L'homme au landau

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296145894
Nombre de pages : 160
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L'HOMME

AU LANDAU

Du même auteur

Une vie d'éléphant, Edicef, colI. Jeunesse,

Paris, 1987.

CAYA MAKHELE

L'Homme

au Landau
Roman

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1988 ISBN: 2-7384-0047-7

A LA M~M01RE

DE MON PàRE A MA MÈRE

Ceci n'est qu'un roman. Tenez-vous-en là. La folie et la logique des personnages n'appartiennent qu'à eux. Quant à nous, sachons que nous avons assez de préjugés en nous pour ébranler le monde. C.M.

«Au cimetière voisin, une petite tombe était ouverte: dans la maison, un petit cercueil vide, et, au loin, un enfant resplendissait dans la pourpre de la putréfaction mais sa tête était entourée de roses fanées... Alors soudain, tandis que toute la ville était plongée dans le silence, la pendule huit-jours dans

la chambre se mit à jouer son air de flûte: « Goûtez la joie
de l'existence...
PAUL NIZAN Le cheval de Troie
»

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C'est au troisième matin de la semaine qu'on le trouva étendu, ma mère aurait dit : kia bitatu, le troisième jour, jour de marché et de repos, lui, était étendu, pas n'importe comment, pas comme on se serait étendus nous, on le trouva donc sans vie, étendu en plusieurs morceaux avec un corps qui n'en était plus un, rien, plus que des morceaux de corps, éparpillés aux cinq coins de la place pleine d'une herbe drue et rêche, plusieurs parties d'une vie qui ne se lisait plus que dans l'abandon d'un bras par-ci, du buste par-là, de la tête dans une mare, d'un pied sans orteils, un autre bras dans un landau renversé sur une odeur de charogne que les mouches fêtaient en un bourdonnement agaçant. l'étais dans la foule, ma tête tournait à une vitesse de train, affolant mes yeux et mon sang. Les gens tenaient un mouchoir, une feuille d'arbre ou un chiffon sur le nez et la bouche pour repousser l'odeur de la mort. Des chiens repus dormaient plus loin. D'autres, gênés pendant leur festin par cette foule curieuse, rôdaient nonchalamment en se pourléchant les babines, attendant le moment où les humains se seraient rassasiés les yeux.

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Ma tête continuait à tourner dans le cercle de la foule et c'est dans cette farandole de bouches, de nez et d'yeux que je vis les gens rassembler les morceaux. Il se forma bientôt un corps au milieu du cercle avec une tête au sourire figé dans un élan inexplicable. Un homme vint à moi. - Vous êtes du pays? Silence. L'homme insista. - Vous êtes bien d'ici ? Oui, j'étais bien d'ici et de nulle part à la fois. Mais pourquoi voulait-il tant savoir tout ça ? Je répondis: - Oui. - Alors, vous le connaissez. Sa voix me faisait naître dans les épaules un frisson qui descendait jusqu'aux pieds. Et, surtout, il me semblait reconnaître cette voix. C'était la v.oix d'un homme qui n'attendait plus rien de la vie. Cependant il insistait. - Oui, vous le connaissez. Vaine affirmation. Pourquoi voulait-il que ma mémoire à tout prix dise le visage de l'homme étendu en morceaux disjoints en face de nous? Je n'avais aucune envie de connaître cet homme, ni personne d'ailleurs, un désir d'oubli, de néant comme une longue fatigue longtemps retenue dans ma tête. Mais, je savais bien que je connaissais ce mort sans le connaître. Son landau m'intriguait et une vague silhouette de se profiler dans ma mémoire. Moi qui croyais que ma mémoire n'était plus là. L'homme se mit à rire. Rire devant un corps disloqué, quelle idée! La foule le regarda, un reproche dans les yeux. - Vous n'allez pas faire tant d'histoires pour

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ce vieux fou de Moléki-Nzéla. Il est mort, il est mort... même si ce sont les gens de la politique qui l'ont tué... Voilà ce que dit l'homme. Je l'entendis les oreilles ailleurs, vers la foule qui commençait à bourdonner, murmurer puis jacasser, l'histoire de Moléki-Nzéla. Ainsi s'appelait le mort. Le soleil dessinait et redessinait son corps. Il ressemblait à un danseur se contorsionnant sous une musi~ que cacophonique, qui aurait été créée à partir de croassements d'une envolée de corbeaux. Maintenant, chacun avait sa version de la vie de Moléki~Nzéla. Moléki-Nzéla, celui qui ne faisait que passer et qui était toujours là. L'homme riait encore. Ils l'avaient tous vu dans la ville, à cette époque où la vie ne marchait plus sur ses deux jambes, les mouches envahissant la ville, l'odeur de merde à vomir un repas de pauvre, à cette époque aussi où l'on vit surgir les gardiens de la révolution rançonnant à chaque coin de rue. Ils l'avaient tous entendu chanter de sa voix à vous essorer le coeur. L'homme riait toujours. Il se saisit de mon bras, pesant de tout son poids. Il me semblait lourd, très lourd. - Ne me dites pas que vous ne le connaissez.. .

