L'HOMME QUI ÉCOUTAIT LES POISSONS

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Voici les toutes dernières nouvelles des Gueux de ce monde, mes amis. Ce livre ne parle que d'ivrognes, aborigènes, de clochardes parisiennes, de chauffeurs de taxi sénégalais et de pirates malais. De réfugiés qui font la manche, de pêcheurs sans hameçons, de gavroches fauchés par la guerre et à tous seigneurs tout honneur, de guerriers papous tendres et moqueurs. Tous les gens de Rien et Geux Magnifiques, humiliés ou affamés, et qui sont néanmoins le sel de cette terre.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296215924
Nombre de pages : 108
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L'homme qui écoutait les poissons

@ L'Harmattan,

2001

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-0742-4 (Qc)

Élisabeth Ourlel

L'homme qui écoutait les poissons

L'Harmattan

ELOGE DU CYCLO-POUSSE

Vous avez raison, mon cher, le cyclo-pousse n'a aucun avenir dans une ville moderne, trop lent, trop fragile, sans compter les gaz d'échappement qui asphyxient le passager. S'il n'était qu'un moyen de transport, il aurait depuis longtemps disparu, les gens normaux prennent le taxi, le bus, c'est moins cher et plus confortable, je vous l'accorde. Mais... - Mais...? - Vous êtes jeune et riche, il y a peu de chances pour que vous puissiez comprendre l'intérêt du cyclo-pousse, sa valeur morale, sociale, politique. Ah ah, le vieux fou que je suis commence à vous amuser. C'est un grand honneur que vous me faites. Avezvous lu Asterix ? Oui bien sûr, c'est votre héros national, n'est-ce-pas ? Je crois me souvenir qu'Abraracourcix, votre chef, ne se déplace que debout sur un bouclier porté par deux guerriers. Voilà, nous y sommes, un homme puissant se fait porter. C'est exactement où je voulais en venir, le cyclopousse est le cousin oriental du bouclier gaulois. Et chez nous, il n'est pas prêt de disparaître car il est une nécessité, un service public de salubrité. Vous avez relégué ces vieilleries au musée, ditesvous, les palanquins à baldaquins et les chaises à porteurs: c'est le drame de l'occident, si je puis me permettre, cette manie de faire table rase. Il faut avouer que votre bouclier n'était pas très pratique. Nous autres, nous avons inventé la roue... et plus tard le cyclo-pousse, ce jeu de pouvoir à l'état pur. Si vous aviez gardé la chaise à porteurs, si vous aviez su la

démocratiser à temps, vous auriez échappé sans doute à la guillotine, à la Révolution. Vous êtes perdu de nouveau. Je suis désolé, ma pensée est asiatique, tortueuse et alambiquée, je m'en excuse. Quel rapport peut-il y avoir entre un cyclo-pousse et la guillotine? C'est pourtant simple, l'un permet d'éviter l'autre. Tenez, voilà qui vaut mieux qu'un long discours. Regardez cet homme, ce mendiant, ce gueux parmi les gueux, il vient ici chaque vendredi. Je sais ce que vous pensez, s'il est tombé sur quelque argent, il ferait mieux de se payer des bols de riz, maigre comme il est. C'est que vous n'avez jamais vécu dans l'humiliation, vous ne connaissez pas l'extrême misère d'être toujours celui qui obéit. Pour quelques roupies, il va être maître d'un esclave, il va s'offrir le travail d'un autre, il va se faire porter. Vous me direz, c'est un plaisir bien banal que de faire trimer son prochain. Mais ce qui fait la beauté du cyclopousse, son caractère unique et irremplaçable, c'est la sueur. Ces quelques gouttes de sueur humaine que vous aurez le bonheur extrême de voir jaillir et couler rien que pour vous. Regardez le mendiant. Le pédaleur l'a reconnu et l'attend. Les gens de cette sorte sont le plus gros de sa clientèle, la survie de son métier. Voyez comme il joue bien le jeu, il l'installe dans la nacelle, il le cale avec les coussins, il est l'obséquiosité même. Et le voilà en selle. Il force sur les pédales pour démarrer comme si l'engin pesait trois tonnes, il en fait tout un cinéma. L'autre affalé dans les coussins a un sourire d'extase. Il ne regarde pas le paysage, il ne se pavane pas devant les passants, il a les yeux rivés sur le rétroviseur où il peut voir son pédaleur grimacer dans l'effort. Je peux vous parier qu'il va se faire monter en haut de la colline. C'est toujours comme ça, je les ai suivis une fois, au sommet il met pied à terre, il paie, et ils reviennent tous les deux, l'un à pied, l'autre en selle, en bavardant. Voilà mon cher, le cyclo-pousse est la thérapie 8

du faible, la soupape de la machine sociale. Le gouvernement parle de nationaliser les derniers. Oui, bien sûr, je fais moi-même une petite cure tous les mois. Non parce que je suis pauvre mais parce que je suis vieux. Je prends le petit jeune au bout de la file, oui, oui, je lui fais grimper la colline, trois fois de suite, ma pension m'en donne les moyens. Eh oui, je le regarde dans le rétroviseur, et j'aime qu'il grimace. Pardon? Evidemment j'ai honte, la honte ne me quitte pas d'une semaine, je lui fais parvenir de menus cadeaux. Ne prenez pas cet air dégoûté. Ce serait pure hypocrisie. La nature humaine est ainsi faite. Je suis sûr que ça prendrait très fort à Paris. Vous commencez à avoir une clientèle, et Montmartre ferait une merveilleuse colline à cyclo-pousse. Mais si vous me permettez l'audace d'un conseil, vous pourriez inventer quelque chose de bien français, le chariot barbare à roues pleines, tiré par un attelage humain par exemple. Ou pourquoi ne pas réhabiliter carrément le bon vieux bouclier gaulois?

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LE JEU DE DAMES

Interrogatoire de Carlos X, sans domicile, accusé d'homicides volontaires, association de malfaiteurs et vagabondage.
- Nom, Prénom? - Carlos. - Nom de famille? - Je ne sais pas. - Date de naissance? - Je ne sais pas. - Je te demande quel âge tu as. - Je ne sais pas. - Lieu de naissance? - Je ne sais pas. - Qui sont tes parents? - Je ne sais pas. - Comment s'appelle ta mère? - Maria Theresa. - Maria Theresa comment? - Je ne sais pas. - Où est-elle? - Je ne sais pas. - (Soupir.) Domicile? - Je ne sais pas. - Tu habites où ? - Rue Honduras. Où es-tu né ?

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