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L' homme au panettone

De
270 pages
L'homme au panettone, un enseignant en rupture avec l'école, qui décide de se lancer dans une quête pâtissière, à la recherche du meilleur gâteau du monde. Mais qu'est-ce que le "meilleur"? "Qu'est-ce que je cherche selon vous? De quoi les gâteaux sont-il la métaphore" demande-t-il à un Italien rencontré à Lyon. la réponse sera peut-être donnée en Italie, dans la ville de Jesi.
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André Kalifa

L’homme au panettone
Roman

collection
Amarante
































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03569Ȭ7

EAN : 9782343035697
















L’homme au panettone



Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr




André Kalifa

L’homme au panettone

roman



















L’Harmattan

I
L’étranger

La ville de Jesi se trouve sur une colline de la région des
Marches, en Italie, à miȬchemin entre l’Apennin et la mer
Adriatique. En haut de la colline se dresse sa partie
ancienne, entourée de remparts moyenâgeux, et traversée
dans sa longueur par une rue toute droite qui rappelle la
voie prétorienne des camps romains : c’est le Corso
Matteotti, ou plus brièvement, le Corso, qui s’étire de
l’Arco à la Piazza della Repubblica.
Depuis quelques jours un nouveau sujet de
conversation occupait les vieux qui, malgré la fraîcheur de
cette fin d’automne, étaient assis près du kiosque à
journaux de la Piazza. En effet un individu bizarre avait
fait son apparition dans les rues de la ville. On le voyait
partout. Il pouvait traîner auȬdelà du mur occidental, Viale
della Vittoria, qui se prolonge par la route qui mène à
Ancône, ou de l’autre côté, via Gallodoro. On l’avait vu à
la gare, près du stade, dans le jardin public, dans la zone
industrielle, et même sur la route qui s’élève à l’ouest entre
les vignes et les oliviers, via degli Appennini.

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Mais il arpentait surtout les ruelles et les escaliers de la
vieille ville, et bien sûr le Corso Matteotti. C’était là son
parcours de prédilection. Il errait interminablement sur la
Piazza Repubblica, s’attardait dans les cafés qui la bordent
ou devant le théâtre, ou alors il faisait plusieurs fois le tour
de la cour à arcades de l’hôtel de ville, ou encore il restait
en contemplation devant le monument à Pergolesi, situé
vers le milieu du Corso. Seul le poste des carabiniers ne
semblait pas l’intéresser et lui faisait même accélérer le pas
quand il passait devant.
Personne ne savait qui il était ni d’où il venait. Son
accoutrement banal ne donnait aucune indication sur sa
classe sociale ou sa nationalité. Sa tenue était un peu
négligée, toutefois, comme celle d’un touriste de passage
qui, n’ayant pas l’intention de nouer des liens avec les gens
du pays, ne se préoccupe pas trop de leur regard. La seule
chose remarquable, peutȬêtre, c’est qu’il ne se séparait
jamais d’un petit sac à dos qu’il portait de préférence sur
une épaule.
Un individu qui échappe à toute classification, surtout
dans une petite ville où tout le monde se connaît, fait
forcément jaser. Les gens ont besoin de lui donner ne
seraitȬce qu’un début d’identité, et tant qu’ils ne l’ont pas
situé dans la case qui lui convient, sa présence déstabilise,
inquiète, irrite.
On avait quand même décidé qu’il n’était pas italien, et
en poussant un peu plus les investigations quelqu’un avait
émis l’hypothèse qu’il pouvait être français, et c’était déjà
quelque chose. La rumeur se hâta de transformer
l’hypothèse en certitude, et désormais les vieux de la
Piazza l’appelaient entre eux « le Français ».
— Qu’en pensezȬvous, « dottore » ? demanda un jour
quelqu’un à un homme qui se tenait un peu à l’écart, près

