L'hyène et l'Orfraie

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Neuf chapitres comme neuf mois de gestation, neuf mois de cohabitation trouble entre deux hommes marqués par le destin... Deux tempéraments, deux parcours, aussi dissemblables et associés que ceux de frères. Frères vraiment ? Entre les deux, une vieille légende, ignorée de l'un mais troublant soudain la quiétude de l'autre : l'hyène remise de ses blessures, avale celui qui lui a donné asile, son frère de sang, l'orfraie. Est-ce pour ces deux êtres une malédiction ?
Publié le : samedi 1 juillet 2006
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EAN13 : 9782296152212
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L'HYÈNE ET L'ORFRAIE

Collection

Encres Noires dirigée par Maguy Albet

N°274, Bona MANGANGU, Kinshasa. Carnets nomades, 2006. N°273, Eric Joël BEKALE, Le cheminement de Ngniamoto, 2006. N°272, Justin Kpakpo AKUE, Les canons de Siku Mimondjan, 2006. N°271, N'DO CISSE, Boomerang pour les exorcistes, 2006. N°270, François BIKIINDOU, Des rires sur une larme, 2005. N°269, Bali De Yeimbérein, le « Baya », 2005. N°268, Benoît KONGBO, Sous les tropiques du pays bafoué, 2005. N°267, Frédéric FENKAM, Safari au paradis noir, 2005. N°266, Frieda EKOTTO, Chuchote pas trop, 2005. N°265, Eric Joël BEKALE, Le mystère de Nguema. Nouvelles, 2005. N°264, Bathie Ngoye THIAM, Nouvellesfantastiques sénégalaises, 2005. N°263, Marcel KEMADJOU NJANKE, La chambre de Crayonne, 2005. N°262, Bathie NGOYE THIAM, Le parricide, 2005. N°261, GuyV. AMOU, Murmures du Mono, 2005. N° 260, Alexis ALLAH, L'oeil du Marigot, 2005. N° 259, Sylvestre Simon SAMB, Dièse à la clef, 2005. N° 258 Semaan KFOURY, L'Egyptien blanc, 2004. N° 257 Ennnanuel MATATEYOU, Dans les couloirs du labyrinthe, 2004. N° 256 Yacoub Ould Mohamed KHATARI, Les résignés, 2004. N°255 Dakoumi SIANGOU, La République des chiens. Roman, 2004. N°254 Adama Coumba CISSE, La grande mutation. Roman, 2004. N° 253 Armand Joseph KABORE, Le pari de la nuit, 2004. N° 252 Babba NOUHOU, Les trois cousines, 2004. N° 251 Calixte BANIAFOUNA, Matalena ou La colombe endiablée, 2004. N° 250 Samba DIOP, À Bandowé, les lueurs de l'aube, 2004. N° 249 Auguy MAKEY, Brazza, capitale de la Force libre, 2004. N° 248 Christian MAMBOU, La gazelle et les exciseuses, 2004. N° 247 Régine NGUINI DANG, L'envers du décor, 2004. N° 246 Gideon PRINSLER OMOLU, Deux Gorée, une île, 2004. N° 245 Abdoulaye Garmbo TAPO, L 'héritage empoisonné, 2003. N° 244 Justine MINTSA, Un seul tournant Makôsu, 2003. N° 243 Jean ELOKA, Iny, 2003. N° 242 Césaire GBAGUIDI, Le rhume de la moralisation, 2003. N° 241 Daouda NDIA YB, L'exil, 2003. N° 240 Richard M. KEUKO, Une vie pour rien, 2003. N° 239 Benoît KONGBO, Balenguidi, 2003. N° 238 Amadou DIAO NDIA YE, Le diable est-il noir ou blanc ?, 2003. N°237 Georges NGAL, Giambatista Viko ou Le viol du discours africain, 2003. N° 236 Marie-Ange SOMDAH, Un soleil de plomb, 2003.

Guy V. AMOU

L'HYÈNE ET L'ORFRAIE

L'Harmattan

@

L'HARMATTAN,

2006

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN, ITALIA s.r.l.

Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino L'HARMATTAN HONGRIE Konyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest L'HARMATTAN BURKINA FASO 1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12 ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa - RDC

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 2-296-01047-4 EAN : 9782296010475

Toi. . .
Toi qui affrontes Toi qui souhaites les démons évoquer avec des berceuses. un jour, au crépuscule,

des légendes du delta du Mékong au bord du Mono.

Toi...
Lorsque la première Harmonie de la Hatpe se fait duo pour contenir la sarabande de Gai"a
autour du Feu, tu éclos de leur hymen. ..

A toi...

De quels sortilèges, Viens-tu encore Semer mes incertitudes? Tu ne le sais pas toi-même! Ne t'en afflige pas. Je m'en doutais un peu. Mon âme montre parfois des élans Qui bousculent jusqu'à la mauvaise foi Du semeur d'ouragan. Et;) laisse, chaque fois, Une mesure supplémentaire De compassion. Regarde, V qyageur nocturne! Le vase sacrificiel S'est fêlé en son centre, Sitôt que tu as déposé, Sur la piem équame Par les mémoires torturées, La pesanteur de tes illusions.

Le solei4
Malgré la pugnacité du coq, Prolonge son sommeil sans rêves. Le jour s'impatiente. Laissons-les, veux-tu, A leurs querelles inopportunes.

Baisse Comme

les yeux. tu le constates, trop lourd, soudain pour cependant. tes secrets calculs. et grandes. sa soif.

La tetTe refuse d'avaler Le liquide Rassure-to~ Trop visqueux

Il n y a là, crois-mo~
Rien qui méprise Rien non plus Tes lâchetés, petites qui condamne

Tu es enfant du pays. Tu sais par conséquent Que la mère ne se nourrit pas Des larmes de l'enfant désespéré. Elle y souffle plutôt Des vérités maquillées. Ne te crispe pas ainsi. En dépit des apparences, Ce ne sont nullement'des mensonges. La bouche qui console Ne cherche pas à duper. Elle charge au contraire ses mots, Sinon de guérir, A tout le moins de polliniser Les reliquats de résilience. La mère s'enfle lesJoues Des pièges du Mono. Et elle n'a de cesse de souffler Que le visage,jadis modelé Par ses entrailles en alerte, Renaisse enfin à l'acquiescement. A l'exhalaison de confiance Au bout de l'haleine tiède.

