dîner. La Mère, comme
l’appelaient parfois les villageois, décida de lui tenir compagnie
jusqu’au retour de ses deux hommes et se mit tout
naturellement à l’aider.
Au bout d’un moment, Flavia revint sur le mariage de son
fils. Il était probable qu’il préférerait attendre la présence de sa
soeur. Restait à prévenir la famille, le village et les quelques
invités des environs du report du mariage. Parler lui permit de
dédramatiser la situation, et lorsque son mari et son fils furent
là, elle put leur annoncer la nouvelle assez calmement, même si
quelques larmes perlèrent à ses yeux. Cadmia les laissa en
famille, après s’être assuré que Marc réagissait dans le sens
qu’elle escomptait. En effet, celui-ci tranquillisa sa mère, lui
disant que ce n’était pas grave.
Sa mission remplie, la guérisseuse regagna à pas lourds sa
chaumière, au moment où les premiers éclairs zébraient le ciel.
De grosses gouttes ne tardèrent pas à tomber, puis ce fut des
trombes d’eau qui se déversèrent, rafraîchissant l’atmosphère.
Elle remercia Cérès, la déesse des moissons, de leur avoir évité
la grêle et se prépara une omelette aux herbes, tout en repassant
les dernières informations de la journée. Elle sourit à
l’évocation de Mervin, mais à la lancinante question – où
peutelle bien être ? –, son visage se rembrunit. Pourtant, ce soir-là,
elle se coucha avec un fol espoir, qui résidait en un seul
homme, le Grand Maître.
Celui-ci était parvenu à son but en milieu de journée, et il
investit l’esprit de Naevius, un peu plus tard.
Les Sages guettaient cette prise de possession, afin de
n’entraver en rien l’action de Maximus. Ils s’effacèrent donc
prudemment lorsque le Sage en charge de la bibliothèque, le
visage figé, se dirigea, tel un automate, vers le bureau du Grand
Maître, pour y prendre la clé qui ouvrait la chambre où l’on
conservait les manuscrits rares. Puis il s’y rendit, l’ouvrit et
sortit de sa cachette le coffre mythique que les forces de
l’Ombre convoitaient.
À l’intérieur étaient enfermés deux manuscrits : l’un
énonçait le nom des sept sorcières blanches et les dons qu’elles
avaient conférés à la première Élue ; sur le second était écrite
notamment la formule de passation de pouvoirs du Sage gardien
du coffre. Celui-ci devait transmettre oralement à son
56 successeur les mots permettant l’ouverture du coffre,
commandée d’abord par une petite clé en or ouvragé, enfermée
dans un tiroir secret. Naevius en actionna le mécanisme et
prononça, sous l’influence de Maximus :
— Arcula Sororum Veneficarum aperiat, ipse purus
1impero !
L’auteur des paroles devait avoir le cœur pur et ne pas se
tromper, sous peine d’être foudroyé. Le coffret s’ouvrit sans
difficulté.
Malgré la fraîcheur du lieu, le front de Naevius était couvert
de sueur, sous l’effet de la concentration intense que lui
imposait Maximus. Tout allait dépendre maintenant de
l’incantation que proférerait le Sage.
— Sorores ! Vos imploro in illis extremis horis : vestra
Soror, Electa illorum temporum, si non interfecta est, in
maximo periculo. Vos solae illi auxilium ferre potestis. Invenite
illam ! Mementote illi in somno suum nomen et officium ! Vos
2imploro nos adjuvare !
Une brume s’éleva peu après, à travers laquelle apparut le
visage de la dernière Mère Blanche et sa bouche prononça :
— Sentio Alanam salvam esse, sed non jam ipsa est.
3Inveniam et memoriam ei reddam ! C’est une intervention
exceptionnelle, souvenez-vous en ! ajouta-t-elle dans la langue
des montagnes. Vale !
Naevius referma soigneusement le coffre et remit la clé en or
dans sa cachette. Restait à ranger la clé de la chambre secrète
dans le bureau du Grand Maître, où le pigeon avait été installé,
selon les dernières instructions de Janus. À sa démarche, il était
visible que le Sage receveur était épuisé. Les autres le
regardèrent passer avec inquiétude ; il était temps que Maximus
le quittât pour rejoindre son oiseau, ce qu’il fit, après fait

1 - Que le coffre des Sœurs Magiciennes s’ouvre, moi qui suis pur, je
l’ordonne !
2 - Sœurs ! En ces heures extrêmes, je vous implore : votre Sœur,
l’Élue actuelle, si elle n’a pas été tuée, court un grand danger. Vous
seules pouvez lui apporter de l’aide. Trouvez-là ! Dans son sommeil,
rappelez-lui son nom et sa fonction. Aidez-nous, je vous en supplie.
3 - Je sens qu’Alana est saine et sauve, mais elle n’est plus elle-même.
Je la trouverai et lui rendrai la mémoire.
57 asseoir Naevius. Mervin, qui tenait prête une bouilloire pleine
de son infusion après-transfert, se précipita, suivi bientôt de ses
confrères.
Le pigeon s’envola par la fenêtre laissée ouverte, tandis que
le Sage historien reprenait ses esprits, en portant les mains à sa
tête, dans un gémissement.
— Bois, mon ami, bois ! lui ordonna Mervin, en approchant
la tasse de ses lèvres, le sentant au bord de l’évanouissement.
Il voulait bien être docile, du moment que la douleur qui lui
martelait les tempes diminuât vite, très vite ! À plusieurs
reprises, soutenu par Eusébius et guidé par Mervin, il avala des
gorgées du breuvage un peu épicé, à l’arrière-goût amer.
Cadmus lui appliqua un linge humide sur le front pour le
soulager, en attendant que la tisane fît effet. Il ferma les yeux un
court instant, tâchant de ne penser à rien.
Une demi-clepsydre plus tard, la douloureuse pulsation sur
ses tempes diminua enfin. Dormir, dormir était sa seule envie.
D’ailleurs, il se retrouva dans son lit, sans avoir le moindre
souvenir d’y avoir été transporté, lorsqu’il se réveilla plus de
vingt-quatre clepsydres plus tard.
Pendant ce temps, Maximus avait réussi à réintégrer son
corps, mais lui aussi avait souffert, l’esprit longtemps, trop
longtemps à l’étroit, sans parler de la responsabilité qui lui
incombait… La pression subie avait donc été énorme et, tout
comme Naevius, les maux de tête avaient été violents. Après
avoir ingurgité plusieurs tasses de la fameuse tisane, il s’était
endormi, exténué, se jurant de ne plus jamais recommencer.
Janus le veillait, impatient d’écouter son récit. Il finit d’ailleurs
lui aussi par s’assoupir, avec la nuit, qu’il passa sur un fauteuil.
Réveillé par la lumière estivale qui éclaboussait la chambre
de ses rayons, il se pencha sur son ami en grimaçant : il était
tout courbatu d’avoir dormir ainsi – ce n’était plus de son âge !
– alors que son vieux complice dormait comme un bébé, un peu
ridé il est vrai, mais les traits nettement plus reposés que la
veille. Il s’éclipsa sur la pointe des pieds, n’ayant pas le cœur de
le déranger déjà.
Maximus n’émergea qu’en fin de journée, faisant mieux que
son confrère de la Communauté. Sa première pensée, lucide, fut
pour Alana.
58 * * *
Celle-ci avait fait un rêve étrange cette nuit-là. Une femme
rousse lui était apparue, nimbée de lumière et s’était adressée à
elle en ces termes :
« Alana, rappelle-toi qui tu es, regarde ! »
Elle vit alors défiler plusieurs pans de sa vie : le départ de
son village avec Cadmia, quelques étapes de son voyage avec
des figures importantes, Sirius, Julia, Zedna et Niko, enfin les
Sages de la Communauté et Zian.
Quand au matin elle ouvrit les yeux, elle se souvint de sa
vision, mais elle ne parvenait pas encore à intégrer ces images à
sa propre vie, le cerveau brouillé par la potion que Tigana
l’incitait à prendre. Et tant qu’elle n’aurait pas vraiment
recouvré la mémoire, c’est-à-dire reconnu ses « parents » et
tous les gens du village (qu’évidemment elle ne pourrait jamais
reconnaître…), elle devait continuer à absorber la drogue de la
guérisseuse, se disait-elle. Un véritable cercle vicieux !
Plusieurs nuits d’affilée, la Mère Blanche surgit en songe
avec son lot de personnages, les familiers d’Alana, lui répétant :
« Alana, souviens-toi, tu es l’Élue, tu n’as pas le droit
d’abandonner tes amis et le Prince Tadeus ! Regarde ! »
Ébranlée dans son cœur, la jeune fille se posait de plus en
plus questions, mais donnait le change, de sorte que Tigana ne
s’aperçut de rien.
Mais ce qui déclencha vraiment un déclic fut la répétition
nocturne, sept jours durant, des images où le médaillon de sa
mère et son nounours apparaissaient. Tigana avait conseillé à
Zarmor de ne pas les lui rendre, car trop liés à son affectif, et
elle avait eu raison, puisqu’ils venaient de permettre à la jeune
fille de commencer à recoller les morceaux de sa mémoire.
Déterminée à lever le voile sur son identité réelle, elle
s’accrocha à ces bribes, attendant la nuit suivante avec
impatience. La sentant prête, la Sorcière Blanche voulut lui
rappeler ses pouvoirs, lui en montrant l’étendue avec l’oiseau et
quelques passages de ses épreuves initiatiques.
« Alana, il est temps pour toi de faire appel aux tiens ! Ne
bois plus la potion que te donne Tigana et tes pouvoirs te
reviendront. »
59 Comme chaque matin depuis huit jours, elle se réveilla en se
souvenant parfaitement de la femme de sa vision. N’étant qu’à
moitié surprise par ses déclarations, elle résolut de suivre ses
conseils et recracha discrètement la cuillère que sa « mère »
venait de lui donner. Elle comprenait enfin pourquoi elle ne
ressentait pas un réel attachement pour elle, et surtout son
absence de souvenirs avec « sa » famille ainsi qu’avec les gens
du village.
Qui étaient-ils donc tous ? Et pourquoi toute cette mise en
scène ? Que lui voulaient-ils ? se demanda-t-elle en frissonnant.
Elle repensa à la proposition du dénommé Pandémon –
sûrement un pseudonyme ! – ; s’il souhaitait qu’elle
l’accompagnât, c’est qu’il avait une idée derrière la tête, il
comptait se servir d’elle, mais comment, dans quel but ? Il
fallait qu’elle en apprît plus, mais il semblait avoir disparu. Tant
pis ! Elle attendrait. Que faire d’autre tant qu’elle ne parvenait
pas à communiquer avec les siens ? Car maintenant, elle avait
au moins des certitudes plutôt réjouissantes. Elle détenait des
pouvoirs et la télépathie n’était pas le moindre. Pourtant, malgré
ses essais, elle ne parvenait à rien. Sûrement les effets de la
potion… Elle avait hâte de s’endormir pour voir le visage,
désormais familier, de la Dame rousse, comme elle l’appelait,
qui resssemblait étrangement à une Sorcière Blanche des Temps
Anciens.
Quand celle-ci lui rendit visite dans son sommeil, elle la
prévint que c’était la dernière fois.
« Tu n’as plus besoin de moi, je crois. Une dernière
recommandation cependant : quand tu auras recouvré ta
capacité à utiliser la télépathie, méfie-toi de Tigana. Grâce à une
potion de sa composition, elle a réussi à fermer ton esprit. Or,
comme toutes les guérisseuses, elle est apte à recevoir des
messages télépathiques. Elle risque donc de se rendre compte
de tes tentatives, si tu ouvres trop ton esprit ou si tu ne cibles
pas correctement ton interlocuteur. Sois forte, n’oublie pas que
tu es l’Élue. »
Comme son image se dissolvait, Alana s’agita et ouvrit les
yeux, aveugle dans la nuit, avec une sensation de vide. Elle
devrait se débrouiller seule désormais, mais confiante et
soutenue par un immense désir de liberté.
60 Les quelques jours qui suivirent, elle se sentit comme la
chenille sortant de sa chrysalide pour devenir papillon. Ses
souvenirs affluaient, la submergeant d’émotions. Après sa mère,
elle retrouva tout son vécu avec Cadmia, Sirius, Maximus et
enfin, Zian.
Ce fut comme une révélation ! Elle aimait ce jeune homme
et devait le lui dire. Un sentiment d’urgence s’était emparé
d’elle mais elle savait qu’elle devait se montrer prudente. Aussi
pratiqua-t-elle en secret la méditation et des exercices
d’ouverture et de fermeture de ses barrières mentales. Quand
elle se sentit sûre d’elle, elle sut qu’elle pouvait envoyer son
premier message. Malheureusement, elle ne pourrait pas
expliquer à ses amis où venir la chercher, même si elle avait
remarqué d’après la végétation qu’elle était dans le sud…
En route vers la chaumière de Tigana, elle hésita : d’abord
Zian ou plutôt Maximus ? Et il y avait Cadmia aussi ! Elle
résolut d’accorder la préséance au Sage, à qui elle devait tout,
puis d’enchaîner avec son bien-aimé et Cadmia juste après.
Elle parvint facilement à retrouver le chemin de son esprit :
« Maximus ! Je suis dans un petit village du sud, mais tu ne
pourras pas me joindre car je suis obligée de maintenir dressées
mes barrières mentales, sinon Tigana, la guérisseuse, risque de
vous repérer. Peut-être pourriez-vous me retrouver avec le
captran, tout en envoyant des hommes sillonner la région. Vous
me manquez tous terriblement. Je vais parler à Zian
maintenant. »
Le Sage, habituellement si flegmatique, poussa alors un
rugissement et hurla à la cantonade :
— Elle est vivante !
Une allégresse sans pareille s’empara de Janus et Tigelin qui
se trouvaient là. Il faut dire que, depuis le retour du Grand
Maître, ils étaient tous sur des charbons ardents !
Tous deux esquissèrent même quelques entrechats tandis que
ce dernier envoyait ce message tant attendu aux autres Sages.
Quelques instants plus tard, ce fut Zian qui explosa de joie.
Non seulement elle était saine et sauve mais en plus, elle l’avait
appelé « mon Bien-Aimé » ! Il chevauchait en compagnie du
Prince dans la forêt et partit au galop, caracolant en tête
jusqu’au château, qui fut bientôt en liesse, tout le monde – ou
presque – appréciant la jeune fille. En effet, depuis le procès
61 d’Andréa, personne n’ignorait la disparition de cette jolie
blonde, qui évoluait dans le cercle princier.
