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L'homme à la peau de soie et autres portraits

De
169 pages
Six hommes : autant de parades amoureuses, de jeux d'évitement ou d'approches, autant de nuances dans les sentiments et dans les tonalités de désirs, de frôlements et de visages. Amours cachées ou affichées, fugaces ou engagées, passionnées ou désinvesties, chacune a laissé son empreinte dans le coeur d'Emma. Ces hommes de passage sont avant tout des passeurs, et chacun s'en trouve reconnu pour ce qu'il est : une source d'inspiration.
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Maela Paul

L’homme à la peau de soie

et autres portraits

































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03082Ȭ1

EAN : 9782343030821


L’homme à la peau de soie
et autres portraits

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Couture (Josiane), Courtes éternités, 2014.
Lecocq (Jean‐Michel), Rejoins la meute !, 2014.
Bastien (Danielle), La vie, ça commence demain, 2014.
Bosc (Michel), L’amour ou son ombre, 2014.
Guyon (Isabelle), Marseille retrouvée, 2014.
Pain (Laurence), Elsa meurt, 2014.
Cavaillès (Robert), Orgue et clairon, 2014.
Lazard (Bernadette), Itinérantes, 2013.
Dulot (Alain), L’accident, 2013.
Trekker (Annemarie), Un père cerf‐volant, 2013.
Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.
Rouet (Alain), Le violon de Chiara, 2013.
Zaba (Alexandra), Rive Rouge, 2013.
Boly (Vincent), Crime, murder et delitto, 2013.
Hardouin (Nicole), Les semelles rouges, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr




















Maela Paul

L’homme à la peau de soie
et autres portraits

L’Harmattan

I

MATTHIEU OU L’HOMME À LA PEAU DE SOIE

(Chaque âme est et devient ce qu’elle regarde
Plotin– Ennéades IV 3.8.15

Si seulement le vent avait un corps, mais toutes les choses qui
exaspèrent et outragent l’homme n’ont pas de corps ;
pas de corps matériel, mais un grand corps spirituel.
Victor HugoCXXXV, 716-717

Il faut dire et penser que ce qui est,
car ce qui existe existe, et ce qui n’existe pas n’existe pas :
je t’invite à méditer cela.
Tu ne forceras jamais ce qui n’existe pas à exister.
Parménide.Poème, fragment VI


Dans la rue, les gens devaient imaginer qu’ils formaient un
couple. Cela ne lui déplaisait pas. Elle avançait à ses côtés.
Royale. Souveraine. Dans sa main, rien qu’un mouvement
doux et glissant. Et cette chaleur qui naît des paumes loȬ
vées l’une contre l’autre. Dans sa marche, tout est prétexte
pour se rapprocher de lui. Un éclat de rire, l’exiguïté d’un
trottoir ou le croisement d’un passant, et elle laisse sa joue
frôler son épaule. Ils marchent. Qui suivrait leur déambuȬ
lation serait gagné par cette ondulation naissant de chacun
de leurs pas pulsant sur le sol. Par l’oscillation des hanches
se propageant dans l’embrasement de la poitrine. Chaque

7

pas scande l’amour qu’ils font et qui éclot dans l’allure alȬ
tière qu’il leur confère. Ils ont dans leurs yeux cette lumiȬ
nosité débordante de ceux qui ont rompu leurs digues.
Pour un temps ou pour longtemps.
Cette transparence aqueuse de ceux qui s’étirent après
l’étreinte et détiennent leur pouvoir d’avoir acquiescé à ce
qui se présentait. Leurs silences comme leurs propos ne
sont que jubilation. Où se devinent le désir, la connivence,
l’appétit retrouvé de la jouissance. En eux président l’inȬ
crédulité la plus totale face à ce qui leur arrive et l’absence
de doute quant à la précarité de leur aventure. Pour
l’heure, sa conscience à elle est toute nichée dans la douȬ
ceur de sa paume offerte, dans la pression des doigts qui
rythme leurs pas. Entretenue par l’émotion qui monte
jusqu’aux joues au souvenir du lit défait. Des vêtements
éparpillés.
C’était un temps heureux.

