L'homme sur la plage

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L'engagement de l'auteur dans la vie politique de son pays l'a conduit à écrire un recueil de nouvelles. "L'Homme sur la plage " est son premier ouvrage.
"...II descendit les marches quatre à quatre en se cognant contre le mur dans l'obscurité. Il allait arriver au rez-de-chaussée lorsqu'il les entendit grimper l'escalier dans une cohue sauvage. (...) I1 ralentit le pas, chancelant, bouche ouverte, à bout de souflle. Il trébucha sur les rails, traversa la voie et disparut entre les wagons. Il entendit une sirène hurler. Ils sont là ! pensa-t-il." (extrait de la nouvelle Des loups dans la bergerie).
(Mexique)
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
Lecture(s) : 255
EAN13 : 9782296354418
Nombre de pages : 176
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L'HOMME SUR LA PLAGE
et autres nouvelles noires

Collection L'Autre Amérique dirigée par Denis Rolland

AGUIRRE Eugenio, Gonzalo Guerrero, 1990. ARCE Manuel José, D'une cité et autres affaires, 1995. ARGUETA Manlio, Unjour comme tant d'autres, 1986. BARETTO Lima, Souvenirs d'un gratte-papier, 1989. BARETTO Lima, Sous la bannière étoilée de la Croix du Sud, 1992. BARETTO Lima, Vie et et mort de Gonzaga de Sa, 1994. BOURGERIE D., Des ciels d'Amazonie aux berges de l'éternité, 1992. CONSTANTINI Humberto, Dieux, petits hommes et policiers, 1993. DIAZ ROZZOTTO Jaime, Le papier brûlé (trad. de J-J Fleury), 1996. GOSÂLVEZ Raul Botelho, Terre indomptable (roman traduit du bolivien par Agnès Sow), 1994. JIMENEZ GIRON Adalberto, Les récits de la mort (trad de Andrée Ducros), 1995. MACEDO Porfirio Mamani, Les vigies, traduit de l'espagnol par Elisabeth Passeda, 1997. MARTI José, Vers libres. Edition bilingue établie par Jean Lamire, 1997. MEDINA Enrique (nouvelles argentines traduites par Maria Poumier), La vengeance, 1992. MEJIA José, Plus grand que les plus grands..., 1997. MONTSERRAT Ricardo, La périlleuse mémoire de Tito Perrochet, 1992. MONTSERRAT Ricardo, Là-bas, la haine, 1993. OTERO Lisandro, La situation, 1988. PALLOTINI Renata, Nosotros, traduit du portugais par Jandira Telles de Vasconcellos, 1996. POSADAS Carmen, Mon frère Salvador et autres mensonges - Nouvelles - (Traduction de l'espagnol de Sophie Courgeon), 1996. PRENZ Juan Octavio, Fable d'Inocencio Onesto, le décapité, 1996. RODRIGUEZ JULIA Edgardo, L'enterrement de Cortijo. Chronique portoricaine, 1994.DE FRANCISCO Miguel, Armoire de célibataires, traduit de Michel Falempin, 1996. VERDEVOYE Paul s(traduits et présentés), L'abattoir suivi de Soledad, 1997. LAFOURCADE Enrique, La fête du Roi Achab, 1997.

rg L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-6131-X

Ramon CIL OLIVa

L'HOMME SUR LA PLAGE
et autres nouvelles noires

Traduction de Corinne Albert

EditionsL'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques
Montréal (Qc) - Canada H2Y I KY