Quant à Cadmia, des larmes qu’elle ne retint pas roulèrent
sur ses joues amaigries. Elle s’était fait un tel souci qu’elle avait
l’estomac noué depuis un mois et demi.
— Les Dieux soient loués ! murmura-t-elle, frustrée de ne
pouvoir lui dire combien elle était heureuse. Alana lui avait
recommandé le silence, à cause d’une certaine guérisseuse,
dénommée Tigana, sur laquelle elle lui avait demandé de se
renseigner.
« Le pire, c’est que je suis sûre que je ne dois pas être très
loin de toi. Entame des recherches, interroge les colporteurs, le
village où je suis ressemble de façon troublante au nôtre ! Bon,
je dois couper, j’arrive justement chez Tigana. Je te recontacte
bientôt. »
Ses recommandations furent suivies à la lettre par les Sages
et Cadmia. Elle était tout aussi frustrée que la guérisseuse de ne
pouvoir recevoir de message, mais elle s’efforçait de se montrer
raisonnable pour qu’on ne découvrît pas sa guérison, bien réelle
cette fois : il aurait été trop bête de risquer qu’on l’emmenât
loin d’ici, en la droguant de nouveau. Elle n’avait plus qu’à
attendre qu’on la retrouvât, en mettant ce temps à profit pour
rassembler le plus de renseignements possible sur ses
ravisseurs. Au pire, si son sauvetage tardait trop, elle avait
envisagé de s’enfuir jusqu’à la ville la plus proche où l’on
viendrait facilement la chercher. Elle songea en serrant les
poings qu’elle était probablement non loin de sa vraie mère, qui
l’attendait depuis huit longues années !
Submergée par l’émotion à cette pensée, elle respira à fond
pour recouvrer son calme. Tigana allait encore la scruter de ses
prunelles ambrées, qui n’étaient pas sans lui rappeler celles du
rusé renard.
* * *
Au château régnait une joyeuse effervescence. En quelques
clepsydres, avec la bénédiction de Tadeus qui l’aurait volontiers
suivi, Zian avait réuni un détachement de cavaliers, parmi
lesquels se trouvait le meilleur ami de Jean, toujours
introuvable lui aussi. Tous étaient attachés à Zian, et, comme
62 lui, déterminés à voler au secours d’Alana. Ils partiraient le
lendemain matin, à l’aube, seule concession que l’impatience
du jeune homme avait consentie aux Sages, qui espéraient bien
avoir recueilli des informations d’ici là.
En effet, ceux-ci s’étaient réparti précisément les tâches :
pour Tigelin et Burrhus, rédaction de nouveaux messages
envoyés par pigeons, Tritonius se consacrant à la concoction
d’un philtre désintoxicant et revigorant pour Alana. Janus et
Maximus, eux, ne ménageaient pas leurs efforts, quadrillant
avec le captran tous les villages du sud du pays, d’est en ouest,
passant chacun au crible. Mais la sphère, ainsi utilisée,
nécessitait une extrême concentration de leur part et ils étaient
souvent obligés de faire une pause. Pourtant, certains d’être
proches du but, ils n’abandonneraient pas tant qu’ils ne
l’auraient pas atteint. D’après leurs estimations les plus
optimistes, ils pouvaient l’avoir repérée dans la soirée.
Zian ne tenait pas en place et montait les trouver à chaque
clepsydre, jusqu’à ce que Burrhus lui fît gentiment comprendre
qu’il ne les aidait pas vraiment en se comportant ainsi.
Quelque peu vexé et pour tromper son impatience, il eut
soudain l’idée d’interroger Cadmia, qui fut contente de lui
parler, mais avoua se sentir impuissante :
« Je suis loin de connaître toutes les guérisseuses du
royaume, soupira-t-elle, la coutume de réunion annuelle de
notre consœurie s’étant perdue depuis presque un siècle. Quand
j’étais jeune, ma mère adoptive m’a expliqué que les
formatrices y amenaient leurs apprenties et qu’elles passaient un
rite initiatique pour être confirmées. L’avantage était qu’on
faisait connaissance avec les autres, mais après la grande
invasion des barbares qui a fait des victimes dans notre
corporation, et parce qu’il a fallu reconstruire et soigner, la
réunion n’a pas eu lieu l’année suivante, et aucune d’entre nous
ensuite n’a eu le courage ou même l’envie de l’organiser. De ce
fait, le métier se transmet désormais de mère à fille – ou fille
adoptive – sans passage initiatique particulier. Il faudrait y
remédier et je m’y emploierai avant de quitter cette terre. En
attendant, je suis en route vers les villages les plus proches où
j’espère glaner quelques renseignements. Si on ne la retrouve
pas rapidement, le mariage de Marc aura lieu sans elle et Flavia
63 ne s’en remettra pas, je le crains ! Et Maximus ? Où en est-il
avec le captran ? »
« Janus et lui ont déjà visité une dizaine de villages, mais
cela risque d’être long, vu leur nombre ! J’ai tellement hâte
d’agir enfin ! »
« Comme je te comprends ! Néanmoins, partir à l’aveuglette
ne servirait pas à grand-chose. »
« Je sais… Si au moins elle pouvait me parler encore ! Cela
m’aiderait à patienter ! »
« Elle va le faire, sois-en sûr ! »
« Oui, vous avez raison. Et demain, je serai en route pour la
rejoindre, où qu’elle soit. Je vous remercie de votre
compréhension. À très bientôt. »
La communication fut coupée.
Zian rejoignit Tadeus au château. Ils sortirent se promener
dans le jardin du Prince, luxuriant en cette saison, un réel
ravissement visuel et olfactif. Le premier ne put s’empêcher de
lui parler d’Alana, lui confiant ses espoirs et ses craintes. Est-ce
qu’enfin ils auraient du temps pour s’aimer ? Cette question
s’adressait indirectement au Prince.
— Écoute, je tâcherai de vous donner congé, si le Conseil
accède à cette requête.
— C’est indispensable, vital même, pour Alana et sa mère,
qui, comme tu le sais certainement, ne se sont pas revues depuis
huit ans, et Flavia est malade. D’après Cadmia, elle se languit
de sa fille et son frère l’attend pour son mariage.
— Alors, c’est acquis d’avance. Et toi ? Tu iras avec elle
dans son village ?
— Si elle m’y invite, oui.
— Et comptes-tu la demander en mariage ? s’enquit Tadeus,
curieux.
— Je vais déjà lui laisser le temps de se remettre et de
profiter de sa famille, dont je suis impatient de faire la
connaissance.
— Ils te donneront sûrement leur bénédiction.
— J’espère, fit Zian, en rougissant légèrement.
L’or du soir irradiait l’horizon. Ils contemplèrent sans un
mot sa dernière course dans le ciel, puis rentrèrent, avides de
nouvelles.
64 Tadeus monta au deuxième étage avec Zian et proposa de
faire le point lors du dîner, une rapide collation, précisa-t-il, qui
permettrait une pause bienvenue pour chacun.
— Je fais tout préparer dans la petite salle à manger,
pensezvous pouvoir descendre dans un grand sablier ?
Tigelin répondit par un hochement de tête.
Au repas, chacun résuma ses activités. Tous avaient les traits
tirés, en particulier Maximus et Janus, dont les yeux étaient
striés de rouge, à force de scruter la moindre personne à travers
le captran. S’ils n’avaient toujours pas obtenu de résultat dans
quelques clepsydres, ils prendraient un peu de repos car la
sphère n’offrait pas la possibilité d’éclairer la nuit noire. À
l’aube, ils s’y remettraient.
Une fois qu’ils se furent restaurés, un peu d’optimisme se
manifesta dans leurs propos, surtout quand Maximus reçut un
bref message d’Alana qui les encourageait dans leurs
recherches. Alors leurs visages fatigués s’éclairèrent et ils
retournèrent à leur bureau, avec un regain d’énergie. Quant à
Zian, il ne fut pas de reste :
« Mon doux compagnon, je ne vis que pour le moment où je
pourrai te serrer dans mes bras. »
Ces quelques mots l’apaisèrent. Il souhaita bonne nuit au
Prince et monta dans sa chambre, où il resta longtemps éveillé
dans le noir, retraçant amoureusement les traits de sa
bienaimée. Il s’endormit sans même s’en rendre compte et rêva
d’elle.
Peu avant l’aurore, des coups à sa porte le ramenèrent
brutalement à la réalité. Il sauta à bas de son lit et courut ouvrir
la porte, tout ébouriffé, les yeux encore bouffis de sommeil.
C’était Tigelin.
Tard dans la soirée, lui apprit-il tandis que tous deux
rejoignaient le deuxième étage, Cadmia leur avait transmis des
informations déterminantes, mais les Sages n’avaient pas jugé
utile de le réveiller, il dormait si bien !
— Une de ses consœurs, Viana, a entendu parler d’un
village qui viendrait d’être rénové : des étrangers venus des
environs d’Arachna ont embauché, voilà trois mois environ, des
charpentiers et des couvreurs de la région pour construire de
nouvelles maisons, en leur proposant un salaire mirifique, en
échange de leur silence. Mais l’un d’eux est tombé du toit et sa
65 femme a fait appel à la guérisseuse de leur village, Dagda, qui a
fait mander Viana d’urgence, vu la gravité et le nombre des
fractures à réduire. L’homme n’a d’ailleurs pas survécu, mais
son épouse a maudit ce village, situé, d’après ses dires, à
quelques milles à l’est de celui de Cadmia.
Lorsqu’ils pénétrèrent dans le bureau, éclairé par des
bougies, les deux Sages affectés au captran tournèrent leur
visage las vers eux. Ils n’avaient pris que quelques heures de
repos, la sphère étant peu efficace aux heures sombres de la
nuit. Aussi attendaient-ils l’aube avec impatience.
Tritonius poussa la porte en bâillant, bientôt suivi de
Burrhus, qui fit un large sourire au jeune homme.
— Zian mon petit, veux-tu être assez aimable pour nous
faire préparer un solide petit-déjeuner ? Nous aurons besoin de
forces pour poursuivre notre tâche.
— Heureusement, intervint Janus, Iktérion est déjà en quête
de notre Élue, par les airs, selon nos dernières informations.
Nous ne désespérons pas de l’avoir repérée d’ici le milieu de la
matinée, mais tu pourras te mettre en route tout à l’heure avec
tes cavaliers. De plus, certains de nos hommes, déjà dans cette
zone, vont pouvoir intervenir, une fois que nous leur aurons
envoyé un pigeon leur indiquant où exactement. Nous attendons
ton retour des cuisines pour mettre au point un plan d’action.
Zian s’éclipsa par le passage secret, jusqu’aux cuisines,
encore silencieuses. Il tomba presque nez à nez avec Amandine,
à peine levée mais déjà sur le pied de guerre, à en juger par
l’efficacité de ses gestes, lorsque le jeune homme sollicita un
petit-déjeuner pour six personnes, accompagnant sa requête
d’un large sourire. La brigade des marmitons ne tarda pas à
apparaître et les lieux furent bientôt remplis d’une
bourdonnante activité.
En moins d’un petit sablier, elle eut fini de préparer deux
plateaux bien garnis. Elle donna alors un coup sur un gong pour
qu’un serviteur vînt s’en charger. Il suivit Zian jusqu’au
deuxième étage où, pantelant, il déposa son fardeau.
— Formidable ! rugit Burrhus, le plus pansu des Sages,
presque aussi gourmand que Sirius. Il faudrait vraiment que je
finalise ce projet de monte-charge ! Ainsi nous n’userons plus
les jambes et le souffle de ces pauvres serviteurs.
— Mais ton tour de taille augmentera, lui ! railla Tigelin.
66 — Dis tout de suite que je suis gros ! s’indigna celui-ci, qui
avait déjà englouti un petit pâté.
— Seulement enrobé, ironisa son vieux complice.
Burrhus, la bouche pleine, ne put rétorquer. Il se contenta de
prendre l’air offusqué en haussant les épaules.
Quelques instants plus tard, les Sages, requinqués,
commencèrent à dresser leur plan de bataille pour l’extraction
de l’Élue mais aussi la capture de ses ravisseurs. Ils
escomptaient bien réaliser un coup de filet qui mettrait à mal les
forces de l’Ombre. La difficulté était d’encercler le village sans
alerter ses habitants puis de prévenir Alana au dernier moment,
pour s’entendre sur le lieu précis où ils la prendraient. Ils
ignoraient si elle avait retrouvé toutes ses capacités, mais mieux
valait ne pas compter sur son appui.

67


Chapitre III :
Délivrance



Le soleil venait de remporter son combat contre la nuit, une
belle journée s’annonçait. Ouvrant les fenêtres, les Sages
inspirèrent l’air frais du matin et se remirent au travail, pleins
d’espoir. Tritonius n’avait plus qu’à mettre en bouteille son
élixir désintoxicant et roboratif à la fois ; Tigelin et Burrhus
devaient rédiger, de façon la plus concise possible, le début du
message qu’ils enverraient par pigeon, dès la localisation du
village, aux différentes patrouilles fouillant le sud du pays.
Ainsi ne leur resterait-il plus qu’à y préciser ses coordonnées
exactes. Ils devaient aussi informer les autres groupes de
converger vers le village, afin de constituer une force de frappe
conséquente. Avec un peu de chance, dans moins d’une
semaine, ils auraient effectué leur jonction et délivré Alana.
Comme Zian, fin prêt, trépignait, Maximus lui donna
l’autorisation de partir.
— Je te préviens dès que nous l’aurons localisée. Ainsi,
même si tu ne contribues pas à sa libération, tu seras auprès
d’elle dans une quinzaine de jours, ou moins si ton détachement
et toi faites diligence. Je prends sur moi de convaincre le
Conseil et le Prince qu’il est indispensable d’octroyer de
longues vacances à notre Élue, elle les a bien méritées. Bonne
route !
Ils se donnèrent l’accolade, puis Zian descendit dans sa
chambre et ramassa son sac de voyage et les victuailles,
préparés la veille. Il fonça alors aux écuries et passa chercher
ses compagnons, sur le pied de guerre depuis l’aube, à la
caserne des cavaliers d’élite. Niko, qui était absent au moment
de leur recrutement – il contait fleurette à Zedna –, venait de se
joindre à la bande et fut le premier à l’accueillir. Zian en eut
chaud au cœur.
69 — C’est parti les amis ! lança-t-il.
Après avoir été immobilisé par sa blessure, puis fait les cent
pas au château, isolé et impuissant, un sentiment d’infinie
liberté le submergea. Et l’esprit de franche camaraderie qui
régnait au sein du groupe lui donnait une immense confiance en
l’avenir. S’il y avait le moindre problème, si les patrouilles sur
place ne réussissaient pas, ils seraient là, ses hommes et lui.
