L'IL GRAMOPHONE

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L'œil entrebaîllé d'Émile Everton journaliste au " Petit gadoue " va tenter de sa chambre de l'hôtel Verlemonde de Granivaux de conquérir les tâtonnements de l'invisible, d'accepter d'être désarmé par certaines bassesses faussement amicales, comprendre les cicatrices que propose toujours le grand voyage délabré et dépenaillé des silhouettes des ténèbres. Les pages manuscrites trouvées dans les tiroirs du bureau de l'inspecteur vont offrir à Emile Everton des joies ricanantes qu'il tentera de transformer pour comprendre le mystère de cette enquête
Publié le : mardi 1 juin 1999
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EAN13 : 9782296389342
Nombre de pages : 192
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L' œil gramophone

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L'Harmattan,
75005 Paris

1999

5-7, rœ de l'École-Polyteclriqu:

-

France

L'Harmattan, Inc. 55. ru: Saint-Jacqœs. Canada H2Y IK9

Montréal (Qc)

L'Harmattan, Italia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino

ISBN: 2-7384-7931-6

Jacques810m

L' œil

gramophone

L'Harmattan

Emile Everton, journaliste au« Petit Gadoue », dans une chambre de I'hôtel Verlemonde, tente de déchiffrer les pages manuscrites découvertes dans le tiroir du bureau des inspecteurs Pastel et Frévile.

L'œil entrebâillé, doux si doux, si lointain dans une tranquillité, est à la rencontre de l'invisible. Il observe, m'observe, dévisage, parfois il ricane, et constate que je suis griffonné, que je suis gribouillé dans une position assise, alors que je macère dans une lumière, alors que j'ai froid dans les accoutrements sans âge de la petite chambre de l'Hôtel Verlemonde. Je refuse les indolences désespérées de mon sommeil, je refuse d'être entrecoupé de rêves et de cauchemars, d'hallucinations. Soudain, je repense à la galopade liturgique de ma mémoire, douce, violente, irascible, parfois si confuse. Je repense à mon œil qui ranime dans l'horizon et dans l'immensité, les débris d'une ancienne vie de vaudeville; celle qui s'était infiltrée dans mon enfance. Auprès de certaines frayeurs, des fragments étonnants de rêves se sont enregistrés aux abords des frayeurs imaginaires des inspecteurs Pastel et Frévile. Les inspecteurs dans le lointain, dans les écartements du temps, dans les routines des nuages. Si je parle des nuages, je parle de ceux qui entretiennent de bonnes relations avec les étendues définitives d'une matinée condamnée à l'irréparable. Parfois, je sais qu'ils côtoient les déchets d'un souverain conspirateur, de temps en temps, les restes d'un vol d'oiseau, celui d'une vieille mésange. Cette mésange imprégnée de figures et de vieilles poussières, ces fameuses poussières pourpres d'un lever de jour. Ce lever du jour est toujours pour moi une bataille, une diction inventée par l' œil, par un mouvement suspendu. Si suspendu, si léger, si impalpable, qu'il essaye de ne pas faire trop de cases dans les vides d'une vallée, dans les contradictions des ombres. Étranges ces ombres, ces écuelles, ces plates-formes du soleil, ces déchiffrages qu'il faut faire. Ces déchiffrages je les fais toujours dans une émotion, dans un désarroi, dans une effervescence. 7