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du kiosque à journaux, et qui ressemblait à Vittorio
Gassman.
Le docteur – il était en fait professeur d’histoire de l’art
– avait une apparence qui contrastait avec celle des autres.
Il pouvait avoir entre quarante et cinquante ans, et tout en
lui témoignait, peutȬêtre même de façon excessive, de la
recherche d’une certaine élégance. Il avait cette expression
un peu déroutante de ceux qui ne sont jamais entièrement
dans la situation présente, et qui lorsqu’ils parlent donnent
l’impression de ne jamais dévoiler totalement leur pensée.
Son visage bronzé aux traits bien marqués se détendit en
un léger sourire.
— Les Français sont assez facilement reconnaissables, et
je dirai, surtout à l’étranger, loin de l’environnement
rassurant de leur pays, qu’ils ont d’ailleurs beaucoup de
mal à quitter.
Les autres écoutaient attentivement, et avec une
certaine déférence. Le « dottore » poursuivit :
— AvezȬvous remarqué comme ils ont tendance à se
regrouper entre eux quand ils sont dans un autre pays ?
Comme si en dehors de la France le monde entier n’était
qu’une immense menace.
Il y eut quelques rires.
— Ils marchent comme s’ils se trouvaient en territoire
ennemi, en jetant à droite et à gauche des regards inquiets
et hostiles. Ils se comportent comme ces roquets qui
montrent sans arrêt les crocs de peur qu’on les agresse.
Et le « dottore » imita le grognement et l’aboiement d’un
chien, ce qui fit éclater de rire la compagnie.
— Vous n’avez pas l’air de les aimer, dottore.
— Je les adore, répondit le professeur, ce qui fit rire
encore son public. Vous savez qu’on ne châtie bien que ce
qu’on aime bien. J’aime beaucoup la France.

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— Et que pensezȬvous de cet étranger qu’on voit traîner
partout depuis quelque temps ? Il est français ?
— Indéniablement. D’ailleurs…
Il marqua une pause pour jouir d’avance de l’effet qu’il
allait provoquer.
— Je le connais, poursuivitȬil à la stupéfaction générale.
Il promena son regard sur l’auditoire réduit au silence,
sans se départir de son sourire moqueur.
— Oui, je l’ai rencontré une ou deux fois en France. C’est
un drôle de type, désaxé, désœuvré, sans attaches, et en
proie à une idée fixe. Pour tenter de combler le vide de son
existence, il s’est inventé une chimère, une quête dérisoire.
Il s’est mis en tête de parcourir le monde à la recherche
d’une pâtisserie idéale. Toute son énergie est tendue vers
ce but. Et quand il aura enfin trouvé le meilleur gâteau du
monde, ou du moins quand il croira l’avoir trouvé…
Le « dottore » laissa sa phrase en suspens. Puis il ajouta
devant les vieux médusés :
— C’est moi qui lui ai suggéré de venir ici. Je lui ai dit
que c’est ici qu’il mettrait un point final à sa recherche. Le
gâteau des gâteaux est ici, à Jesi, ajoutaȬtȬil en ricanant,
c’est un panettone.
— Un panettone ?
— Mais oui ! Un panettone de chez Bardi !

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II
Voyage vers l’Italie

Exiguïté de la couchette, bruits et odeurs des dormeurs
entassés dans l’espace réduit : la nuit avait été longue et
inconfortable dans le train de Paris à Bologne. Le
compartiment avec ses corps superposés lui faisait penser
à ces niches qu’il avait vues dans les cimetières italiens, où
faute de place on dispose les morts en hauteur, les uns sur
les autres. Il ne songeait pas vraiment à dormir, mais il était
las. Depuis quelques mois déjà il ressentait l’inanité de son
entreprise, mais jamais elle ne lui était apparue aussi
absurde que ces derniers temps. Le vide d’un tel projet
n’avait d’égal que sa solitude. Du moins avant cette
rencontre…
Un basculement s’était fait dans son esprit le jour où il
avait rencontré, pour la deuxième fois, ce type étrange, le
jour même où, comme par hasard, il avait pensé atteindre
ce qu’il recherchait. Dans ce village du sudȬouest de la
France, Mazerolles, il avait cru – peutȬêtre parce qu’il en
avait assez – qu’il touchait au but, ou du moins qu’il en
était aussi près que possible, qu’il ne pourrait pas s’en