- Je ne le connais pas.
- Je vous affirme le contraire. - Je ne le connais pas, vous dis-je! - Dites que vous le connaissez, je vous en supplie. Dites-le au moins pour lui ouvrir le chemin du ciel.
.

Il m'implorait d'une voix soudain décousue.

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Je m'obstinais à nier ce qui pour lui était une évidence. Il se mit à pleurer, à pleurer de ses yeux ternes. Ces yeux pleins de larmes me suppliaient à présent. La foule le regarda, étonnée. Un parent éploré? On ne connaissait pas de parent à Moléki-Nzéla. Personne ne l'avait vu grandir nulle part. Alors? L'homme pleurait toujours, s'accrochant à mon bras comme à une bouée de sauvetage. Je sentais les yeux des autres sur moi. Quant aux miens, ils se posèrent sur le visage ravagé de l'homme aux larmes épaisses. Pourquoi ne pas lui dire ce qu'il voulait entendre? Après tout, je ne faisais guère de mal, ni à la mémoire du mort, ni à mes propres souvenirs. J'eus envie de parler, faire plaisir, ne plus voir ces grosses larmes sur son visage. Une bonne action, il y a longtemps que cela ne m'était pas arrivé. Je pris

l'homme par les épaules et lui susurrai:
-

.

C'est vrai que je le connais. C'est ce vieux fou de Moléki-Nzéla. Allons, tu ne vas pas faire tant d'histoires pour ce vieux fou de Moléki-Nzéla ! L'homme eut un sourire de triomphe. Il me prit dans ses bras, très fort, un sourire encore plus large et plus radieux sur les lèvres. Je me dégageai de son étreinte et il me regarda partir. Je m'en allais tournant le dos à cette foule agglutinée devant un corps en morceaux. Mon coeur battait la chamade. L'homme me rattrapa. Lui, ne s'était pas contenté de me suivre des yeux. Il dit : - Maintenant, je sais que vous ne connaissez pas le mort. Et il se mit à parler d'eaux et de vents, d'hommes morts noyés, de villages inondés, de noms

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qui ne disaient rien à ma mémoire: Allo, Avre, Lisa, Moléki-Nzéla et les autres, d'un ministre de la Mort, de corbeaux... Il se mit à parler et parler. C'était le troisième matin de la semaine, et je venais de retrouver ma mémoire. Sans travail, j'avais entendu parler du chantier, de ce barrage

dont il fallait reprendre les travaux. On. disait « le
Lieu maudit ». Personne ne voulait y aller. La foule derrière moi se dispersait.. L'homme suspendu à ma marche semblait s'essouffler. Il ne pouvait supporter de marcher et de parler à la fois. Je l'entraînai vers un bistrot. Nous nous assîmes. Le soleil nous entrait dans la peau. Le garçon nous servit deux bières. Je portais mon verre à la bouche, lorsque l'homme dit: - Buvez sans crainte, je ne vais pas entrer dans votre verre. Je le regardais intrigué. Mais qu'est-ce que je foutais avec un type pas normal? Je me surpris à lui poser une question: - Pourquoi avez-vous pleuré tout à l'heure? - Pour rien. De temps en temps il y a des gens qui pleurent sur leur propre mort... Oubliez cela.

Cet homme ne m'intrigua plus, avec son his.

toire décousue. Une sympathie soudaine. Je souriais pour la première fois depuis des années. J'oubliais d'aller à la recherche d'un travail. Je voulais rester avec lui, l'entendre se raconter par bribes disjointes comme le cadavre là-bas sur la place.

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- Comment vous appelez-vous? Et pourquoi me suivez-vous ainsi? Je n'aurais pas dû dire ça. Il se mit à rire, de son rire d'inconnu. - Je suis né et mort par la volonté de Radio-Trottoir. Je ne compris rien. Et, pour rie pas avoir l'air bête, je dis: - Vous vous fichez de moi?
Puis, il se leva et partit. Je le vis tourner au coin d'une rue. L'envie de lui courir ~près souleva mes jambes. J'allongeai les foulées et trouvai la rue vide. Je revins dépité. - Garçon,. encore une bière! Les jours n'avaient plus de couleurs. Je revenais chaque soir au même bistrot. Pourquoi ne venait-il pas, lui? Je le sentais caché dans l'ombre, son regard sur moi. Je savais qu'il viendrait un jour, la bouche pleine d'histoires fantastiques. Et je l'attendais. Lui, savait que je l'attendais. Je m'asseyais toujours au même endroit, buvant de la bière en pensant à cet homme qui m'habitait désormais, comme une partie de moi-même. Une année passa, sur le fil de mes cheveux et de ma mémoire. J'étais devenu un ivrogne comme les autres, buvant ma demi-douzaine de litres de bière avant de m'écrouler tête la première dans un brouillard de divagations. Il revint par un soir de pluie. Le froid de l'orage traversait sa peau, lui donnant un air de chien battu. Mais il gardait une sorte de dignité

- Non.

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