-8-

Confiance qui réinvente l'aPPétence, Sans se souder defaire Trop de place à la volonté. LA mère sans nom Ne se préoccupe plus de devenir. LA mère, enceinte Continuellement d'immensité, Refuse à ses alarmes, LA parenté piégée des heures poreuses, Imbibées d'angoisses Jamais baptisées. L 'œi~ au fond de la nuit, Est peut-être une lampe; Peut-être un prédateur sournois aussi. Un mécréant, éborgné Par un excès d'avidité. LA tension immarcesdble D'un organe singularisé Contre nature lefait souffrir.

Sans répit.
Alors son attente irradie les ténèbres D'une quête innommable. Malheur à qui cesse un instant D'interroger les ombres Pour s'attacher à cette tentation, A cetteplus que lumière!
T adozéma, la femme-lune. ..

T'en souvient-il?

Elle chantait, la malheureuse, Avançant ses plaintes Jusque dans l'humidité affOlée

-9-

De nos rêves imprudents d'innocence. Elle chantait, l'inconsolable, Comme une gourde de vin de palme, Oubliée depuis cent ans Par le griot sous le bonkuL Sa gorge fOurmillait d'anathèmes. Nous grelottions alors Sur des couches laPées Par la langue rugueuse De la nuit-abîme. Puis, immanquablement, Lorsque nous étions près de dfjaillir, Tadozéma implorait. Notre âme suspendait sa chute. Tadozéma implorait Comme onjette des semences calcinées Sur d'étroits gâchis. Vois, ma peau s'est habillée de dégoût. Je frissonne, rien que dy repenser. Elle suppliait ses enfants, D eux jumeaux hantés par les linéaments D'une naissance maudite, D'oser entonner le hounJari sacré, Cette antienne primordiale, Qui possède le don de délier la mémoire, L'abouchant aux modulations souples Du futur en rupture avec l'impatjàit.
D ans l'urgence. D ans la violence. D ans la brutalité D es orages de midi. Nous Mais guettions la suite, Haletants et fiévreux. obscène

tOUJours, le vide,

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Cette impasse plantée au seuil Des questions à peine formulées. A la manière d'une embuscade. Comme des paupières hâtivement Rabattues sur l'infini. Au révei~ Nous ajoutions en tremblant, Un galet sur le monticule des énigmes.

Unjour,
5 'il faut Au La ajouter foi captif, ardente, sans âge, verbe économe du vieux réponse jaillira,

Telle la sève du palmier Pour couronner la fidélité.

J'attends

toujours. qu'attendre. n'a pas pu nous abuser. morts me semblait-i~ intime et épouvantée des incertitudes.

Je ne sais plus I-e vieux fou Figés, presque Dans

Je vois encore ses yeux, la contemplation

Du deuil lumineux Depuis longtemps,

Je suivais ton pas, Tour à tour volontaire

et hésitant.

Je t'attendais, voyageur indécis, Pour dénouer enfin le linceul rigide, Dans le voisinage duquel la mémoire simples. Mes mains Vers ont perdu

Des mouvements

lequel mes doigts ne savent plus

Se tendre sans imiter La danse grotesque

-11 -

D es feuilles Tu m'avoues,

dans le vent.

Le regard gorgé de défi, Ne plus rien espérer D es rituels anciens. Tu as raison. Plusieurs JOis raison. Ces gestes-Ia~ vois-tu, Ne sont pas tissés d'absolu.

La nuit s'abandonne au sommei~ Délivrée de douleurs muettes. L'aube ne s'embarrasse guère De componction pour couvrir La nudité du jour, nouveau-né, Avec le pagne transparent, Dérobé à la lassitude des vigies, Hébétées d'hallucinations. Si tu veux mon avis, Plus personne, ici, Ne les croit capables de signaler encore L'irisation augurale des pigments Concédés à la maladresse morbide Des orphelins du scrupule. Tu n'as pas idée Comme je te donne raison De "!ieter avec énergie Tout reste d'atermoiement. En cela,je le reconnais, La nature t'a beaucoup mieux
POU17JU que moi.

L'heure des métamorphoses approche. -12 -

Je le sens.
Je l'espère. ùs traces dans la poussière? Bah! Ne t'en soucie pas! Ce sont les ultimes menstrues De l'impudeur, D'une histoire fraPPée de stérilité. L'hyène blessée panse ses plaies Dans le nid de l'orfraie. L'une, édentée et l'autre, Aptère et impotente, Scrutent de concert l'horizon, Sans cesser de s'épier mutuellement.

ùs sentiers du retour Résonnent de silencescoupables. ùs squelettes d'herbes y fixent patiemment
Des humeurs arides, En bouquets écarlates Pour le crépuscule du dernier
D es innocents.

Soudain,
D ans le lointain,

ù soupir d'un tam-tam,
Pareil à une amorce timide Clameur, dis-tu? de sens de clameur.

Je dois alors avoir sacrifié Plus que quelques parcelles A la voracité des saisons.

J'ai cru pourtant percevoir Plutôt le cri étouffé de la pucelle,

-13 -

Livrée A

à des labours

interminables,

des délires moites et incestueux.

Qui donc retient ainsi la nuit Dans le lit brumeux de l'oubli?

Dis-mo4
Toi qui sais les horizons Nostalgiques de bleu, Quel nouveau monstre Ont-ils entrepris d'engendrer?