A visage couvert

Je traversais la rue un après-midi, lorsqu'un gamin s'est approché de moi. - Il Y a une dame qui vous cherche là-bas, a-t-il dit en m'indiquant un restaurant des environs. Ça fait des heures qu'elle vous attend. Venez. Je l'ai suivi. Il m'a montré une femme assise à une table du fond. Quand elle nous a vus, elle s'est levée et s'est dirigée vers nous. - Qui est-ce? ai-je demandé au gamin. - Je ne sais pas. Elle m'a donné ça pour que Je vous amène ici. Il a ouvert sa main et m'a montré un billet froissé. Puis il a traversé la rue en courant et a disparu entre les voitures. La femme est venue à ma rencontre. - Vous êtes Marcos? m' a-t-elle demandé. Elle était petite, mince, et son visage était très bronzé. Elle portait un boléro et une jupe en jean. C'était la première fois que je la voyais. J'ai acquiescé. Elle a poussé un soupir de soulagement et m'a demandé de l'accompagner jusqu'à sa table où se trouvaient un cendrier rempli de mégots, une bouteille d'eau vide et une tasse de café à moitié bue. Ses gestes étaient nerveux. Dans un sursaut de méfiance, j'ai jeté un coup d'œil sur la porte. Plus loin, dans la rue, une voiture est passée, les feux allumés. La nuit tombait. - Je ne vais pas vous déranger longtemps, m' a-t-elle dit en s'asseyant. Je voudrais seulement vous demander un renseignement. J'écoutais distraitement avec l'impression idiote d'avoir commis une erreur. - J'étais à Guadalajara il y a deux jours, a-t-elle poursuivi. Elle me regardait désormais avec assurance. J'ai parlé avec

Aurora. Elle m'a donné cette adresse en disant que je pouvais avoir confiance en vous. «J'ai parlé avec Aurora », ai-je répété en moi-même. Elle avait autrefois collaboré avec nous, avant d'y renoncer pour travailler dans la légalité. Depuis un an ou deux, je n'avais plus entendu parler d'elle. - C'est très important pour moi, a-t-elle dit. On lisait dans ses yeux une tension que sa voix trahissait aussi. Je suis venue de très loin dans le seul but de chercher quelqu'un. J'ai tout essayé. Vous êtes ma dernière chance. Elle a posé sa serviette sur la table, a cherché à l'intérieur et en a sorti quelque chose qu'elle a placé devant moi. - Regardez cette photo et dites-moi sincèrement si vous connaissez cette personne. J'ai regardé la photo avec attention. C'était un jeune homme entre dix-huit et vingt ans. Il portait une chemise blanche et un pantalon kaki. Son visage était inexpressif. Il ne souriait pas et regardait dans le vague. Puis je l'ai regardée, elle. Il n'y avait pas la moindre ressemblance entre eux. Elle m'observait anxieusement. Ses mains serraient si fort la serviette qu'elles semblaient vouloir la mettre en pièces. - Non, je ne le connais pas, ai-je dit avec assurance. Son visage a blêmi. Elle a fermé les yeux quelques secondes puis les a rouverts pour me regarder bien en face.
-

connaissez mais vous ne voulez pas me le dire parce que vous n'avez pas confiance en moi. Vous pensez que c'est la police qui m'envoie. Regardez, j'aurais peut-être dû commencer par là. Elle a fouillé dans sa serviette et m'a tendu parmi d'autres documents une pièce d'identité. Elle s'appelait Elena. Son nom, je ne m'en souviens pas. Vénézuélienne. Trente-huit ans. Mariée. Secrétaire dans une entreprise de machines lourdes. Je lui ai rendu ses papiers. - Peut-être avez-vous davantage confiance maintenant, a-t-elle poursuivi avec obstination. Regardez encore cette photo, je vous en prie, et dites-moi la vérité. Je l'ai regardée de nouveau, sans y toucher. - Je regrette. Je ne le connais pas.

Vous mentez, a-t-elle marmonné sèchement. Vous le

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Elle a pris une cigarette, l'a allumée nerveusement, a tiré une bouffée rapide et s'est mise à me dévisager. Elle m'observait comme si elle cherchait à déceler en moi une étincelle d'espoir. - Je comptais sur votre aide mais j'ai eu tort. Maintenant je ne sais plus quoi faire, a-t-elle dit. Il n'y avait plus de tension dans sa voix. Elle s'était mise à trembler et je craignais que, d'un moment à l'autre, elle n'éclate en sanglots. - Si vous pouviez au moins me dire qui pourrait me donner un renseignement, un indice quelconque. L'un de vous doit bien savoir ce qui lui est arrivé. S'il est encore en vie, s'il est en prison, s'il est mort. J'ai regardé encore une fois la photo qui gisait sur la table. Il n'y avait rien à ajouter. - Je ne sais pas pourquoi on vous a envoyée à moi, madame, ai-je essayé d'expliquer. Je n'ai pas la moindre idée de l'identité de cette personne. Je ne peux pas vous aider. Elle n'a pas répondu tout de suite. Elle a aspiré une autre bouffée de sa cigarette, a attendu longuement avant de parler et a fini par mélanger ses mots à la fumée épaisse. - Écoutez, elle semblait s'accrocher à un faible espoir. Je vais vous laisser cette photo et vous la montrerez à vos amis. Voyez ça entre vous. Rendez-moi au moins ce service. Peutêtre l'un de vous le connaît-il. Ne restez pas insensible à la douleur d'une mère. Allons bon! Il ne manquait plus que ça. En supposant qu'il ait dix-huit ans, elle aurait pu l'avoir à vingt. De toute façon, il leur fallait bien choisir une femme de cet âge-là. Quoi qu'il en soit, je n'avais pas envie de poursuivre cette conversation. J'ai regardé le dessus de la table, puis la photo, puis les mains de la femme, des mains aux doigts fins mais solides. - Je ne pense pas que ce soit utile, ai-je conclu. Je n'ai pas les relations que vous imaginez. On vous a mal renseignée,
croyez-mOl. .