Soudain, l'ensoleillement parfois tonitruant se désespère. Peut-être étais-je le prisonnier d'une enluminure mensongère, de certaines bassesses faussement amicales, faussement chaleureuses? Peut-être étais-je séquestré dans l'embuscade florissante d'un pansement littéraire, dans un pansement servile? Pour déguiser cette forme de dégradation, je sais que celui qui est étranger à la localisation d'une ombre, utilise le déplorable champ d'honneur de sa mâchoire, de sa dentition. C'est pour détourner la pinçure sans pitié de l' œil. Rusé, il est l'étranger pour étouffer toutes les formes d'une enquête sur la richesse d'une véritable amitié, sur l'excellence d'un face à face, sur l'art de faire de l'ensanglanté un merveilleux. Mon œil observe le soleil par le corridor d'un de ses rayons, je pleure, je sanglote, je me chagrine. Les clameurs féroces et les débandades de toutes ces bouches, pensent, se combinent, s'enchevêtrent, et se retrouvent dans les cités, dans les bouillons agonisants des draperies inanimées d'une journée. Brusquement, il faut que je me détourne, que je me courbe de ces observateurs congestionnés. Leurs prémonitions coupent les songes, et l'espérance infinie d'une beauté flottante. Mortifié de ne plus retrouver les embarcadères des coques légères, je me suis donné pour consigne formelle de toujours apprendre à me délivrer des imitateurs, des pasticheurs, à rejeter les fouinards, les indiscrets. Ceux qui approximativement, sans les organes essentiels de l'observation, tissent avec des cordages l'étouffement généralisé d'une beauté, celle qui demande à être croquée à plein regard, comme une meringue. Dans le paysage privé de la fenêtre de ma chambre d'hôtel, je parviens à organiser le calibre aimable d'une épicière, le gabarit du populacier, le saut restreint d'un chat, le rapide passage d'un éclat de verre. Parlons s'il le faut d'un éclair dans la coupe de vin gris, soufflée dans un nuage. TIfaut aussi que j'apprenne à me glisser dans les préambules
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d'une journée, à empoigner, à saisir toutes les ressources, celles qu'exige la lumière sur les quatre façades de la petite préfecture. Je viens de discerner les rebondissements de certaines corniches, elles paraissent enchantées de l'ombre que proposent les dizaines de gargouilles. Presque minuscules, elles attouchent avec frivolité la taille de la pierre, le coup d'ongle du ciseau. La scène peut sembler improvisée et sans importance, c'est tout le contraire. La scène se joue avec des règles si précises, que l'œil n'est plus un simple souffleur, une boursouflure, mais cet observateur qui a le droit de découvrir dans cet étrange équateur, ce jeune peintre tenant la main de Paolo Uccello. Totalement enflammé par le rebondissement de cette agitation, de ces inscriptions, de ces légendes, de ces clairs-obscurs, je me laisse entraîner dans la régénération totale de mon observation. Enfant, j'étais vigilant à la faiblesse décorative de certains sourires pastichés, ceux que les bonnes familles appliquent sur leurs visages. Je me disais toujours: «quel étrange aboiement, quelle curieuse précipitation pour dissimuler le futur cadavre. » Dans les entrefilets de ma timidité, de ma gaucherie, je commence à comprendre que l'essentiel est d' habiter définitivement toutes les formes d'une riposte. Peu à peu, je décide de devenir un chroniqueur perturbateur, et je m'octroie un permis privé àjouir de mes subordinations. J'ai pour préférence les longues expériences toujours inachevées de l'ivresse, d'un caprice, d'une boutade, de la méditation sans fin d'un amour, de ses passions irréfléchies. J'ai pour faiblesse la cruelle provocation d'inonder de mes passions les yeux tristes d'un voyageur, d'un nomade. Soudain je repense à Rêverie, à sa chevelure tête gibière, à son regard tirailleur, imprimé. C'est un mélange à la fois de l' inexpérience et de grand savoir. TIn'y a chez elle aucune restriction, aucun rationnement. Elle
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est cette arabesque qui peut servir de cathédrale, d'abbatiale, elle est cette vitalité, celle qui sait mélanger la tendresse d'une mère avec un idéalisme effréné pour le vernissé du beau ciel. Elle est l'éclair rabatteur qui est venu me foudroyer pour touJours. Invité par le journal Le petit Gadoue à poursuivre les mélanges opiniâtres de mes brillances et de mes obscurités, j'allais tel un expéditif éloquent, foncer dans le tunnel de ces centaines de feuilles récupérées dans le tiroir du bureau de Pastel et Frévile. Peu conforme aux obéissances, aux servitudes, et à la réalité de mon entourage, je repense à la minuscule et médiocre pièce que l'on m'avait accordée dans le petit immeuble du journal. Sa laideur était frappante, et son charme était évident. Dans un magouillage coloré, tacheté, les restes d'une pigmentation ancienne, catégoriquement refusaient de hausser les épaules. Envahie de trop de plaisirs fragiles, la lumière de l'extérieur venait envelopper l'intérieur de ce petit domicile. L'illumination externe tentait de ramener une hygiène à des formes envenimées. Sur les murs, d'inquiétantes taches collet monté, gravaient de curieux commentaires. C'était une correspondance difficile à déchiffrer, à déchiqueter pour les visiteurs. Son érudition est curieuse, amusante, presque compromettante. Étrangement, elle ressemblait à ces silencieux écrits que j'avais récupérés dans le tiroir des deux inspecteurs. Le bureau que l'on m'avait concédé, autorisé, était façonné par différents ramassis de vieilles cartes postales, et les compilations des vieilles odeurs des journalistes. C'était un brassage de tabac, et de patriarcale coulée transpirante. Un mélange de cuisses déjetées, difformes, et de bras révérencieux. D'inattendus parfums avaient fini par se dégager de ces costumes moites, et de cette collection primitive. Toutes ces défroques puantes qui toujours s'éclaboussaient, 10