Tout en chevauchant, il était à l’affût d’un message du Grand
Maître.
Lorsqu’il le reçut enfin, le soleil était presque au zénith.
Maximus lui indiquait comment se rendre au village où Alana
était retenue, mais aussi à celui de ses parents, non loin. Zian fit
part à ses équipiers qu’il savait maintenant exactement où se
diriger.
— Brûlons les étapes pour y être dans moins de quinze
jours, si vous le voulez bien.
— Avec plaisir ! s’exclama l’ami de Jean, un dénommé
Martin, je rêve d’un interrogatoire musclé…
Les autres furent d’accord. Il faudrait qu’ils laissent leurs
chevaux à un relais pour en obtenir des frais, ce qui ne leur
plaisait guère, mais ils reprendraient leurs précieux compagnons
au retour.
* * *
Au village, la jeune fille rongeait son frein. En plus,
Pandémon n’était pas réapparu et elle avait de plus en plus de
répugnance à feindre de l’affection pour sa prétendue famille.
Son unique plaisir résidait dans les messages qu’elle envoyait,
même si elle avait imposé le silence à ses interlocuteurs.
Trois jours plus tard, alors qu’elle se promenait en fin de
journée dans la forêt non loin de sa maison, prétextant une
envie de mûres pour être seule, elle crut entendre murmurer son
prénom. Elle se tourna prudemment. Une main, derrière un
arbre, lui faisait signe. Son don d’empathie la poussa à avoir
confiance, et, en un éclair instinctif, elle reconnut Cadmia,
avant même de l’avoir rejointe. Elle se précipita derrière l’arbre
et les deux femmes s’étreignirent.
— Tu m’as retrouvée ! C’est extraordinaire !
70 — Je te raconterai plus tard. Comme tu es belle !
s’attendritelle un instant, en dévisageant la jeune femme qu’elle était
devenue. Son teint hâlé rendait plus éclatants encore le bleu de
ses yeux et ses cheveux couleur de blé. Écoute attentivement
maintenant : dans deux jours, des soldats royaux investiront le
village. Retrouve-moi ici, peu après l’aube, d’accord ?
— J’ai compris. Comme j’ai hâte d’y être ! Marc s’est-il
marié ? s’enquit-elle anxieusement.
— Non, j’ai réussi à le faire patienter. Mais il était temps
que tu rentres, ta mère se languit de toi, ma chérie. Courage
jusqu’à après-demain, je compte sur toi, n’est-ce pas ?
Alana, les larmes aux yeux, acquiesça et suivit des yeux la
vieille femme qui lui avait tant apporté durant sa jeunesse. Elle
cueillit quelques mûres et fit un large sourire à sa « mère » en
rentrant, découvrant des dents violettes. Elle ne lui en voulait
pas personnellement de lui mentir, d’autant qu’elle s’acquittait
plutôt bien de son rôle. Le « père » était moins doué pour
feindre, taciturne, mais ils ne se voyaient qu’au moment du
repas, le soir. Son frère était un garçon assez sympathique mais
comme elle passait le plus clair de son temps chez la
guérisseuse, elle n’avait guère eu d’occasions de faire plus
ample connaissance, sinon lors de deux promenades à cheval,
bien agréables. Ses « parents » ne voulaient plus qu’elle montât
seule, dorénavant, à cause de son prétendu accident. Enfin,
songea-t-elle, elle n’avait plus que deux nuits à passer avec ces
gens et elle reverrait sa vraie maman.
En se couchant ce soir-là, une envie soudaine de s’évader en
s’envolant avec son oiseau s’empara d’elle. Elle se souvenait
parfaitement des sensations délicieuses que cela procurait. Mais
elle secoua la tête : elle n’allait pas risquer de tout faire capoter
pour un caprice, en somme !
Le lendemain, elle se montra particulièrement aimable et,
lorsque Tigana l’interrogea, comme à son habitude, sur les
progrès de sa mémoire, elle prit une mine désolée en affirmant :
— Toujours rien sur ma vie d’avant ! Et je n’ai même plus
de vision !
Comme chaque matin, celle-ci, satisfaite mais feignant la
commisération, lui tapota le dos et lui assura que ça reviendrait.
— Au fait, Pandémon est revenu, il aimerait te voir. Je te
conduirai chez lui dans la journée. Mais dans l’immédiat, nous
71 allons tester tes connaissances en anatomie, indispensables à
une guérisseuse digne de ce nom.
La jeune fille se prêta au jeu et étonna encore son professeur
par l’étendue de son savoir. Elle ne parvint pas une seule fois à
la prendre en défaut. Alana pensait aux Sages de la
Communauté qui lui avaient appris tout ce qu’elle venait de
réviser.
— Allons déjeuner maintenant, tu dois avoir faim ! Nous
cueillerons des framboises et des mûres pour en faire une bonne
tarte, et des confitures, si nous en ramassons assez, tu veux ?
Elle hocha la tête affirmativement. Elle aimait manger
dehors, sous les frondaisons.
Lorsqu’elles revinrent, elles firent une tarte aux framboises
et l’apportèrent à Pandémon. Celui-ci les accueillit fort
aimablement et leur offrit des rafraîchissements, tandis que
Tigana leur servait une part de pâtisserie.
— Alors notre jeune protégée a-t-elle fait des progrès ?
s’enquit-il de sa voix éraillée.
— C’est un vrai bonheur ! Elle n’a rien oublié de tout ce que
je lui ai appris, concernant l’herborisation, les potions et
l’anatomie, certifia-t-elle. En revanche, le traumatisme de
l’accident a causé de sérieux dégâts sur sa mémoire affective,
pauvrette !
— Oui, c’est dur de ne reconnaître personne ! soupira-t-elle,
indignée intérieurement contre celle qui s’attribuait tout le
mérite de son apprentissage.
— Si tu as tous les talents décrits, que dis-tu de ma
proposition ? Y as-tu réfléchi ? fit-il, ses yeux de serpent
fouillant en elle.
Nous y voilà ! pensa-t-elle.
— Malgré mon jeune âge, vous voulez vraiment que je sois
votre guérisseuse ? s’étonna-t-elle. Songez-vous que je n’ai
aucune expérience ?
— Justement, tu vas apprendre énormément. Comme je suis
encore assez vaillant, ton rôle ne se limitera pas à me soigner.
Tu pourras te faire ton opinion et la donner aussi, sur les
affaires que je traite. Tu seras mon assistante, en quelque sorte.
Alana était abasourdie. Si elle n’avait pas eu conscience de
qui elle était, l’offre eût été alléchante. Si elle n’avait pas eu un
tel besoin de retrouver les siens, elle aurait saisi cette
72 opportunité rêvée d’infiltrer le camp de l’Ombre. Oui, elle était
partagée entre son immense joie de lui fausser compagnie le
lendemain pour retrouver sa famille, et le remords de ne pas
avoir le courage de jouer ce rôle jusqu’au bout. Mais elle n’était
pas seule en cause, Cadmia lui avait laissé entendre que sa mère
n’allait pas bien, ce n’était donc pas de l’égoïsme de sa part et
elle avait bien le droit, le devoir même, de veiller sur les siens.
— Et quand comptez-vous partir ? demanda-t-elle
innocemment.
— En fait, dès demain, si je veux honorer mes rendez-vous.
— C’est que, je ne peux pas laisser les miens du jour au
lendemain, fit-elle d’une voix tremblante. Je me sens à peine
remise de toutes mes émotions, alors partir sur les routes avec
vous, comme ça…
— Je comprends fort bien tes réticences, tu as l’impression
qu’on ne se connaît pas. Mais pour faire connaissance, nous
devons passer du temps ensemble. Alors voilà ce que je te
suggère : dès mon retour, je séjournerai ici suffisamment
longtemps pour satisfaire ta curiosité. C’est d’accord ?
— Oui, je veux bien.
— Alors c’est parfait. Dégustons cette tarte ! fit-il
enthousiaste.
Alana l’observait. Il prenait l’air détendu mais ses
zygomatiques, quelque peu crispés, dénotaient une certaine
tension. Elle grava chacun de ses traits dans sa mémoire, au cas
où. Elle se jura que s’il échappait aux soldats, le lendemain, elle
le pourchasserait personnellement.
Au moment de se dire au revoir, il lui attrapa les deux bras
pour la regarder droit dans les yeux et, d’un ton grave, il lui dit :
— J’espère de tout cœur que tu apprendras à m’aimer et que
nous collaborerons étroitement toi et moi, dans l’intérêt du
royaume !
Ces derniers mots, mensongers, lui firent froid dans le dos,
mais elle soutint son regard et lui répondit avec la même
duplicité :
— Moi aussi, je veux servir le roi.
Comme Tigana lui permettait de rentrer seule depuis
quelques jours, elle retourna lentement dans sa fausse famille.
Elle en profita pour envoyer un bref message à Cadmia :
73 « Préviens les soldats qu’ils doivent absolument intercepter
un homme grand, de forte carrure, aux yeux verts et aux
pommettes saillantes. Il est doté d’une abondante chevelure
blanche, ils ne pourront pas le rater. »
Dans l’excitation du départ, la jeune fille mit beaucoup de
temps à s’endormir. Par précaution, elle avait laissé ses volets
ouverts, et aux premières lueurs de l’aube, elle était fin prête.
Elle quitta la maison sans rien emporter et sans un regard
derrière elle.
Libre ! Elle était libre ! Elle courut dans la rosée du matin,
jusqu’au point de rendez-vous. Cadmia n’était pas encore là.
Mais elle avait à peine eu le temps de respirer les odeurs de la
forêt qu’elle vit paraître sa silhouette familière.
— Alors, les soldats sont là ? fit-elle en se précipitant dans
ses bras.
— Oui, ils vont investir la place dès que nous en serons
sorties. Allons, suis-moi.
Elle se dirigea avec assurance sous les hautes futaies, Alana
sur ses talons, et se faufila derrière des buissons, qui
débouchaient sur le chemin principal, au sud-ouest du village.
Là, des cavaliers les attendaient, avec deux chevaux. Le chef
d’escadron leur souhaita la bienvenue. Alana, qui paraissait
toute jeune dans sa petite robe à fleurs, prit cependant la parole,
lui rappelant d’un ton assuré quelles personnes ils devaient
capturer en priorité. Mais il ne s’en formalisa pas, connaissant
l’importance de celle-ci, et acquiesça ; puis il donna à ses
subordonnés le signal de l’attaque.
Elles prirent alors quelques instants pour prévenir Maximus
et Zian du tournant positif des événements. Ce fut, de chaque
côté, une explosion de joie. Zian promit à sa bien-aimée de
galoper à bride abattue jusqu’à son village.
« J’y serai vraisemblablement dans moins de dix jours, je
t’aime, » ajouta-t-il.
« Moi aussi, répondit-elle simplement. À très vite. »
Leurs deux cœurs battaient la chamade et ils eurent soudain
la sensation d’être brûlants. De fait, leurs visages s’étaient
empourprés.
Cadmia fit semblant de rien et la pressa ainsi :
74 — Dépêchons-nous ! Nous devrions être à la maison dans
deux clepsydres si nous ne traînons pas ! Tu vas pouvoir me
raconter toutes tes mésaventures.
— Oui, tu peux le dire ! J’aurais bien aimé avoir la certitude
que Pandémon – ou quel que soit son nom – a été capturé. J’ai
dans l’idée qu’il est un élément-clé de la bande.
— L’essentiel est que tu lui aies échappé, non ?
— C’est sûr, mais je me sens un peu coupable de ne pas
avoir infiltré son réseau alors que j’en avais justement
l’occasion, avoua-t-elle.
— Le réseau attendra, pas ta mère, ni ton frère, te ferais-je
remarquer !
— Je sais ! C’est bien pour ça que je suis là ! Parle-moi de la
mariée, je l’ai à peine aperçue, une fois depuis le ciel. Qu’en
penses-tu ?
— Elle fera une bonne mère avec ses larges hanches. Quant
à l’épouse, c’est difficile d’en juger : ton frère semble très
amoureux, en tout cas. Tiens, elle est blonde, comme toi, mais
plus réservée, ajouta-t-elle, malicieuse.
— Est-ce qu’elle s’entend bien avec maman ?
— Ta mère l’apprécie beaucoup, cela ne fait aucun doute ;
d’ailleurs, pour tout te dire, sa présence régulière à la ferme l’a
sûrement empêchée de sombrer dans la dépression, tu lui
manques tellement, et de plus en plus ! Mais elle a aussi le
soutien de ton père : même s’il grisonne, il s’occupe bien d’elle,
et se montre optimiste quant à ton retour.
À l’évocation de ce tableau, ses yeux se mouillèrent. Comme
elle avait hâte d’arriver !
Pendant un long moment, elle se tut, submergée par
l’émotion. Elle tentait d’imaginer leurs retrouvailles, la surprise
et le bonheur qu’elle partagerait avec sa famille. Cadmia rompit
le silence en lui demandant des nouvelles de Sirius.
— Il est fou de son fils et toujours amoureux de sa femme.
Son métier lui plaît toujours autant et il joue à l’espion, à ses
heures. Je pense qu’ils ont emménagé dans la maison que Julia
avait dénichée.
— Je suppose qu’ils envisagent d’avoir un autre enfant ?
— C’est en projet, oui ! sourit Alana. Si c’est une fille, je
m’occuperai de certains aspects de son éducation, ils me l’ont
promis.
75 — Oh oh ! Je suis impatiente de voir ça !
La jeune fille commençait à être affamée. Cadmia lui dit de
patienter jusqu’au prochain village, car c’était là qu’habitait
Viana, la consœur lui ayant permis de la retrouver. Celle-ci,
petit bout de femme au visage rond, fut enchantée de rencontrer
l’Élue et lui offrit volontiers un bol de lait et des tartines. Tout
en la dévisageant avec bienveillance, de ses grands yeux
pétillants, elle ne s’interdit pas de l’interroger sur sa vie à la
Communauté, endroit mythique pour toutes les guérisseuses, et
sur Tigana, dont la trahison la laissait perplexe et indignée à la
fois.
Comme à son habitude, Alana répondit de bonne grâce,
d’autant qu’un courant de sympathie était passé entre elles.
Viana fut invitée à lui rendre visite prochainement.
En moins d’une clepsydre, elles furent à proximité du village
des Trois Peupliers, où Alana entra, le cœur battant à tout
rompre.
En approchant de la ferme familiale, elle se demandait ce
que sa mère était en train de faire.
Elle l’aperçut soudain dans la cour, reconnaissable entre
toutes avec sa chevelure blond vénitien dont elle-même avait
hérité. Elle crut que sa poitrine allait éclater sous l’effet de la
forte émotion qui la poignait. Elle s’arrêta.