Ils ont marché des heures. Il veut tout lui faire partager. Les
églises où il s’est recueilli. L’ombre des terrasses où il aime
s’attarder devant un café. Ce petit resto où l’on sert des taȬ
pas avec un vin de pays à l’heure de l’apéro. Ces ruelles
étroites qui obligent à lever la tête pour apercevoir le bleu
imperturbable du ciel. Dans leurs regards se mirent les
ocres, terre de Sienne, sable brûlé ou marronné, des faȬ
çades. Elle avance légère. Tout est prétexte à déambulation.
Cet ancien palais et sa citadelle, cette ruelle si ombragée,
une porte entrouverte sur des cours intérieures, ce qu’il
reste de cette prison de briques qu’on honore sous le nom
du Castillet, la Loge de Mer sur laquelle ils viennent réguȬ
lièrement s’émerveiller comme s’ils la découvraient pour
la première fois. Avec cette insouciance mêlée de gravité
qui vient de savourer des moments d’exception pour ce

8

qu’ils sont, tout n’est que prétexte à s’enivrer de cette joie
partagée. Jusqu’à tout effacer de ce qui n’est pas elle.
Comment nommer cette légèreté ? Elle tranche tant sur les
jours sombres de ces dernières années, sur les hivers
contraints, sur les saisons moroses, qu’elle ne peut pas ne
pas être issue de ce grand feu intérieur qui l’a toute consuȬ
mée. Comme l’arôme enivre auȬdessus du brûloir, elle a le
goût du bonheur simple. De ce qui se savoure sans réfléȬ
chir. De ce qui pétille sans raison. De ce qui se propage sans
serment et se partage sans lendemain. De ce qui se commuȬ
nique sans retenue. Comme un fou rire. Un parfum. Elle a
la nature de ce qui déborde et exulte. De cette vie en suraȬ
bondance qui en vient finalement à les traverser l’un et
l’autre.
Cette réalité est insaisissable par elleȬmême. Une voie
d’eau dans un navire met moins en péril que ce chatoieȬ
ment dans leur vie d’un bonheur aussi candide, transforȬ
mant chaque instant, chaque lieu, même banal, en événeȬ
ment. Comme si, tout à coup, toute chose attirait leurs
âmes. A la surface de leur peau. Ou venait à briller dans
leurs pupilles. A leur redonner la vue et le goût.
Comment nommer ce qui est simple ? Si cette irruption emȬ
pruntait aux volcans son feu, on saurait parler d’explosion,
de transformation ou même de résurrection ! Et si on pouȬ
vait en imputer uniquement la cause à l’orage de l’autre,
estȬce que cela ne serait pas plus facile ? Mais comment dire
ce qui n’est qu’ondoiement, fluctuation, vibration, frisson,
oscillation, ce qui est saturé de l’un comme de l’autre – et
pourtant voué à la plus grande précarité ? Comment deȬ
meurer au plus près de cela non pour le définir – parce que
le définir, c’est toujours un peu prédire –, mais pour s’offrir
ce don suprême de savourer ce qui se donne à vivre en taiȬ
sant, pour une fois, toutes les questions qui voudraient

9

fournir des explications et en justifier le sens. Pourquoi afȬ
fubler de mots ce qui, par essence, afflue ? Pourquoi ne pas
tenter d’établir un rapport immédiat à ce qui arrive – et se
contenter d’en jouir ? D’où vient cette jubilation si ce n’est
du sentiment de la vie, frémissante, ruisselante ? Pourquoi
poser un filtre à ce qui les rend un peu plus vibrants et
transparents, plus aigus et graves à la fois, à ce qui, en eux,
se délecte : de chuchotements, de clairsȬobscurs, de siȬ
lences.
Douceur et sensualité hantent leur peau.
Ce temps est décidément tellement heureux !

