L'hôtel du sersou : roman du sud algérois

De
Publié par

Certes Albert Truphémus (1873-1948) semble dépeindre la colonisation en Algérie, de manière réaliste, "à la Flaubert" ou "à la Maupassant", sous les traits truculents et "bon enfant" de blédards pittoresques, ridicules et parfois même attachants. Mais très vite les masques tombent et le comique grince, à travers la découverte d'un univers sordide et injuste où les faibles, les misérables, les malades, sont impitoyablement sacrifiés sur l'autel du pouvoir et de l'hypocrisie.
Publié le : mercredi 1 juillet 2009
Lecture(s) : 77
EAN13 : 9782296681255
Nombre de pages : 246
Prix de location à la page : 0,0127€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

L’HOTEL DU SERSOU

COLLECTION
AUTREMENT MEMES
Conçue et dirigée parRogerLittle
Professeurémérite de TrinityCollegeDublin,
Chevalierdansl’ordre national dumérite, Prixde l’Académie française,
GrandPrixde la Francophonie enIrlande etc.

Cettecollection présente enréédition des textesintrouvablesen
dehorsdesbibliothèques spécialisées,tombésdansle domaine
publicet quitraitent, dansdesécritsdetousgenresnormalement
rédigéspar unécrivainblanc, desNoirsou, plusgénéralement, de
l’Autre.Exceptionnellement,avecle gracieuxaccord desayants
droit, elleaccueille des textesprotégésparcopyright,voire inédits.
Des textesétrangers traduitsen françaisnesontévidemmentpas
exclus.Ils’agitdoncde mettreàladisposition dupublicunvolet
plutôtnégligé dudiscourspostcolonial (au senslarge deceterme:
celuiquirecouvre lapériode depuisl’installation
desétablissementsd’outre-mer).Lechoixdes textes se faitd’abordselon les
qualitésintrinsèquesethistoriquesde l’ouvrage, mais tientcompte
aussi de
l’importanceàluiaccorderdanslaperspectivecontemporaine.Chaquevolume estprésenté par unspécialistequi,touten
privilégiant une optique libérale, metenvaleurl’intérêthistorique,
sociologique, psychologique etlittéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres,c’estnotre dedansextérieur,
les autres,c’estlaprolongation de notre intérieur.»
SonyLabouTansi

Titresparuseten préparation:
Voiren fin devolume

AlbertTruphémus

L’HOTEL DU SERSOU

ROMANDU SUD ALGÉROIS

suivi de documentsinédits

Présentation deGérardChalaye

avecla collaboration deRogerLittle

L’HARMATTAN

INTRODUCTION

parGérardChalaye

Du mêmeauteur

AlbertTruphémus,Les Khouan duLion noir :scènesde la vieà
Biskra, présentation deGérardChalaye,AutrementMêmes45,
Paris,L’Harmattan,2008
Etde nombreusesétudes surlalittérature desempires, dont:
«LeLiban danslalittératureromantique française:naissance,
évolution etdéclin d’un mythe orientaliste de l’èrecoloniale »,
InterculturelFrancophonies, 14:Regards surleslittératures
francophonesduMoyen-Orient.Égypte.Liban,Lecce,Italie,
Alliance française (nov.-déc.2008),217-239
«Ferhatoule mensongealgérienselonAlbertTruphémus»,Les
Cahiersde la SIELEC, 5:Écrivainsfrançaisd’Algérie et
sociétécoloniale (1900-1950),Paris,Kailash (2008), 159-183
«Bénarèsésotérique/Jérusalemtragique:l’orientmystique de
PierreLoti (1894-1900) »,LesCahiersde la SIELEC, 4:
L’Usage de l’Inde
dansleslittératuresfrançaiseseteuroe e
péennes(XVII-XXsiècles)(2006),243-260
«LeHamallisme dansl’œuvre d’AmadouHampatéBâ :fait
religieuxou résistance politique etculturelle?»,LesCahiersde
la SIELEC,3:Faits religieuxet résistancesculturellesdansles
littératuresde l’èrecoloniale(2005),220-260
«LeDésert sansDieudePierreLoti », inPoétiquesetimaginaire
dudésert,Axe francophone etméditerranéen duCentre d’étude
e
duXXsiècle de l’universitéPaulValéry(MontpellierIII),
(2005), pp. 53-73
«Violence et sauvagerie dansl’œuvre deRenéEuloge »,Les
Cahiersde la SIELEC,2:Nudité,sauvagerie, fantasmes
coloniauxdansleslittératurescoloniales(2004),23-41
«Jésus vuparle musulmanAmadouHampâtéBâ»,Interculturel
Francophonies,3:AmadouHampâtéBâ,Lecce,Italie,Allian-
ce française, (juin-juillet.2003),297-317

SIELEC=Société internationale d’étude deslittératures
de l’èrecoloniale:voir www.sielec.net

1
INTRODUCTION

Le livre que nous rééditons, pourlapremière fois, depuisplusde
trois quartsdesiècle, fit sensation – etpas seulementdansla
communautépieds-noirs–,à cause desasensibilité
«anticolonialiste » ou«anticoloniste » (néologismeallantdanslesensproposé
parYvonneTurin).L’Hôtel du Sersou, premier roman d’Albert
Truphémus, fut, en effet, publiéà Algeren janvier1930, l’année
ducentenaire de la conquête, dontlesfêtesetcélébrations,selon
les témoignages, furent sisomptueuses que laplupartdes
participantspurentcroire, entoutebonne foi,que laprésence
française étaitencoreassurée pourplusieursautres siècles.Son
succèscommercial – malgrétout supérieurà celui deslivres
suivantsde l’auteur–, futdoncmodeste.
L’auteur,ancienInspecteurde l’enseignementindigène puis
général, maisdéjàretraité, depuisdeux ans, en 1927,àla
PointePescade (actuellement Raïs Hamidou), lorsqu’ilymitle pointfinal
àson ouvrage, échappa, notammentgrâceàsonstatutderetraité,à
toutespressionsou représailles– etceci explique, partiellement, la
datetardive de publication.MaisL’Hôtel du Sersoufut trèsloin
d’obtenirleGrandPrixlittéraire de l’Algérie pourlequel il
concouraitet son lectorat seréduisit, fatalement,à une diffusion
limitée. Ceseraencore davantage lecas, pour tousleslivres
suivants,qui finiront, d’ailleurs, parêtre publiés à compte d’auteur
– notammentL’Arrière-cour de la Paisible.L’œuvreL’Hôtel du
Sersourisquaitdoncd’êtreàpeuprès totalementoubliéetout
comme l’écrivain lui-même.