Flavia sentit-elle le regard de sa fille ? Toujours est-il qu’elle
leva la tête dans sa direction et laissa choir le seau de grains
qu’elle portait. Sa main, toute tremblante, se posa sur sa bouche
qui murmurait déjà le prénom chéri, comme si elle doutait
encore qu’elle fût là, enfin.
Le premier choc passé, elles s’élancèrent l’une vers l’autre
au même moment. Quand elle fut près de sa mère, Alana sauta à
bas de son cheval pour l’étreindre. Elles riaient et pleuraient à la
fois, ne se lassant pas de se toucher, échangeant tour à tour
baisers tendres et caresses, comme si elles se découvraient pour
la première fois.
Elles ne remarquèrent pas que Cadmia avait tourné la bride,
désireuse de les laisser à cette intimité retrouvée. Quand elles
furent un peu apaisées, Flavia lui prit la main et la conduisit
dans la maison. Là, elle lui servit un deuxième petit-déjeuner, la
dévorant des yeux. Une multitude de questions se pressaient sur
76 ses lèvres, mais elle les contint jusqu’à ce que sa fille eût
terminé.
Alors seulement, elle l’interrogea sur ce qu’elle avait vécu.
— Je veux tout savoir ! Tu me raconteras petit à petit,
chaque jour, un morceau de ta vie. Mais avant, j’aimerais
vraiment que tu me parles de l’oiseau blanc que j’ai vu si
souvent.
— Chère maman, de tous mes pouvoirs, c’est le plus
merveilleux. Je crois que tu as deviné que mon esprit était dans
cet oiseau. Grâce à lui, j’ai pu te rendre visite souvent, et c’est
ce qui m’a permis de tenir le coup, toutes ces années, ainsi que
ton médaillon, même si des gens extraordinaires se sont
occupés de moi. Mais Cadmia a dû te parler de la Communauté,
et te faire le récit de notre voyage.
— Oui, et elle m’a été d’un grand réconfort. Oh ma chérie !
Tu m’as tellement manqué !
— Et toi donc, ma petite maman !
Elles s’étreignirent de nouveau et restèrent longtemps
embrassées, sans rien dire, savourant seulement la douceur
d’être réunies.
Enfin, Flavia reprit, en lui caressant les cheveux :
— Comme tu es belle ! Une vraie femme !
— À ce propos, j’ai hâte de faire la connaissance de la
promise de Marc !
— Elle doit passer en fin d’après-midi, elle est charmante, tu
verras. Cette fois, nous allons pouvoir annoncer le mariage pour
dans quelques jours, le temps que les quelques cousins éloignés
fassent le déplacement. Je craignais tellement que le Prince te
retienne encore !
— Il m’a accordé de grandes vacances, en fait, autant que je
voudrais, s’avança-t-elle, à moins d’une guerre, bien sûr !
— C’est formidable ma chérie ! Je ne suis pas près de te
laisser repartir alors, je te préviens !
— Et moi, je ne tiens vraiment pas à m’en aller de sitôt !
Papa et toi allez devoir me supporter et me nourrir longtemps.
— Ce sera un vrai plaisir ! Mais, dis-moi, tu n’as emporté
aucune affaire avec toi ?
Alana, prise de court, inventa la première excuse qui lui vint
à l’esprit :
77 — Oh mais quelle étourdie je fais ! Dans mon impatience de
vous retrouver, j’ai dû oublier mon sac dans la petite auberge,
après Arachna, où j’ai passé la nuit.
— J’espère que tu n’avais rien de valeur ! se désola sa mère.
— En fait (et elle prit un air affreusement triste), je crois que
ton médaillon auquel je tiens tant est resté dans une petite poche
secrète. Je m’en veux ! Vraiment je m’en veux ! geignit-elle
sans se forcer, en pensant qu’effectivement, elle ne retrouverait
jamais l’objet qu’on lui avait pris lors de son enlèvement.
— Oui, je te comprends, fit doucement Flavia en lui
effleurant la joue. Écoute, on demandera à ton père de t’en
sculpter un autre, même si le modèle initial est perdu. Et je te
prêterai quelques robes qui me sont trop justes en attendant de
t’en confectionner. Un marchand ambulant devrait passer d’ici
peu. Tu verras, il a toujours des nouveautés : tu trouveras
sûrement ton bonheur !
Sa fille lui sourit faiblement, à moitié réconfortée.
— Tu viens m’aider à finir de nourrir les bêtes ? Ensuite
nous passerons au potager ramasser quelques navets et de la
salade pour le déjeuner, d’accord ?
— Allons-y ! On peut aller à l’écurie d’abord ? J’ai hâte de
revoir Éclair Noir, comment va-t-il ? Et la jument que j’aurais
dû voir naître, comment l’avez-vous appelée ?
— Que de questions ! Ta jument se nomme Volta, va te
rendre compte par toi-même et rejoins-moi au poulailler !
Alana se rua dehors et pénétra presque religieusement dans
l’endroit qu’elle préférait, petite, hormis la forêt. Un
hennissement l’accueillit, accompagné de piaffements.
— Éclair Noir !
L’animal chercha sa main, il semblait la reconnaître, même
après ces huit années ! Elle l’examina. Il avait vieilli lui aussi,
mais paraissait impatient de sortir.
— Il faudra que tu patientes un peu, mais, c’est promis, nous
irons faire une longue promenade, toi et moi. Mais je crois que
tu n’es pas tout seul, ta fille est là aussi !
Elle s’intéressa alors à la stalle voisine : la jument se mit à
piaffer, elle était magnifique, avec sa robe blanc moucheté et
une tache noire étoilée sous le cou ! La sentant un peu craintive,
elle lui flatta l’encolure pour la calmer et lui parla doucement :
78 — Nous allons faire connaissance toutes les deux ; sais-tu
que j’ai failli assister à ta conception ? Je l’ai manquée de peu,
soupira-t-elle. Mais nous allons rattraper le temps perdu,
croismoi.
Volta hennit, comme si elle comprenait. Par empathie, Alana
ressentait la confiance qui la gagnait peu à peu. Elle demeura
encore un moment contre elle, puis sortit rejoindre sa mère qui
avait presque fini de nourrir les poules. Au potager, elles se
surprirent à parler de tout et de rien, reproduisant les mêmes
gestes, l’une et l’autre. Elles échangèrent un sourire de
connivence puis rentrèrent préparer le repas.
— J’aimerais bien qu’on fasse des beignets de navets avec
du lard ce soir, suggéra la jeune fille, tout en commençant à
mélanger avec délectation les ingrédients pour un fond de tarte.
— Tout ce que tu voudras, ma chérie !
Elles continuèrent gaiement leurs préparatifs jusqu’à ce que
le père et le fils arrivent.
Pierre se figea un instant sur le seuil, tandis que Marc se
précipitait sur sa soeur et l’entraînait dans une folle ronde pour
manifester sa joie, tout en chantant :
— Tu es revenue ! Tu es revenue !
— Eh bien mon garçon ! Me laisseras-tu embrasser ma
fille ? finit par s’écrier le père dont le visage bouleversé s’était
éclairé d’un sourire heureux.
Il prit ses mains dans les siennes et l’attira à lui tendrement.
Elle se blottit contre ses épaules solides, comme lorsqu’elle
était petite. Puis ils se dévisagèrent l’un l’autre. Alana remarqua
les profondes rides qui s’étaient creusées sur son front, autour
de ses yeux et de sa bouche. Le grisonnement de ses cheveux
aussi accusait son âge et les soucis. Mais c’était bien son père
chéri, et elle se promit de rendre sa vieillesse aussi douce que
possible. Quant à lui, il la contemplait avec une admiration non
dissimulée, sous le regard attendri de sa femme, vers laquelle il
se tourna en prononçant :
— Comme notre fille est belle ! Flavia, nous pouvons être
fiers d’elle, hein ?
— Oh oui ! Et le plus formidable est que nous allons pouvoir
profiter de sa présence longtemps !
— Vraiment ? Tu ne repars pas après le mariage ?
s’exclama-t-il.
79 — Non, j’ai obtenu de grandes vacances, confirma-t-elle.
— Et bien méritées, sans doute, renchérit son frère en lui
prenant la main.
— Je crois, oui, dit-elle simplement. Mais avant que je vous
raconte toutes mes aventures, si nous passions à table ?
— Je te reconnais bien là, ma fille ! se réjouit Pierre.
Au cours du déjeuner, elle fut obligée de satisfaire leur
curiosité en leur parlant de la guerre qui avait failli mobiliser le
jeune homme. Heureusement, lors de la première vague de
recrutement, il avait tiré un bon numéro, mais s’il y en avait eu
une deuxième, il n’y aurait peut-être pas échappé. Elle fit de son
mieux pour leur donner un aperçu réaliste de la bataille.
— Et le Prince ? Sera-t-il un bon roi ? s’enquit son frère.
— Oui, j’en suis persuadée.
Elle en fit un portrait complet élogieux, sans oublier son côté
poète, qui en faisait un homme sensible aussi.
Flavia mit un terme aux questions en apportant la tarte aux
prunes confectionnée par Alana. Celle-ci leur promit qu’elle
leur raconterait chaque soir une partie des huit années passées
loin d’eux.
Comme ils lui proposaient de l’accompagner chez un des
voisins dont la toiture avait besoin de réparation, Flavia protesta
qu’elle avait sûrement besoin de se délasser un peu, après la
route du matin.
— Nous vous apporterons une citronnade dans l’après-midi,
ajouta-t-elle.
Alana n’était pas mécontente de retrouver sa petite chambre.
Avant de la laisser se reposer, sa mère lui apporta plusieurs
longues tuniques pour dormir et quelques robes d’été. La séance
d’essayage qui suivit les rapprocha encore et, lorsqu’Alana
s’allongea sur son lit, sa mère vint lui chanter la berceuse de son
enfance. Elle avait tant rêvé de cet instant ! Elle se lova contre
elle et s’endormit.
Elle ne se rappelait même pas avoir sombré dans le sommeil
quand sa mère vint la réveiller. Comme elle se sentait bien !
Elle avait l’impression que les huit dernières années étaient
loin, telle une longue parenthèse… Ici, elle était chez elle.
Cependant, elle n’avait pas oublié Zian, à qui elle envoya une
pensée de bien-être. Elle avait encore quelques jours devant elle
pour préparer ses parents à sa venue. D’ici là, le mariage de son
80 frère aurait eu lieu. Comment était sa future femme ? se
demanda-t-elle une nouvelle fois.
La traversée d’une partie du village la détourna de cette
question. Elle fut heureuse de cette promenade. Tout lui était
familier, la place plantée de peupliers, les boutiques et leurs
propriétaires – même si certains étaient décédés, c’était le fils
ou la fille qui avait pris la relève – qui lui firent de grands
signes de la main. Elle fut touchée de constater que presque
tous la reconnaissaient, l’interpellant par son prénom. Il faut
dire que son éclatante chevelure et ses yeux bleu outremer y
étaient pour beaucoup, ainsi que sa compagne, dont le visage
rayonnait de fierté.
Tout en cheminant à ses côtés, elle envoya un bref message
à Cadmia :
« Tu t’es sauvée bien vite ce matin ! Quand te verrai-je ? »
« Je passerai demain, certifia-t-elle. Tu as d’abord besoin de
retrouver ta famille ! »
« Mais tu en fais partie ! Alors, à demain ! »
La guérisseuse fut émue de ses paroles. Oui, elle ne pouvait
nier son intimité avec cette famille, surtout depuis son retour de
la Communauté. Au début, Flavia lui en avait voulu d’avoir
emmené son enfant mais elle avait été si contente d’avoir des
nouvelles d’elle qu’elle lui avait pardonné et avait même fait de
la guérisseuse sa confidente.
Quand les deux femmes parvinrent à la ferme du Joli Pré,
dont le verger faisait la renommée, elles furent accueillies à bras
ouverts par la maîtresse des lieux, matrone débonnaire aux
joues rubicondes et au giron débordant. Elle avait eu neuf
enfants – ce qui n’était pas rare à l’époque –, dont le petit
dernier, âgé de deux ans, s’accrochait à ses larges jupons.
Malgré leur âge quasiment identique, le contraste entre les
deux mères était frappant. À quarante ans, Flavia était restée
mince et assez pâle de peau, ses cheveux étant à peine parsemés
de fils argentés, au contraire de Mona, qu’elle enviait pourtant
secrètement. Après Marc, elle avait désespéré d’avoir un autre
enfant ; son mari et elle avaient donc considéré la naissance
d’Alana comme un miracle. Après son départ, elle avait
souhaité un autre enfant mais sans succès.
81 Elle saisit le petit bonhomme à la taille et le fit tournoyer.
Celui-ci rit aux éclats, spectacle charmant qui émouvait toutes
les mères.
— Entrez donc vous rafraîchir ! Alana, tu es devenue une
vraie beauté !
— Tiens, Mona, on a apporté de la citronnade, dit-elle en
pénétrant dans la cuisine.
— Merci bien. Je vais appeler les hommes.
Ceux-ci, les ayant aperçues, étaient en train d’entamer la
périlleuse descente du toit. Flavia, très sensible, détourna les
yeux : elle détestait assister à ce genre de prestation ; Alana,
elle, observait avec intérêt la technique utilisée, non qu’elle fût
moins sensible, mais elle était plus aguerrie et plus curieuse.
Marc, plus jeune, fut le premier en bas, mais son père le
suivait de près. Ils la serrèrent dans leurs bras. Quant au
propriétaire des lieux, moins sûr de lui et gêné par son ventre
proéminent, il prit son temps. Une fois arrivé, bien que moins
expansif que sa femme, il marqua un temps d’arrêt, manifestant
ainsi sa surprise, en découvrant la beauté de la jeune fille. Ses
aînées, mariées pour deux d’entre elles sur trois, étaient moins
jolies, il ne pouvait le nier ! Et sa cadette, adolescente de
quatorze ans, âge ingrat et boutonneux, avait pris un
embonpoint disgracieux. Quel mari voudrait d’elle ?
Heureusement, les six autres étaient des garçons, dont la plupart
s’étaient établis fermiers dans les villages alentour. Seul l’un
d’eux était parti sur les mers.
Sur ces réflexions fugitives, il lui souhaita la bienvenue et lui
demanda comment était la vie à la capitale. En effet, ses parents
avaient dû donner une explication à son départ : Cadmia, qui
avait quelques relations grâce à ses voyages, l’avait emmenée,
selon eux, chez une dame de la haute société qu’elle servirait et
qui lui apprendrait les usages. Elle aurait ainsi l’opportunité de
rencontrer le roi et peut-être de vivre à la cour. Cet événement
sans précédent avait suscité beaucoup d’émoi chez les villageois
et quelques jalousies aussi. Mais la vie avait repris son cours et
les rancœurs s’étaient envolées, surtout pour celles qui étaient
mères, quand elles avaient vu le chagrin de Flavia.