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approcher davantage. Il en avait éprouvé du soulagement,
car il fallait trouver une fin à cette vaine occupation. En
même temps il se sentait vaguement pris de vertige à l’idée
de réinventer sa vie, une fois disparu de son horizon cet
objectif qu’il s’était fixé luiȬmême de façon arbitraire. Et
puis cet homme était apparu qui avait repoussé l’échéance,
rejeté un peu plus loin le but à atteindre.
Il était italien, on pouvait le deviner à un léger accent
dans son français impeccable. Et le plus étrange c’est qu’il
l’avait déjà rencontré, à Lyon, chez Bernachon. Et déjà il
avait été intrigué par son regard qui se fixait sur lui de
façon insistante et son air d’en savoir beaucoup plus qu’il
n’en disait. L’homme avait entamé la conversation et ils
avaient commencé par échanger quelques propos sur les
pâtisseries au chocolat dont Bernachon se fait une
spécialité, avant d’aborder d’autres sujets. Mais comment
l’avaitȬil retrouvé à Mazerolles ? EtaitȬce une coïncidence ?
Toujours estȬil qu’il lui avait indiqué un gâteau
supérieur selon lui au « pastis » d’Amélie, un simple
panettone en vérité, mais de ceux dont la simplicité
s’obtient au prix d’une longue recherche, comme ces
tableaux dans lesquels le peintre a réussi à concentrer en
quelques traits l’âme de son sujet. Ce gâteau se trouvait en
Italie, dans la ville de Jesi, et l’homme lui avait annoncé sur
un ton prophétique que c’était làȬbas que sa quête
prendrait fin. Et tout cela était tellement inattendu,
incompréhensible – cet homme qui réapparaissait
mystérieusement dans sa vie et qui en s’appropriant son
secret lui donnait une profondeur nouvelle, qui rendait
digne d’être atteint ce qui jusqueȬlà, peutȬêtre, avait été
dérisoire – qu’il n’avait pas hésité à partir pour l’Italie.

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A Bologne il faisait un froid glacial. Dans le café au bout
du quai les gens piétinaient devant la caisse. Il était sorti
devant la gare pour respirer l’air de décembre. Il lui fallait
un café, ce minuscule café italien qui tient dans le fond
d’une petite tasse, surmonté de sa mousse, « l’écume », et
qui, pour lui, incarnait l’Italie au moins autant que la
peinture de la Renaissance ou les vestiges de la Rome
antique. Il avait fini par en trouver un de l’autre côté de la
place. Il avait saisi la tasse à deux doigts par son anse en
forme d’oreille, et l’odeur et le goût du café s’étaient mêlés
pour lui procurer une sensation qu’il reconnaissait entre
toutes. Il avait fermé les yeux, souri, et s’était dit : « Je suis
en Italie. »
Puis il avait pris un train pour Ancône. Le train était
bondé et il en avait profité pour essayer son italien avec
une famille qui était debout près de lui. Ils allaient à Lecce,
tout au sud de la péninsule. Il avait fait rire la femme avec
son accent français. Bien qu’il se fût gardé de dévoiler le
motif de son voyage, la discussion avait porté sur la
gastronomie. Il écoutait surtout. L’homme lui avait vanté
les produits de sa région en établissant une démarcation
nette entre le sud et le nord de l’Italie.
— Ah ! Dommage que je ne puisse pas vous faire goûter
une tomate de chez moi, ou un fruit. Dans le nord ça n’a
aucun goût ! Tenez, une simple feuille de basilic… »
Et il avançait sa main comme si effectivement il tenait
entre son pouce et son index repliés la merveille de feuille.
— Vous n’imaginez pas son odeur ! Et son goût, quand
vous la mettez sur des tomates de chez nous, avec quelques
tranches de mozzarella et un filet de notre huile
d’olive… ! »
Le train s’arrêtait partout. Il se laissait captiver par la
magie des noms de pays : Forli, Cesena… Chaque nom est