1
Dansla collectionAutrement Mêmesestprésent unautretitre d’Albert
Truphémus,LesKhouan duLionNoir, n° 45,2008).Pouréviter trop de
redites(malgrécertainesinévitables), nous concevonsleursdeuxpréfaces
commecomplémentaires,c’est-à-direcomme éclairantlesparticularitésdes
deuxouvragesen mêmetemps.Le lecteurintéresséauradoncintérêt à se
reporter auxdeuxpourdisposerde laprésentation laplus complète.Nous
remercionspar ailleurs M.GeorgesPons, petit-filsd’AlbertTruphémus,
d’avoir commenté notreIntroduction: voir salettre enannexeauprésent
volume, p. 193et suiv.ci-dessous.

vii

1
Le romancier enAlgérie

Quidonc étaitAlbertTruphémus ?D’abordun hommequicomme
beaucoupdesagénération (Céline,Duhamel, Giono, Bernanos…),
vit son existence,dans toutes sesdimensions(familiale,
professionnelle, politique,culturelle),coupée en deux–cequi ne
veutpasdirebrisée –, parla«béance »historique de 1914-1918
ressentiecomme monstrueuse.Il n’estpasexagéré d’affirmer que
son destin (commecelui de l’Europe)basculaouprit un nouveau
visage en 1917.
JosephAlbertTruphémus, dontle nom fleurebon la Provence
romaine, naît, en effet,à Remoulins(Gard), le 17 septembre 1873
et si l’on encroitl’étymologie dupatronyme porté parlafamille,
l’implantation desTruphémus, danslarégion provençale,remonte
àl’Antiquité (Trophime).Sesoriginesoccitanes,languedociennes
etprovençalespar voisinage deNîmesetd’Avignon, maintesfois
perceptiblesdans son œuvre, fontde luiun homme fortement
enraciné dansleSud méditerranéen.Safamille peutégalement se
e
prévaloird’unerésidenceancienneà Remoulins(dèsleXIV
siècle).Son père, maçonàl’origine,travaillait surdes voiesferrées
dansleMidi de la France, parcourantainsi larégion duLanguedoc.
Le jeuneAlbert se mêle donc,trèsjeune,àlavie deschantiers,
ainsiqu’àlaviesimple de la campagne.Il nese détacherajamais
deRemoulinsoùàlafin desavie, ilachèteraune maison de
caractère, dansles vieux quartiers, danslaquelle il ferade longset
fréquents séjours, notammentdurantla SecondeGuerre mondiale.
Il estissud’un milieumodeste maisobtient,
grâceàl’Éducation nationale,une puissante promotionsociale.Parveniràl’École
normale primairesupérieure deSaint-Cloud, oùil entre le 17
septembre 92,couronne donc, pourlui,untravail intellectuel
importantetdeseffortsconstantsdepuisplusieursannées.Après sa
sortie de l’É.N.P.S. (le30 septembre 94),sonservice militaireà
Aix(du13novembre 1894au 24septembre 1895) etdeux années
passéesdansles universitésdeGothaetdeGraz(jusqu’au 30

1
L’essentiel desdonnéesbiographiquesprovientdeAgnèsTartié,Albert
Truphémus(1873-1948): biographie,Mémoire deMaîtrise d’histoire, préparé
sousladirection duprofesseurJeanGaniage,Université deParisIV,session
de juin 1989.Ce mémoire estlui-même nourri desinformationsetarchives
familialespossédéesparGeorgesPons.

viii

septembre1897), il devientprofesseurdesécoles, le7octobre
1897,à Mâcon oùil légaliseaussitôt sasituation matrimoniale,
avec Marie-LouiseChaudet, en légitimantleurfillecommune,au
momentoù unautre enfantest surle pointde naître –cequià
l’époque, frôle lescandale.À Orléans, en 1901, lapériode est, pour
lui, encore plusdifficilecaril estincapable detrouver, dansl’étroit
cadre de l’enseignement,son épanouissementet unesolutionaux
troisproblèmes qu’ilrencontre:lesdifficultésfinancières,
l’éloignementduMidi etle désirdereconnaissance personnelle.Le
rapportde l’Inspecteurd’académie de l’époque fait ressortir son
instabilité «méridionale ».Malgrécesaléas,Albertestpromu
grâceàl’École de la République.
En 1903, ilquitte leLoiretpourAvignon oùilsesentmieux
intégré etfait, plusaisément, l’unanimitéautourde lui.Félibreà
sesheures, ilregroupe despoèmes(cependanten français) dans un
recueilresté inéditLa Voilequi
pencheoùinfluencesparnassienneset romantiques se mêlent.En décembre
1906,àladeuxièmetentative, il estreçuauCertificatd’aptitudeàl’inspection
primaire etnommé le29,à Brassac, dansleTarn.Ilsollicite,
essentiellementpourdes raisonsfinancièresaudépart,une
mutation enAlgérie.Enavril 1908, il obtient samutation, pour
Constantine,commeInspecteurde l’enseignementindigène etc’est
le déclicquibouleversesavie.Auxpaysages vertsetmesurésdu
Tarn,succèdentlesimmensitésocrerouge.Àunesociété
archaïsante oùl’ons’acharnaitentrerougesetblancs,calotinset
laïcs,sesubstituentlesproblèmesdecoexistence de deux
civilisations.Le poète parnassienqu’AlbertTruphémuscroyaitêtre
cède laplaceàun observateurlucide,quoique passionné, dece
monde nouveau qui l’entoure.
D’aprèsles rapportsde l’Inspecteurd’académie deConstantine,
préférantàson petitpouvoircoercitif, laforce de l’exemple,
l’écrivain nerefuse pas,semble-t-il, deséjournerauprèsdes
instituteursdanslebled, pourlesaiguilleroulesaiderdansleur
travailquotidien:sonactionsurlesmaîtresestfaite de familiarité
etde franchise.Ses qualités sontd’abord physiques.Vers1909,
AlbertTruphémusprésenteun physiqueagréable, estd’alluretrès
jeune,trèsfranche et trèsouverte.Soncaractère estdroitet
sympathique,sanature généreuse.Neressemblant, enrien,à
l’imagecaricaturale de l’inspecteur revêche etfroid, ilaimeson