— J’ai beaucoup appris et j’ai la chance de pouvoir être utile
au Prince, répondit-elle sans mentir, mais revenir ici était mon
vœu le plus cher ! La vie y est reposante.
82 — Voilà des paroles sensées, ma fille ! s’exclama Pierre.
Buvons à ton retour alors !
Mona apporta une tarte et son mari sortit une bouteille de
cidre.
Les trois enfants qui vivaient encore avec eux firent leur
apparition, peu après, pour goûter. Le petit dernier était déjà
installé sur les genoux de Flavia avec un quignon de pain.
L’adolescente resta bouche bée quand elle aperçut Alana, et,
n’osant l’aborder, elle tourna autour du groupe, en oubliant sa
fringale. Quant aux deux garnements de dix et douze ans, ils
saluèrent d’un mot, engloutirent plusieurs tartines de confiture,
puis retournèrent au verger, où les premières pommes étaient
arrivées à maturité.
Au bout d’un moment, le père jeta un regard aigu à sa fille,
de sorte qu’elle rougit et disparut. Elle n’était pas dispensée de
cueillette et se serait fait tancer vertement si elle n’était pas
retournée aider ses frères. À la ferme, dès que les enfants étaient
aptes à seconder leurs parents, on leur confiait de petites tâches
à accomplir.
Les trois hommes ne tardèrent pas non plus à retourner à la
charpente, laissant la gente féminine parler chiffons et autres
affaires pratiques, comme l’échange de recettes. En réalité,
Mona, qui avait envie d’en savoir plus, questionna Alana sur la
façon dont ses journées étaient occupées. Un peu embarrassée,
celle-ci fut un peu évasive :
— La plupart du temps, je travaille à l’intendance ou à la
lingerie. Je pratique aussi la broderie et me tiens à la disposition
du Prince : quand il le souhaite, je lui fais la lecture, mais je ne
suis encore qu’une apprentie dame de compagnie, conclut-elle
modestement.
— Oui mais quand même, tu vis au château ! Tu as dû
assister à des réjouissances somptueuses !
— J’ai vu effectivement défiler les ducs avec leurs femmes
et même le roi Léod.
— Raconte ! Comment sont-ils ?
— Ils ont des vêtements somptueux, sinon ils ont leurs
soucis, comme tout le monde. Par exemple, Léod et sa bru sont
à couteaux tirés.
— Eh bien ! fit Mona médusée.
83 Sentant Alana un peu ennuyée de devoir parler de sa vie,
Flavia prit congé en la remerciant.
— J’ai envie de profiter de ma fille avant que les hommes ne
rentrent, lui glissa-t-elle sur le ton de la confidence. Et
n’oubliez pas la noce dans trois jours !
— Y a pas de risque !
Sur le chemin du retour, elle ne résista pas à l’envie de
demander à Alana quelle était la duchesse qu’elle avait trouvé la
plus belle. Celle-ci évoqua la rousse Hermine de bon gré. Puis
elle lui raconta son jeu de rôles lors de la réception. Tout à sa
narration, elle en revivait les étapes et revoyait ses différents
protagonistes.
Son cœur s’emballa à la pensée de Zian. Il fallait qu’elle
parle de lui à sa mère. Mais par où commencer ? Elle prit une
inspiration et se lança :
— Maman, je dois te parler de quelqu’un qui m’est cher,
mais avant, je vais te présenter rapidement ceux qui se sont
occupés de moi, les Sages.
— Je t’écoute, ma chérie, dit Flavia intriguée.
Alana lui brossa le portrait de ses professeurs, fidèlement,
affectueusement. Elle ne donna pas de détails superflus sur ses
activités pour arriver au moment où Maximus lui avait présenté
un nouvel apprenti.
— Tu ne peux pas imaginer combien sa présence m’a fait du
bien ! J’étais la seule élève là-bas, depuis deux ans. Il a été
comme un frère aîné pour moi, mais nous avons été séparés
quand Janus l’a emmené pour que le Prince le connaisse et le
prenne comme confident. Presque un an plus tard, j’ai été
autorisée à le rejoindre. Je l’ai trouvé changé, très viril !
Sa mère sourit. À l’air exalté de sa fille, elle avait deviné que
les liens qui l’unissaient à ce jeune homme s’étaient renforcés
au point de devenir amoureux.
— Et… comme je voulais que papa et toi fassiez sa
connaissance, je l’ai invité à venir, ça ne te dérange pas, hein ?
dit-elle d’un ton implorant.
— Au contraire ma chérie, je serai ravie de connaître ton
ami.
— Oh merci maman ! s’écria-t-elle en lui sautant au cou.
Après cette étreinte affectueuse, elle reprit d’un air pénétré :
— Tu sais, il m’a avoué qu’il m’aimait.
84 — Et toi ?
— J’ai réalisé, depuis peu, que moi aussi, avoua-t-elle.
— Mais c’est magnifique ! Ne fais pas cette tête !
— C’est que ma vie est si compliquée ! Oh maman !
J’aimerais tant ne pas être l’Élue par moments ! se plaignit-elle.
— Ma pauvre chérie ! Comme je te comprends ! Mais aimer
ne t’est pas interdit tout de même, ce serait un comble !
Alana ne répondit pas. Oui, sa mère avait raison : des
perspectives inconnues s’ouvraient à elle en tant que femme,
mais qui la ramenaient à sa condition particulière : les paroles
de Cadmia, qu’elle n’avait pas bien comprises à l’époque,
résonnèrent à ses oreilles :
— La petite a une lourde responsabilité. Pour éviter que la
lignée des Sages ne s’éteigne et donner au royaume une autre
Élue, elle devra s’unir à l’un d’eux ou à l’un de ses descendants,
voire à plusieurs. Ainsi, leurs fils deviendront-ils des Sages, si
du moins ils acceptent de suivre l’initiation ; parmi leurs filles,
seule celle qui héritera de la marque en croissant au mollet
deviendra la nouvelle Élue et contribuera à la sauvegarde de sa
lignée et de celle des Sages.
Elle avait donc non seulement le droit, mais surtout le devoir
d’aimer ! Et elle était en train de réaliser que Zian était l’homme
idéal pour elle, puisqu’il était fils d’un Sage. Sa venue à la
Communauté n’était peut-être qu’un stratagème imaginé par
Maximus pour que tous deux tombent amoureux… Voulant en
avoir le cœur net, elle l’interpella par télépathie :
« Maximus, je suis de retour chez mes vrais parents. Pardon
de ne pas t’avoir prévenu moi-même mais tu comprendras
combien j’avais besoin de me retrouver avec les miens, loin des
intrigues… »
« Nous avons bien fêté ta délivrance, tout en regrettant de ne
pouvoir partager ce moment avec toi. Mais si tu es heureuse,
nous le sommes aussi. Profites-en bien ! »
« Au fait, avez-vous attrapé le dénommé Pandémon ? »
« Nous n’avons pas encore reçu de pigeon. Je te
communiquerai les suites de l’opération, dès que j’en saurai
plus. »
« Merci. Dis, j’avais une question : quand tu as fait venir
Zian parmi nous, n’avais-tu pas une petite idée derrière la tête,
un projet pour nous deux ? »
85 « Ah ! Je vois que tes yeux se sont dessillés : te donner Zian
comme compagnon d’étude était un espoir que je caressais, et
j’avais contacté sa mère deux ans auparavant, juste avant que tu
n’arrives ; mais si elle ne m’en avait pas prié, parce qu’elle était
malade, je ne serais pas allé le chercher. Vous vous êtes
beaucoup apporté l’un à l’autre, et une affection réciproque –
dans laquelle je ne suis pour rien – est née, qui, naturellement
s’est transformée peu à peu en amour (Je crois d’ailleurs que tu
es la dernière à le découvrir…). J’espérais qu’il en soit ainsi,
pour que tu sois heureuse et que ta mission génitrice d’Élue ne
soit pas une contrainte pour toi. Voilà. Satisfaite ? »
« Oui, j’entrevois depuis peu une autre facette de mon statut.
A huit ans, j’étais trop petite pour comprendre, mais depuis, du
temps a passé… Au fait, tu comptais m’en parler quand ? »
« Je voulais d’abord voir si Zian et toi vous étiez prêts (et il
semble que oui), puis attendre ton retour de vacances pour te
rappeler certaines des obligations liées à ton statut et préparer
ton mariage. »
« Ah oui ! Quand même ! » fit-elle d’un ton de reproche.
« Comprends-moi ! Je ne pouvais pas te traumatiser à quinze
ans, alors que tu n’avais jamais connu le sentiment amoureux !
Je voulais te laisser du temps ! »
« Mais je suis beaucoup plus affranchie de ces choses-là que
tu ne le crois ! N’oublie pas que j’ai vu Momo et Clara copuler
et j’ai assisté à l’accouchement de leur fille, sans compter
quelques vêlages. »
« D’accord, mais le faire, c’est bien différent. Et il faut
s’aimer très fort, sinon cela nous rabaisse au rang des
animaux. »
« Dis Maximus, tu as eu un grand amour ? » s’enquit-elle
curieuse.
« Si tu le veux bien, nous pourrions peut-être remettre cette
conversation intime à plus tard, non ? »
« Est-ce à dire que tu ne tiens pas à en parler ? » fit-elle,
malicieuse.
« Non, c’est juste que je préfère te parler de vive voix, et
lorsque tu auras connu une expérience sexuelle. Zian devrait
arriver dans quelques jours, non ? »
« Oui, mais ne compte pas sur moi pour te raconter quoi que
ce soit ! »
86 « Ce n’est pas du tout ce que j’ai voulu dire, jeune fille, mais
si tu te poses des questions, n’hésite pas. Ta mère, en tout cas,
pourra t’être de bon conseil, ne l’oublie pas. »
« Merci. J’y penserai. »
Elle coupa net. Elle avait marché jusqu’à la ferme au bras de
sa mère sans s’en apercevoir ! Flavia, la croyant perdue dans ses
pensées, avait gardé le silence. Alana se tourna vers elle et la
contempla avec tendresse.
— Maman, quand papa et toi avez décidé de vous marier,
vous n’aviez pas euh…
— Oh non ! Ce n’est pas l’envie qui nous a manqué
pourtant ! Mais notre éducation nous en a empêchés : ça ne se
fait pas.
— Et, c’était comment la première fois ? osa-t-elle alors.
— Tu es inquiète ? Il ne faut pas, ma chérie, si vous vous
aimez, tout ira très bien. Vous trouverez les gestes et les mots
pour vous entendre. Avec ton père, qui était un peu maladroit
pourtant, c’était extraordinaire.
— Je n’ai pas peur, je suis sûre que Zian sera très doux,
affirma-t-elle.
Sa mère la considéra d’un air attendri. Elle songeait que ces
confidences la consolaient un peu de tout ce qu’elle avait
manqué de l’enfance de sa fille.
— Ma grande fille ! Je suis si heureuse que tu te confies à
moi ! Surtout, n’hésite pas si tu es embarrassée : je peux tout
entendre !
— Comme tu m’as manqué, maman !
— Et toi aussi ! Chaque jour, depuis ton départ, j’ai prié la
déesse Fortuna pour que tu sois heureuse et que tu reviennes…
J’ai hâte d’être à la veillée pour t’entendre nous raconter ta vie !
Et demain, nous aurons une journée bien remplie avec le
mariage de ton frère à préparer.
Elles commençaient les préparatifs du dîner, lorsqu’une
grande blonde plantureuse au sourire avenant passa sa tête dans
l’embrasure de la porte d’entrée laissée ouverte.
— Blandine ! Entre ! l’invita Flavia.
— Voilà enfin ma future belle-sœur ! dit-elle en lui plaquant
deux baisers sonores, sans plus de cérémonie. Je suis si contente
de te connaître ! On se tutoie, hein ?
87 — Oui, oui, répondit-elle, un peu abasourdie par son
exubérance.
— Après-demain, c’est le grand jour ! Je suis tout excitée et
mon cerveau est en ébullition, de peur d’oublier quelque chose !
— C’est bien normal, remarqua Flavia.
— Et vous avez invité qui précisément ? voulut savoir
Alana.
Elle lui énuméra toutes les personnes conviées à la noce, au
total, une soixantaine avec les enfants. Celle-ci en connaissait
seulement le tiers, car Blandine était issue d’une fratrie de neuf
enfants et ses parents eux-mêmes avaient de nombreux frères et
sœurs, mais sa mère s’était éteinte au terme d’une longue
maladie. C’est pourquoi elle devait s’occuper elle-même des
préparatifs du mariage avec Flavia. Toutes deux firent le point
sur les installations nécessaires, en priant pour qu’il ne plût pas,
puis sur le banquet. Elles mettraient à cuire des poulets le
lendemain en fin de journée, dehors sur des broches, tandis que,
le jour même, dès l’aube, Pierre mettrait à rôtir un cochon de
lait. Pour l’accompagnement, ce serait des navets et des petits
pois cuits avec du lard que Flavia aidée de Blandine et de ses
sœurs prépareraient dans de grandes marmites, ainsi que les
gâteaux, le principal étant une génoise à plusieurs étages,
fourrée à la compote de prunes, spécialité de Flavia à cette
époque de l’année. Certains voisins apporteraient des corbeilles
de fruits en complément.
— Alors, prête pour la grande cérémonie ? demanda Alana à
Blandine, quand elles eurent terminé leur revue.
— Marc et moi attendons ce moment avec impatience. Nous
avons tellement hâte d’habiter ensemble, dans notre future
maison ! Ton père et lui ont bien avancé, et avec l’aide de mes
frères et sœurs, nous sommes en train d’aménager l’intérieur.
Tu viendras voir demain, n’est-ce pas ? Je passerai te chercher
en fin de matinée.
— Bien sûr !
— Je te montrerai ma robe, Marc ne l’a pas vue ! Et toi,
comment est la tienne ?
— À vrai dire, maman et moi n’avons pas eu le temps de
nous en occuper…
Flavia s’exclama alors :
88 — Oh mais c’est vrai ! Viens, nous allons y remédier tout de
suite !
Elle les conduisit jusqu’à sa chambre et sortit d’un coffre
plusieurs étoffes, les unes fleuries, les autres unies ou bicolores.
Comme Alana hésitait, Blandine lui en désigna une, d’un bleu
soutenu qui devenait plus pâle sur une partie.