Ils ont choisi de faire halte à l’une des terrasses qu’ils affecȬ
tionnent l’un et l’autre. La rue bruisse d’une population en
transhumance estivale. Ils suivent sans la voir cette procesȬ
sion nonchalante. Elle boit avec ses yeux à elle ce qu’il capte
à chacun de ses regards. Un sourire aux lèvres, ils sont
comme les passagers d’un voyage dont la ville ne serait
qu’une station. Qui regarderait défiler le paysage alors
même que c’est eux qu’un train emporte. Dans leur
bouche, tout mot vient aiguillonner le désir, échauffer les
humeurs, emballer les sens. Toute conversation est à
double sens. Comme devant de toute manière reconduire
au bord du lit.
Elle lui confie combien elle se sent sereine en sa compaȬ
gnie : « royale », ditȬelle. Quelle plénitude est la sienne. Et
comme elle bénit cette chance de pouvoir vivre ce qui jubile
en elle dans sa proximité. La moindre de ses paroles s’enȬ
vole, portée à se déployer sans fin. Comme si le langage ne
pouvait rester étranger à ce qui brille de façon évidente
dans ses yeux et se propage en sensualité dans les plis de
sa peau. Il a souri. Ses yeux dans ces momentsȬlà baiȬ
gnaient d’une telle lumière… Elle a cru y cueillir parfois les

10

indices d’un homme amoureux. Il l’était probablement. A
sa façon du moins.
Oui, c’était un temps vraiment heureux.

C’est la fin juin. Les terrasses déjà ne désemplissent pas
avec la tombée de la nuit. L’ombre des platanes s’épaissisȬ
sant semble au contraire contenir toutes les promesses
d’une vie nocturne. Le vent par intermittence couvre les
voix puis les rapporte en rafale. Quand l’œil est troublé par
l’artifice des lumières, le corps devient une gigantesque
oreille. Qui capte. Se tend. Se prête. Tressaille. Le garçon a
pris la commande en riant de ces « un pour deux » qu’ils
entendent partager. Il a joué avec lui :
— C’est qu’on peut en faire des choses à deux !
Elle rit. Emue qu’il fasse allusion à leur intimité. C’est du
moins ce qu’elle présume. Elle parle sans n’avoir rien à
dire. De tout et de rien. Elle rit. Qui adhère pleinement à
l’instant connaît cette plénitude. Ce sentiment d’existence
qui produit assurance et sérénité, gratitude et allégresse.
Toutes ces tonalités accompagnent le mouvement sans
heurt ni bruit, sans choc ni brutalité, d’une présence infinie
à ce qui s’offre à vivre. D’un acquiescement plein à ce qui
surgit parce qu’à travers lui c’est infiniment la vie qui juȬ
bile. D’un sentiment de suffisance que recèle chaque moȬ
ment puisque tout ce qui suffit au bonheur d’être là est là.
D’un accord si plein avec ce qui se présente qu’il rend vain
tout ce qui n’est pas lui.
Pourquoi se laisser troubler par ce qui a été, devrait être ou
pourrait être ?

Des gitanes passent en bandes. Bras dessus bras dessous,
s’apostrophant et riant à gorge déployée, houspillant leur
marmaille. Voix rauques, joviales, indécentes, insolentes