ix

personnel et en estaimé.Confidentdes instituteurs, ilassumealors
une fonctionderégulation.Il est sincère et loyal et sa conduite
privée est irréprochable,auxyeuxde l’administration, jusqu’en
1917,datequi marque le tournantdeson destincar lesévénements
àvenir vont sechargerd’infléchircertainesdeses tendances.
Comme nousl’écrivions, ledestin (personnel, familial,
professionnel, politique,artistique…)de l’écrivain seralittéralement
coupé en deuxparlaguerre.L’enchaînementdescirconstances –
guerre, mobilisation,crise familiale… – provoquera,chez lui,des
rupturescapitales.Desaspirationsdéjà anciennes etde nouvelles
résolutionscumulent leurs effets pouramenerTruphémusà
manifester sesdésaccordsprofondsavecle monde environnant.En
effet, le4août1914, leBreslauetleGoebenbombardentBône et
Philippeville.L’étatdesiège est proclamé dansla coloniede
crainted’unsoulèvementindigène etTruphémusestmobilisé le 5
août.Versé dansles réservesde l’arméeterritoriale, il estincorporé
e
aru 3égimentdezouavesà Philippeville.Dudébutde laguerreà
samise ensursisen novembre 1917, il nequitte le départementde
Constantineque durant troismois, maisil n’apasmoinsde dix
lieuxd’affectation différents.Onutilisesesconnaissancesde
l’allemand pouren faireun «maton » dansdescampsde
prisonniersauGouraya(au-dessusdeBougie) ouà Lambèse dansleSud
Constantinois.
On devinesadésespérance intérieure.Son étatd’espritévolue,
commecelui debeaucoup deFrançais,aucoursduconflit.Dans
lespremiers temps, ilconnaîtpourtantl’enthousiasme etdemande,
envain,àêtre envoyéaufront.Déçupuisdémoralisé parla
longueurduconflit,Truphémusmanifeste, en 1916-1917, des
signesde lassitude.Son moralvacillantinquiète l’administration
quiy voitdesprémicesdudéfaitisme.L’auteurconnaît, en fait,une
gravecrise existentiellequibouleversecomplètement savie.
Renduàlaviecivile en novembre 1917,son idylleavec Jeanne
Coulon modifie profondémentlecoursdeschoses.Elle estnée le
17avril 1891à NogentleRoi (Eure etLoir) dans un milieu
modeste,afaitl’É.N.S. deSèvres.Nommée professeurde lettresà
l’É.N. de fillesdeConstantine, ellearrive enAlgérie pourla
rentrée d’octobre 1915.Poussée par sesenfants,LouiseTruphémus
demande le divorce.Aprèsdesdébatsindélicats, le jugementde
divorce,qui donnetousles tortsà Truphémus, est renduparle

x

tribunalcivildeConstantine, le 2 juillet 1920.Le 29 novembre
1920,TruphémusépouseJeanneCoulon.Sesfillescessent toute
relationaveclui,de mêmequeson père et son frère.Gravecrise
familialedonc…qui est surtout unecrise intérieure (quiases
racines en 1917) etquidevient unecrise professionnelle.
L’Inspecteurd’académieécrit en 1919:«J’espère qu’aucun fait
nouveau ne nous empêcheradesauverTruphémusde lui-même et
qu’aprèslatourmente, ilredeviendra complètementcequ’il était
1
jusqu’en 1917» .
Selonsahiérarchie,àpartirdesannées scolaires1918-1920, il
néglige,biensouvent,sesfonctions.Sesuccèdentmoments
d’activité etfléchissementsinquiétants.Il estmuté, en octobre
1921, entant qu’Inspecteurde l’enseignementprimaire européenà
Blida, jusqu’àsamiseàlaretraite en mai 1925.Ce n’est,àson
endroit,qu’uneavalanche de mauvaisescritiquescardépaysé,
voire même prématurément usé et surtoutlassé, ilse désintéresse
desonservice,aumomentoùl’oncommenceàsesoucier, en haut
lieu, de l’efficacité desinspecteursprimaires surleterrain.Il
néglige letravail debureauen 1923et ses tournéesen 1924.Cela
luivautdesévèresobservations, de lapartdeson ministre de
tutelle, observationsdontdu reste, il n’aque faire.
Découlantde l’accumulation etde l’enchaînementdes
événements, levisibleras-le-bolquiapparaît, en 1921, indiqueque
certaines valeurs sontdevenues réellementessentiellesà
Truphémus.Aupremier rang deces valeurs, figurecequ’on pourrait
appelerlerecentrement surlui-même.Estimantavoirgaspillébien
desannéesd’unevietoujours tropcourte,abordantla cinquantaine
mais se jugeant vieux,Truphémus, pressé derattraperletemps
perdu,chercheàdonneràson existence,unequalité et une densité
qu’elle n’apasencore, en
lasimplifiantpresqueàl’extrême.Francmaçon, déjàinitié, le29avril 1906àlalogeLa SincèreUnion,à
l’Orientd’Avignon, logerattachéeauGrandOrient, il poursuit son
cheminement,verslalumière,dansdeslogesdépendant,cette fois,
de la GrandeLoge deFrance:LesHospitaliers deConstantine,de
rite écossais, oùil demandesonaffiliation, enavril 1918.
Chaudement recommandé parlesHospitaliersdeConstantine dont

1
Tartié,op.cit., p. 82.

xi

ilétaitmembreactif, il entre, en juillet 1926,danslaloge de
L’Évolution mutuelle,àl’Orientd’Alger.
Les injustices,déjà constatées, prennent, pourlui, une nouvelle
actualitéaveclaguerre, «cetteabominable tuerie ».C’estaussi
uneconséquence de la crisede 1917.Double et mêmetriplecrise,
politique, esthétique et familiale, puisqueconçue pour servir la
causede l’humanité,sonaction prend, d’une part, deuxformes
distinctes:l’engagement socialiste etl’écriture militantesur
lesquellesnous reviendrons.D’autre part, desonvoyageà
Toulouse pourl’enterrementdeson frèreAlfred en octobre 1933,
Truphémus ramènesanièceJeanneavecqui il entretient une
liaisonsentimentale, pourle moins trouble, enconsidérantlesliens
du sang.Saseconde femme,JeanneCoulon, naturellement s’en
offusque etlesépoux conviennent alorsde dispositionsenvue d’un
er
divorcequi estprononcé, le 1mars1934,aux tortsde l’épouse et
pardéfaut.JeanneCoulonquitte l’Algérie pourLille.
Truphémus, dontla carrièreadministrativeaprisfin, en 1925,
commeInspecteurde l’enseignementà Blida,s’est retiré,àla
Pointe-Pescade,àl’ouestd’Alger(actuellementRaïsHamidou),
dans unevilladominantlafalaise, oùilseconsacre,àpleintemps,
àlapolitique etaujournalisme maisaussiàl’écriture.Ilutilise les
fruitsdeson observation personnelle.Dèsavantlesannées 20, il
nourritle projetd’écriresurl’Algérie.Pendantdesannées, il
remplitdescahiersd’écolierde notesprises surlevif,aucoursde
ses tournéesd’inspecteur.Celanous vaut, de 1930à1935,cinq
romansou récits,tousécritsaprèsl’âge de laretraite.L’Hôtel du
Sersou(1930),que nous republionsaujourd’hui, estdoncle
premierdeses romans.LesKhouan duLionNoir,réédité en2008,
parnos soins, danslamêmecollection, paraîtoriginellementen
1931.Le livreL’Arrière-cour de la Paisible,éditéà compte
d’auteuren 1932, est, pour sapart,qualifié d’« esquisse devie
simple ».L’Histoire prodigieuse deMasterCorkscrew,
milliardaireaméricainest,quantàelle,une fantaisie entroiscourts
volumes, éditéechezSoubiron en 1933.En 1935, paraîtFerhat,
instituteur indigène,sansdoute le plusimportantdesouvragesde
Truphémus–actuellementdisponiblechezOmnibus.Maismême
sesamisn’étaientpasprêtsàentendreson message etAlbert
Truphémusmourut, le27février1948,bien oublié detous,àla
Pointe-Pescade.