— Voilà un tissu qui t’irait très bien ! En mettant le bleu
plus clair en bas, et en la nouant sur l’épaule… Qu’en
pensezvous, toutes les deux ?
— Oui, ce serait magnifique ! s’enthousiasma Flavia, en
imaginant un patron.
— J’aime beaucoup ! Et si cela vous plaît aussi…
— Allons vite trouver Marcia aux doigts de fée ! Elle aura
tôt fait de te coudre une jolie robe longue sans manches.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Cette couturière hors pair les
accueillit avec beaucoup de gentillesse au rez-de-chaussée de sa
maison, dont une partie avait été transformée en atelier. Elle
promit de terminer la robe pour le lendemain soir. C’était elle
déjà qui avait aidé Flavia, au début de son mariage, à
confectionner sa garde-robe et à coudre les draps ainsi que
l’enveloppe de l’édredon aux motifs de fleurs de lys, qui
couvrait son lit. Elle avait connu Alana toute petite et apprécia
sa plastique à sa juste valeur en prenant ses mensurations.
Les trois femmes prirent ensuite congé avec force
remerciements et se dépêchèrent de rentrer pour préparer le
dîner. Flavia accommoda les restes du midi pendant que
Blandine et Alana faisaient une tarte aux poires.
Durant le repas, cette dernière commença son récit, à la
demande générale, par son premier contact avec le Grand Loup
Gris. Son auditoire était suspendu à ses lèvres. Elle poursuivit
avec son enlèvement, minimisant sa durée et passant sous
silence certains détails. En revanche, elle brossa un tableau
idyllique de son séjour à l’auberge de Julia et son père, dont elle
fit un héros.
Après le dessert, toute la famille sortit prendre le frais. La
jeune fille continua sa narration, insistant sur le rôle primordial
de ses mentors, Cadmia et Sirius, et évoquant avec bonheur ses
différentes rencontres. Elle eut plaisir à retranscrire le
pittoresque des villes qu’elle avait traversées. Elle en était à
89 Irkhana lorsque l’humidité de la nuit la fit frissonner. Sa mère
décréta alors qu’il était temps d’aller au lit, ajoutant :
— Je suis tout émue, tu sais, et j’ai hâte d’être à demain soir
pour la suite.
Chacun se souhaita bonne nuit. Blandine allait dormir dans
la chambre d’Alana, où Pierre avait installé une deuxième
couche provisoire.
— Bonne nuit, les filles ! Faites de beaux rêves ! leur
souhaita Flavia en les embrassant tendrement. Bienvenue chez
toi, ma chérie ! ajouta-t-elle à l’adresse de sa fille.
Celle-ci l’enlaça un long moment sans mot dire et poussa un
soupir de contentement, en se coulant sous les draps. À cet
instant, elle éprouvait un bonheur indicible. Elle envoya un
baiser en pensée à Zian, avant de s’abandonner au sommeil
avec délices.
La journée du lendemain fut si bien remplie qu’aucun
membre de la famille ne la vit passer. Alana eut la joie de voir
Cadmia, avec qui elle s’entretint de sa captivité, entre autres.
Puis Blandine vint la chercher, comme promis ; elle apprécia
sa compagnie rafraîchissante : d’un naturel touchant,
débordante d’énergie et de gentillesse, elle lui montra sa
maisonnette en cours d’aménagement et lui expliqua comment
Marc et elle allaient vivre.
— Nous voulons plein d’enfants, enfin, surtout moi,
avoua-telle. Marc est tellement raisonnable : il dit toujours que nous
devons être sûrs de pouvoir les élever.
— Alors, les filles, dit celui-ci qui justement passait dans la
pièce – une future chambre d’enfants –, portant une lourde
planche, ça papote ferme ?
— Ta chère et tendre me parlait de vos projets, repartit sa
soeur.
— Avant tout, il faut terminer la maison, assura-t-il en la
prenant sa belle par la taille.
— Tu vois, qu’est-ce que je te disais ? remarqua Blandine.
Mais j’aime aussi ce côté sérieux chez lui. Il me rassure.
Marc lui donna un baiser, puis elle entraîna Alana vers la
chambre nuptiale et sortit sa robe d’une housse. Sa future
bellesœur l’admira puis elles se rendirent au village pour l’essayage
de celle d’Alana, empruntant la carriole qui serait utilisée le
lendemain, pour conduire la mariée à la cérémonie. Lorsqu’elle
90 la passa, celle-ci la trouva très seyante. De coupe simple, elle
était cintrée à la taille, mettant sa sveltesse en valeur, et formait
un joli plissé jusqu’aux pieds. Ses couleurs rehaussaient celle de
ses yeux, ainsi que son teint hâlé. Elles se séparèrent enchantées
l’une de l’autre.
Le lendemain matin, dès potron-minet, toute la famille était
debout : comme prévu, Pierre s’occupa de la cuisson du porc,
tandis qu’Alana aidait sa mère aux derniers préparatifs ; les
légumes furent mis à mijoter en même temps que le gâteau
prenait tournure. Quant à Marc, il installa les tables et les
chaises avec son père. Il était fébrile et impatient : il ne devait
voir la mariée qu’au dernier moment, en fin de matinée, sous
son voile orange. Il revêtit son habit, des chausses de toile claire
et une tunique orange, sur laquelle il passerait une sorte de gilet,
assorti au bas.
Enfin survint l’instant tant attendu : Marc et sa famille se
dirigèrent vers la place du village où s’étaient réunis tous les
invités. Ils attendaient la mariée, qui arriva peu après. Ils la
regardèrent descendre de la carriole, ornée de rubans aux teintes
orangées et au-dessus de laquelle était tendu un voile safran,
rappelant la couleur de sa palla, sorte de manteau léger. Une
couronne de fleurs d’oranger ceignait sa tête, recouverte du
voile traditionnel. Elle s’approcha à pas lents du peuplier le plus
ancien où Marc, le cœur battant, la rejoignit pour que le doyen
du village, assisté de Cadmia, unît leurs mains, tandis que la
mariée prononçait la formule rituelle : « Ubi Gaius, ego
1Gaia . »
À cet instant, des larmes emplirent les yeux de Flavia et de
sa fille, gagnée par l’émotion, qu’elle communiqua en pensée à
Zian. Celui-ci lui transmit aussitôt :
« Bientôt, tu seras mienne si tu le veux. »
« Je le veux, » répondit-elle simplement.
Elle avait fermé les yeux et, lorsqu’elle les rouvrit, elle vit
que les enfants lançaient des grains d’orge sur le jeune couple,
en gage de prospérité.
Celui-ci ouvrit alors la marche vers la ferme, suivi du
cortège des convives. Le banquet commença d’abord par une

1 « Là où tu es Gaius, je suis Gaia. » (Formule rituelle par laquelle les
deux mariés s’engagent.)
91 offrande symbolique aux Dieux, constituée par les oreilles, la
queue et les entrailles du cochon. Puis des cadeaux furent
offerts aux jeunes mariés. Alors Pierre lança le signal des
agapes qui durèrent toute la journée. Alana eut le plaisir de
revoir des jeunes gens de son âge, compagnons occasionnels de
ses jeux d’enfant.
Quand vint le moment de se séparer, tard dans la nuit, elle
accompagna les époux jusqu’à leur maison, montant dans la
carriole avec quelques-uns de leurs camarades. Une fois devant,
deux garçons soulevèrent la mariée au-dessus du seuil et lui
remirent les clés de sa demeure, comme le voulait l’antique
coutume.
— Passe une bonne nuit, mon vieux, dit l’un des garçons,
bon ami de Marc, avec un clin d’œil.
— Oui, bonne nuit les tourtereaux ! Profitez-en ! reprirent en
chœur tous les jeunes gens.
La mariée rougit mais, d’un air déterminé, elle prit la main
de son mari et l’entraîna, avec un signe d’adieu significatif à la
bande.
— Merci les amis ! Bonne nuit !
Sur ces mots, elle referma la porte.
Après quelques plaisanteries grivoises, les jeunes gens
remontèrent dans la carriole et chacun fut déposé devant chez
lui par Alana qui tenait les rênes. Bien que tombant de sommeil,
elle s’occupa consciencieusement des chevaux, et dit quelques
mots gentils à Éclair Noir, Sarbacane et Volta.
Lorsqu’elle rentra, ses parents, qui venaient de se coucher,
avaient laissé une chandelle allumée. Moulue, elle se jeta sur
son lit tout habillée.
En se réveillant, tard dans la matinée, elle se sentit sereine.
L’avenir lui semblait rempli de promesses. Il ne lui restait plus
qu’à attendre l’arrivée de Zian.
Elle sentit soudain une présence aux frontières de son esprit.
C’était Maximus :
« Alors, comment va la belle ? »
« Très bien, la noce a duré fort tard mais c’était formidable.
Des nouvelles fraîches ? »
« Oui. La guérisseuse a été appréhendée mais l’homme aux
cheveux blancs que tu as mentionné a malheureusement pu
s’échapper. Nos hommes mènent un interrogatoire serré mais
92 les habitants du village ne semblent pas savoir grand-chose ; ils
ont décrit l’homme dont tu parles et la dénommée Tigana : ce
sont eux, en effet, qui les ont engagés, pour les rôles que tu sais.
Ils ne connaissent rien d’autre à leur propos. »
« Ce Pandémon, je le sens, est un membre important de la
bande. Il faut absolument faire parler Tigana ! »
« Nos spécialistes de la question s’y emploient. Mais comme
elle fait preuve d’une grande résistance, nous allons utiliser le
sérum de vérité qui a déjà fait ses preuves avec Andréa, dès que
les prisonniers seront dans nos murs. »
« Au fait, qu’est-il advenu d’elle ? »
« Elle croupit dans les prisons du royaume. »
Alana frissonna en se remémorant les paroles de Sirius et
Cadmia à propos des geôles que bordait le gouffre de Voragine.
« La pauvre ! » ne put-elle s’empêcher de s’exclamer.
« Oui, c’est un lieu abominable, mais il fallait faire un
exemple. Le Prince a prévu cependant de lui accorder une
remise de peine : elle sortira dans trois ans, au lieu des dix
prévus, si elle n’est pas devenue folle d’ici là ! »
« Je n’aimerais pas être à sa place, même si elle aurait dû
savoir les risques qu’elle encourait, à frayer avec les ennemis du
royaume… »
« Je te recontacte dès que j’en sais plus. Salue tes parents de
ma part et transmets tous mes vœux de bonheur à ton frère et à
sa femme », conclut Maximus.
« Avec joie ! À bientôt. »
Les quelques jours qui s’écoulèrent jusqu’à l’arrivée de Zian
furent sans nuage. Elle se détendit par de longues promenades
sur Volta, le plus souvent accompagnée de sa mère. La jument,
très vive, ne tenait pas en place, ce qui n’était pas pour déplaire
à la jeune fille. Quand elle lui laissait la bride sur le cou, elle
caracolait en tête, devant Éclair Noir, et faisait de petits sauts :
oui, elle méritait bien son nom !
Enfin, quand son bien-aimé lui annonça qu’il était proche du
village, elle fut partagée entre le bonheur et l’anxiété : c’était
comme si elle entamait une nouvelle relation avec lui, car elle
ne pouvait plus le regarder comme son frère. De ce fait, elle
était très intimidée. Comment l’aborder ? Qu’allait-elle lui
dire ?
93 Sa mère, qui ne la quittait quasiment pas depuis son retour,
comprit les pensées qui agitaient sa fille.
— Allons, tu le connais depuis longtemps, et dans les
premiers moments, vous n’aurez pas besoin de parler. Tu vas te
jeter dans ses bras, et les choses se feront naturellement, tu
verras, tenta-t-elle de la rassurer.
— Oui, je sais bien que c’est bête de ma part d’appréhender
ainsi, mais je n’ai aucune expérience en amour, moi !
— Crois-moi, quand on aime et qu’on est aimé, toute crainte
est inutile, repartit-elle.
— Merci de me redonner confiance, maman, j’en ai besoin.
Celle-ci lui proposa alors d’aller cueillir des mûres et de
préparer un bon repas en l’honneur de leur invité, puisqu’il
devait arriver dans moins de deux clepsydres.
La cueillette et la préparation du déjeuner, ainsi que le
bavardage de sa mère surtout, l’occupèrent suffisamment pour
lui ôter sa fébrilité. À peine avait-elle mis le gâteau dans le four
à pain que le bruit de sabots sur le pavé de la cour alerta son
attention.
— C’est lui ! lança-t-elle d’un ton surexcité tout en se
dépêchant de quitter son tablier.
Elle lissa rapidement ses longs cheveux et se tourna vers sa
mère en demandant anxieusement :
— Comment tu me trouves ?
— Magnifique, ma chérie ! Fonce !
La jeune fille se rua dehors alors que Zian mettait pied à
terre. Il avait fait ses adieux à ses camarades, quelques jours
auparavant, lorsqu’ils avaient rencontré le groupe de soldats qui
remontaient avec les prisonniers. Ils avaient alors décidé de leur
servir d’escorte jusqu’à la capitale, d’autant que procéder à
quelques interrogatoires démangeait certains d’eux.
Il marqua un temps d’arrêt pour contempler sa bien-aimée
qui courait vers lui, le cœur battant à tout rompre. Il ouvrit ses
bras pour la serrer contre lui, en s’écriant :
— Alana ! Voilà si longtemps que j’attendais ce moment !
Tu m’as tellement manqué !
— Et moi donc ! souffla-t-elle, en se haussant sur la pointe
des pieds, pour nicher son visage dans son cou, qu’elle baisa
doucement, s’enivrant de son odeur.
— Il faut que tu me racontes tout !
94 — Et ta blessure ?
— Elle est guérie, mais ça tiraille un peu quand je fais un
effort.
Ils restèrent dans les bras l’un de l’autre longtemps sans
bouger, tout à leur joie d’être réunis. Puis Zian cueillit son
menton dans le creux de sa main, planta son regard dans le sien
et déposa un doux baiser sur ses lèvres. Alana le lui rendit
spontanément et, rougissant, l’entraîna juste après vers l’enclos
qui jouxtait l’écurie.
— Viens ! On va s’occuper de ta monture. J’espère qu’elle
se plaira avec les trois autres.
Il la suivit docilement.
— Sarbacane, Éclair Noir, Volta ! Voilà Zian et surtout un
nouveau compagnon. Comment il s’appelle, au fait ?
— C’est un cheval de louage, dénommé Zorg. On a appris à
s’apprécier tous les deux. Mon vieux, tu vas être bien traité ici,
crois-moi ! dit-il en flattant l’animal.