- Ça ne fait rien. Ça ne fait rien, je vous la laisse. Je vais continuer à chercher de mon côté et demain ou après-demain

je prendrai de nouveau contact avec vous. Elle s'est levée.
Merci quand même. 9

Elle a pris son sac avant de sortir. La photo est restée sur la table. Je l'ai récupérée et j'ai suivi la femme. Elle s'éloignait rapidement en se dirigeant vers l'axe MexicoTacuba. Je suis allé jusqu'au coin de la rue. Je voulais être sûr que personne ne l'attendait. Mais avec la circulation et la foule qui envahissaient la rue à cette heure-là, je l'ai perdue de vue. J'ai pensé qu'elle avait dû gagner le métro. Je suis rentré chez moi en passant par Mediterraneo. Un tramway a surgi de l'obscurité et m'a obligé à attendre pour traverser la rue. Un poste de police de la route se trouvait aux alentours et les sirènes des patrouilles ululaient en permanence. Le long des trottoirs, des douzaines de voitures accidentées étaient entassées pêle-mêle, les coffres réduits en bouillie, les capots enfoncés ou littéralement coupées en deux. Quand je suis entré dans l'immeuble, une indicible angoisse s'est emparée de moi. Les escaliers, les couloirs étroits et nauséabonds semblaient lourds de menaces. Et ce mal d'estomac m'a repris: cet ulcère qui me lacérait et me laissait rarement en paix. Au début c'était comme une pierre qui grandissait, comme une boule de feu qui finissait par s'installer et me déchirait l'intérieur de l'abdomen. Une fois dans l'appartement, je me suis précipité aux toilettes et j'ai vomi. J'ai recraché un peu de ce feu qui me brûlait. Tout allait mal. D'une part il y avait cet ulcère et de l'autre la faim. Ils s'attisaient mutuellement. Pendant plusieurs jours j'avais été torturé par la faim sans aucun répit. Puis la brûlure avait remplacé la faim. Je ne ressentais plus désormais qu' un vide chaud qui me faisait fléchir les jambes. Lutter contre la faim n'était pas chose facile: il ne me restait plus d'argent et je n'avais pas souvent l'occasion d'avaler quoi que ce soit. Quant à l'ulcère, j'avais une fois suivi un traitement mais je l'avais très vite abandonné. Et l'angoisse permanente dans laquelle nous vivions n'arrangeait rien. Des moments de tranquillité comme celui-ci, dans cette chambre abandonnée, étaient rares. Bien sûr, ce n'était pas comme avant, quand nous habitions là tous les quatre, Martin, sa femme, Nando et moi. On pouvait alors parler, discuter, se fâcher ou s'asseoir à la table et manger un morceau ensemble. Mais nous étions trop nombreux pour pouvoir imaginer vivre ainsi bien longtemps. Avec l'arrivée de Pepe et de Hiram, tout était devenu plus compliqué. C'était une période gaie mais en 10