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un univers qui par sa seule sonorité, ou des bribes
d’histoire qui traînent dans la mémoire, invite à entrer
dans sa profondeur et à percer son mystère.
A Rimini tout le monde avait pu s’asseoir. Il avait eu la
chance d’être placé sur la gauche, car bientôt le train avait
longé la mer Adriatique. Des amas de rochers étaient
régulièrement disposés non loin du bord pour briser les
lames venant du large, et la mer bleu pâle baignait
doucement les plages, parfois jusqu’au pied de la voie
ferrée. En regardant la ligne des vagues se faire et se défaire
sans cesse sur le sable, il songeait à ce mot italien qui le
ravissait sans qu’il sache bien pourquoi, « il
bagnoasciuga », qui désigne précisément cette séparation
mouvante entre la mer et la terre. Il se demandait s’il n’y
avait pas là une image de sa vie fluctuante, hésitant
toujours à se fixer fermement quelque part, entraînée dans
une sorte de vaȬetȬvient perpétuel qui lui interdisait de
prendre pied enfin, ici et maintenant, sans éprouver le
regret d’un ailleurs.
— Heureux, se disaitȬil en s’efforçant d’y croire, ceux
qui ont des racines sous la plante des pieds, qui savent d’où
ils viennent, qui ils sont – et avec qui !
— Il n’y aura personne à ton enterrement, lui avait
prédit un ami.
— Moi j’assisterai au tien. », avaitȬil gentiment répondu.
Deux amis de longue date peuvent ressembler à un
vieux couple dans lequel la routine a remplacé la
découverte. Quand la relation est gérée comme une affaire
courante, chacun en veut à l’autre d’être aussi prévisible,
et parfois l’agressivité perce sous les plaisanteries.
Pourtant l’amitié dure, car les idées sont plus têtues que les
faits.

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Les voix lui étaient parvenues de plus en plus loin, et il
s’était endormi, bercé par le bruit régulier des roues. La
légère secousse du train qui s’arrêtait le réveilla. Par la
fenêtre il lut le nom de la station : Riccione. La famille
italienne le regardait avec indulgence. Et le père se remit à
lui parler : « …il pane pugliese… » Eh ! oui, le pain des
Pouilles. Il l’écoutait et comprenait tout, ou presque. Il
voulait répondre, mais le temps qu’il réussisse à concevoir
une phrase entière, l’autre avait déjà changé de sujet.
Néanmoins il s’enhardissait, prenait la parole, et les autres
hochaient la tête et souriaient d’un air encourageant. Il
retrouvait peu à peu des mots qu’il aurait pu croire
disparus mais qui n’étaient qu’enfouis dans sa mémoire, et
il devait chercher dans ce maigre vocabulaire les
combinaisons qui pouvaient donner forme à sa pensée. Son
discours avait les limites mais aussi le charme d’un
parcours imprévisible d’un mot à l’autre, et ses phrases
ressemblaient à ces dessins où il faut relier des points par
une ligne sans qu’on sache à l’avance quelle figure on va
obtenir.
Le train suivait toujours la mer avec une lenteur qui
s’accordait avec le paysage. Les plages, jamais désertes
malgré la saison, semblaient être un simple prolongement
des lieux habités, et la voie ferrée était moins une
séparation qu’un trait d’union entre la mer et les villes :
Cattolica, Pesaro, Fano…
Il songeait au plaisir de parler la langue de ce pays. Il
avait l’impression de se délecter de sons nouveaux qu’il
essayait de reproduire du mieux qu’il pouvait. L’italien lui
paraissait éminemment poétique car ses sonorités
vibraient en lui comme si elles avaient une existence
indépendante de leur signification. Le surgissement du