-14 -

PROLOGUE

L'officiant émerge de nouveau de la chambre de réclusion et expose, des deux mains, le corps nu du nouveau-né aux gouttes d'eau lustrale dégoulinant du toit de chaume. Ignorant que c'est l'ultime fois que ce traitement insupportable lui est infligé, l'enfant pousse un cri plus strident que ceux dont il a précédemment accueilli chaque contact de l'eau froide sur sa peau en ce matin de début d'harmattan. Les yeux fermés, les poings serrés, il déverse des trilles de protestation dans la brume matinale. Nul ne semble s'en émouvoir, pas même la mère, debout près de l'entrée de la case et les bras croisés sous ses seins gorgés de lait. Soudain, une voix féminine entonne un couplet de circonstance. Le chant est repris par tous, avec un talent inégal. L'harmonie se fait désirer mais chacun, avec la meilleure des volontés, supplie les divinités tutélaires d'accorder leur protection au nouveau membre de la communauté. Sitôt la dernière note du chant abandonnée au vent, un homme s'avance vers le centre de l'espace délimité par l'assistance, disposée en arc devant la case ayant servi à la réclusion de la jeune mère et de l'enfant. L'homme n'est pas vieux. il doit à peine entamer la quarantaine. C'est le grand-père. Un sourire de ravissement éclaire son visage amène. D'un mouvement empreint de dignité, il rajuste le pagne autour de ses hanches fines avant d'accepter

l'enfant des mains du devin. TI le soulève fièrement et le présente au levant. S'attendant sans doute à une reprise du bain dont le souvenir continue de le terroriser, le nourrisson s'agite et redouble de hurlement. L'homme baisse les bras à hauteur de poitrine puis hisse de nouveau son descendant au-dessus de sa tête pour le tendre vers le couchant. Réalisant que plus aucune goutte d'eau ne lui torture l'épiderme, le bébé se tait tout à coup. Il ouvre un œil et darde sur son aïeul un regard où la suspicion le dispute à l'ahurissement. Le grand-père, dont le sourire s'est accentué, se tourne successivement vers le nord et le sud. L'enfant se remet à pleurer doucement, comme pour détromper quiconque aurait pu le croire un instant débarrassé de sa rancœur. Le jeune aïeul se tient à présent face à une partie de l'assistance. Sa voix, chargée d'émotion, s'élève: « Ô ancêtres! Voici qu'une nouvelle branche est apparue sur l'arbre. Elle dit que les racines sont profondes. Elle affirme aussi que la sève poursuit vaillamment son œuvre nourricière. Que grâce vous soit rendue, ô vénérables prédécesseurs! Vous nous avez montré le chemin. Jamais nos pas n'en ont dévié. Ô ancêtres! La langue est droite dans ma bouche. Voilà pourquoi j'ose distraire votre sommeil. Tournez vos regards bienveillants vers l'être que vous présentent aujourd'hui mes bras animés par un souffle -16 -

qui ne vous est pas inconnu. C'est la suite de l'histoire. .. » Aucun bruit dans l'assistance. Tous suivent attentivement l'oraison rituelle où chaque mot, la moindre intonation sont depuis toujours consignés dans la mémoire collective. Au terme de son discours, le grand-père marque une pause. Les yeux clos, on le devine en train de remercier les dieux qui lui ont permis de réciter la formule sacrée sans quelque altération qui aurait porté préjudice au nouveauné. Sa prière intime achevée, il met un genou à terre et souffle à l'oreille de l'enfant, soudain silencieux, le nom qui sera désormais le sien. Puis, se tournant vers l'assistance, il répète le nom à haute voix: «Alognon I» Un concert de youyou lui répond. La suite de la cérémonie se déroule sans anicroches. Près d'une heure plus tard, alors que le soleil s'emploie à grignoter le brouillard, la fête commence. Les bols remplis d'haricot baignant dans de l'huile de palme circulent de groupes en groupes. Ici et là, des mâchoires empressées se ferment sur de délicieux morceaux de volaille. Le vin de palme coule à flots. On chante, on danse. Dans l'intervalle, l'enfant a rejoint les seins maternels, auxquels il s'agrippe avec une fébrilité de naufragé. On couvre de souhaits les nouveaux parents. On n'oublie pas de leur prédire une progéniture nombreuse et saine. De temps à autre, quelques commentaires lubriques échappés à des bouches avinées sur les formes appétissantes de la jeune mère. Un des oncles du nouveau père interpelle son neveu et lui offre ses services pour poursuivre l'œuvre d'agrandissement de la famille. Des bravos et des rires mâles enterrent les répliques faussement indignées du groupe des femmes réunies autour de la mère -17 -

qui, manifestement, accepte tout cela comme autant de compliments aux signes incontestables de sa fécondité. Vers le milieu de la journée, celui qui a agrémenté la fête d'histoires drôles et de légendes toutes plus énigmatiques les unes que les autres, prend congé de ses hôtes. Au moment où il quitte la concession, un garçon d'une dizaine d'années lui emboîte le pas. Après quelques minutes de marche, l'aîné se penche vers le plus jeune et lui demande: - Hanzin, as-tu aimé la fête? - Oui. - C'est bien. As-tu compris la cérémonie? - Je crois que oui. N'est-ce pas le baptême du petit Alognon ? - C'est son baptême en effet et bien plus. ;> - Te rappelles-tu le rite de la présentation de l'enfant aux ancêtres? - Oh oui ! - Sais-tu que c'était la première fois que le grand-père osait prendre son descendant? - C'est normal, l'enfant et la mère sortaient seulement aujourd'hui de la période de réclusion suivant la naissance. - Tu as en partie raison. TIest vrai que nul ne doit les approcher avant le terme de la réclusion. Cependant, sans cette présentation, tout contact physique entre le grandpère et l'enfant aurait constitué une malédiction pour le nouveau-né. Le savais-tu ? - Non. Pourquoi? - Parce que le monde des vivants et le royaume des morts continuent à entretenir des rapports beaucoup plus étroits et fréquents que ce que la réalité nous en laisse supposer.