se mélangeaient aux odeurs de la cuisine du restaurant Chez Francoule. Les fragrances se répandaient dans les couloirs, les perrons, et la montée de l'escalier. Cette fidélité souveraine finissait par se livrer dans tout l'édifice, héros à bon marché. Fière, c'est dans la cage d'escalier que cette émanation sortait sa canardière de graisse, et laissait apparaître les crépusculaires conciergeries d'un chou en condition d'ivresse. Mon bureau situé au deuxième étage, j'étais contraint, en bon officier de brise glace, de franchir ces deux paliers; ils étaient encombrés des mélanges de différents arômes. C'était une série d'accidents de senteurs, d'humour contrarié, celui d'une sole poêlée avec le laisser-aller d'un vieux pâté de grive, celui d'un vénérable œuf dur livrant son dernier combat avec la garde républicaine de vieilles filles d'anchois. Je repense à ce boutonnage de mille-pattes qui tient fermée l'armure argentée de l'anchois. Desserrée, la fermeture Éclair comme mise en croix plusieurs fois, essaye de se tenir raide, de maintenir cadenassées ensemble les deux parties tranchées de l'armure. La porte de bois du palier du deuxième étage était délicieusement nostalgique. Ouverte, elle laissait apparaître un couloir absent de toute gaîté. Il était plongé dans une demi-obscurité. Résolu à privilégier les plus médiocres, le corridor contribuait à dépecer toutes les formes des expéditions dangereuses. Cette forme d'initiation avait pour objectif de féconder des esprits sans souffrances. D'aspect mécontent, le vieux parquet réceptionnait mes chaussures. Craquantes, les vieilles lames de chênes esquissaient les cris d'un maigre lévrier, parfois celui d'un jeune enfant cherchant le sein de sa mère, l'affection de son père, les tendances aventureuses de son frère. J'aimais chaque matin apercevoir les anecdotes si particulières de toutes ces planches. Certaines lattes, mieux jointes que Il

d'autres, étaient triomphales, tonitruantes aux côtés des improvisations de certaines, celles qui ambitionnent dans des craquements sans préparatifs les malencontreuses tromperies d'un canapé Bonaparte, le simple galop d'un objet coupant, affilé, et tranchant dans la cuisse d'une nature morte paysanne. Éclairé par la spermeuse lumière d'un néon, celui qui se manifeste habilement dans les rafales d'une journée polaire, le parquet, à ma première observation, sécrétait un incroyable vagabondage d'yeux à demi arrachés, de figurines gravées, et archaïques. Dans ma deuxième fouille plus observatrice, c'était le grand calme craquant des fonds océaniques. l'apercevais le spacieux berceau d'un navire ayant fait naufrage, et des hublots saisis par la détresse d'une vague, celle d'une houle qui dansait ventralement dans un déshabillé, dans le ressac d'une ombre. Rétablissant ma curiosité dans d'autres domaines, et désirant épuiser ce terrain vague d'appartement, certaines parties de ce plancher finissaient par ressembler à plusieurs paquetages éventrés. De nombreuses excroissances libéraient sur ce sol chaotique, de brèves notices, des effigies d'ancêtres, et de multiples contradictions qui remontaient sans courage quelques années auparavant. Mon observation touchait à sa fin, mais mon regard, encore en suspension, venait se perdre sur les murs pour contempler un vieux papier peint qui manifestait encore une certaine bravoure. L'on apercevait de vieilles délégations de taches, celles qui se ravitaillaient généralement dans les fuites des conduites des W.-C., dans la colonne montante de l'eau de l'immeuble. Les batailles de l'humidité, sans commandement, s'accaparaient du flanc droit de la cloison. L'ennemi était récent, mais c'était une tromperie pour m'entraîner dans l'autre côté d'une frontière, dans d'étranges falaises, dans la crinière d'une minceur exceptionnelle. Oppressée, la petite ampoule que j'avais éclairée par habi12

