L'île aux fruits amers

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Parti étudier le droit à Paris, Désiré se laisse entraîner dans un trafic de drogue qui le mène en prison. Sorti prématurément à la suite d'une erreur de procédure, il se réfugie au pays pour échapper à ses créanciers. De retour dans son île où les armes tentent d'imposer leur loi, son paradis où la fumée des joints a remplacé celle des brûlis, Désiré réclame sa part du butin. Mais à présent, les semis ne produisent plus que des fruits amers et ses proches en paieront le prix...

Publié le : mercredi 2 mars 2016
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EAN13 : 9782140003226
Nombre de pages : 238
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Joscelyn ALCINDOR
L’île aux fruits amers
Lettres des Caraïbes
Roman
L’île aux fruits amers
Lettres des Caraïbes Fondée par Maguy Albet, cette collection regroupe des œuvres littéraires issues des îles des Caraïbes (Grandes Antilles et Petites Antilles essentiellement). La collection accueille des œuvres directement rédigées en langue française ou des traductions. Josette SPARTACUS,Négropolitude, 2016. Prosper PLUMME,Des nouvelles de la solitude, 2016. René-Claude MINIDOQUE,Le champ des Picolettes, 2015. Vincent GODEAU,L’enfant imaginé, 2015. George LENO,Les illusions du sang, 2015. Dieurat CLERVOYANT,Haïti, Expositions sans gant, 2015. Daniel COISSY,Haïti, le soir autour du grand-père. Quatre contes merveilleux, 2014. Jacqueline Q. LOUISON,Le triomphe des crocodiles, 2014. Arthur RIDEN-SON,Le second fils de Dieu, 2014. Juan DEL PUNTO Y COMA,Soirée mondaine, 2014. Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.harmattan.fr
Joscelyn ALCINDORL’île aux fruits amers
Roman
Du même auteur Carrefour des utopies, Paris, L’Harmattan, 2000.
Zabriko Modi, Paris, L’Harmattan, 1997.
Cravache ou le Nègre soubarouL’Harmattan, 1995., Paris,
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-07757-4 EAN : 9782343077574
Chapitre I Six heures déjà. A l’horizon, le soleil turbulent escalade les grandes tours de la Défense. La cité, emmitouflée dans un brouillard cotonneux, récupère de sa nuit mouvemen-tée. La veille, les jeunes de la résidence Pablo Picasso avaient fait du rodéo, tentant de mater les puissants che-vaux d’une BMW. Maintenant, le squelette calciné de la magnifique 525, bleu lagon, reposait sur le parking. Au cinquième étage de la tour 17, dans l’appartement au bout du palier, la minuterie d’un radio-réveil se déclen-cha. Calé sur les ondes d’une radio antillaise, l’appareil fredonnait un air deHaïtian Troubadour. Cette émission « nostalgie » était sapréférée. Ellepouvaity retrouver l’enregistrement dupremier concert de Kassav au Zénith et les morceaux de Dédé Saint-Prix qu’elle connaissait par cœur. A la cuisine, une cafetière électrique, elle aussi pro-grammée, diffusait le parfum vivifiant du café en prépara-tion. Julie, Martiniquaise, célibataire vieillissante, se traîna mollement vers les w.c. pour se laisser choir, sur l’abattant cassé. Les yeux mi-clos, elle savourait la liberté de n’avoir pas à fermer la porte des toilettes ni à retenir son pet so-nore et matinal. Trop flemmarde pour se lever cette nuit, elle vidait bruyamment sa vessie douloureuse en bâillant à se décrocher la mâchoire. Son sommeil n’avait pas bénéfi-cié du compte de temps nécessaire pour la requinquer. Il est vrai qu’à minuit passé, elle veillait encore son neveu
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qui, au dernier moment seulement, s’attelait au rangement de ses valises pour rentrer en Martinique. De ses deux neveux, elle préférait assurément Désiré, qu’elle jugeait plus débrouillard. Ainsi, elle l’avait ac-cueilli avec plaisir. Elle ne regrettait pas. Tous les mois, pendant 3 années, Simon lui adressa un mandat pour son fils qui étudiait à la faculté de Nanterre. Elle déplorait que le jeune homme se soit montré malhonnête envers son père qui trimait pour lui. En effet, alors qu’on le croyait à fond dans les études, il avait passé le plus clair de son temps à Châtelet-les-Halles. Avec la grâce de Dieu, Désiré s’était ressaisi. Il avait un travail et il gagnait bien sa vie. Elle aurait cependant préféré qu’il se montre plus malin en postulant à un con-cours pour profiter des congés bonifiés, car elle seule sa-vait comment elle galérait, mais il avait sa tête. Les rares visites en Martinique de Julie se concréti-saient au prix de rigoureuses privations, de régimes consti-tués de pommes de terre, de pâtes et œufs de chez ED l’épicier, moyen le plus économique pour elle de réaliser ce rêve. Parfois, après ces difficiles restrictions, elle devait en-core s’acquitter d’un petit prêt d’appoint au Crédit Muni-cipal, ultime sésame pour acquérir le billet d’avion. Au retour, Julie vivait souvent une période de grande déprime et de vaches maigres. Elle pleurait toutes les larmes de son corps en pensant aux siens restés là bas. Heureusement, il existait un tissu associatif, qui rassemblait les Antillais dans des salles sombres autour de la nostalgie du pays. Aussi, s’accrochant à lui comme à une bouée de sauve-tage, Julie avait-elle accueilli à bras ouverts, le fils de son frère. Cela faisait deux heures que le jeune homme s’était éclipsé, tout excité par ces vacances bien méritées. L’avion de Désiré ne décollerait qu’à neuf heures trente,
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mais les chauffeurs routiers menaçant de bloquer le boule-vard périphérique, il était parti plus tôt que prévu. Encore vaseuse, Julie perçut une voix étouffée dans le couloir. Il s’agissait probablement des deux homosexuels du palier qui se chamaillaient comme à leur habitude. Malgré leur extrême gentillesse, ces voisins ne trouvaient aucune grâce à ses yeux. Ainsi, lorsqu’elle les surprenait à s’embrasser dans l’ascenseur, elle les dévisageait, la moue réprobatrice. Loin de s’en faire, ces derniers pouffaient, amusés. Fort heureusement pour elle, son neveu affichait son hétérosexualité, car fût-il le fils de Simon, elle ne caution-nerait pas chez elle unmakoumè, adepte de ces relations réprouvées par le pape. Elle en était là de ses réflexions lorsque, conjointement à une forte déflagration, la porte d’entrée s’ouvrit à toute volée, en fracassant son icône de la Sainte Famille. Armes au poing, des hommes envahissaient subitement son appartement. Julie voulut se réfugier dans sa chambre. Dans son repli précipité, sa culotte, enguirlandée sur ses mollets, la déséquilibra, la jetant au sol contre le lino froid. Des chaussures brutales la piétinèrent pendant que d’autres l’enjambaient pour s’engouffrer dans le salon et dans les chambres. Après l’avoir retournée sur le ventre, un des agents la chevaucha pour la menotter. — POLICE ! avait-on enfin crié pour couvrir ses hur-lements. — Mais putain, faites taire la « doudou »…Un membre de l'équipe la menaça de son arme avec une telle détermination que Julie tourna de l’œil. Elle fut ranimée aussitôt par une paire de claques et mise debout sans ménagement. Sa chemise de nuit souillée collait à ses cuisses. Julie subissait un bombardement de questions auxquelles elle ne savait quoi répondre.
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