-18 -

- Tu veux dire que ceux qui sont partis ne nous quittent pas définitivement. Cela, tout le monde en convient chez nous. Qu'est-ce donc que cela a à voir avec le petit Alognon et son grand-père? - Plus que ce que tu peux imaginer. Vois-tu, il n'y a rien de pire pour un fils du Mono que d'achever sa dérive sur terre sans laisser de descendants. - Pourquoi? - Parce qu'alors, le royaume des ancêtres lui est interdit. Lorsque la semence de notre semence produit des fruits, une voie de communication directe s'ouvre aussitôt entre nous et les ancêtres. TIs commencent dès lors à préparer à leurs côtés la place qui sera nôtre à la fin de notre existence terrestre. Nous obtenons par la même occasion le pouvoir de communiquer avec eux sans plus avoir besoin d'intermédiaires. Les influx primordiaux se promènent entre le royaume des ombres et nous, façonnant ainsi autour de nous et par nous des grains pour les semailles du destin. Chaque fois donc qu'un grand-père entre en contact physique avec un être issu de son sang, les ancêtres en reçoivent immédiatement le message. Si alors ils ne reconnaissent pas cet être, ils soupçonnent un piège ou un sacrilège et s'empressent de maudire autant l'enfant que son aïeul. - Je vois. Dis-moi, oncle, qui est vraiment mon père? - Je ne sais pas. - Mais alors, qui m'a présenté aux ancêtres?

- Moi. . . - Toi? - Oui, moi. - Cela a-t-il été suffisant? - Je l'espère, petit, je l'espère. . .

-19 -

Hanzin ferme un instant les yeux et s'étire. TI se surprend à ne ressentir aucune des émotions dont d'ordinaire le rappel de ce lointain dialogue le secoue. Tout se passe aujourd'hui un peu comme si un devin attentionné l'a soudain guéri des ténèbres de son passé. TI ne se contente plus que d'y diriger un regard enfin affranchi de ses habituels excès de sentimentalité. Et c'est presque en spectateur qu'il observe, attentif mais détaché, le lent défilé dans sa mémoire des épisodes les plus significatifs de son parcours, de la naissance jusqu'à ce jour. Les images, les unes après les autres, lui restituent l'histoire d'un être qui s'est constamment et douloureusement défini à travers le regard d'autrui. TI comprend du coup que son rapport à ses semblables ait si souvent pris la forme d'un duel non consenti entre des volontés condamnées à n'abandonner au centre de l'arène que des dépouilles amputées d'audace. TI mesure surtout l'extrême sagesse de son oncle, ce prince du verbe, qui a dépensé jusqu'à l'ultime générosité de son souffle à lui répéter qu'il n'existe aucune autre vérité dans les miroirs que les grimaces de l'âme éperdue de délires. Et cette vérité, sitôt construite, adhère à la silhouette aussi intimement que les rangs de perles à la taille des jeunes filles. TIlui semble l'entendre encore lui murmurer, de sa voix altérée par trop de passion autour du feu des veillées: «Tu sais, petit, il est inutile et présomptueux d'essayer de convaincre la tortue que tous les animaux ne se promènent pas avec une carapace. » Hanzin jette un coup d' œil autour de lui et ne manque pas de s'adresser des reproches. Jamais encore, il n'avait laissé un tel désordre s'installer dans sa demeure. TI se promet de faire le ménage dès le lendemain matin. TI observe un moment le jeu de lumière sur l'écran de son ordinateur. L'inconfort l'oblige à cligner des yeux à - 20-

plusieurs reprises. TI se lève et va fermer les volets avant de revenir prendre place dans l'unique chaise de la pièce, disposée parallèlement à la table de travail. Étendant le bras gauche, il met en marche le ventilateur sur pied qui le gratifie de petits tourbillons encombrés de promesses frauduleuses et inutiles. Les mains croisées sous la nuque, Hanzin ferme les yeux et se laisse envahir peu à peu par la volupté d'un esprit vide de tout souci. TI n'est pas loin de cet état d'agréable apesanteur que les mystiques pourchassent à longueur d'ascèses, de spasmes et d'humilité. Tout à coup, la porte d'entrée s'ouvre sans que l'on n'y ait frappé. Les visiteurs, trois hommes, hésitent un instant sur le seuil. Tout dans l'attitude du maître des lieux leur indique qu'il les attendait.

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1

Demain rabaisse des paupières embarrassées sur ce qu'il ne se sent pas autorisé à dévoiler. Un roulement au loin, comme un trépignement de dépit. . . Hanzin s'éveille en sursaut. Son corps est couvert de sueur. Son esprit fait mine d'ignorer les augures qu'avance le souffle humide de la chambre. TI redoute la cadence alourdie des certitudes embourbées dans les clameurs visqueuses de la mémoire surchargée de sédiments. TIsait, sans avoir besoin de se tourner vers la fenêtre, que dehors la nuit s'égoutte en divagations atonales. Le toit de tôle, au-dessus de lui, disperse de petits gémissements sous la trame aveugle des désirs condensés, à la manière de blessures inopinément rouvertes sur des mutations stériles. Tiens! Le voilà repris par sa vieille manie d'habiller d'images parfois saugrenues ce bienfait inestimable du ciel que représente pour les siens chaque goutte d'eau libérée par les nuages f Ce n'est pas pour rien qu'ici un orage éclatant à l'amorce d'un projet ou au milieu d'une entreprise est perçu comme une suprême bénédiction. C'est une manifestation irréfutable de l'acquiescement des maîtres de l'invisible au mouvement en cours. A l'opposé, l'absence prolongée de précipitations est associée à une rupture - pour quelque raison qu'il s'agira d'identifier - du pacte occulte entre le connu et l'inconnu, pacte qui - 23-