même temps très tendue. Je me souviens qu'on avait fêté leur arrivée en buvant de la bière et en jouant de la guitare. Ils avaient enfin réussi à s'évader de cabane, de la tôle d'Oblatos, et ils étaient de nouveau parmi nous. C'est aussi à cette époque que nous avons pris conscience qu'il n'était plus possible de faire marche arrière. Le chemin était là, devant nous, plein d'embûches, d'ennemis, et bon nombre d'entre nous y avait déjà renoncé. Le petit appartement, la ville elle-même n'étaient plus sûrs et tout le monde avait dû s'exiler en province. En l'espace d'un mois il s'était passé beaucoup de choses. Martin et sa femme avaient été abattus dans leur Volkswagen en essayant de forcer un barrage de police. Pepe avait été arrêté dans le nord, et jeté du haut d' un avion pendant qu'on le transportait vers la capitale. Hiram, de son côté, était passé dans la clandestinité la plus secrète: il pouvait aussi bien être mort que vivant. Nous n'étions donc plus que Nando, Salgado et quelques autres, dispersés dans la ville. Le petit appartement était maintenant complètement vide, à part un rideau et de vieux dessus-de-lit relégués dans un coin. La nuit, je venais m'y allonger pour dormir. Enfin, quand j'avais le temps. J'aurais bien voulu y passer la nuit à présent, et même laver mes chaussettes ou prendre une douche par exemple. Mais l'endroit était devenu si peu sûr que j'essayais généralement de le quitter le plus vite possible. Je me suis dirigé vers le placard et l'ai ouvert. Le sac était à peine caché dans un coin. Je l'ai pris, vidé et posé par terre: un P. 38, un browning, un calibre 3,80 et cinq chargeurs. Plus deux caisses de cartouches. Les trois flingues étaient chargés et il y avait de la poudre dans la chambre. J'ai mis les armes dans le sac et, au moment de sortir, l'ulcère a recommencé à me mordre l'estomac, mais cette fois avec une telle violence que j'en ai lâché le sac et suis tombé à genoux. Je me suis traîné jusqu'aux dessus-de-lit qui faisaient office de couchage et m'y suis effondré. J'étais étendu là, sous la lampe jaunâtre qui pendait du plafond, et la douleur s'est installée progressivement jusqu'à ce qu'une torpeur apaisante me gagne entièrement. Malgré cet état d'engourdissement, la femme était toujours présente dans mon esprit. Et cette présence m'inquiétait. C'était comme un insecte malfaisant prêt à enfoncer son dard. Bien évidemment, ce n'était pas la première fois que la police Il

envoyait quelqu'un à mes trousses. Elle utilisait les moyens les plus divers pour tendre ses pièges. Envoyer une femme comme appât était le plus classique d'entre eux. Ma mère me l'avait autrefois fait savoir: «Il y a quelques jours un type est venu te trouver. Un de tes amis de la fac, soi-disant. Il aurait eu une commission pour toi, mais il n'a pas voulu me la laisser parce qu'il voulait te la faire à toi et à personne d'autre. Il voulait savoir où tu habites à Mexico, si j'avais des nouvelles d'Untel et d'Untel. Des questions, toujours des questions. Une autre fois, ils ont envoyé une jeune fille, ta fiancée qu'ils disaient. Ils ne garent jamais leur voiture en face de la maison mais à deux rues d'ici et ils sont toujours trois à attendre à l'intérieur. Ne viens pas, ne viens surtout pas. » Bien sûr que je n'irai pas. Des camarades comme Polo et

Nïto n'avaient-ils pas été abattus en pleine rue avec de
pareilles négligences? Combien avaient fini en tôle en se laissant entraîner par les sentiments familiaux ou en se donnant le plaisir de voir leur fiancée? C'était à la fois simple et compliqué. Nando l'avait dit lui-même: «Qu'estce que tu fais quand ils arrêtent quelqu'un de ta famille et menacent de le réduire à néant si tu ne te rends pas?» C'était une des raisons pour lesquelles il préférait ne pas avoir de nouvelles des siens. «C'est mieux comme ça, disait-