11

ou caressantes. Leurs jupons virevoltants accompagnent le
claquement des sandales sur leurs talons. Elles se monȬ
trent, se cachent. Elles passent. Parées pour la soirée. Elles
incarnent à elles seules la nonchalance et l’exubérance méȬ
diterranéenne, l’indolence lascive des passions qui couvent
ou explosent, la provocation fiévreuse de ceux qui avant
tout s’appartiennent. Elles se mêlent à cette foule bigarrée
qui porte haut les couleurs de Perpignan. C’est la vie qui
les a lestées de jupons et dans le même temps de pieds aiȬ
lés : elles dansent, même si leur pas est lourd, elles dansent.
Ces sandales qui claquent à chaque pas, c’est tout ce qui
leur reste du drame culturel qui a fait d’elles un peuple
échoué. Elles ont dans leurs voix une gouaille rauque
comme si elles consignaient la matière vocale à l’état brut.
Il faudrait peu, une étincelle claquant entre deux doigts, un
bras qui s’agite, une enfilade verbale qu’elles saisiraient
comme provocation, pour qu’elles partent en transe. C’est
qu’il règne ici comme une effervescence latente, une meȬ
nace à peine voilée d’explosion dont on ne saura qu’a posȬ
teriori si elle couve une charge de joie ou de colère.
CelleȬci se fraye un passage. Seule. Une étole de soie mauve
pailletée d’argent sur les épaules. Des jupons superposés
font danser des jeux de dentelles. Les étoffes vibrent autour
d’elle. C’est ainsi qu’elle crée son passage. Ses poignets
sont chargés de bracelets. Une tristesse sourde semble lesȬ
ter sa silhouette d’adolescente. Elle a capté son regard. Elle
sait l’effet qu’elle a provoqué sur lui. Quel âge peutȬelle
bien avoir ? Difficile de compter les années quand la silȬ
houette est filiforme, mais que le regard est déterminé. Ce
n’est plus une fillette. Quatorze ans ? Elle n’a pas détourné
le regard. Mais elle sait. Elle sait qu’il la suit des yeux. Le
dessin d’un contentement se profilant sur ses lèvres, il a
imperceptiblement tourné la tête vers l’adolescente.

12

Comme pour la retenir dans son champ de vision, graver
son image, capter d’elle la grâce de son mouvement.
Jusqu’à sentir ce qu’elle propulse à chacun de ses déhanȬ
chements. Quand elle s’éloigne, un soupir profond détend
sa poitrine. Il fait un geste de la main devant son visage.
Comme pour chasser un brouillard passager. Sa main sur
la table esquisse un mouvement de lassitude. Ou bien
d’impuissance. Alors il croise son regard à elle comme s’il
sortait d’un rêve.

C’est toute cette population cosmopolite, ayant le verbe
haut et se frayant passage dans les ruelles de la vieille ville
qui a contribué à ce qu’elle élise à son tour Perpignan pour
un jour s’y établir. Non pas parce qu’elle s’y serait sentie
« chez elle ». Ou bien qu’elle y aurait quelque attache. Non.
Bien mieux : pour le dépaysement que la ville opère en elle
et pour ce sentiment d’être accueillie comme une étrangère.
C’est là qu’elle posera bagage. Qu’elle fondera demeure.
La ville tout entière est son refuge et opère sur elle un
charme d’autant plus fort qu’elle n’est pas ici retenue pour
quelque affaire devant laquelle elle aurait dû se soumettre.
Elle est là parce qu’elle a choisi.
Il y a toujours une puissance investie dans le choix d’une
terre d’accueil. Puissance devant laquelle l’homme se
courbe ou bien se dresse, dès lors qu’il y puise la sève le
révélant dans ce qu’il a de plus intime. Cette ville est pour
elle un réservoir d’émotions et de sensations soumises à
l’imprévisibilité la plus totale. Elle en respire les effluves,
s’enivre des couleurs du ciel, de la patine des façades, se
délecte des ombres dansant sous les platanes.
Les rues de la vieille ville ce soir sont en fête. Les quartiers
SaintȬMatthieu – ce quartier « poorȬpauvre » comme il dit
– et SaintȬJacques, toujours en sursis, mêlent mine de rien