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sens dans cette musique était presque miraculeux, et il
s’étonnait du pouvoir créateur des sons qu’il manipulait.
Et il lui semblait qu’auȬdelà de leur apparente unité, les
mêmes objets ne pouvaient être tout à fait identiques à
travers le monde, car chaque langue leur donnait sa
coloration particulière. Il était persuadé que s’il
commandait un café italien en français, il ne lui trouverait
pas le même goût que s’il prononçait « caffè », en insistant
sur la double consonne et en ouvrant le e final. D’être
nommées différemment les choses en étaient légèrement
différentes. D’ailleurs luiȬmême ne se sentaitȬil pas
différent ? La langue étrangère lui était comme un nouveau
vêtement dans lequel il se donnait l’illusion plaisante
d’être un autre.
Après Fano il était allé dans le couloir. Appuyé à la barre
de la fenêtre et tournant le dos à la mer, il avait regardé
défiler un paysage de collines parsemées de villages. Et
c’est alors qu’il avait senti une présence insolite, mais il
n’avait pas bougé tout de suite. Il avait entendu une voix
qui visiblement s’adressait à lui, en français :
— Alors, comment trouvezȬvous les Marches ?
Il s’était retourné lentement, avec une certaine
appréhension, craignant de découvrir l’homme auquel il
pensait. C’était bien lui, l’Italien de Lyon et de Mazerolles.
Il s’était senti pâlir et n’avait rien dit, se contentant de le
regarder d’un air stupide.
— Ne vous étonnez pas de me voir ici, avait dit l’homme
en souriant de son habituel sourire ironique. Je suis de cette
région, j’habite à Jesi.
Il lui avait semblé que malgré l’ironie du sourire le
regard de l’Italien exprimait une certaine inquiétude.
Qu’estȬce que cela pouvait signifier ?

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Le train arrivait à Senigallia. Sur un ton qui se voulait
enjoué l’homme de Jesi s’était lancé dans un discours
savant :
— SavezȬvous que dans des temps très anciens, cette
ville a été fondée par vos ancêtres ? Au cas bien sûr où vos
ancêtres seraient des Gaulois…C’est une peuplade
gauloise, les Senons, qui a occupé cet endroit et lui a donné
son nom, Senigallia.
Puis, après l’avoir contemplé un moment en silence
l’Italien avait pris congé :
— Bon voyage… et bonne chance ! avaitȬil dit d’un ton
jovial qui ne masquait pas complètement une vague
préoccupation.
Le train arrivait à Ancône. Il était venu autrefois dans
cette ville. Il y avait passé quelques jours avant de prendre
un ferry pour la Grèce. Il se souvenait du port dominé par
l’église San Ciriaco, et d’une interminable avenue qui
aboutissait à un monument surplombant la mer, vers
laquelle on descendait par de larges escaliers. Il avait été
tenté de revoir cet endroit qu’on appelait le « passetto »,
mais il avait décidé qu’il y reviendrait après s’être procuré
ce qu’il était venu chercher dans ce pays.
Il avait pris le train pour Rome, et peu après il était
arrivé à Jesi, le terme de son voyage, la ville au sublime
panettone.

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III
Le prêtre

Tous les matins il quittait l’hôtel Mariani et n’y rentrait que
tard le soir. Entre temps il errait dans cette ville qui lui
devenait de plus en plus familière.
Dès sa descente du train il s’était dirigé vers le désordre
de maisons qui dépassait des remparts de briques, avait
franchi une porte moyenâgeuse et s’était dirigé vers le
sommet de la ville, persuadé que l’objet d’une quête, quel
qu’il soit, ne peut s’obtenir qu’au prix d’une ascension.
Arrivé Piazza della Reppublica il avait demandé où il
pouvait trouver le panettone exceptionnel dont on lui avait
parlé. On l’expédia chez Bardi, sur le Corso, non sans le
regarder d’un air qui semblait dire : « Il y a des gens
bizarres ! » Arrivé devant la pâtisserie Bardi, qui est à deux
pas de la Piazza, il sentit qu’il ne pouvait pas y entrer ainsi,
tout simplement, comme on entrerait n’importe où. Un
minimum de mise en scène semblait nécessaire. Il fallait
qu’il élabore une sorte de cérémonial, visible pour lui seul
bien sûr, qu’il se prépare mentalement à vivre un

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événement exceptionnel. Il avait donc décidé de revenir le
lendemain.
La pâtisserie Bardi est aussi un café. Un établissement
assez spacieux, si on le compare à d’autres cafés du Corso
qui se réduisent aux dimensions d’un couloir. Au fond se
trouve le bar où on peut consommer debout. Sur le côté
gauche il y a des comptoirs vitrés où sont enfermées les
pâtisseries, sur la droite des vitrines, au centre des
guéridons, le tout exposant diverses tentations sucrées.
Une impression de raffinement se dégage de
l’ameublement, du carrelage au sol, de la vaisselle, de
l’éclairage, de la présentation des gâteaux et autres
douceurs. On sent que l’endroit veut attirer une clientèle
plutôt aisée.
Il en avait franchi le seuil le lendemain matin, ému, cela
va de soi, avait cherché du regard un panettone, n’en avait
pas trouvé, et avait fini par en demander à une dame
imposante qui officiait derrière les comptoirs de gauche.
— Mais monsieur, avait répondu la dame avec un petit
rire, il n’y en a pas, c’est trop tôt.
Comprenant qu’il était étranger, elle avait ajouté :
— Nous fabriquons ces gâteaux un peu avant Noël,
revenez à ce momentȬlà, vous les verrez dans la vitrine.
Il avait masqué sa déception et s’en était allé.