Il le bouchonna et comme il semblait accepté par Éclair Noir
et Sarbacane, plus calmes en vieillissant, même si Volta était
plus farouche, Alana conduisit son ami jusqu’au puits, car il
souhaitait faire un brin de toilette. Il tira un seau et ôta sa
tunique. Alana déglutit à la vue des muscles qui roulaient sous
sa peau. Quand son regard descendit au niveau du ventre, elle
poussa un sifflement et ajouta :
— T’as une sacrée cicatrice !
Elle s’approcha du torse ruisselant et passa son doigt dessus,
l’effleurant à peine. Zian eut un imperceptible mouvement de
recul et frissonna.
— Excuse-moi ! C’est encore très sensible…
— Mon pauvre chéri ! murmura-t-elle en l’enlaçant.
Une fois qu’il eut revêtu une tunique propre, bien que
quelque peu froissée, Alana lui proposa d’aller poser ses
affaires.
— Maman est impatiente de faire ta connaissance, tu t’en
doutes !
— Mais moi aussi ! assura-t-il.
Celle-ci, l’air de rien, les guettait par la fenêtre ouverte. Sa
fille était transfigurée.
Zian vint vers elle et, résolument, saisit sa main en
s’inclinant pour la baiser, puis il prononça :
95 — Madame, je vous sais gré, infiniment, de me recevoir
sous votre toit. Vous êtes un rayon de soleil sur ces terres et
votre fille, astre de ma vie, a le bonheur de vous ressembler !
Sachez que je l’aime éperdument et que je souhaite l’épouser.
— Eh bien, jeune homme ! Voilà qui est bien tourné et c’est
parler franc ! Quelle fougue ! À mon tour alors : vous êtes le
bienvenu, du moment que vous rendez ma fille heureuse,
rétorqua-t-elle en songeant qu’il était bien mignon.
— Je vais m’y employer de toutes mes forces, croyez-le !
Alana les avait écoutés, amusée par le langage précieux
qu’avait employé Zian, et touchée à la fois.
— Ma chérie, montre ses appartements à ton ami, lui lança
sa mère avec un clin d’œil discret.
— Oui maman, répondit celle-ci, la mine radieuse, en lui
faisant une bise au passage.
Elle le mena à l’étage et lui désigna la chambre qu’il allait
occuper.
— C’était celle de Marc, précisa-t-elle. Et la mienne n’est
pas très loin. Avant de la lui montrer, elle attendit qu’il eût
terminé de défaire son sac, puis elle le prit par la main.
— Elle est exactement comme tu me l’avais dépeinte !
s’exclama-t-il en détaillant les différents éléments de la pièce.
Ils s’assirent un instant sur le lit, où Alana étala tous ses
trésors de petite fille : le petit chariot de bois façonné par son
père, la fronde que lui avait offerte Marc – jamais utilisée contre
des oiseaux, étant donné son aversion à tuer les animaux – et
d’autres menus objets.
— À table les enfants ! entendirent-ils.
— Papa doit être rentré ! s’écria Alana. Viens vite !
Et elle descendit les escaliers quatre à quatre, distançant
Zian, plus posé.
— Papa ! Il faut que je te présente quelqu’un ! fit-elle en lui
sautant au cou. Elle était impatiente de voir la réaction de son
père, son approbation étant importante à ses yeux.
— Du calme ma chérie ! Laisse-moi arriver ! protesta-t-il en
souriant.
La veille, elle avait fini par évoquer la venue de son
amoureux, à mots couverts. Il aperçut alors le jeune homme qui
se tenait sur la dernière marche, dans l’embrasure de la porte.
96 — Approchez mon ami, approchez ! Je vous souhaite la
bienvenue !
— Grand merci, monsieur. Je suis vraiment heureux de vous
rendre visite. Votre accueil et celui de votre épouse me touchent
énormément. Alana m’a tellement parlé de vous que j’ai
l’impression d’être dans ma famille.
— J’en suis ravi ! Alors asseyez-vous et trinquons !
Au cours du déjeuner, Pierre évoqua son métier avec passion
et lui demanda quelle était son occupation à la cour.
— Je suis tour à tour professeur du Prince, assistant et
confident. C’est un travail à plein-temps, croyez-moi, et quand
il y a la guerre, je suis cavalier dans les troupes d’élite.
— Il a reçu une méchante blessure à l’abdomen ! intervint
Alana.
— Je suis impressionné ! dit Pierre. Eh bien, pour vous
changer de vos activités habituelles, je vous montrerai, à
l’occasion, comment se construit une charpente solide. Vous
n’avez pas le vertige, au moins ?
— Non, non et je vous aiderai avec plaisir.
— Alors affaire conclue ! Mais dans l’immédiat, je vais vous
laisser. Mon fils a encore besoin de mes bras pour poser du
lambris dans les chambres. À ce soir ! déclara-t-il en se levant.
— À ce soir ! lui répondirent-ils en chœur.
Flavia et les jeunes gens bavardèrent un peu avant qu’elle ne
les poussât à sortir se promener. Alana proposa à Zian un petit
tour dans le village. En ce début d’après-midi, moment de la
sieste, les échoppes étaient fermées. Ils ne rencontrèrent que
quelques adolescents auxquels les parents avaient donné
quartier libre et qui se réunissaient sous les peupliers de la
place. Comme ils se trouvaient non loin de chez Cadmia, Alana
lui transmit son désir de lui rendre visite.
« J’espère que tu as fini ta sieste, j’ai une surprise pour
toi ! »
Celle-ci, intriguée – bien qu’elle eût une petite idée – sortit
sur le pas de sa porte et vit deux silhouettes se découper sous le
soleil.
— Zian, je suppose ! s’exclama-t-elle en s’avançant vers le
couple, enfin je te vois en chair et en os ! Venez vous mettre à
l’ombre, nous allons prendre un rafraîchissement.
97 Elle les fit entrer dans sa chaumière dont les fragrances
prononcées emplirent leurs narines, ramenant Alana huit années
en arrière, quand Cadmia l’avait initiée à l’herborisation, bon
gré mal gré. Mais comme elle était douée, elle s’était prise au
jeu et avait rapidement progressé. Une bouffée d’émotion la
submergea et elle demeura silencieuse tandis que la guérisseuse
s’entretenait avec son ami, qu’elle ne connaissait que par leurs
communications télépathiques. Tous deux finirent par
remarquer le mutisme de la jeune fille.
— Alors ma chérie, que t’arrive-t-il ? s’inquiéta Cadmia.
— C’est juste que certains souvenirs remontent à la surface.
Tu ne peux pas savoir à quel point ça me fait du bien !
souritelle.
— Et la petite sauvageonne s’est transformée en jeune fille
séduisante ! fit-elle remarquer, l’air malicieux, en lorgnant vers
Zian.
— Je me souviens d’Alana à dix ans, elle avait déjà un
caractère bien trempé, intervint Zian, mais aussi cette humanité,
cette sensibilité qui m’a soutenu dans l’épreuve que je
traversais.
— Oui, notre Alana a beaucoup de qualités, et il en faut pour
être l’Élue, renchérit Cadmia. Mais asseyez-vous, je vous offre
à boire une spécialité du coin, à base de graines d’orge.
Elle se baissa et fit coulisser une planche qui cachait un
renfoncement dans le mur, où elle entreposait des provisions.
— Combien de temps allez-vous séjourner parmi nous ?
s’enquit-elle en versant la boisson, légèrement amère.
— Cela dépendra d’Alana et du Prince, répondit celui-ci
avec un geste d’ignorance. Le plus longtemps possible en tout
cas, fit-il en serrant la main de la jeune fille.
— Et quel est votre programme ?
— Aujourd’hui, on se contentera d’un petit tour en forêt,
après cette traversée du village. Mais j’aimerais qu’on visite les
environs et même aller jusqu’à Ostilia.
— Alors ça, c’est une idée ! Vous me ferez signe, j’ai besoin
de refaire provision de certaines espèces rares.
— D’accord !
Ils devisèrent encore presque une clepsydre de divers
souvenirs, échangeant tour à tour ceux de la Communauté et
ceux du village. Cadmia les accompagna ensuite sous
98 l’ombrage des futaies, n’oubliant pas de ramasser au passage
quelques herbes.
Quand ils se quittèrent devant sa maisonnette, le soleil avait
quelque peu décliné et le village s’était animé : des boutiques
ouvertes, on percevait des conversations et l’enclume du
forgeron retentissait. De ce fait, les deux jeunes gens ne
passèrent pas inaperçus. Ils furent même hélés par certains.
D’autres encore lancèrent des allusions concernant le beau
couple que formaient Alana et Zian.
Dans les jours qui suivirent, ce dernier fit la rencontre de
Marc et de sa nouvelle épouse. Comme les deux couples de
jeunes gens s’entendaient bien, ils se retrouvèrent souvent
durant tout le temps que le jeune homme resta.
Chaque soir, Alana continuait à raconter à ses parents un
morceau de sa vie, et Zian prenait la parole de temps en temps,
à la demande générale. Flavia et Pierre étaient souvent
stupéfaits devant l’incroyable emploi du temps des deux jeunes.
Quand vint le moment de narrer les épreuves, Alana édulcora le
récit de certaines, pour ne pas les effrayer. Néanmoins, elle tint
à leur révéler ses pouvoirs.
— Oh Ouranian et Génitrix ! s’écria sa mère, invoquant ainsi
les dieux du Ciel et de la Terre. Zian, est-ce possible ? ?
— Eh oui, croyez-la ! confirma celui-ci.
Comme prévu, quelques jours plus tard, il se rendit avec
Alana jusqu’à Ostilia, où ils achetèrent toute une liste d’herbes
et de racines demandées par Cadmia. Cette escapade de
quelques jours en amoureux ravit Alana. Le couple dormait à la
belle étoile et laissait libre cours à son imagination, concernant
les activités de la journée. Pour la première fois de leur vie, ils
étaient entièrement libres ! Personne ne leur donnait d’ordre,
aucune obligation ne pesait sur eux.
Puis vint la saison des vendanges : Zian les fit pour la
première fois de sa vie, les Gâchet embauchant tous les
volontaires du village. Ce qu’il apprécia le plus fut de
contempler Alana fouler le raisin. Son allégresse était à elle
seule une raison de se réjouir. Il se promit de la demander
officiellement en mariage le jour de ses seize ans, bien qu’il lui
eût déclaré sa flamme de vive voix et qu’il lui dît chaque jour
qu’il l’aimait, ce qui semblait la combler.
99 En effet, Alana vivait sur un petit nuage, malgré les
messages de Maximus stipulant que Tigana ne leur avait rien
appris de déterminant, malgré quelques informations – données
sous l’effet de la drogue – sur le cloisonnement opéré par
Zarmor et sur son pseudonyme. C’était certes une petite
avancée mais elle n’avait pas révélé l’essentiel, la localisation
de membres importants et surtout celle de leur chef. Pourtant,
depuis que Zian et elle s’étaient avoué leur amour, le reste du
monde lui paraissait lointain, ainsi que toutes les préoccupations
qui lui étaient associées. Dans moins de deux mois, elle aurait
seize ans et espérait bien que le Prince les oublierait encore
quelque temps, Zian et elle.
Ainsi profitaient-ils des magnifiques journées d’automne en
faisant des promenades à cheval. Elle lui avait montré la grotte
où elle avait fait sa fugue, pendant trois jours, dans sa huitième
année, parce qu’elle venait d’apprendre que Cadmia voulait
l’emmener loin de ses parents. Elle s’était bien débrouillée mais
Marc avait réussi à la persuader de revenir. Il faut dire que la
guérisseuse, qui avait deviné sans peine sa complicité avec sa
soeur, lui avait confié un message suffisamment convaincant
pour la faire rentrer. En réalité, la petite fille n’en menait pas
large et se sentait coupable de l’angoisse qu’elle causait à ses
parents ; de ce fait, elle avait accepté sa proposition : elle
apprendrait à lire et commencerait son initiation avec elle, de
sorte qu’elles ne partiraient pas tout de suite. Cadmia avait bien
compris que ce répit lui était indispensable pour envisager dans
un premier temps, avant de l’accepter, la difficile séparation à
laquelle elle devrait faire face. Peu à peu, son professeur avait
su gagner sa confiance et l’amener à la phase de consentement,
ce qui ne voulait pas dire que cela n’avait pas été douloureux,
surtout dans la précipitation : elle avait à peine eu le temps de
faire ses adieux à sa famille…
À cette évocation, Alana sentit soudain ses yeux de mouiller.
Zian lui-même était bouleversé d’autant qu’elle n’avait jamais
raconté cet épisode aussi précisément.
Huit jours avant son anniversaire, alors qu’ils avaient fait
halte dans cette grotte, à l’entrée de laquelle ils se réchauffaient
les doigts devant un feu, Zian sentit une présence familière qui
voulait rentrer en contact avec lui.
« Maximus ? »
100 « Oui, Zian, c’est moi. Je suis désolé de te déranger, mais
Tadeus me charge de te rappeler auprès de lui. Il est quelque
peu déprimé, il se sent seul et, pour tout te dire, malgré nos
efforts, ta compagnie amicale lui manque. Nous savons que tu
voudras au moins fêter les seize ans de notre Élue, mais nous te
saurions gré de programmer ton départ juste après. Embrasse
Alana pour nous, elle n’a aucune obligation de revenir, pour
l’instant. »
— Je comprends. Dis à Tadeus que je serai au château dans
un mois environ, répondit-il, la mort dans l’âme.
À sa mine décomposée, la jeune fille vit tout de suite que
son compagnon avait reçu une mauvaise nouvelle et comme elle
le questionnait, il ne put faire autrement que de lui révéler les
propos du Grand Maître. Elle resta d’abord muette, luttant
contre les larmes brûlantes qui lui piquaient les yeux. Zian
n’osait plus rien dire.
Soudain, au lieu de pleurer, elle explosa :
— Alors là, c’est le bouquet ! J’aime beaucoup Tadeus, mais
qu’il profite de son statut pour son petit confort personnel, sans
se soucier du tien, ça, ce n’est pas juste !
— Oui, c’est vrai mais reconnais qu’il m’a déjà accordé une
longue permission ; et toi, il ne t’a fixé aucune limite…
— Je te ferais remarquer que je dépends d’abord de
Maximus, et lui rend des comptes s’il le veut au Prince et au
Conseil, rétorqua-t-elle de mauvaise foi.
— Si tu le dis… Écoute, ne nous disputons pas à cause
d’eux, surtout qu’il ne nous reste qu’une semaine.
Elle baissa la tête, contrite. Sa colère était retombée. Elle
s’approcha lentement de Zian qui lui ouvrit les bras, où elle se
blottit en murmurant des excuses.
— Profitons-en au maximum, ma mie ! dit-il seulement, en
lui caressant les cheveux.