tude, était agitée par des spasmes qui laissaient supposer l'arrivée précipitée d'une agonie. Dans les débris de cette pâle lumière, une mouche essayait de se dégager d'un compagnon. Pendant quelques secondes, telle une marée, elle fut engloutie dans les sabres déchiquetants d'un mâle. Approvisionnée maintenant par l'amour d'un artilleur, elle se sentait fortifiée pour déposer sur le papier peint des boulettes d'excréments. Quant au mâle, en s'envolant, il devenait un ennemi insaisissable. Enfin, je finissais par arriver à la porte de mon bureau. Mon nom Émile Everton sur une étiquette était égratigné par une plume. Blanc et légèrement mité par des astres solitaires, tacheté d'une gisante chevelure, le petit carton m'offrait un des plus sublimes spectacles. Des quantités d'étoiles minuscules, et basanées, dans un cortège émanant d'une pourriture, d'une décomposition, un dessin évoluait dans un schéma comparable à nos cartes géographiques. Mystérieuses, et sereines, ces vulgaires délégations dans un terrain lunaire, dans cet océan sans frontières, par des rapprochements hasardeux d'un œil aux extrémités d'un charme minutieux, étaient équivalentes aux tressaillements d'un bouquet botanique, à la représentation abstraite d'un animal chimérique. Abandonnant volontairement toute mon innocence, j'étais en face de vulgaires petites taches, d'un insignifiant postillonnage d'insectes de toutes sortes. L'écriture tranquille de mon nom sur l'étiquette, finissait par devenir un signe, un indice, qui laissait pressentir mon jeune âge dans le journalisme, mon côté jouvenceau dans la presse. Mes yeux que je viens de détourner vers le dais de la petite chambre de l'Hôtel Verlemonde, s'exaspèrent de certaines dispositions décoratives offertes par la suspension. Lumineuse, elle laisse une langue naturelle d'électricité se coller au plafond. J'observe la solitude de ce patois lumineux. 13

Parfois il me semble que j'entends une voix aigre, parfois il me semble que c'est un signal, un galet peint, une gravure avec quelques signes primitifs. Aussitôt, j'ai repensé aux malicieuses expressions de Pastel et de Frévile, lorsqu'ils se dressèrent pour la première fois sur le seuil de la porte de mon petit bureau. Dans leurs regards excellemment creusés, j'observais les rythmes de leurs paupières. Derrière ces quatre couvercles d'une épaisse couche de matière sacrificielle, de multiples petites déchirures fabriquaient les restes d'une torture. Une condensation funéraire avait fini par dévier le drapé audacieux de leurs observations. L'ogive acajou de leurs yeux, la moisissure précoce de leur peau, pendant quelques instants, leurs visages me sont apparus tâtonnant l'espace. Le bonjour qu'ils effritaient, comme des petites morsures, comme le sourire d'une tonsure, m'abandonna dans le patrimoine d'un monastère. Celui où le sentiment affectif développe inlassablement le thème d'une vie quotidienne. l'avais envie de tergiverser sur la personnalité des deux inspecteurs, mais le porte-manteau en fer forgé de chiens enragés qui s'enlacent dans une curieuse mélodie torsadée, et qui réinventent un geste vide, avait fini par me persuader de venir accrocher mon imperméable comme un bouclier cérémonial. Peuplée encore des couleurs de la rue, et asphyxiée par des gestes aux intrusions étrangères, la gabardine que je n'avais pas encore retirée, sans complications était aussitôt suspendue à la queue de l'animal. Accrochée, j'apercevais maintenant une crinière, pour la première fois la publication d'un cheval. Sur la chaise qui gardait encore les raidissements d'anciens journalistes, une certaine terreur bien taillée se déclarait pour admirer ce ridicule mobilier. Je suis revenu m'asseoir dans la contraction iITitée de ces vieux fantômes. En face de moi, une minuscule fenêtre dési14