xii

Le miragealgérien

L’onaparlé dedissonance,àproposdeL’Hôtel duSersouparuen
1930,au milieuduconcertde louangesetde l’enthousiasme
général pourl’œuvrecolonisatricede la France enAlgérie,ce qui
expliquerait l’échec commercialde l’auteur.Ce jugementcritique
se justifie en grande partie maisdoit être,ànotreavis,
profondémentnuancé etcomplexifié.Truphémus, en 1930, est, en effet,
bienconscient que l’ensembledeces thèmes– gloirede l’armée,
labeurdescolons,croissance spectaculairede lapopulation
conquise, loyauté decette population, supériorité de lapopulation
conquérante – était l’armaturedudiscours républicaincolonialqui
avaitcommencéàêtre élaboréaprès1871 etsurtoutàpartirdes
années1880.Etc’estce discours que lesFrançaisd’Algérie
avaiententendudepuisleurjeunesse;ilsyadhéraientpleinement,
ilslevivaient quotidiennement.Contrairementà cequ’écrit
YvonneTurin, il nous sembleque l’œuvre d’AlbertTruphémus
n’estpasdénuée d’unecertainecompréhensioncritique pourles
Françaisd’Algérie,très souventimprégnée detendresse,
d’humour,voire decruauté.Nousirionsmême jusqu’à affirmer
qu’ony trouveunevéritable « phénoménologie » de la conscience
pied-noir.Cetteconsciencese nourritessentiellementdu sentiment,
parmi euxpartagé, d’avoirété lesacteursde l’héroïqueépopée
algérienne.
En effet, en 1930, l’idée d’un possible «FarWest»surla
frontièresud de la France étaitencore fort répandue:implantation
réussie decolonseuropéenset refoulementpuisdestruction des
indigènes, décollage économique, espritpionnieretgrandsespaces
à conquérir.C’estpourquoi la France devaitimplanter, enAlgérie,
une population nombreuse decolons ruraux,capable detenirle
paysetde le mettre envaleur.Cerêve, génocidaire en puissance
maispavé debonneconscience progressiste,apourtantétérelayé
parplusieursgénérationsde pieds-noirs,nourrissantleur tragique
illusion dumythe héroïque de la conquête.Parexemple, dans
l’œuvre deTruphémus,Irma,ancienne prostituée, devenue
patronne deL’Hôtel duSersou,a appartenu,toutcomme le grand
Charlot,augroupe decespionniers, prolétairesdéclassésdans
leurslieuxd’origine mais quisontauprincipe d’unecolonisation
qu’ilsconsidèrentcommeune épiqueaventure guerrière.Les

xiii

déchetsde la sociétésontrejetéshorsdu territoire métropolitain.
Avantde partir, lesindividusconcernésn’étaient rien,rien d’autre
dumoins que des ratésinutiles voire dangereux.Irmaquia, malgré
tout,réussi,surleshautsplateauxdu Sersou,ason double dégradé
dansle personnage deBarbesales’estimantd’une essence
supérieureàn’importequel indigène.Danslesdeux cas,comme
pour touscesdéracinés, déjàmarginalisésdansleurpropre pays,
coloniser,c’est,àlafois,rompretoutlienavecun passérévoluet
unecivilisationancienne,qu’ils veulentoubliercarelle lesa
rejetés, et tenterderebâtirduneuf,sur uneterre nouvelleque l’on
décrètevierge, enréduisant seshabitantsindigènesau statutdes
pierresetdesinsectes.
Lalégende de l’héroïsme pied-noir se fonde, essentiellement,
sur un profondsentimentde déréliction.Truphémusaexprimé,
dansL’Hôteldu Sersou,avec beaucoup d’authenticité etbienavant
LePremierHommed’AlbertCamus,cetteterrible impression de
solitude faceauxlimes.Ils’agitde l’indéniablesensation d’unvide
originel etd’un dangerprimordial produitspar une nature ennemie,
peuplée d’êtresindéfinis, mystérieuxethostiles qui nes’en
distinguentpas vraiment.C’est venirderien pourconstruireà
partirdeceque l’on estime êtrerien, de devenir,aufond,comme
dansl’œuvre deCamus,le premier homme,sanspassé,àl’avenir
énigmatique, etdontTruphémusexprimeavecunevigueur
particulière, lasouffrance hébétéequi le dépasse et qu’il ne peutni
mesurerni maîtriser.
Il est, finalement, frappantdeconstater
quec’estcettesouffrance endurée,aucoursde l’épopée de laConquête,qui fonde le
droitmoral de la colonisation etde laprésence desFrançais
d’Algérie.SelonBenjaminStora, danslespremiers villagesde
colonisation, lespionniersluttentcontreun environnementhostile:
calamitésnaturelles,voleurs quis’attaquentauxrécolteset
Algériensmusulmansharcelantlespropriétairespour réclamerce
qui leurestdû.Àtoutcela,s’ajoute laperte des repèresnationaux
pourcesimmigrants souvent rejetés, il est vrai, parleurpropre
payset qui finissentpar se fondre danscecreusetméditerranéen et
même européenquiconstitue l’Algérie française.Ilyalà aussi
l’expression d’une profondesouffrance, d’une fêlure ontologique
dansl’habiter du mondequi peut setransformerenvéritable exil
intérieur.Ceci peutexpliquer, en partie, lemalaise pied-noirtrès