Les jours suivants il avait été la proie d’une agitation
incontrôlée. Il avait éprouvé une sorte de fébrilité qui était
allée en s’amplifiant jusqu’à devenir de l’exaspération. 0n
aurait dit qu’il était piqué par une mouche qui lui
interdisait le repos, comme Io poursuivie par un taon et
condamnée à la fuite perpétuelle. C’est pendant ces
quelques jours de déplacements incessants qu’il avait
réussi à intriguer la population.

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Puis il s’était calmé. Son vagabondage était devenu
moins compulsif, et il pouvait maintenant contempler sans
angoisse la vitrine de Bardi. Il était sûr que l’objet de sa
recherche se trouvait ici, à Jesi, dans cette pâtisserie. Mais
il comprenait aussi qu’il ne pouvait pas le payer et
l’emporter comme s’il s’agissait d’un objet quelconque.
Pour l’instant l’idéal se refusait, quoi de plus normal ?
C’était un signe de reconnaissance qui ne trompait pas. Il
sentait qu’il touchait au but mais qu’il lui restait une
épreuve à subir. Laquelle ? Il ne le savait pas encore, mais
il ne s’y déroberait pas. Désormais il attendait avec calme.
Un dimanche il s’arrêta devant une église située sur le
Corso. Il se demanda pourquoi il éprouvait une sorte de
réticence à y entrer.
Il se souvint alors qu’un jour en Italie, par curiosité et
pour faire plaisir à des amis, il avait participé à une
procession en l’honneur d’un saint. La statue du saint était
portée sur une sorte de palanquin, et lui était avec ses amis
quelque part dans le cortège, non loin d’un prêtre muni
d’un porteȬvoix, qui disait à intervalles réguliers : « Prega
per noi ! »ƺprobablement en réponse à une phrase qu’on
n’entendait pas, ou peutȬêtre simplement à l’énoncé du
nom du saint. Quoi qu’il en soit, ce « prega per noi » avait
tellement résonné à ses oreilles qu’il s’en souvenait encore.
Et il se disait en souriant intérieurement que décidément la
pédagogie était l’art de la répétition.
La procession avait fait le tour du village dans une
atmosphère bon enfant. Il faisait beau, et il y avait dans
cette foule un désordre et une légèreté qui faisait penser
qu’elle n’adhérait pas nécessairement au contenu religieux
de la cérémonie, qu’elle perpétuait une tradition plus
qu’elle n’accomplissait un rituel. Rien à voir avec ces
théories de pénitents encagoulés qu’il avait vu défiler à