13

leurs habitants aux touristes. Une danseuse saltimbanque
se prépare à donner son spectacle place de la Loge. Des terȬ
rasses montent des accents de tous horizons. On entend
passer les commandes de tapas et de muscat parȬdessus le
carillon de la cathédrale qui égrène les heures et la fanfare
qui s’accorde. Bien après les festivités, on verra quelques
musiciens aux doigts nerveux retenir des badauds au pied
de la statue de Maillol.
L’offrande de sa main dans la sienne. Encore. Ce bonheur
sans nom d’ouvrir une brèche dans sa vie. Cette sensation
adolescente qui redouble à l’endroit d’un monde qui peut
s’avérer par ailleurs si peu aimable.
Elle a le cœur en fête. Le cœur en lui. Elle aime.

C’est là qu’ils ont élu domicile. Comme des amants en caȬ
vale : à l’hôtel de la Loge. Gagnés progressivement par le
décalage des nuits sur le jour, ils viennent de plus en plus
tardivement prendre leur café matinal au Café de la
Bourse, aussitôt doublé d’un second café au pied du
Castillet. C’est qu’il aime aussi ce Grand Café de la Poste
niché sous les platanes. Frottements, caresses au hasard,
bruit de fond d’une ville qui s’anime, entretien doux des
feuilles des platanes avec le vent, bruissement agité d’une
population qui s’active. Et leurs voix en contrepoint livrant
leur vie aux caprices de ce fleuve sonore.
Tout l’émerveille. Elle est émue de ce qu’il aime. Elle le déȬ
couvre à ce qu’il aime. Son plaisir à lui est d’habiter enȬ
semble – futȬce le temps de leurs déambulations – ce pays
qu’il a d’abord dû se concilier. Car il n’est pas d’ici.
Une nouvelle journée s’annonce. Nourrie de pierres et
d’ombres, partagée entre la ville et la plage.

14

C’est une femme des sables. De la houle et du vent. Elle a
donc accueilli le pays de son élection comme sien. Rien ne
la réjouit plus que ces longues siestes silencieuses ou baȬ
vardes dont ils ont fait leurs aprèsȬmidi après avoir marché
jusqu’au bout des dunes. Là où les corps peuvent s’offrir
nus au soleil. Poussés par un de ces vents de sable qui efȬ
face les traces au passage. Chaque jour, c’est le même parȬ
cours. En marchant, ils éprouvent la puissance du vent
dans leur souffle et la brûlure du sable qui diabolise les
pieds. Les voici sautillant auȬdessus de cette braise volatile,
tentant de rejoindre le bord de l’eau et la fraîcheur sans
cesse ventilée par les vagues. Ici, dans ce paysage de dunes
aux mouvements amples, à peine lestées de quelques roȬ
seaux, on a vu des vagues en ordre déchaîné redessiner la
plage en quelques heures. Quand le vent se lève, il faut
changer de projet et reprendre ses sandales.
Ainsi ontȬils fait de SainteȬMarie le lieu de leur pèlerinage.
Ils viennent là chaque jour et chaque jour a l’intensité d’un
temps hors du temps. De ce temps que l’on réinvente du
bout des doigts quand le regard s’absente pour mieux
jouir. Jouir du soleil qui lustre les épaules, arrondit la
nuque, rend la bouche muette, mais offerte. D’un temps
suspendu à la caresse de ce corps contre lequel elle se
cambre, à la jouissance diffuse née du contact de sa peau.
Douce et lisse. A un point d’indécence. Au mépris du
convenable et de l’inconvenant. Tant de gestes murmurés,
tant d’esquisses tentées. Ce bleu trop aimant. Cette lumiȬ
nosité aussi flagrante qu’un éclair arraché à quelque orage.
Tant d’éclats de rire partagés, de connivence avouée,
quand sa main la redessinant vient se nicher dans la
fourche des cuisses. En riant. Comme trace de cet élan de
vie, de cette force qui les traverse. Et sa bouche à elle
s’ouvrant sur sa peau au goût de sel. Bouche ouverte sur

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