xiv

souventprésentdanslalittératurealgérienneetparexemple dans
lesentimentde l’AbsurdechezCamus.
Ence débutdesiècle eugéniste, onassisteainsiàlafabrication
d’unenouvelle raceeuropéenne,résultatde lafusiondes racesnon
indigènesparmélange descolonsfrançais, espagnols, italienset
maltais;elles’affirme d’ailleursalgérienne etlalittérature du
débutdu siècleyferalargementécho.LesMéridionauxfrançais,
exclusde larévolution industrielle,vont rencontrerd’autres
émigrantsdubassin méditerranéen.EnOranie, la consanguinité
espagnole étaitconstatée dans80% environ de lapopulation
française d’origine européenne, maisceux qu’onappelait,avant
1914, lesnéos,s’étaient sibien intégrésmoralementet socialement
quebien peude particularitéspermettaientencore de lesdistinguer
desFrançaisd’origine.
Le fameuxmalaise pied-noir,souventexprimé, mais qui est
peut-être égalementcommun,bienque plusexacerbé,àtout
homme jeté, de manière pascalienne, dansle monde, offre, malgré
tout, la chance d’un nouveaudépart.Toutescescontradictions qui
cimententletragique de la
complexitécolonialesontparticulièrementprésentesdansl’œuvre d’AlbertTruphémus.Cespopulations
latines– maispasexclusivement–quis’amalgamaient,sans
difficulté, grâceàleurcommunauté dereligion,sauraient-elles
adopterles usagesde la civilisation française,salangue,sa
culture?On observaitleurpeud’enthousiasmeàse faire
naturaliser volontairement, laviolence de leursagitations.Que les
colonsalgériensaienteuavantlapremière guerre mondiale,ce
sentimentorgueilleux, inconnuenFrance, d’apparteniràunerace
victorieuse etconquérante, n’estpasdouteux.Qu’ilsaient regardé
le peuple musulmancomme « de la bouesousleurspieds»,semble
aussi évidentà Charles-RobertAgeron.LesFrançaisd’Algérie ont
fortementperçu,commeune épopéecoloniale, l’affluxdetoutes
cespopulations venuesde partoutetde nulle part.Cesimmigrants
de fortune,coupésde leurs racines, isolésdans un environnement
qu’ilsn’ontpasapprisà connaître et qu’ilséprouventcomme
hostile,sontfinalementperdusaumilieud’unvidequ’ilsdoivent
occuper, mais unvidequ’ils ressententcomme dangereux,car
peuplé d’êtresfantomatiques,appartenantàuneautre espèce, par
essencesauvage etagressive.Etcesentimentoriginel, malgré la

xv

familiarisation progressiveavecle pays, ne seragénéralement
jamais remis encause.
Àlaveillede la célébrationdesfêtesducentenairede la
conquête de l’Algérie en 1930,certainsdescentresdecolonisation
ont végété,comme danslarégiondeBatna, maisd’autresont
grandi et sontdevenusdesgrosbourgs, gros villagesauxnomsde
générauxetpoliticiens quelquefoisoubliés, de poètesetdesavants,
plantésdanslebled.Telle estdumoinsla version officielle d’un
phénomène mal étudié.Carfaut-il d’abordajouterfoiaucliché du
frontpionnier qui faitdespremiersimmigrantsdespaysans
aventureuxet courageCux ?elaimpose larévision de l’histoire
légendaire mêmesic’estdanscette légendequ’ilsentretiennent
pourasseoiretjustifierleurdominationcolonialequevivent tous
lesnotablesdeJourdan (commune fictive peut-être inspirée de
Vialar /Tissemsilt).La TroisièmeRépubliqueaxera ainsisa
politique d’assimilationsurlerégimecommunal de l’Algérie:la
commune de plein exercicereprésente laquintessence laplus
achevée de l’idéologiecoloniale enAlgérie.
Malgré lesapparences,ce livre estpourtant un livre heureux.
Quoiqu’on enaitpudire, etmalgré lescritiquesdontil fitl’objet
(àl’époque) de lapartdesFrançaisd’Algérie, leroman est tout
sauf manichéen.Ilrendbiencompte de l’existence, dansla
commune deJourdan présentée parleroman, d’uneauthentique
dimension humaine,charnelle,vibrante, multiple,ainsique d’une
réelleconvivialité, partagéesetcrééesparlebrassage detousces
peuplesimmigrés(Provençaux,Corses,Catalans,Calabrais,
Sardes,Maltais…),qu’illustre parfaitementleCamusdeL’Etéet
desNoces.En effetinnombrablesetindiscutables(Camus,Roy,
Braudel,Julien,Berque…)sontles témoignagesdubonheurde
vivre etd’êtreFrançaisenAlgérieavant1954.C’est un mode de
vie essentiellementméditerranéen, irrigué de joie devivre etde
spontanéitéafricaines, favoriséespar unecertaine prospérité
coloniale.Dansl’Algérie française,àlatombée de lanuit, la
population européenne des villes retrouve latradition espagnole du
paseo,de lapromenade.Lescafés y sontleslieuxde laparole,
centresd’untissuderelations sociales.
Qu’AlbertTruphémus,Inspecteurde l’enseignementprimaire
indigène, enAlgérie, de 1909à1925,aitconnul’« enchantement
colonial »,ses romans, écritsaprès samiseàlaretraite mais

xvi

d’aprèsdesnotesprises pendant sonactivité,sontlàpouren
témoigner.Mais, pour lui, lamagiealgériennene réside pas,
principalement, danscettesociabilitétrèsparticulière,bienque
quelquechose en passe dansL’Hôtel duSersou.Ce n’estpas, non
plus, la Méditerranée deCamus,RoblèsouAudisio maisbien
plutôt, les vastesétenduesdésertesdeshautsplateauxdu Tell
algéroisetconstantinois.C’estlàque l’écrivain éprouve, enréalité,
les violents sentimentsde liberté intérieure, decommunion
cosmique etde participation panthéisteque lui fontéprouverles
immensesespacesalgériens, loin d’une métropole désormais
fortementindustrialisée,techniquement unifiée, profondément
standardisée, étroitementenfermée dans unvasteréseaude normes
administratives, etpour reprendre des termesconnus,obscurcieet
désenchantée.S’il estime n’avoirpasperdul’autonomierelative
dansletravail, dontpouvaientjouir sesancêtresetdontlui-même
peutjouirentant que professeur,Truphémusa aussi la chance de
ne pasêtreunsédentaire.Latournée d’inspection est, ensoi,une
évasion,qu’elle le mène dansle nord oudanslesud.Parcourir
l’Algérie lui permetde «revivrene »retrouvantlanature etdes
paysagesméditerranéens.
Latournée dansleSudConstantinoislui offrecette possibilité
d’évasion dubureauetdumondecivilisétant recherchée.Elle est
aussisynonyme d’une grande liberté:lesécoles sontclairsemées,
lescommunicationsfonctionnentmal.Sontravail d’inspecteurne
l’absorbe doncpasentièrementet sa curiosité en éveil le pousseà
faire du«tourisme ».C’estainsiqu’il explore,
plusoumoinsméticuleusement, lesoasis,visite lesjardinsdeSidiOkba,ElOued, la
palmeraie deElidetetnote desparticularités techniquesallantde
l’architecture
desmonumentsauxméthodesdeculturesparticulièresduSouf.Surtout, il peutmener unevie de pleinairàlaquelle
ilaspire, dans un paysagequi le fascine.Ilse montre, en effet,
sensibleàl’appel dudésert,commequelquesautresEuropéens–
dontEugèneFromentin etplusprèsde luiIsabelleEberhardtdont
ilconnaissaitles textes.Fragilisé, l’hommeal’occasion devivre
plusintensémentmaisaussi de dissocierl’accessoire de l’essentiel.
Une philosophie de lavie en découle:il fautmener une existenceà
samesure et reconnaître latoute-puissance desforcesnaturelles.
L’Algérie,ce nesontpas seulementdespaysagesmaisaussi des
hommeset surtoutdesindigènes.Étantobligé par sontravail de

