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L'île monde

De
155 pages
L'île monde est un pays, une île qui vit et regarde vivre le monde.
Les nouvelles de ce recueil sont des histoires du monde et d'une île : la Nouvelle-Calédonie. Elles invitent le lecteur à un voyage plein d'exotisme et d'humanité.
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L'ÎLE MONDE

Lettres du Pacifique Collection dirigée par Hélène Colombani
Conservateur en chef des bibliothèques (AENSB), déléguée de la Société des Poètes Français pour le Pacifique

Cette collection a pour objet de publier ou rééditer des textes littéraires (romans, essais, théâtre ou poésie), d'auteurs contemporains ou classiques du Pacifique francophone, ainsi que des études sur les littératures modernes ou les traditions orales océaniennes (mythologies, contes et chants).

Déjà parus

Hélène SAVOIE, Les terres de la demi-lune. Nouvelles,

2005.

~ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-8260-4 EAN: 9782747582605

Dany DALMA YRAC

L'ÎLE MONDE
Nouvelles

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Künyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

Du même auteur

Les sentiers de l'espoir, Editions Ecume du Pacifique, Nouméa, 2003

Un P'tit creek dans les montagnes

La route sinueuse, blanche et poudreuse au soleil, boueuse à l'ombre, grimpait sur les flancs des collines, dévalait les pentes abruptes, franchissait les maigres ruisseaux et les radiers. Il faisait déjà tiède sur ce chemin tortueux qui épousait les formes bosselées du terrain, longeait la grande rivière, traversait les forêts des vallons et les maquis des montagnes. La voiture avançait entre les pentes des collines et au bord des ravins. Elle roulait au milieu d'une succession de montagnes abruptes et de vallons creux et enserrés. Il devait être six heures du matin; alors qu'il faisait déjà chaud sur les crêtes, il faisait encore frais dans les creux des forêts humides, obscures et parsemées de petits nuages cotonneux de brouillard; les "petits vieux", les elfes, les sylphes, les bons et les mauvais génies, les feux follets, les âmes des ancêtres, hantaient encore, à cette heure matinale, cette région mystique. Après trois heures de route rythmées par la voix de Bob Marley, après avoir traversé l'immense plaine herbeuse, une savane de couleur ocre clair,

tâchée de touffes de «bois noir », d'érythrines, piquetée de gaïacs, parsemée de niaoulis, colonisée par les touffes de lantana, de cassis, de goyaviers, envahie de ronceraies, la voiture parcourait, maintenant, un paysage de montagne. Dans les zones encore épargnées par le soleil, un air rafraîchissant, revigorant, un spectacle de minuscules torrents brillant d'ébullitions d'argent avaient rasséréné le jeune homme alors que le véhicule avançait au milieu d'une forêt d'arbres immenses, de fougères arborescentes, de rosacées et de fougères de montagne. En arrivant au col des grottes légendaires et dépositaires du tonnerre, là où les Anciens priaient leurs dieux, hauteur dominant un plateau central d'altitude, une évasure en forme de cuvette rehaussée de montagnes bleu nuit, le jeune homme avait pris plaisir, une nouvelle fois encore, à admirer le panorama. Ici régnait le pays des mythes sur une plaine enserrée, cabossée et surmontée, en son milieu, de gigantesques cathédrales rocailleuses dont les flèches imposantes et acérées s'élançaient vers le ciel; chaque initié savait qu'elles protégeaient, dans leurs entrailles, peuplées de chauves-souris «roussettes» et de lézards, les âmes et les corps des témoins d'un autre âge mais aussi les témoignages du passé. Il avait arrêté la voiture tout en laissant murmurer le moteur et résisté à la tentation de descendre, de humer l'air mêlé d'essence, d'exhalaisons de fleurs de niaouli et de miel des ruches sauvages. Enfin, il atteignit un plateau 8

verdoyant qui laissait entrevoir les premières cases dominant la rivière s'élargissant, en forme de coude enflé, en contrebas de la corniche et de la tribu. Des colonnes de fumée montaient vers le ciel pur, un ciel clair du matin; des hommes et des femmes étaient déjà au travail dans les jardins, les potagers et les champs. Une autre fourche séparait le chemin en deux voies plus étroites; l'une menait, en longeant le cimetière, puis le terrain de football, à l'autre tribu, la tribu sœur, qui se trouvait plus haut perchée sur les flancs du Mé, à une dizaine de kilomètres; David prit la voie de gauche, comme d'habitude. Les cases coniques en paille, les maisons rectangulaires aux toits en écorces de niaoulis et aux murs faits de torchis badigeonnés de chaux, les appentis recouverts de chaume pour protéger les selles et les couvertures des chevaux, n'étaient pas encore enlaidis par la tôle ondulée. Les constructions traditionnelles trônaient au milieu des nombreux et énormes manguiers "sabots", "tahitiens", "térébenthine" - des letchis, des arbres de forêt, et étaient entourées de petits potagers, de plants d'ananas, de caféiers et de toutes ces plantes médicinales indigènes qui ont la vertu de soigner les maux du corps et de l'esprit, de chasser toutes les formes du maléfice et de la malédiction. C'était une belle tribu, une tribu de montagne. Ici était le site du clan, de la chefferie, des alliés, des lignages, de l'histoire commune. Ici était 9