préside à l'harmonie des différentes modulations du quotidien. TI n'ose aucun mouvement. La moite tiédeur de la couche lui distille, dans les reins, des interrogations en forme de soupirs. TI accueille d'un sourire las le volet soudain entrouvert dans le grenier broussailleux de ses souvenirs. TI s'ouvre à nouveau à ces frissons dont les débuts d'hivernage affolaient jadis les sens trop disponibles de l'enfant lunatique qu'il fut. Très tôt, en effet, le jeune Hanzin se sentit habité par une fascination inexplicable pour cette étrange incontinence de la nature, à laquelle les adultes, autour de lui, attribuaient maintes vertues, toutes plus bénéfiques les unes que les autres. Presque en état d'hypnose, il en contemplait inlassablement l'exubérance au ras du ballet que les arbres improvisaient contre l'horizon barbouillé de gris ; il en savourait la caresse sur l'épiderme de la terre en qui on lui a enseigné de respecter la plus généreuse des couveuses de vie. C'est tout naturellement à la pluie qu'il pensa lorsqu'un jour, sur le chemin de retour du marché, son oncle lui avait glissé à l'oreille: « Tu sais, petit, le silence, c'est une condensation furtive de l'éternité. » L'hivernage finit par acquérir, dans l'existence du garçon, une place plus que particulière. Son rapport intime à cette saison, qui survient deux fois l'an sur les bords du Mono, ressemblait de plus en plus à un rendez-vous avec des forces auxquelles il ne savait ni ne voulait résister. La moindre goutte de pluie suspendait sa perception du moment. TI se réfugiait alors dans un univers peuplé des seules créatures avec lesquelles il pouvait s'autoriser un commerce dépourvu d'arrière-pensées. Le personnage principal à qui il réservait, de longues heures durant, ses confidences d'enfant écorché vif était une espèce de colosse qu'un antique drame avait contraint à une - 24-

pénitence sans fin. Ce sombre géant, prostré contre la voûte céleste, imbibait périodiquement la terre de larmes rageuses, accompagnant ses remords liquides de protestations aussi vaines que tardives. Ainsi s'expliquaient, pour l'enfant, le tonnerre et l'abondance d'eau dont les nuages désaltéraient la terre sacrée de ses aïeux. Par une sorte d'identification à l'envers, il le nommait Zinhan. Cette image que lui renvoyait le miroir de ses terreurs, ce compagnon fidèle de ses jeunes années, recevait ses confidences sans montrer aucun signe ni de trouble ni de complaisance. A lui seul, il réservait la comptabilité des infirmités secrètes de l'enfant trop mal dans sa peau pour se satisfaire des petites certitudes qui, d'ordinaire, apaisent les alarmes de l'âge innocent. Que Zinhan fût lui-même condamné à verser des pleurs sur une malédiction que nul ne semblait posséder le pouvoir de lever, ne le lui rendait que plus attachant encore. En lui, il avait cristallisé ses pressentiments, sa fragilité et son goût immodéré pour des représentations fantaisistes du destin des êtres. Les contes et les légendes qu'il gobait avec avidité devaient avoir beaucoup contribué à cette tendance confIDant au refus de se rendre au canevas de la danse à laquelle l'existence le conviait. Zinhan l'aidait à en débusquer les perfidies. TI ne se rappelle plus très bien par quelles étapes successives le personnage en était venu à occuper une place prépondérante dans son imaginaire. Par contre, l'urgence qu'il éprouvait à le retrouver demeure' intacte dans sa mémoire. Cela survenait n'importe quand, n'importe où. Dès que le firmament entrouvrait ses vannes, il ne se possédait plus. TI entrait en transe, ne réagissant plus qu'aux désordres de sentiments qu'il prêtait à sa chère créature. Et il n'était pas rare qu'il fût brutalement ramené sur terre par une chiquenaude vicieuse. . . - 25-

Hanzin se débarrasse, avec humeur, de ces reflux importuns d'une époque où, au sortir de l'enfance, sa nature démesurément fantasque prenait plaisir à subordonner la réalité aux charmants désordres dont son imagination possédait, jusqu'au génie, le secret. il se concentre sur la nouvelle image que lui propose sa mémoire, gagnée par un surcroît d'effervescence.

Un homme retient son nom, dans l'éclosion indécise du jour. Une mémoire se recroqueville, effrayée soudain par des pulsations vertigineuses. Hanzin refuse au soupir de chasser la bulle de perplexité qui lui oppresse les muqueuses nasales. D'instinct, il ramène la couverture mince sur son torse nu et couvert, par endroits, de sueur froide. Un petit point lumineux, à sa droite, le nargue tel l'œil narquois d'une vigie impavide. Il y accroche son attention, balançant entre la panique et le refus de sombrer pour de bon dans un état paranoïaque, incompatible avec la structure mentale qu'il s'était donné beaucoup de mal à se construire. il se malmène les méninges sans parvenir à identifier l'origine de cet accident au cœur de l'obscurité ambiante. Son regard y demeure rivé, tandis que sa conscience se vide tranquillement d'effondrilles, à la manière du vase sacrificiel oublié au bord du chemin déserté par le quotidien. Une faible douleur à la tempe gauche l'oblige à desserrer quelque peu ses mâchoires. Le caquetage monotone de la pluie, sur le toit, semble recevoir une brusque perfusion d'adrénaline. Soudain, la voix singulière du pêcheur Massoké remue la mélodie diffuse et ensorceleuse des trémies grouillant - 26-

d'écorchures mal drainées. Du coup, il se revoit, ombre désarticulée, plaie d'amertume parsemant la rive du Mono de sanie écarlate. Était-ce hier? Était-ce dix harmattans plus tôt? Vingt? Qu'importe! Pour la première fois, l'image de ce naufrage embrase sa mémoire avec une minutie d'orfèvre. Qu'il ressente, jusque dans ses pores, l'espèce d'affaissement qui le précipita alors, vaincu et désemparé, dans le ventre lénifiant du Mono, voilà qui ne manque pas de l'étourdir. TI s'abandonne à la contemplation hébétée de cette chose pathétique qui fut lui. Son souffle se glisse en tortillon duveteux sous les arêtes de sa réminiscence.