il. Ils ne savent rien de moi, ni moi d'eux. »
C'est en pensant à cela, entre autres, que je me suis endormi. A un moment donné, j'ai entendu des cris et une cavalcade tumultueuse dans le couloir; la porte s'est ouverte en grand, bruyamment, et trois individus en imperméable noir se sont jetés sur moi. La femme du restaurant a surgi derrière eux et m'a désigné d'un doigt menaçant: «C'est lui, c'est lui! Ne le laissez pas en vie! », a-t-elle crié au moment même où des détonations claquaient à mes oreilles et des éclairs m'éclataient en plein visage. Je me suis réveillé le souffle court et le front en nage. La pièce était vide et un peu de lumière filtrait à travers les rideaux de la fenêtre. J'ai regardé ma montre. Il était presque sept heures du matin. Je me suis levé et j'ai emporté le sac en sortant. J'ai pris la direction du métro, bourré à cette heure-là d'employés et d'ouvriers, et là, sous la terre, dans le wagon qui filait dans l'obscurité des tunnels, au milieu de cette 12

gélatine humaine, je me suis senti asphyxié par la chaleur épaisse et suffocante. Des gouttes de sueur me couraient le long du dos, comme un essaim d'araignées. J'ai fermé les yeux pour essayer de penser à n'importe quoi, à la maison, à la famille. Les avaient-ils enfin laissés tranquilles? Comment allait Dorita? Elle avait dû se lever très tôt et elle était sûrement en train de préparer le petit-déjeuner pour maman et les petits. Bientôt elle irait faire la classe à l'école. Peut-être l'avaient-ils de nouveau attrapée? Non, je ne voulais pas y penser! J'essayais de m'enlever cette idée de la tête mais j'imaginais la scène très clairement: une meute de flics l'obligeait à monter dans une voiture, la tripotait, la bécotait, l'assaillait de questions, la frappait jusqu'au sang. «Où est ton ordure de mari?» Leurs poings s'abattaient violemment sur son visage et le sang tâchait sa figure et ses lèvres. L'image était si forte que je n'ai pu réprimer un sursaut.
« Lâchez-la! » J'ai ouvert les yeux. Les gens me regardaient.

J'avais le visage décomposé et trempé de sueur. «Il est malade », a dit quelqu'un derrière moi. Je me sentais furieux contre moi-même: je devenais suspect aux yeux de tous. J'ai changé à Hidalgo puis à Balderas. Je serrais ma sacoche d'une main, tout contre mon ventre, mais en m'extirpant de cette foule entassée dans les wagons je l'ai passée sur mon épaule droite. Je suis descendu à Salto dei Agua, j'ai pris la direction du parc le plus proche et je me suis assis sur un banc. J'étais à peine installé que Nando est venu me rejoindre. On s'est serré la main et on a marché cinquante mètres jusqu'à une Ford en stationnement. Salgado était à l'intérieur avec deux hommes que je ne connaissais pas. On s'est aussi salué. J'ai posé le sac avec les armes entre les jambes de Nando. Il en a distribué deux aux inconnus et a laissé l'autre dans le sac. L'un d'entre eux a dit quelque chose, peut-être qu'il préférait les brownings aux P.38. L'autre n'a rien dit, ou peut-être qu'il n'avait pas participé à une opération depuis longtemps. Je ne savais pas grand chose d'eux et le peu que je savais c'était par Nando. Ils étaient sortis de tôle depuis peu. C'est là que Nando les avait rencontrés et il nous en avait parlé quand lui-même en était sorti. Je ne me souviens pas de quelle organisation ils faisaient partie. On aurait dit deux naufragés. Le plus petit avait des traits indiens; l'autre, le grand, un nez de boxeur et 13

une grosse moustache. Ils parlaient peu, si bien que je n'ai pas vraiment eu l'occasion d'en savoir davantage. C'étaient apparemment des durs, ce qui m'a plutôt donné confiance. La voiture a avalé les rues les unes après les autres avant d'arriver dans la zone industrielle. Salgado a ralenti, puis il a coupé le moteur au coin d'une rue. Je connaissais l'endroit