le terroir. Ici était le territoire des ancêtres, le tertre originel de l'ancêtre commun. Ici était le chez soi. Et, au bout, à une centaine de mètres, après la

maison commune du conseil des anciens - en fait du conseil des clans - l'école et la chapelle, en face
d'une nouvelle fourche évasée du chemin, se cachaient, blotties, recroquevillées, au milieu d'un bosquet, une grande case rectangulaire, une cuisine traditionnelle et une maison en tôles, construites contre un talus naturel. Cet ensemble ombragé, où vivaient trois générations, était entouré d'une vaste pelouse de "buffalo" au milieu de laquelle, noir, constellé d'éclats brillants, pur et limpide, coulait, dans un clapotis apaisant, un petit ruisseau: "P 'tit cree/Ç'... Il arrêta la musique de son lecteur de cassettes portatif qui débitait le même morceau depuis deux heures: « I shoot the sheriff. .. » David gara sa petite voiture sur le chemin, le long de la barrière sans barbelé, une haie constituée de cordyline, de crotons rouges ou jaune-vert, de mandariniers, d'anthuriums et d'orchidées endémiques. Il descendit, un calepin et un crayon dans une main, un pochon dans l'autre, passa par l'entrée principale, sans portail, qui menait, par une légère déclivité, vers le tronc d'arbre taillé, jeté au-

dessus du ruisseau - le "creek". Ce dernier était
large d'un mètre mais, en période de pluie, il pouvait devenir, rapidement, un dangereux petit torrent. Une dalle, de dix mètres sur quatre, légèrement rehaussée sur les bords, faisait office de séchoir à café. Les 10

«cerises», encore rouge vif promettaient un café délicieux.

et

brillantes,

- P 'tit Creek! P 'tit Creek! T'es là? demanda David en arrivant à proximité du ruisseau alors que des volutes de fumée s'échappaient du foyer de la cuisine. - Arrête de m'appeler "P 'tit Creek!" répondit une voix forte mais amusée, celle du légendaire et incomparable "P 'tit creek", Narcisse, «Ie petit ruisseau », Narcisse, le maître de céans, Narcisse, l'aristocrate des montagnes. - Salut, grand frère, c'est moi, dit David amusé et rigolard. - T'as réussi à te réveiller? demanda Narcisse, souriant. Il est six heures et demie. - J'ai quitté Nouméa à trois heures, répliqua David, fier de sa performance. - T'es un drôle de mec, toi...
Ils s'embrassèrent avec réserve, comme le font ceux dont les mères sont sœurs, qui se reconnaissent du même ancêtre et de la même généalogie. Complices, ils savaient qu'ils pouvaient se regarder de travers, s'opposer dans des joutes oratoires, se critiquer, comme seuls peuvent le faire ceux qui sont unis par les liens inextinguibles du sang. Ils n'ignoraient pas la puissance de leur atavisme et la force de leur hérédité qui leur permettaient, dans un regard furtif, un mot, et, surtout, un silence, de comprendre la réticence de l'un, de décrypter la pensée de l'autre. Un geste, une Il

démarche, un comportement, un air absent, suffisait. Narcisse, un Noir de petite taille, le dos en V, musculeux, redoutable en colère, maniant avec dextérité le fusil, le "tomahawk" et les poings, tourna le dos à son petit frère, sans un mot, le pochon à la main, naturellement, en signe d'invite à le suivre à la cuisine, dans ce rituel inhérent à ceux qui n'ont pas besoin de se parler pour se comprendre. David s'attabla. La mère de Narcisse, puis sa femme, vêtues de leurs robes "mission", vinrent l'embrasser; elles retournèrent rapidement dans la cuisine, là où, posées sur des rails de chemin de fer noircis, les bouilloires en aluminium laissaient s'échapper, en sifflant, leurs jets de vapeur mêlés à la fumée bleuâtre. Un feu de bois gémissait et réchauffait le sol en terre battue. Une douce chaleur gagnait l'endroit encore humide et David sentit le souffle chaud qui s'élevait du foyer. Le cercle gris des cendres entourait le centre incandescent des braises. Une douce torpeur, celle du matin, quand l'homme a le temps de prendre son petit déjeuner, l'enveloppa. La cuisine traditionnelle, recouverte de peaux de niaoulis, était en forme de L. Dans sa plus grande partie étaient installés le foyer, les ustensiles et tout ce qui permettait la préparation du repas. L'autre partie était ouverte et occupée, essentiellement, par la grande table et les bancs