C’est pourquoi ils ne se quittèrent pas d’une semelle, sauf
pour dormir.

101


Chapitre IV :
Seizième anniversaire



Enfin, le quatre novembre arriva et Flavia prépara un repas
de fête avec les mets favoris de sa fille. Bien entendu, celle-ci
avait invité Cadmia pour la circonstance.
Lorsqu’elle vit apparaître, un peu en avance, sa haute
silhouette, dont la voussure était la concession la plus visible au
temps, elle se précipita à sa rencontre, entraînant Zian par la
main.
La guérisseuse, qui voulait avoir une conversation avec elle,
déclara :
— Chère petite, tu veux bien que nous fassions quelques pas
toutes les deux ? J’ai à te parler. Zian, tu nous excuses un
moment ? fit-elle.
— Faites donc ! concéda-t-il en s’éclipsant.
Elle tombait à point nommé pour lui, car il devait mettre la
dernière touche au cadeau de sa dulcinée. Il l’avait réalisé, à son
insu, avec les conseils avisés de Pierre, sans lequel il n’aurait
sans doute pu mener son projet à terme. Une grande complicité
les unissait désormais, ce qui n’était pas pour déplaire à la jeune
fille.
— Ma chère petite, je voudrais que tu m’apportes ton aide,
une fois que Zian sera parti.
— Que veux-tu faire ? s’enquit celle-ci, curieuse, essayant
de faire abstraction de ses derniers mots.
— Je voudrais concocter de nouvelles potions et j’ai besoin
de ton assistance. Mais je ne t’en dis pas plus… déclara-t-elle
d’un air mystérieux, son objectif étant surtout de la détourner du
chagrin qu’occasionnerait le départ du jeune homme. Allons,
viens, je voudrais embrasser ta maman.
103 Au fur et à mesure qu’elles s’approchaient, un délicieux
fumet chatouillait leurs narines.
— Hum ! Flavia s’est surpassée pour toi ! Nous allons faire
honneur à son déjeuner. Bonjour, lui dit-elle en entrant, toutes
ces odeurs nous mettent l’eau à la bouche. Qu’as-tu fait
mijoter ? Voyons, laisse-moi deviner…
Elle ferma les yeux pour mieux s’imprégner des différents
arômes qui se mêlaient.
— Thym et estragon, énonça-t-elle, sauge en moindre
quantité et une pointe de crème pour rendre cette fricassée de
poulet moelleuse. Quant à l’accompagnement, alors…
Courgettes au basilic, carottes et petits pois. Me suis-je
trompée ?
— Non, reconnut celle-ci, toujours aussi impressionnante,
Cadmia !
— Dans ma profession, il vaut mieux avoir du nez, sinon, un
accident est vite arrivé.
— C’est vrai, une confusion entre deux herbes peut être
fatale ! renchérit Alana. Mais, reprit-elle, que font les hommes ?
— Des cachotteries, semblerait-il, fit Flavia avec un clin
d’œil. Tiens, j’entends ton frère et sa femme.
Alana se précipita dehors.
— Tu es magnifique, petite soeur ! s’exclama Marc, en la
faisant tournoyer dans ses bras.
— Oui, très belle ! renchérit Blandine, en l’admirant dans sa
nouvelle robe, fraîche et fleurie. (En réalité, une ancienne de
Flavia, à peine retouchée par ses soins, étant donné qu’elles
avaient la même morphologie).
Ils rentrèrent tous les trois et Flavia leur offrit un doigt de
sirop de cassis additionné de vin, en attendant que son mari
revînt avec Zian. Un petit sablier plus tard, ils firent leur
apparition en sifflotant, l’air content d’eux.
— Bonjour mes chéries ! dit Pierre, en allant embrasser sa
fille d’abord, puis les trois autres femmes. J’ai une petite faim !
Oh ! Mais je vois que vous avez déjà commencé les festivités !
104 — Penses-tu que nous allions nous dessécher en vous
attendant ? rétorqua Flavia. Tenez, tous les deux, joignez-vous à
nous et levons notre verre à notre grande fille !
Elle évoqua alors le dernier anniversaire qu’ils avaient fêté
ensemble, celui de ses sept ans. Alana se tourna vers Cadmia :
— Et quelques mois plus tard, tu m’as presque enlevée, car
tu avais peur pour moi…
— Je n’ai pas oublié. Et je me rappelle aussi combien tu t’es
montrée raisonnable et brave !
— Et si nous passions à table ? suggéra Flavia, que ce
souvenir attristait…
Le dîner fut fort animé. Les convives rivalisaient de gaieté,
chacun ayant une anecdote à raconter. Quand le dessert fut
servi, les deux hommes prirent un air mystérieux et
s’éclipsèrent. À leur retour, ils cachaient quelque chose derrière
leur dos et Flavia demanda à sa fille de fermer les yeux. Cette
dernière obéit, de plus en plus curieuse, et l’entendit monter et
redescendre les escaliers.
Enfin, elle eut le droit de regarder. Devant elle, sa mère
tenait une robe incroyable, tout incrustée de perles.
— Elle te plaît, ma chérie ?
— Oh maman ! Elle est trop belle ! dit-elle, les larmes aux
yeux.
— Rien n’est trop beau pour l’Élue, et tu pourras la porter à
ton mariage, proposa-t-elle, en lorgnant du côté de Zian.
Le jeune homme lança à sa bien-aimée un regard plein de
promesses, tandis que Pierre lui tendait un petit objet.
— Le médaillon de maman ! Identique ! Oh Merci, merci
papa ! s’exclama-t-elle en l’embrassant.
Celui-ci fit le modeste :
— Tu sais, j’ai dû faire appel à la mémoire de ta mère ! Sans
elle, je n’aurais pas réussi… Et tu n’as pas vu le plus beau.
Allez, Zian, montre-lui.
Celui-ci tira un objet de derrière son dos et le posa sur la
table, en disant :
— C’est pour toi, j’espère que ça va te plaire.
105 Elle s’avança pour contempler la sculpture en bois, de deux
pieds de haut : c’était une cavalière sur un cheval. En observant
les détails, elle crut se reconnaître.
— Mais… C’est moi, n’est-ce pas ?
— Oui, avoua Zian, tu trouves que c’est ressemblant alors ?
s’enquit-il avec un espoir dans la voix.
— Oui ! C’est vraiment toi qui l’as faite ?
— Oui, affirma-t-il, mais grâce aux conseils de ton père.
C’est en le voyant travailler sur le médaillon que j’ai eu envie
de te fabriquer un cadeau personnalisé. À part tailler des bâtons,
je ne connaissais aucune des techniques appropriées.
— Et il s’est montré un excellent élève, crois-moi ! intervint
Pierre en lui assénant une tape amicale sur l’épaule.
— Zian, tu es vraiment doué ! C’est un cadeau génial !
Merci ! dit-elle en lui prenant les deux mains pour les
embrasser.
— Je suis ravi qu’il te plaise, et j’aimerais profiter de cet
instant pour demander officiellement ta main à ton père.
Il s’agenouilla alors devant Pierre et prononça sa requête,
d’un ton solennel :
— Monsieur, j’ai l’immense honneur de solliciter votre
consentement pour épouser votre fille, que je veux chérir tout
au long de ma vie.
Celui-ci le releva et, en guise de réponse, mit sa main dans
celle d’Alana.
— Ma fille, ton choix m’agrée tout à fait, et je crois que ta
mère l’approuve aussi. Ton futur mari est quelqu’un de bien que
j’apprécie énormément.
— Merci papa, répondit-elle, le cœur en liesse.
— Je serai ravie moi aussi de te voir épouser Zian, renchérit
Flavia, en leur souriant à tous deux.
— En attendant vos noces, intervint Marc, puis-je t’offrir
ceci ?
Il souleva sa chemise et détacha de ses hanches un ceinturon
ouvragé, dont l’originalité était sa couleur, très inhabituelle :
indigo.
106 — Tu me gâtes, petit frère, il est magnifique ! dit-elle en
admirant l’accessoire qu’elle porterait souvent, merci
beaucoup !
Elle l’embrassa sur les deux joues, tandis que Blandine lui
tendait un fichu au tissu fleuri très gai, accessoire fort utile
quand on a les cheveux longs, ou pour se protéger le cou. Alana
la remercia et lui plaqua deux bises sonores sur les joues.
Ne restait plus que Cadmia. Elle avait caché son cadeau dans
le vaisselier, à son arrivée : c’était une sacoche de cuir,
identique à la sienne, la patine en moins !
Alana fut très touchée : cet objet était un élément qu’elle
associait à la guérisseuse et lui rappelait son périple avec elle.
Cela signifiait symboliquement que celle-ci la considérait digne
de reprendre le flambeau, tout en sachant qu’elle ne pourrait
jamais lui succéder au village. Qui, d’ailleurs, allait la
remplacer ? Cette question lui brûlait les lèvres mais elle décida
de la garder pour plus tard, ne voulant pas l’attrister. Après
avoir considéré la sacoche en silence, elle s’approcha de
Cadmia et se blottit contre elle :
— Rien ne me fait plus plaisir, Cadmia, lui déclara-t-elle
sincèrement, tu es une personne formidable !
— J’avais bien pensé t’offrir la mienne, mais elle m’est
encore utile, vois-tu ? Celle-ci est encore vide, mais quand tu
viendras, demain, nous la remplirons, affirma-t-elle.
Elle les quitta peu après et, après avoir aidé Flavia à
débarrasser, les quatre jeunes gens sortirent faire un tour,
malgré la fraîcheur de cette journée automnale. Les arbres
avaient perdu leur parure mordorée et une petite bise soufflait,
comme le jour de la naissance d’Alana. Celle-ci, qui songeait au
départ de Zian, serrait sa main dans la sienne, comme un
naufragé s’accroche à un morceau d’épave. Elle n’écoutait pas
les bavardages de Blandine, d’un naturel très prolixe.
Son ami, qui ne se lassait jamais de la contempler, finit par
s’en rendre compte et en fut chagriné ; mais il feignit d’être
enjoué et évoqua ses propres projets, dont la future maison,
qu’il aurait avec Alana. Quand il prononça son prénom, la jeune
fille tressaillit et prêta l’oreille à ses propos : elle fut stupéfaite
107 d’apprendre qu’il s’était renseigné sur les possibilités d’acquérir
une maisonnette, non loin de celle où Sirius et sa famille
avaient emménagé. Elle le dévisagea en se disant qu’il ne
cesserait jamais de l’étonner. Oui, cet homme était vraiment
digne de son amour…
Comme la bise avait forci, ils rebroussèrent chemin pour se
mettre au chaud, et burent une tisane devant la cheminée. Puis
Marc et sa femme prirent congé, et, comme Zian et Alana les
accompagnaient jusqu’à leur carriole, ils firent leurs adieux au
jeune homme, qu’ils ne reverraient pas avant son départ.
Blandine, bavarde et directe comme à son habitude, lui
lança :
— Et tâche d’obtenir du Prince de revenir au village pour
vous y marier, Alana et toi ! Vous feriez mourir Flavia de
chagrin, si vous le faisiez sans elle ! Car je suppose que tu ne
vas pas tarder à le rejoindre, dit-elle à l’adresse d’Alana.
Celle-ci hocha la tête. Combien de temps pourrait-elle rester
loin de son bien-aimé ? Il n’était pas encore parti qu’elle se
languissait déjà de lui… D’un autre côté, elle sentait sa mère
encore fragile : elle n’était pas encore prête à envisager son
départ.
— Mais vous pourriez aussi songer à faire le voyage jusqu’à
la capitale ! suggéra Zian. Ce serait l’occasion pour vous tous
de visiter le pays.
— Moi, je ne dis pas non, mais je doute que cette idée soit
du goût de tes parents, répliqua-t-elle en regardant Marc.
— En effet, repartit ce dernier. Je crois déjà entendre
maman : « Ce n’est plus de mon âge » et « la tradition veut que
la fille célèbre son union dans son village natal ». Il vaut donc
mieux que vous prévoyiez de vous marier ici.
— Il en sera donc ainsi, acquiesça le confident du Prince.
L’été prochain, je l’espère, ajouta-t-il en serrant la main
d’Alana dans la sienne.
— En attendant, bonne route ! lui souhaitèrent les jeunes
mariés.
Ils se firent des signes d’au revoir, jusqu’à ce qu’ils ne les
vissent plus, puis rentrèrent se réchauffer.
108 — Voilà ! La maison est en ordre ! se félicita Flavia. Alana,
puisqu’exceptionnellement ton père est là avant le dîner, tu
pourrais peut-être poursuivre un peu ton récit ?
Celle-ci ne se fit pas prier. Elle aimait, à quelques exceptions
près, raconter ce qu’elle avait vécu. Et elle arrivait justement à
un moment qui lui tenait à cœur, l’épisode des hybrides.
La nuit les surprit bientôt, et, après un repas léger, chacun
alla se coucher tôt, d’autant que Zian avait prévu de partir avant
l’aube. Il remercia chaleureusement ses hôtes :
— Ce séjour parmi vous sera à jamais gravé dans ma
mémoire : vous m’avez fait renouer avec les joies de la famille,
c’est un cadeau inestimable.
— En parlant de famille, jeune homme, dis-toi que tu fais
désormais partie de la nôtre, déclara Pierre en lui tapant
virilement sur l’épaule.
— Oui, et reviens-nous vite, tu vas nous manquer, renchérit
son épouse, en regardant sa fille à la dérobée. Dors bien.
— Merci, vous aussi.
Il gravit les marches, suivi d’Alana. Celle-ci ne disait mot,
tandis qu’il terminait d’empaqueter les quelques effets qu’il
possédait. Le cœur lourd, il la prit dans ses bras.
— Allons, souris ! Je ne pars pas de gaieté de cœur, tu le sais
bien ! Ne rends pas les choses plus difficiles ! D’ailleurs, tu vas
bientôt me rejoindre, n’est-ce pas ? Je ne pourrai plus vivre sans
toi…
— Moi non plus, c’est bien le problème ! gémit-elle au bord
des larmes.
— Je te fais confiance pour trouver les mots qui
persuaderont ta mère qu’elle doit te laisser repartir. Ton
bonheur est plus important pour elle que le sien, sois-en sûre.
— J’en suis consciente, mais justement, je ne veux pas lui
faire du mal ; elle est fragile et je refuse d’être responsable
d’une rechute : Cadmia m’a appris qu’elle aurait sombré dans la
dépression sans Blandine et les préparatifs du mariage.
— Mais maintenant qu’elle te sait amoureuse, je suis
persuadé qu’elle va t’engager d’elle-même à me rejoindre.
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