Le fleuve le prit tendrement contre son sein, refermant sur son corps usé par trop de défaites des bras qui lui parurent d'une compassion anesthésiante. TI se laissa un moment dorloter par la promesse de l'oubli, par l'espoir d'ouvrir sous peu son itinéraire au néant. TI se mit à sombrer, avec une lenteur consternante. TI lui sembla confusément que l'onde avait acquis une densité traîtresse, une sorte de dégoût vindicatif, succédant à son empathie initiale. TI eut peur que, par cruauté pure, la délivrance tant rêvée lui fût refusée. De quel sacrilège inexpiable son destin avait-il donc hérité? TItenta d'inspirer, avec tout ce qui pouvait encore lui demeurer d'énergie, cherchant ainsi à rembourrer ses bronches douloureuses du lest dont son enveloppe avait besoin pour déjouer les pièges sournois de la survie. TI se rendit compte, stupéfait et frustré, que plus aucune fonction du réseau maudit de cellules qu'il aspirait à anéantir n'obéissait aux injonctions du cerveau. Le sadique génie, qui s'amusait à entraver ses projets, s'était assuré de solides connivences à l'intérieur des murs. La perfide - 27-

mutinerie de ses propres organes lui ôtait, pour ainsi dire, toute prétention à l'initiative. Quelle ironie et quel soufflet pour celui qui s'était souvent glorifié d'avoir asservi au dard puissant de sa volonté les troupes indisciplinées du Maître des Aléas! La suite des événements lui échappait désormais et il en conçut comme l'étrange reddition du chat sous le regard fixe d'une statue de souris. La douleur qui lui taraudait la poitrine et les tempes perdit, lui sembla-t-il, de la vigueur. Peu à peu, il se sentit gagné par une douce torpeur, presque de l'euphorie. Une chose raide et dentelée lui lacéra vigoureusement le dos sans perturber l'exaltation insensée de son sexe, gonflé de semence sur le point de jaillir en confettis lustraux. L'orgasme, violent et interminable, le libéra enfin du réel. La conscience revint à Hanzin avec une désagréable sensation de brûlure sur les paupières. il entrouvrit les yeux et les referma aussitôt, aveuglé par une lumière d'une brutalité irréelle. Où se trouvait-il? Était-ce donc cela le fameux royaume des ombres? D'où venait alors qu'il pût continuer ainsi à subir l'outrageante réalité de ses limites physiques, jusqu'à ce tremblement grotesque qui, par à coups, déglinguait ses membres perclus d'aboulie? Un soupir involontaire lui planta une myriade de lames acérées et incandescentes dans les côtes. Seule son immense faiblesse le retint de pousser un hurlement. En même temps qu'il se risqua à rouvrir les yeux, le vent frôla ses oreilles d'un bruit de gorge, où il crut déceler l'amorce de litanies longtemps disparues de la mémoire des riverains du Mono. Chaque modulation décapait, par tranches infiniment légères, sa tétanie, y substituant une conscience à bout d'affouillement. Bientôt, le chant se fit imprécation, portée par une voix étonnamment dure. il eût voulu se soustraire, ne fût- 28-

ce qu'un instant, à la torture insupportable de ces brandons trop ardents, projetés contre les précipices de silence en mal de rigoles, où se terrait nerveusement sa nudité. Les bras soudés au corps parcouru de frissons, il tentait vainement d'opposer aux accents contempteurs de ce nouveau supplice, une indifférence qui s'ingéniait à fuir sa volonté. Finalement, comme obéissant à une sommation péremptoire, il tourna la tête vers l'origine du hallali fouillant sa chair à la manière des flèches torsadées dont, aux temps anciens, on purifiait le ventre envahi d'humeurs délétères. Son regard se heurta à un dos large, où des cicatrices longues et boursouflées réverbéraient la densité intenable de la lumière en hiéroglyphes orgueilleux. Les épaules de l'homme appuyaient, par moments, la curieuse harmonie du chant sans qu'aucun muscle dorsal parût prendre part à ces mouvements hiératiques. L'ensemble des sens en éveil pour la première fois depuis son retour à la conscience, Hanzin s'abandonna tout entier au magnétisme qui émanait du chanteur assis dans l'herbe, face à un talus au sommet duquel un vase sacrificiel lançait des langues de vapeur sous les aisselles d'un jeune palmier. La voix: se brisa à mi-chemin d'un crescendo, comme frappée tout à coup par l'énormité sacrilège des mots que la langue se préparait étourdiment à introduire dans la gorge. L'immobilité de l'homme semblait accentuer le silence, replongeant Hanzin dans la brume qui, depuis son réveil, lui murmurait une détresse dont il peinait à sonder les ressorts. Ses yeux continuaient à implorer la silhouette rigide, émergeant de l'herbe tel un pieu tumulaire. Un mouvement de la nuque, presque imperceptible au début; l'homme baissa la tête avec un faible soupir. Une éternité de recueillement. S'était-il assoupi? Non, autrement son - 29-

corps n'eût pas montré une pareille perfection de posture. Comment donc s'y prend-on pour atteindre une maîtrise à ce point absolue du moindre de ses réflexes? Du regard, Hanzin balaya le paysage alentour. TI interrogea chaque parcelle, fébrilement, sans relever quelque indice pouvant l'aider à situer l'endroit où le hasard avait déposé son débris. La végétation ne lui était pas étrangère. De plus, quelque chose de familier dans l'air, ce mélange unique d'émanations telluriques et de miasmes fluviaux, le convainquit que les lieux appartenaient au cadre de sa lointaine enfance. Pourtant, il ne se rappelait guère y avoir jamais mis les pieds. TIpensait avoir fait le tour de ces immensités vertes, offertes à l'exploration de l'enfant aventureux qu'il fut. TIy demeurait donc des superficies, que ses randonnées innombrables avaient négligées! A peine le constat s'imposa-t-il à son esprit, qu'il s'ouvrit à ,la dureté minérale de son lit. De la main droite, il tâta la surface de la pierre sous son dos. Mais, mais... TI existait donc, cet autel mythique des Adorateurs du Mono! Que de fois il l'avait cherché! Seul ou avec d'autres... L'imaginaire collectif était intarissable à son sujet. On lui attribuait des vertus, toutes plus fantastiques les unes que les autres. Les enfants bavaient de stupeur et de névrose à l'ouïe de ces légendes données pour vérités indiscutables. On tenait pour assuré que cette roche, issue de l'omoplate d'une ancienne divinité, réalisât n'importe quel souhait pour peu que l'on trouvât le moyen de passer, entièrement nu, une nuit de pleine lune sur le miroir glacial qu'elle présentait, depuis plusieurs siècles, à la caresse des intempéries. On tempérait les appétits imprudents par de sévères mises en garde: si en découvrir l'emplacement constituait en soi une épreuve inimaginable, cela ne repré- 30-