xvii

vivre parmi etavec cesderniers, ilchoisitdes’adapteràeux.C’est
ainsi que sitôtdébarqué,il entreprendcourageusementl’étude de
l’arabe;il yconsacre tous les loisirs que lui laissent ses tournéeset
ses travauxdebureau.Danslesud,ilabandonnesûrementle
costume européen malcommode etmène laviedeshommesdu
désert.Il dort souventdans uncoindecafé maure oudansdes
hôtels minables.Ses observations l’amènentàdépasserlescôtés
exotiquesde la vie locale.Son premier regard estcertainement
celuiducurieuxintrigué parlepittoresquedetousleshabitants et
de leurscoutumes.Puis,àregarderles indigènes sanspréjugé de
race ni mépris,às’entreteniraveceux, ilse découvre desaffinités.
LesArabesle frappent surtoutparleurmode devie plusen
adéquationavecsesaspirations quecelui desEuropéens–thème
qui n’estpas sans rappelerles sentimentsd’IsabelleEberhardt.
Lavraievieapaisée et sereine, il latrouveaucontactde la
nature etdesanimaux autant à Blida qu’à Alger.Dansl’immobilité
etlesilence,saviese densifie et s’enrichit, par saréceptivitéau
monde extérieur, par unvagabondage né desimplesassociationsde
souvenirsouparl’écriture.Aumieuxs’il n’est submergé ni parle
flotdes sensationsni parlaparesse,cetravailaboutitàun livre.
DansL’Hôtel du Sersou, l’instituteurMattéi, l’un desnombreux
doublesde l’auteur, faitdeses tournéesd’inspection,surleshauts
plateaux,autourde 1920,àtraversdesitinéraires qu’il estfacile de
reconstituer, devéritables voyagesinitiatiques.Chaque lecteurpeut
aisément ressentircequecesnotations rapides, maisauxtraits
vigoureux,contiennentdevécuetd’inguérissable nostalgie pour
un mondevirgilien entrain déjàde disparaître.Carce monde
survivant, préservé,recluset résistantest un monde déjàperdu,un
monde en marge de lamodernité etde la colonisationainsique
Mattéi leconstate.L’Algérie deTruphémusestd’abordun
ailleurs,une fuite horsde lamodernité européenne, decet univers
étouffantencore hanté parlesmassacresinsensésde la Grande
Guerre.C’est unretouràuneunité désormaisperdue, d’avantla
béance monstrueuse de 1914qui estaussiune inexorable fêlure
ontologique.Commeson personnage,Truphémusaété
profondémentheureux surleshautsplateauxdu Sersou.
Enchantementalgérien d’AlbertTruphémusdonc… etil est
vraique plusieursdes thèmes que nous venonsd’évoquer sont
partagésparlesécrivainsfrançaisd’Algérieque l’onanommés

xviii

Algérianistes. BenjaminStoraqui vapeut-êtreun peu vite en
besogne, n’hésite pasàleclasserdanscettecatégorie, enaffirmant
qu’avec PaulAchard,CharlesCourtin,EdmondBruaetd’autres
commeJeanPomier, il se proclameAlgérianiste.En 1920,Robert
Randauplace l’Algérie,aucœurdesapensée,surlafigurede
l’autre et de soi, dans uneconvergenceculturelle et intellectuelle.
Cette littératuredu dedansexamine lesdifférentesapprochesde la
civilisationalgérienne etconstruit touteunevision humaine et
socialeautourde lafigure ducolon.Le projetalgérianiste (comme
l’objetdu romancolonial) estcomplexe parcequ’il engage deux
positions qui, pourle lecteurd’aujourd’hui,
paraissentcontradictoires:d’uncôté l’aspectpositif de la colonisation etlaprésence
françaises qui permettentàl’Algérie d’organiseretde moderniser
ses structures ;de l’autre, l’absolue nécessité de fairevaloirla
singularité de lapatriealgériennequi ne peutêtrerégie pardeslois
françaisesinadaptéesàlaspécificité dupays.
En 1921,sontcréésl’Association desÉcrivainsAlgériens,
A.E.A.,chargée d’insister, plus que la Société desÉcrivainsde
l’Afrique duNordcréée en 1919à Tunis,surle particularisme de
la colonie, etlePrix Littéraire de l’Algérie doté d’unesubvention
de 5000fr., destinéàrécompenserle livre le plusapteàfixer
l’attention deslecteursmétropolitains surl’Algérie.En 1924
apparaîtlarevueAfrique,bulletin decritique etd’idées, et tribune
de l’A.E.A.Etàpartirde là, il n’yaurait qu’un pasàfranchirpour
déclareravec PaulSiblot que laraison première dumouvement
littéraire de l’Algériecoloniale futd’êtrecolonialiste.Ànotreavis,
leschoses sontencore moins simples qu’il n’yparaît.Des
romancierscoloniauxlaissent sourdre l’angoisse dulendemain:
aux côtésderomanslénifiants,apparaissentdes romansinquiets.
Ainsitoutenchantantla colonisation, lalittératurealgérianiste
trahit, dans sesfailles, lapeurde lafin.Il neserapluspossible
d’entonnerl’hymnecolonial eton note également que des
romanciersfrancs-tireurs se mettenten marge duconsensusde
rigueur.Peunombreux, ils sontdevéritablescharnièresavecla
périodesuivante.
AlbertTruphémusdéploieunevirulence peuhabituellecontre
la colonisation dansL’Hôtel du Sersou, en 1927, etcampe le
premierinstituteuralgérien, en 1935, dans sonFerhat, instituteur
indigène.Truphémus sait trouver saplace dansce mouvement

xix

hétérogène.Aprèsavoir fréquentédiversescoterieslittéraires, il
devientmembre de l’A.E.A. en 1925 maisn’écrirajamaisdans
Afrique.Il peutcependantêtreconsidéré par sespairscommeun
défenseurde lalittératurealgérienne.Il partage,aumoins,une de
leursexigences,celle de débarrasserleroman de l’encombre des
fauxorientalismes, du radotage de l’exotisme facile, du convenu,
dufactice.Ilyadanslebonheurde l’écrivain,quelquechose
commeune inquiétude primordiale et une fêlure originelle.Laterre
de l’enchantementest, dèsle départ, laterre de latrahison.
L’instituteurMattéisentparfaitement que lescolonsduSersou
« n’aimentpascetteterre » (ci-dessous, p. 143).Ageronconfirme
bienque lescolonsofficiels
seconduisirentplusenconcessionnairesprécaires qu’en paysansbien enracinéset quecetteterrequi
n’étaitpascelle de leurspèresnesavaitpasles retenir.