pour y être déjà venu avec Nando. Je suppose qu'il y était
aussi allé avec les deux autres parce qu'il nous a simplement rappelé ce que chacun devait faire. Sans descendre de la bagnole et presque sans rien dire, on a attendu quelques instants le passage d'un fourgon bleu dans la rue en face. «C'est le magot », a murmuré Nando. Il est sorti de la voiture et a disparu quelques minutes avant de reparaître au coin de la rue. On l'a rejoint tous les trois, et on l'a suivi en file indienne jusqu'à la trésorerie. J'étais derrière Nando et le petit derrière moi. Le grand était resté au coin de la rue. C'était notre arrière-garde. A la trésorerie il devait y avoir un policier de garde, un gros en uniforme bleu, une cigarette à la bouche. Le petit devait l'immobiliser pendant que nouS irions directement à la caisse. J'étais censé neutraliser les autres et Nando passer de l'autre côté du guichet. Il était neuf heures et demie. La paye était distribuée à partir de dix heures. On est entré. Il y avait cinq hommes en face de la caisse. Je n'ai localisé nulle part le policier de garde. l'ai braqué mon arme sur eux pendant que Nando sautait par dessus le guichet, le sac à la main. «La porte! », ai-je crié au petit. Il y est allé au moment même où entrait le flic, qui, aveuglé par la semi-obscurité n'arrivait pas à distinguer ce qui se tramait à l'intérieur. Le petit l'a frappé brutalement à la tête. L'homme est tombé lourdement, en poussant un gémissement sourd. Les cinq hommes en face de moi se sont mis à implorer. «A terre, à terre! » ai-je crié et ils se sont tous laissés tomber. Derrière le guichet, Nando en tenait deux autres en respect tout en s'occupant du butin. Tout allait ensuite se passer comme d'habitude: le sang qui vous monte à la tête, l'envie de sortir de là le plus vite possible, le long, presque interminable trajet jusqu'à la voiture, la fuite, vérifier que personne n'est à vos trousses, et enfin le soulagement de vous en être sorti sans emmerdes. Le petit et le grand sont descendus à AzcapotzaIco. Nando et moi on a continué jusqu'à Cuitlâhuac. Salgado a gardé la voiture et le magot. 14

Le magot, il devait le donner à quelqu'un et la voiture l'abandonner quelque part. Nando et moi, on devait prendre le trolleybus, lui dans un sens et moi dans l'autre. Mais d'abord on est entré dans un petit restaurant pour manger un morceau. - Je crois qu'il a tué le flic, ai-je remarqué. Lorsque nous étions sortis, en effet, le flic était toujours allongé par terre. - On a fait du bon travail, a-t-il répondu sèchement. Je préfère voir un flic mort plutôt que l'un des nôtres. Il avait raison. Surtout lui, que les poulets avaient si mal traité. Un jour ils avaient chopé son frère et on ne l'avait jamais revu. Son père était constamment pris en otage pour l'obliger à se rendre. Ils l'avaient tellement frappé qu'il était devenu moitié gaga. Sa famille déménageait sans cesse mais ils finissaient toujours par la retrouver. A la longue, ils l'avaient détruite. l'avais presque envie de m'excuser. Presque. Après tout, on avait tous des histoires semblables à raconter. Et puis l'opération s'était bien terminée. C'était l'essentiel. Ce n'était jamais pour lui qu'une opération de plus. Pour moi aussi. - Je préfère travailler avec des camarades comme ça qu'avec des mous, a-t-il ajouté. Depuis le début on fait la même erreur: des mous, des gens sans conviction. Il avait souvent fait ce commentaire et nous étions tous d'accord. De ce fait, la sélection naturelle avait été, dans la pratique, entachée de sang, de trahisons et de désertions. Et nous nous étions retrouvés seuls. Nous étions, du moins le croyais-je, un groupe de camarades solides et incorruptibles avec un chemin tout tracé. Il nous suffisait de voir quelqu'un pour savoir jusqu'où il était disposé à aller. La sélection naturelle nous avait obligés à développer un sixième sens. C'était peut-être ce qui nous avait permis de survivre. Je lui ai fait part de mon intention de travailler encore avec ces deux gars-là. - Oui, bien sûr, a-t-il vaguement répondu. La prochaine fois. Je me sentais détendu. Notre conversation me faisait penser à la vapeur d'eau après ébullition. Lui, par contre, gardait ses distances comme s'il était plongé dans de graves préoccupations. Je me suis soudain rendu compte que je l'avais rarement vu sourire. Il regardait sans cligner des yeux ]5

et ses poings, serrés en permanence, semblaient toujours prêts à frapper. - Si tu as du nouveau à lire, passe-le moi, ai-je demandé.