21

Séville lors des célébrations des fêtes de Pâques. Il avait
alors eu l’impression de remonter cinq siècles en arrière, au
temps de l’Inquisition, et il avait senti, avec un frisson
d’effroi, que ces masques de Ku Klux Klan le rejetaient
radicalement, lui, qui descendait des Juifs expulsés
d’Espagne. Il en avait momentanément oublié le goût des
glaces de chez Rayas et des « empanadillas » du couvent
Sainte Inès.
La sortie annuelle du Saint s’était terminée à l’église. Il
était entré avec la foule des fidèles, ce qu’il avait assez vite
regretté car il s’était retrouvé debout, serré, sans possibilité
de faire demiȬtour. Il s’était donc résigné à écouter et à
essayer de comprendre le discours d’un officiant qui pour
l’occasion était un évêque. Il avait été assez stupéfait de
l’entendre parler de l’avortement. Le prélat condamnait la
« culture de mort » de ses partisans et exaltait la « culture
de vie » de ceux qui s’y opposaient.
Maintenant il se rappelait ce discours et il hésitait
devant l’église du Corso. AllaitȬil, vu qu’on était dimanche,
subir encore un prêche de la même eau ?
Il entra.
Il régnait à l’intérieur une douce pénombre qui reposait
de la clarté de la rue. Il ne s’intéressa pas trop à
l’architecture de l’édifice, remarquant seulement qu’il était
de dimensions modestes. Il y avait, comme dans toutes les
églises italiennes, une profusion de tableaux sur les murs.
Il nota que, pour un dimanche, l’assemblée était plutôt
clairsemée. Il s’assit sur une chaise près de l’entrée et se
laissa pénétrer par l’atmosphère du lieu. Il percevait
vaguement les paroles du prêtre, làȬbas du côté de l’autel,
et il lui était reconnaissant de ne pas les comprendre, car
en étant indéchiffrables elles s’accordaient mieux au
mystère qui émanait des odeurs d’encens et de cire, de la

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musique intermittente et lointaine, des murmures des
fidèles.
Même un mécréant buté comme lui, qui consacrait sa
vie à l’approfondissement et au renouvellement des
plaisirs terrestres, pouvait être sensible au sacré. D’ailleurs,
étant donné le niveau élevé, presque hors d’atteinte, où il
avait placé l’objet de sa gourmandise, sa quête n’étaitȬelle
pas au moins autant spirituelle que sensuelle ?
Le prêtre quitta l’autel et s’avança vers le public. Son
corps disparaissait sous les vêtements liturgiques, mais sa
tête, aux cheveux blancs étonnamment longs, était bien
visible. Il avait le teint bronzé de quelqu’un qui passe plus
de temps à l’air libre que dans une église. Son regard
surtout attirait l’attention, un regard intelligent et
pénétrant, qui exprimait tout à la fois l’énergie et la
bienveillance. Quelque chose dans les traits du visage
rappelait l’acteur David Caradine. Il se mit à parler et son
discours ne devait pas démentir ce que le personnage avait
d’atypique.

— « Mes amis… comme nous sommes à peu de temps
de la fête de la Nativité, j’ai décidé de vous parler
aujourd’hui d’une attitude de nos concitoyens, laquelle
m’a inspiré plusieurs réflexions que je vous livrerai à ma
manière habituelle, que vous connaissez, c’estȬàȬdire un
peu désordonnée, au gré de mon inspiration. »
La voix portait bien dans l’église, et le prêtre accrochait
son public autant par son regard que par ses paroles.
« Vous avez observé comme moi, ces joursȬci, cette
agitation, ces préparatifs, cette gaieté aussi, à mesure que
nous approchons des fêtes de fin d’année. Des gens que
vous ne connaissez pas vous sourient quand vous les
croisez sur les trottoirs, comme si tout le monde se

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préparait à communier dans la célébration d’un même
événement heureux. Et comment ne pas être sensibles à
cette allégresse ? »
Il fit une légère pause, écarta les mains puis les joignit à
nouveau :
« Mais de quoi s’agitȬil au juste ? Les sourires qui
s’échangent disent que nous sommes embarqués dans une
même aventure collective qui nous rend complices les uns
des autres. La conscience de partager, volontairement, une
même attente, rend les regards fraternels. Mais
qu’attendentȬils, tous ? Quel est l’événement ? EstȬce la
naissance du Sauveur qui répand sur les visages cet air de
bonheur ? »
Il s’arrêta un moment pour laisser au public le temps de
réfléchir à sa question.
— « Hélas ! Je n’en suis pas sûr. Je crois qu’il s’agit plutôt
des prémices de la fête à venir, à laquelle chacun se prépare
activement afin de ne pas être en reste quand viendra le
moment de dépenser, de consommer et de se gaver
avidement, goulument, excessivement, et, j’ajouterai,
immoralement. Tout se passe comme si les gens
attendaient de la religion qu’elle donne sa bénédiction à
cette ruée annuelle vers les denrées de toutes sortes. Ainsi
le plaisir de consommer pourrait, au moins une fois l’an,
cesser d’être coupable, ne pas exister en soi mais au service
d’une fin qui le dépasse !
Mais, me direzȬvous, ajouta le prêtre avec l’intention
évidente de balayer une objection, toutes ces marchandises
qui envahissent la totalité de notre espace, public et privé,
sont souvent destinées à faire des cadeaux ! Cette frénésie
d’achats aurait donc un caractère altruiste, étant motivée
par le désir d’offrir ? Je ne méprise pas ce désir, loin de là.
Le don à autrui nous élève, et un chrétien ne peut