Le mensongealgérien

Laréalité est,bien entendu,trèsdifférente de lalégende etc’est
l’expression,abrupte et sansdétoursn, de «uitcoloniale »– pour
anticiperlaformule deFerhatAbbas–qui distingueAlbert
Truphémusde l’ensemble desAlgérianistes.C’est, en effet, dans sa
reconnaissance de l’enversdudécorcolonialqueréside d’abordsa
désillusion.Loin d’être d’héroïquesconquérantscivilisateurs, les
colonsalgériens sontprésentéscomme deshommesd’argent,
recherchantavant toutleurintérêtimmédiatetleurenrichissement
rapide,sansaucunsouci du
soi-disantprogrèsoududéveloppementde leurcivilisation.Historiquement, l’expropriation des terres
desindigènesa, en effet,beaucoup nuiàl’entreprisecoloniale
prétextantlamise envaleurdesexploitationsmaisélargissant, par
1
le fait, ladisparitésocio-économique de lasociétéalgérienne .
Membresd’unesociétécorrompue et sansgrandeur, lescolons
duSersouentretiennent, de leurcôté,unesociabilitétropsouvent
vide et superficielle, danslaquelle la chaleurartificielle de l’alcool
masque, difficilement, l’aviditéaveugle deshommes.Lasociété de

1
Voirà cesujetlesécritsdePaulVigné d’Octon:La Gloire du sabre[1900]
(Paris,Quintette, 1984) etLa Sueur duburnous[1911](Paris,Nuits rouges,
e
2001).Voiraussi «Vigné d’Octon etl’anticolonialismesousla III
République (1871-1914) »,chap.2inHenriBrunschwig,L’Afrique noireau
temps de l’empire français,Paris,Denoël, 1988.

xx

Jourdan est unesociétéinégalitaire et injuste quicontraste
singulièrementavecle républicanisme et l’universalisme qu’elle
affiche et où les prisonniers et leurs gardiens,tousindigènes, font
habituellementpartie
dudécor.LesgendarmesdeJourdantorturent,sansaucunsouci de légalité,unfellahsoupçonné parlecolon
Rodriguezde luiavoir voléunsacdeblé, dans unescène d’un
réalisme particulièrement«cinglant».Malgré (ouà cause de?)
sonanticléricalisme franc-maçon,AlbertTruphémusn’a
certainementpasesquissé fortuitementlaressemblance entre laposture du
Christetcelle d’Ahmed.Detoutescesinjusticesetinégalités,
Truphémusdonne, dans sonroman, de nombreusesillustrationsen
période d’épidémiesetde famines.
En effetàpartirde la conquête, lesépidémiesdecholérasont
fréquentespuisqu’ellesontlieu régulièrementde 1833à1916.Les
récoltescatastrophiques successives, de 1920à1923,sontà
l’origine d’uneterrible disetteaccompagnée d’épidémies.En 1920,
1922, 1923etjusqu’en 1927,
desépidémiesdetyphusréapparaissentprécédéesde famines violentes.Pour tenterde limiterle
fléau, on meten place desbarrages«antipesteux» danslebled.
Jusqu’en 1945, lamédecinecolonialerestesouventàdeux
vitesses :ellesoigne lesmaladiesdes bourgeois,
detouteconfession, etelle prévient,seulement, lesmauxdeshumblesgenset
desgueuxpouilleuxqu’ontraite partout,très rudement, en les
enfermantdansdes stations sanitaires quisontdeslazaretsàpeine
déguisés.AlbertCamusn’adoncpasécritLa Pesteparhasard.
Lagrande disette de 1920laisse, dansL’Hôtel duSersou, des
tracesindiscutables.Le moniteurdeBir-el-Hennchirexpliqueainsi
à M.Mattéiqui l’interrogesurl’efficacité de leur scolarisationque
« lesenfants vontdanslaplaine, déterrerdes racinesoumendier»
(p. 145).Bienque leGouverneurgénéralAbel déclare,àla
chambre, le23décembre 1920,qu’il n’yapasde famine, lapresse
locale necache paslesfaits.Mêmesi leGouverneurgénéral n’a
pas signé,comme lapressesocialiste l’enaccuse,unarrêté
permettantlasortie desblés, il paraîtdémontréqu’il ne fitpas
appel,assez tôt,àdesimportationsde l’extérieur.On mesure, en
organisantles secours,que lafaminesévissaitdanslecercle de
Marnia, lescommunesmixtesd’Ammi-Moussa, deZemmora, de
DjebelNador, deRemchi, deNedroma, de la Mina, deSaïda, du
Telagh, duChélif, deTeniet elHaad,duDjendel,duSersou(c’est

xxi

nous quisoulignons) – où sedéroule leroman.En faitde jacquerie,
on voit essentiellement,aucoursde l’automne 1920,arriverde
leursdouars, desmendiantspresque nus qui implorentla charité.Il
fautleurinterdire l’entrée des villesou refoulerlesmeskinesqui
s’y sontdéjàintroduits.Cependantle long des routes, desfamilles
entièresépuisées, démoralisées,attendentdans
uneapathiecomplète lafin de leurs
souffrances.Aveclespremiersfroids,beaucoup meurent sousles yeuxde leurscompagnonsimpuissants.
Aprèsl’hiver1922-1923, luiaussisi difficile, l’impression
générale est,audire desEuropéens,celle d’un épuisementdes
populationsmusulmanes rurales.
Nul doutequeselonTruphémus, lesautoritéscoloniales
d’AlgeretdeJourdan, parpassivité ouindifférence, ne portent une
lourderesponsabilité danslafamine de 1920.Ilrappelle l’actualité
de l’époque en notant que lesfaméliques« meurentdanslesfossés,
leventre en l’airetla bouche pleine d’herbe » (p. 86).Lafamine et
lamisère desindigènesfont, en fait, lafortune descolonscomme
l’illustre le dialogue entreBarbesale etlescolons.Laresponsabilité
desmembresde l’Administration estenfin decacher
systématiquementlavérité dansleurintérêtpersonnel etpourne pasnuireàleur
prestige etàl’avancementde leurcarrière.Résultat, lesfaméliques
sontpourchassésetentassés.
SelonMahfoudKaddache,auConseil général d’Alger, on
reprocheauxadministrateursd’avoirdissimulé,auGouverneur
général, lagravité desfaits.À Laghouatetà Djelfa, lespauvreset
lesmendiants sontéloignésducentresousmenace d’incarcération,
révèleFiori,s’ils viennentavant que le gouverneurne parte.
Lefebvre, député d’Alger,affirmeàla chambre,qu’on necompte
pluslesmorts.LeGouverneurAbel prétendtoujours qu’il n’ya
pasde famine.Maislafamine estdevenueuneréalitéque l’on ne
peutnier.Toutcelarend d’autantplusatroce, dansL’Hôtel du
Sersou, lediscourshypocrite etcomplice duGouverneur.Il n’est
pasdifficile decomprendrealorslesentimentdeculpabilité de
Mattéiàlafin de ladiffaduCheikhTahar.
Lanuitcoloniale,c’estenfin, dansl’œuvre deTruphémus, la
mise en lumière d’unracismesi ordinairequ’il en devient
pratiquementinvisible etanodin.Cesontlàtouslespréjugésde
race multipliésàl’infini etd’autantplusabsurdes qu’ils sont
davantage partagéset répandus.Cesontlescalembours sevoulant
spirituelsmaisexposant simplementla bêtise etla cruauté de leurs