rustiques - des troncs de chêne gomme coupés dans
leur longueur - polis par les postérieurs des voisins qui, chez Narcisse le généreux, avaient toujours table ouverte. Le maître de la maison vint s'asseoir 12

en face de David. Tout les différenciait apparemment; tout sauf le regard; le même regard, droit, fixe, perçant, franc et, parfois, inquisiteur. Mais David ne soutenait pas longtemps celui de Narcisse, étant beaucoup plus jeune, fils de la dernière fille et d'un naturel timide. Pourtant, il était comme Narcisse, avec cette propension manifeste à vouloir percer l'âme d'un homme dans ses yeux. Ils avaient le même cœur, la même âme, la même intuition mais pas les mêmes mots. David, grand, mince, clair de peau, les cheveux ondulés, l'éternel sourire aux lèvres, trimbalait sa grande carcasse à travers le pays, apparemment optimiste quant aux gens et quant à l'avenir. Né et élevé en milieu urbain, citadin heureux de l'être, il transformait, dans sa tête, tout déplacement en aventure, tout lieu en découverte ou en redécouverte. En cette année 1980, il n'avait que vingt-deux ans mais avait déjà brûlé sa folle jeunesse dans les quatre coins de la planète; il voyait, idéaliste, un homme en frère et considérait justes les causes qui, pêle-mêle, se revendiquaient de l'universalité, de la défense des minorités et du combat contre toutes les formes d'injustice. A cet âge, il avait abondamment lu, à l'abri des regards moqueurs de la vulgate, les meilleurs romanciers et les philosophes reconnus. N'ayant pas fait ses humanités, il s'était passionné, comme ça, pour les Anciens Grecs et Romains, s'était pris d'affection pour Alexandre Dumas et avait, entre autres, dévoré les maîtres du réalisme et du naturalisme: Flaubert, 13

Guy de Maupassant, Zola... Mais il avait presque honte de cela car les gens qui le connaissaient, ses amis et sa famille, à l'exception de ses parents et de Narcisse, ne pouvaient le comprendre. Des gens que l'on disait socialement supérieurs lui avaient toujours dit: «la culture, sans diplôme, ne sert à rIen ». Il luttait, silencieusement, contre cette assertion qu'expriment les gens sans véritable culture, à l'esprit étroit, gangrené par toutes les idées fausses; des gens, justement, sans diplômes et ignares, ou des gens titulaires de ces petits diplômes universitaires et qui, imbues de leur personne, brillent au milieu des ignorants, comme le borgne parmi les aveugles; des gens qui ne se prévalaient que de ces titres de papier car ils n'avaient que ça, l'esprit et l'âme rétifs à la sensibilité, à la sûreté du goût esthétique, ignorants des valeurs humaines intrinsèques à un individu; des gens graves sans être sérieux sur les visages desquels la douce main du destin ne poserait jamais le voile lumineux de la réussite, du charme, du charisme et de la bonté. Et ainsi, dans son monde citadin, n'avait-il été que cet adolescent inadapté aux programmes rébarbatifs et victime des orientations péremptoires. Après avoir navigué à courte vue dans un B.E.P, il décida de reprendre, sans trop de conviction, ses études. Elles lui donneraient un outil de travail. Mais il savait qu'elles ne lui donneraient pas une fonction claire dans la société et encore moins, la satisfaction de la passion; sa passion demeurait la littérature. Quant à 14

Narcisse, il donnait l'apparence d'être l'anti-thèse de David: homme de la terre, porté par ses valeurs traditionnelles, guidé par l'âme de ses ancêtres montagnards, puisant ses idées et sa force dans le terreau fertile de sa civilisation, sûr de ses choix, il avançait dans la vie en affichant un optimisme sans faille érigé sur le socle monolithique des certitudes héritées de son père qui tenait cela de son père, et ainsi de suite. Comme David, il se méfiait d'une autre catégorie de personnes: celle qui jalouse les diplômés parce qu'elle n'a pas réussi à obtenir le Sésame et qui est le fait de cette catégorie d'hommes frustrés, aigris et vindicatifs. David et Narcisse étaient d'accord sur ce point: «Aujourd'hui, le diplôme n'est qu'un outil, mais c'est un outil nécessaire. C'est la valeur humaine de l'homme qui fait, ensuite, la différence. » Ici, le monde était en train de changer. David et Narcisse étaient, toujours, avenants et souriants quand ils rencontraient un ami ou un étranger. On les croyait optimistes. Mais leur optimisme était de nature particulière. C'était un optimisme de façade, obligé, contraint, pour ne pas inquiéter ceux qu'ils aimaient ou dont ils avaient la charge: «Demain, ou après-demain, on aura de l'argent pour acheter des bonbons» disait Narcisse à ses enfants, Elie, Ferdinand et Diane; «T'en fais pas, Mam, je sais que je réussirai dans la vie» disait David à sa mère inquiète; "demain... je réussirai... ", phrases simples pour conjurer le sort ; 15