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qu’approuver celui qui exprime cette meilleure part de luiȬ
même. Mais il s’agit ici d’un rite social où chacun dépense
autant qu’il reçoit, d’un échange conventionnel de
marchandises, à grand renfort de publicités, pour la plus
grande gloire des marchands.
Le vrai don, selon moi, est humble et anonyme, et
n’obéit à aucun calendrier. Il n’alimente pas l’orgueil de
celui qui donne et n’attend aucune reconnaissance de celui
qui reçoit. Il s’adresse aux plus nécessiteux, à ceux qui
manquent de tout ou à ceux qui sont dans la détresse, et il
est surtout un don de sa personne, plus que de son argent.»
Le prêtre marqua un temps d’arrêt, puis reprit, en
semblant hésiter un peu :
— « Ce que je veux dire, c’est que ces offrandes
réciproques, qui prennent le prétexte de la naissance du
Christ, ne sont souvent que le masque autorisé du désir de
consommation qui nous habite. »
L’auditoire écoutait attentivement, et plusieurs
personnes se lançaient des regards entendus qui
signifiaient : « Où veutȬil en venir cette foisȬci ? »
Il se mit à marcher en long et en large, la tête baissée, en
silence, et dans l’église on entendit comme un
frémissement, de même qu’au cours d’un concert, dans
l’intervalle qui sépare deux mouvements, on sent dans le
public un relâchement après la tension de l’écoute. Mais il
s’arrêta et fit de nouveau face à son public.
— « Mon propos aujourd’hui n’est pas de critiquer les
marchands du Temple. Ce sont leurs clients qui
m’intéressent. Je voudrais comprendre, dit le prêtre en
insistant sur les mots et en fixant son auditoire avec
gravité, de quelle absence cette consommation effrénée est
le signe, quel vide elle s’efforce de combler. »

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Il resta un moment silencieux, la tête baissée, les mains
croisées l’une sur l’autre, comme s’il cherchait une réponse
au problème qu’il venait de poser. Puis il releva la tête et
poursuivit :
— « Notre société semble avoir des accès de boulimie.
Le boulimique vit pour manger, jamais rassasié, jamais
satisfait. Sa vie se déroule au gré de ses impulsions, entre
l’angoisse du manque et la tristesse de l’acte accompli.
Quod nec desiderat capit, écrit Sénèque, il absorbe ce qu’il ne
désire même pas.
Il y a aussi, dans un registre moins grave, les
gourmands, esclaves de leur ventre, dit encore Sénèque,
qui ajoute : au milieu de leurs voluptés survient cette
angoissante pensée : pour combien de temps ? »
Il y a aussi un autre personnage que j’appellerai, faute
de terme plus approprié, le gastronome. Lui est capable de
plus de discernement, voire de raffinement, mais son
esprit, il le met au service de son plaisir, qui est celui du
ventre, même si la qualité l’emporte sur la quantité.
En prononçant ces derniers mots il se tourna
brusquement vers un homme qui s’était installé un peu en
retrait, vers le fond de l’église. Sous le regard du prêtre
celuiȬci se raidit sur son siège et resta ainsi, les yeux
légèrement écarquillés.
— « Bien qu’il y ait des différences évidentes entre ces
personnages, je pense qu’ils ont en commun de ne pas
avoir identifié le véritable objet de leur désir, et que leur
course illusoire les condamne à une perpétuelle déception.
Je ne peux m’empêcher de penser que nous leur
ressemblons quand nous sommes pris dans cette rage
collective de consommer toujours davantage. Car ceux qui
ne pensent qu’à jouir de la possession d’objets toujours
plus nombreux, toujours renouvelés, ou dont l’unique

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