xxii

auteurscommecellesdescolonsetdesgendarmes qui ont torturé
Ahmed.Ladisparition partielle ou totale de la compassionqui
cesse de fonctionnercommeun facteurdetempérance.Lorsqueces
conditions, enraison deconceptions raciales quiruinentla
reconnaissance de l’autrecommealter ego, fontdéfaut, les
Européensnesontplus synchronesàladouleurambiante.C’est
ainsi le parti prisde laviolence exercée dansla bonneconscience
laplus totale.Ainsi,à Mattéis’indignantdesméthodesemployées
enterritoire militairevis-à-visde lapopulation, le gendarme
Andréanirépondsanshésitation:«Ons’en foutde leuramour! »
(p. 97).
Contreune forme de mythologierétrospective entretenue par
certainspieds-noirsnotamment,cesobservations tendraientà
prouver que laproscription des relationsprivéesentre indigèneset
Européens semblerespectée danslesdépartementsfrançais
d’Algérie.Ceracismes’exprimeaufinal, dansletutoiement
aveugle, les qualificatifsgénéralisésdetroncetdebicoudansles
mille et unevexations quiremplissentlequotidien.Tutoyerences
circonstances,c’estdire de façon publique etperceptible par tous,
l’infériorité de l’indigène etconforter sonstatutd’assujetti dans
unesociété inégalitairecaractérisée par une dissymétriecomplète
desdroitsetdesdevoirs.
LeromanL’Hôtel duSersoun’estpourtantpasanticolonialiste
parnature (cequi en 1930auraitétéraresinon exceptionnel), mais
ponctue lalongue évolution de l’écrivain,s’éloignantde plusen
plus radicalementde l’universalismeassimilationniste.Leroman
est un momentclé dececheminementprogressif.Carfinalement,
ce n’estpasla colonisation,sous saforme idéologiquementlaplus
généreuse,qui est reprochée, essentiellement,àla France etaux
Français, maisbien plutôtle fait qu’ils
sesoientarrêtésàmichemin etn’enaientpas tirétouteslesconséquences.Autourde
1930,certainsintellectuelsarabesalgériens,comme lesdeux
Ferhat(Abbasetcelui deTruphémusdansFerhat, instituteur
indigène)réclament, non pasladécolonisation, mais une
intégrationtotale danslecadre français.Réclamantl’égalité desdroits,un
mouvementappeléJeunesAlgériensformuleson désird’entrer
dansla cité française.
AlbertTruphémus,avecsa(seconde) femmeJeanneCoulon, est
un militantactif etl’un des responsablesdu socialisme enAlgérie.
Il est rédacteurenchef deDemain,organe officiel desfédérations

xxiii

socialistes S.F.I.O. enAlgériede 1924à1929, mais ilécritaussi
fréquemmentdansLe Travailleur,dansAlger socialiste,dansLa
Voixdeshumbles,commeilavait,auparavant,collaboréauRappel
deVaucluse.
LaparutiondujournalDemaina commencé enavril 1919.
Repris en mars 1921 parLa Luttesociale, il retrouve
sonindépendance en novembre 1924 et sareparution entraîne l’effacement
volontaire duTravailleur.L’un desanimateursdece dernier,
artisan de larésurrection deDemain,dontAdolpheCayron estle
directeurgérant, estJeanTruelle, pseudonyme deTruphémus(en
hommageàson père maçon etcheminot).
C’est sousce nomqu’il estentre le 8 novembre 1924 etle3
octobre 1925,rédacteurenchef deDemain.Ilreprendce poste, le
13novembre 1926 sous savéritable identitécette foisetle garde
jusqu’au9 mars1929.Satâche derédacteurenchef estdèsle
départ, de procurerdeslecteursàDemainquiaprès un début
prometteurentre 1919 et1921,souffraitde la concurrence des
autresjournauxfédérauxetde lancerdesappelsde fondspour
résoudre lesdifficultésfinancièresetassurer une parutionrégulière.
Ils’efforce de faire deDemainun journal d’éducation,veilleà ce
qu’il gardeunecertainetenue politique,culturelle etmorale eten
soigne laprésentation, malgré les restrictions.Le 13février1931,
paraîtle premiernuméro d’Alger socialistequi devait vivretant
bienque mal jusqu’en juin 1939.Après un fauxdéparten 1921,sa
productionseconcentre entre 1924 et1931avectroismaxima :
1924, 1927, 1931.
Si lesocialisme est, pourTruphémus, laforme moderne des
moralesetdes religionspassées,c’estparcequ’ilcorrespondaux
conditions socio-économiques contemporaines.L’auteur reprend
donc,àsoncompte, l’idée deJaurès selon laquelle lavéritable
démocratie ne pouvaitêtrequesocialiste, lesocialisme étantla
seule forceàne pasprendreson parti de l’oppression générale.
Posantdescandidaturesde principeauxélectionslégislatives, en
1928 et1931,sonrôle est surtoutd’animation des sectionslocales
etd’organisation de débatscontradictoiresoù ses talentsd’orateur
fontmerveille.Il estainsicandidatduPartisocialisteS.F.I.O.aux
électionslégislatives, dansladeuxièmecirconscription d’Alger, en
1928.Ilrecueille663 voixsur9656 suffragesexprimésaupremier
tour.IlassisteauCongrèsdesfédérations socialistesd’Afrique du
Nord,à Alger, en novembre 1929.Est-ceàdirequeson
dévoue

xxiv

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.