sentait qu'un jeu à côté du terrible combat qu'il fallait livrer aux monstres qui en gardaient les abords. Hanzin jeta des coups d'œil effrayés autour de lui. Rien ne lui signala la présence de créatures féroces et malveillantes. Curieusement, il n'en éprouva aucun soulagement. L'étançon proposé au mur, qu'avaient fini de déchausser de voraces bestioles, lui parut aussi illusoire que des nuages obèses ourlant un horizon de février. Le sourd-muet aveugle, égaré au cœur d'un désert harcelé par une interminable tempête de sable et languissant après la plus petite goutte d'eau qu'un cactus amnésique pût concevoir, eût été, moins que lui, exposé à la tentation de maudire le ventre qui s'était un jour rendu complice de la semence dégénérée, à laquelle quelque génie facétieux avait intimé l'ordre de façonner un misérable jouet aux humeurs du sort. Une légère vibration, répercutée par l'air saturé de mystères, avertit Hanzin d'une rupture imminente dans le sommeil momentané des manifestations de vie alentour. Déjà, l'homme était debout et se tournait lentement vers lui. TIétouffa un cri de terreur, tant le visage de l'individu le bouleversa de chagrin, lui qui s'était attendu à y lire n'importe quoi hormis un quelconque sentiment humain. TIfut près d'éclater en sanglots. Son âme vacilla avant de se pulvériser en picotements inquiets contre la paroi ténue des paupières. Ses yeux, voilés de larmes, se mirent à quémander un nom à sa mémoire, un rien de quelques syllabes pour dire enfin ce visage, dont les traits demandaient avec insistance audience à ses facultés cognitives. TI ne doutait plus de l'avoir déjà vu. Mais, où? Quand? Combien de fois? Une simple connaissance ou un familier? Et cette voix particulière... Comment expli- 31 -

quer qu'il en eût subi le charme avec le curieux sentiment de fouler une venelle bordée de spectres évadés de son propre patrimoine, une venelle damée par des sensations aussi vieilles que sa conscience? Aucune ébauche de réponse à ces questions n'apparaissait sur la trame obstinément confuse de ses souvenirs. L'homme, d'un pas mesuré mais fluide, s'approchait de Hanzin, toujours allongé sur la roche polie. L'homme ne marchait pas. TI sondait plutôt, d'un pied après l'autre, la consistance de l'herbe, de sorte qu'on l'eût aisément pris pour un funambule. Son torse nu et fortement musclé, exhibait des paillettes de sueur, que diaprait la lumière. Pour tout vêtement, il portait, noué autour de la taille, un vieux pagne indigo. Des deux mains, il tenait, à hauteur du nombril, une petite calebasse au rebord ébréché. Parvenu près du rescapé, il s'accroupit, lui souleva avec une infinie délicatesse la tête et lui fit boire le contenu de la calebasse. Hanzin avala, par menues gorgées et en grimaçant, l'amère décoction verdâtre, où nageaient d'infunes morceaux d'une substance gluante et indéfinissable. TIeut un haut-le-cœur et fut à deux doigts de déglutir. De l'index de la main qui soutenait la tête, l'homme exerça une brève mais forte pression sur le bas de sa nuque. Aussitôt, ses muscles se relâchèrent. TI vida le bol sans plus éprouver de dégoût. Peu à peu, sa vue se brouilla. TIne tarda pas à basculer dans un sommeil à la limite du coma.

Hanzin recouvra ses esprits en même temps que la mémoire. Massoké... Ainsi donc, c'était au pêcheur légendaire qu'il devait de hanter encore ce triste royaume de chimères, qu'on lui enseigna à nommer terre! La chose - 32-

ne l'étonna pas vraiment. Pour lui, autant que pour la plupart des gens qu'il connaissait sur les bords du Mono, Massoké figurait une espèce d'embarras teigneux, au ras des spoliations de symboles. Les diverses mutations, qui avaient installé le pays dans des soupirs jamais exhalés, s'étaient brisé les dents contre cette falaise altière. Massoké... Nulle langue, jamais, ne déroulait ce nom sans marquer un temps d'arrêt, une sorte de flottement frileux au seuil des abîmes. Rares étaient ceux qui, sur les rives du Mono, pouvaient prétendre ignorer son histoire. Au fil des versions, elle se chargea d'un tel lacis de détails saugrenus qu'il fallait désormais, à qui cherchait à en effleurer le canevas initial, posséder parfaitement le métier des dompteurs de rouet. TI n'est pas d'œil qui retienne une exclamation en se posant sur Massoké. Son apparence témoigne de la me~squinerie, qui parfois anime le ciseau avec lequel la nature sculpte les formes mal condensées, destinées à peupler la terre. Le corps du pêcheur est une perfection de régularité, de force animale et d'agilité. Les bras, le torse, les hanches, les cuisses, les jambes, les pieds enfm... tout en lui semble, de l'épaule aux orteils, avoir été soumis au métrage attentif d'un artiste de génie. Le moindre de ses muscles aurait sidéré le crayon de Leonardo da Vinci, le Florentin le plus à même d'en mesurer l'arrogante architecture. Mais, comme pour démentir cruellement ses intentions initiales, la nature a surmonté ce joyau esthétique d'une tête bouleversante de laideur. Le front, étroit et semé de bosses, figure une grappe inachevée de flatulences. La nuque, excroissance disgracieuse, semble une outre d'avanie, suspendue audessus du dos par un reste de perfidie. Deux yeux, dissemblables et perpétuellement en conférence avec la - 33-