Nando avait toujours sous le bras un petit cartable avec de

la propagande de l'organisation, son flingue, des chargeurs et deux grenades. Il m'a donné plusieurs feuilles imprimées sur un papier bon marché. - On m'a donné ça avant-hier. Lis-le. On en discutera après. J'ai mis le tout dans la poche intérieure de ma veste et j'ai senti la photo. - Une femme est venue me trouver hier. Elle m'a posé des questions sur Arturo. Elle dit qu'elle est sa mère et qu'elle le cherche. Elle m'a même donné une photo de lui. Regarde. Je l'ai posée sur la table, il l'a prise, l'a regardée vaguement et l'a laissée. Il gardait le silence. Puis il s'est appuyé sur le dossier de sa chaise, l'a fait basculer et a tourné la tête vers la rue. La chaleur et le bruit de la circulation étaient littéralement assommants. Sur Cuitlahuac, les bagnoles garées près du trottoir somnolaient. Il s'est ensuite tourné vers moi sans manifester la moindre émotion. - Tu habites toujours à Mediterraneo ? J'ai acquiescé. - Tu prends trop de risques. Quitte cet endroit au plus vite. - Je n'ai nulle part où aller et je n'ai pas un sou. Avec le braquage de ce matin vous allez bien me passer un peu d'argent pour que je loue une chambre. - Pourquoi tu ne l'as pas dit plus tôt? Tu sais, moi, cet argent, je ne vais plus le revoir. Quand est-ce que tu dois rencontrer Salgado? - Après-demain. - Bon. Discutes-en avec lui. En attendant tu vas te débrouiller avec ça. Il a pris quelques billets et me les a donnés. Nous sommes sortis. C'était une mi-journée rongée par l'habitude. Les voitures, bus et trolleybus avançaient, s'arrêtaient, avançaient encore au son du vrombissement rauque des moteurs. Le soleil, opaque et sale, s'abattait sur les rues comme une toile d'araignée pleine de mouches. 16

, deuxième. Le dernier se trouvait coincé entre une zone

Nous nous sommes dit au revoir au premier carrefour, d'un simple mouvement de la main et l'habituel «fais attention à toi ». J'ai décidé de passer le reste de la journée dans des quartiers pauvres de la banlieue où je supposais que vivaient encore quelques amis. Il fallait prendre le trolleybus, puis le métro, et encore le trolleybus. L'un de ces quartiers était situé derrière une montagne, encaissé dans les résidus d'anciennes coulées de lave. Trois avenues engorgées par les coups de Klaxon et le brouhaha des moteurs cernaient le

ouvrière et des usines, étouffé par les odeurs d'ammoniac et de canalisations crasseuses. Les deux premiers étaient occupés par des squatters et le troisième par la main d' œu vre la moins coûteuse du monde. Quelque chose me liait à ces endroits et il m'était difficile de m'en détacher. On avait cessé d'y travailler depuis longtemps pour l'organisation et je m'en étais moi-même éloigné plusieurs mois. J'éprouvais du plaisir à me rendre dans ces quartiers, mais ils m'inspiraient aussi une profonde amertume. Car d'une part il y avait ces gens, semblables à tous ceux qui vivent dans des lieux où la misère s'est incrustée, qui retournent le cours de leur existence par des espoirs lointains et stériles. Quand je venais là, j'avais l'impression de trébucher et de m'enfoncer dans le labyrinthe de leurs rêves et de leurs échecs. Comme lorsqu'on boit, lorsqu'on s'enivre jusqu'à ce que tout semble enveloppé dans un épais brouillard. Mais d'autre part, c'était aussi pour moi l'espoir de renouer avec des occupations qui donneraient plus de consistance à mon

activité. Je retournais parfois en ville avec la certitude qu'un
jour nous pourrions tout changer, mais il m'arrivait aussi de rentrer avec le sentiment aigu de la défaite. Six mois avaient pourtant suffi à renverser le cours des choses. Dans le premier quartier, trois bulldozers retournaient les décombres des maisons démolies. Le deuxième était encerclé par la police montée qui contrôlait tous ceux qui cherchaient à y entrer. Il ne restait plus que le dernier, avec ses ruelles couvertes de boue, ses forêts de fils de fer et de poteaux à moitié effondrés. C'est là qu'habitait un camarade qui avait parfois travaillé avec nous. Il était Otomi d'origine et parlait peu l'espagnol. Il avait autrefois été très actif. J'ai dû sauter 17

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