rait agiter les quelques rayons d'un soleil caricaturiste. Ils se faufilaient les yeux fermés dans mon bureau. Pastel et Frévile, en contre-jour, me dédicaçaient une infaillible tristesse, une inévitable mélancolie. Sur les murs que j'observais d'une manière plus précise que la première fois, j'apercevais derrière ces commentaires gravés, que j'avais cru être les seuls, de délicieuses estampes fabriquées par les faisceaux lumineux, et certains restes miraculeux de vieilles photographies. Mon regard plus fertile, et refusant toute forme de mainmise sur un soi-disant savoir d'observation, finissait par me proposer une grandiose randonnée d'ombres aériennes. Elles se cabraient pour devenir des villages, des scènes sportives, des amusantes querelles psychologiques. Il me semblait que je parvenais à déchiffrer quelque chose de succulent, que j'étais le seul à savoir décrypter, l'unique à savoir éclaircir. Distraitement appuyé contre le mur, je finissais par me tremper dans un mélange d'inquiétudes, et dans les palissades rosées du soleil qui m'entouraient. En perspective d'une nouvelle histoire, je ne comprenais pas pourquoi les autres journalistes n'avaient pu déchiffrer les mimiques de certaines heures de la journée. Les demeures de certains instantanés, me suis-je dit, m'apporteront toujours les grandeurs d'un mouvement, l'éclosion d'un moment visionnaire, l'apparition d'une poussée enthousiaste. Pastel et Frévile venaient de disparaître dans le bouillonnement d'une poussière. Maintenant seuls avec cette expérience mâchurée, et proposée par l'aube qui se déversait dans mes yeux, les grands lecteurs des fleuves policiers, par de petites déchirures essayaient de fuir. Seuls, les ennemis des interrogations singulières d'un lever de jour et les duels imbéciles des esprits encore mousquetaires ne pouvaient comprendre l'importance et la tournure de la nature, celle qui célèbre dans un esprit de bonne foi matinale, la virtuosité de la création du monde. L'imbécile 15

que je regardais traverser la rue dans la fibre de son ombre, et faisant tout pour l'ignorer, n'empêchait nullement à son double costume de disposer d'un élément moteur, dont il était cet idiot incapable d'en comprendre la composition sur le sol. Dans les rides des fils d'argent déliés pour satisfaire les définitions d'une forme, les nuées animées et fugitives d'une composition, progressivement varient leurs silhouettes. Je finissais par rabattre la chape de ce retour en arrière que j'avais agitée quelques minutes. Persistantes, et avec rapidité, mes déchirures m'attachaient à des adversaires, ceux qui manœuvrent certaines distances entre les interminables parties de billard, et les ambitions de quelques misérables. Pastel et Frévile avaient de fâcheuses tendances à brosser leurs secrets dans leurs propres impuissances. lis pensaient ainsi éviter de tomber dans l'immense peine des criminels, dans les pistes perdues et chaotiques des spectacles moroses de la vie rabâchée d'une province, de l'expression remâchée d'un territoire. D'autres inspecteurs, plus guetteurs, mais peu habités par la grandeur définitive de la mort, se contentaient de lustrer sans difficultés quelques souvenirs des bateaux de pêche, ceux qu'ils avaient vus tenant le rôle de sentinelles dans les délices de leurs premières études primaires. Souvent il m'arrivait de les apercevoir, ils étaient bondissants avant d'être emportés par ceux qui se roulaient dans les courants des petits bars, dans les circuits bondés d'une randonnée, dans les passe-temps rafraîchis d'un visage féminin. La fille était belle malgré la grosseur de son nez qui servit de piège au regard, malgré ses lèvres opulentes qu'elle adorait fleurir grossièrement avec un bâton de rouge géranIum. Allongé sur le lit, il me semble que je viens de jouer avec des images, et des rêves sans expériences. Trop prudent, je 16

le suis pour admettre que la forme d'un corbeau volant dans l'espace peut être comparée à un casque, à un sexe féminin ne niant pas l'existence d'être volant. Malgré une exacte intonation qui accueille avec des souplesses reptiliennes ma mémoire, ma dissertation me propose le martèlement des inspecteurs Pastel et Frévile. Soudain, ils sont saisis par les écritures dramatiques. Elles surprennent par leurs décadences les crimes presque parfaits, ceux qui se désolent sur le chemin de l'étrange ascension à la boutonnière. Étendu sur un dessus de litière dans lequel peu à peu je m'assimile comme un troupeau dans un vert pâturage, les ressorts du sommier consentent à libérer quelques plis de souffrance creuse. Les mouvements de mon corps extériorisent quelques réponses incohérentes. À ce chant d'Ophélie dont je désire être l'héritier, en quelques secondes, les grincements acquittés deviennent de précises mélopées d'acier torturé, de fabliaux exprimant pour la première fois des chants funéraires. Légèrement engourdi par les charmes et les illusions de la chambre de ce petit hôtel, doucement j'allais apprivoiser une variété de réapparitions. La lumière terre cuite installée dans la chambre, avec les allures d'un figuier sauvage, s'engageait à tracer sur le sol un beau visage pur. Dans l'immobilité de cette tache, je repense à l'enquête policière oblitérée dans les cerveaux de nos deux inspecteurs. Parfois, les impétuosités de mes observations faites au pas cadencé, me permettent de patauger avec élégance dans l'engrenage et les détresses des tortionnaires, dans l'ennemi et les désarrois des dépressifs. Certains bourreaux, plus audacieux que d'autres, utilisent le savoir-faire de l'attirail romantique. Ainsi, ils parviennent à détourner avec brusquerie et fanatisme les professionnels du revol ver. Extériorisée dans les gosiers des policiers, l'arme à feu leur 17