nuit, s'épuisent à vaincre l'étroitesse des orbites, pratiquées dans la face avec une mauvaise foi déconcertante. Qui rencontre Massoké pour la première fois, ne peut s'empêcher de se demander quel chirurgien maladroit et rancunier l'avait soigné à la suite d'un quelconque accident, tant son nez s'apparente à une triste plaisanterie, une caricature de soufflet. Les lèvres, anormalement minces, n'auraient pas manqué de charme si elles n'avaient pas été accrochées au gouffre sinistre, piqué par endroits de chicots et où une langue épaisse nage dans un continuel excès de salive. Vraiment, nul regard ne se découvre suffisamment d'abnégation pour s'attarder plus que quelques fractions de secondes sur la tronche la plus hideuse, jamais dégobillée par un ventre de femme. Même alors, il frémit, incrédule et profondément mal à l'aise, s'empressant de dissimuler son trouble sous les digues précaires de paupières à moitié rabaissées. Aucune impertinence, aucun grief ne toisent ce monument, minutieusement érigé à la défaite du commerce simple et naturel. Ainsi, personne, sur les bords du Mono, ne se rappelle avoir déjà eu le courage de soutenir, avec le pauvre homme, une conversation les yeux dans les yeux. Tous ses interlocuteurs s'adressent obstinément, qui à sa poitrine, qui à ses mains, qui encore à la poussière que foulent ses pieds. Avec des ruses aussi vieilles que le fleuve, les mères tentent de retarder le moment où leurs progénitures mettraient un visage sur le nom du dernier des vrais pêcheurs de la région. Les enfants le craignent; plusieurs d'entre eux le fuient. Les adultes font mine de l'inscrire dans la trivialité, tout en se défendant mal contre une - 34-

abréaction de dégoût sitôt que sa face s'encadre, avec un rien d'insistance, dans leur champ de vision. TI est une vérité non discutable dans toute la région: la beauté unique de la voix de Massoké. TIne s'agit pas ici de ce clapotis désagréable qu'émet sa langue lorsqu'il parle, mais du bouquet de charmes qu'il sait faire jaillir de sa gorge, en un chant troublant de chaleur, de profondeur et de limpidité harmonique. Ah ! Cette voix, à nulle autre pareille... On ne l'entend jamais sans tressaillir, sans ressentir, tout au fond de soi, un déferlement d'émotions inoubliables. En fait, l'homme ne chante pas; il ranime, par la seule puissance de son souffle, les pigments oubliés sous le limon dendritique des pensées qui assujettissent la volonté. TItisse des dentelles au ras du silence. TIdonne, à sa façon inimitable, la réplique à l'intelligence même de l'univers. Plusieurs assurent, l'œil sincère, avoir déjà vu la lune frémir de joie et esquisser des mouvements bien reconnaissables de contentement au moment où, face au fleuve, il entonnait l'hymne par lequel, depuis toujours, on offre la nuit à la mansuétude des esprits ensemenceurs d'aurores.

Dès sa tendre enfance, Massoké apprit à cohabiter avec la répulsion que son visage inspirait aux gens. TI comprit la cruelle injustice de sa laideur avant même d'avoir effleuré la réalité de son individualité. On raconte que sa mère ne lui donna le sein que contrainte par les injonctions de la nature. Plus d'une fois, elle soulagea le trop-plein douloureux de ses gourdes jumelles dans les rigoles, tant il lui répugnait de prendre contre sa poitrine cet être issu de ses entrailles, mais dont la vue lui plantait dans les viscères une révolte et un effroi incontrôlables. Qu'il en eût été meurtri, rien en lui ne le laissa entrevoir à - 35-

quiconque. TI n'affichait qu'une passion: chan~er. TI n'avait pas encore atteint son neuvième harmattan que tous s'étaient mis à le nommer Hassinonvt1. Massoké chantait tout le temps. TI le faisait avec d'autant plus de bonne ,volonté qu'il réalisa, très tôt, qu'en cela il acquérait, aux yeux des autres, un peu d'humanité. En effet, l'exercice le transfigurait, atténuant les imperfections ordinaires de ses traits d'une telle tension lumineuse qu'il en devenait méconnaissable, presque beau. On osait alors le dévisager sans gêne. L'enfant Massoké chantait donc comme d'autres auraient montré une pénétration précoce aux méandres des traditions ancestrales. TIchantait pour répondre à un besoin légitime de se situer par rapport au groupe. TI arrachait à sa gorge des fragments d'éternité afin d'ériger, çà et là, de pathétiques obstacles contre les miasmes mortifères de l'ostracisme. Massoké dépensa ses énergies enfantines à tâcher de déjouer les pièges de son hérédité. A l'école, il ne fut jamais compté parmi les élèves les plus brillants. TI ne faisait pas non plus partie du noyau irréductible des cancres. TIappartenait plutôt au groupe de ceux-là, de qui un vieux pédagogue de la région avait dit un jour: « Leur nature, désespérément parcimonieuse, libère, de temps à autre, juste ce qu'il convient de saillies intelligibles pour les maintenir dans l'anonymat confortable de la moyenne... » Ainsi, il ne laissa dans la mémoire de ses anciens camarades de classe qu'un visage terrifiant et une voix enchanteresse.
(1) : de Hassinon (chantre) et Vi (petit). Au sud du Togo et du Bénin, le Hassinon représente à la fois le soliste émérite, le maître de chœur et l'ornementeur génial pour toute activité communautaire où intervient le chant. On le confond avec le griot car il n'est pas rare que les deux rôles soient dévolus au même individu. - 36-

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