permettait de régler les bizarres et incompréhensibles inaugurations de l'acte criminel du nouveau meurtrier. J'ai toujours spéculé que cet étui à munitions, dans la pensée de certains commissariats, était trop souvent hiérarchisé. L'ondulation sourde de nos deux inspecteurs, peu aptes à la besogne d'une enquête, finit par construire avec aigrette et grande pompe, leur désarroi dans la surveillance de l'ombre des cris voltigeurs. Des effrayantes structures avec le charlatan du village avaient accompagné les jeunes filles à leur première cotation domestique. Prenant goût à la tendresse, et à lajalousie de certains souvenirs entre eux, il m'arrive de revoir Pastel et Frévile se laisser illuminer par de multiples petits incidents. Face à ces imperceptibles événements, leurs personnalités aussitôt devenaient vacillantes. Cependant qu'ils parcouraient certains martyres inconsolés, leur enquête sur la mort de Luc Gontier devenait incertaine. Ils espéraient s'agglutiner avec de simples racontars, et de minuscules soupçons, à une vigilance parfaite auprès de Louis Agornille, supposé être le meurtrier. Devant tant d'avatars évadés pendant cette enquête, les troubles de mon esprit suscitent à nouveau les premières cotations envisagées par les jeunes filles avec le charlatan du village. Inexpérimentées, elles essayent d'interroger une couleur, de dévorer une place, de séduire une utopie, de l'exagérer, et d'en faire une corbeille pour les amours d'un ménage élégant. Les plus jeunes, dont les formes physiques varient selon leurs intrigues personnelles, se contentent de se tirer leurs propres oreilles. C'était, paraît-il, pour allécher d'une performance les divers foyers odorants, les courants étourdis de leurs cœurs. C'était aussi laisser surgir les houleuses faiblesses de leur appétit pour le sexe ;il fallait les voir dans la rue principale. Tous les détails réalistes du pli de leur chair 18

étaient à l'effigie d'une star. Belles et presque puantes avec leur parfum de cendre, comme des écrevisses en groupe elles se déplaçaient. Certains malaises broussailleux, entretenus par l'adolescence, finissent toujours par se sacrifier, et se rémunérer dans une basse monotonie de fin d'époque. Dans ces corselets d'enfantillages, je me persuade qu'il y a des esprits qui finissent par faire sans ovation, une véritable traversée amoureuse. Je sais aussi que le ciel laisse à la tragédie le soin de mugir les dernières phrases. Après, il y a l' esprit infernal d'un feuillage, celui qui permet à l'air bombé et cristallin de la jolie fille, de se vanter de broder ses premiers amusements, ceux qu'elle croise avec son amant. Dans les débris des têtes de nos deux inspecteurs, les premières nuits phosphorescentes de ces demoiselles étaient imaginées. Pastel et Frévile étaient persuadés qu'elles se déliaient dans l'éloquence tranchante de leurs charmes, et dans les puissances de leurs sentiments les plus intimes. Les plus âgées, sensibles aux aréopages des commissaires de police, s'informèrent de l'emprisonnement d'un rire, du dernier jeu d'une garde à vue de l'amour et du hasard. Plus tard, j'ai appris que l'énoncé de toutes ces suppositions était sous les influences des écritures d'un petit calepin. Il y avait dans ce répertoire des graffitis émouvants. Je crois me souvenir d'un rideau sur lequel des figurines ambiguës représentaient de minuscules têtes. Plus loin, des annexes parlaient de corruption, et des perversions de leurs jambes galopantes à la recherche d'une avant-garde éphémère. Les demoiselles dans leurs bustes felmes, presque sortilèges, ensorcelaient leurs visages pensifs; leurs frimousses avaient fini par se déverser dans la magie de leurs épaules, et leurs châles, glissés sur leurs omoplates, étaient une mauvaise copie de la danse de Salomé. Rejetée en arrière, et dans le cambré fermier de leurs reins, 19

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