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L'île où vont boire les gazelles

De
129 pages
Sur fond de prise d'otages à l'ambassade américaine de Téhéran et de guerre irako-iranienne, une communauté d'expatriés isolés sur leur île en pays d'islam vit repliée sur elle-même avec ses traditions, ses peurs, ses rumeurs et la vacuité de ses soirées. Deux mondes se juxtaposent, l'Orient et l'Occident, entre lesquels Betty, l'héroïne, tentera de trouver le juste équilibre. Le titre est une traduction lointaine de Abu Dhabi, point d'eau connu des gazelles et des tribues bédouines.
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Monique Jégou

L’île où vont boire
les gazelles
Roman

collection
Amarante




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ01350Ȭ3
EAN : 9782343013503

L’île où vont boire les gazelles



Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr




Monique Jégou

L’île où vont boire les gazelles


roman


















L’Harmattan




« Quand l’homme habite le désert,
il trouve en lui quelque lointaine image de l’être infini qui,
vivant seul dans l’immensité,
voit s’accomplir les révolutions du monde. »
Chateaubriand,
Mémoires d’outreȬtombe, Livre 27, Chapitre 7


Le manuscrit de L’île où vont boire les gazelles a été rédigé
dans les années 1986 1988, à la suite de l’essai Les Emirats
Arabes Unis. Et puis est arrivée l’affaire Rushdie. J’ai
préféré alors le mettre de côté. Ceci pour dire que, à part
quelques modifications de langage, rien n’a été changé
pour l’actualiser. Je ne pouvais pas savoir que mes
nombreuses analyses politiques et de société auraient un
jour, hélas, valeur de prédictions…

Chapitre I

AbouȬDhabi, 5 Juillet 1981

Le bruit de la porte qu’elle claque monte mourir jusqu’aux
étages. Bruit creux, définitif, maison vide, chambre d’enfants
désertées. Elle s’arrête un instant sur le perron de la villa, hésiȬ
tante, humant pour la dernière fois l’air ruisselant d’humidité,
cette senteur de désert mêlée de crottin de chameau et de sel.
Trois ans déjà ! Une vie s’échappe, les pages sont tournées, tels
des nomades ils reprennent la route : back home, retour à Paris.
L’aube se lève, brumeuse et moite, incertaine et tiède, d’une
pâleur infinie, exhalant des odeurs de sable mouillé. Elle hésite.
Mais dans la voiture, Pierre doit s’impatienter… Le micro de la
petite mosquée en face crache soudain et déjà le muezzin murȬ
mure d’inquiétantes paroles précédant l’appel à la prière du
matin. Elle songe à d’autres prières, incantations de la nuit,
murmurées, psalmodiées, monocordes et rauques, d’une saveur
d’autant plus sauvage qu’ils n’en comprenaient pas le sens, à
l’heure où l’Iran et le Golfe s’enflammaient dans l’Islam.
Ils traversent les quartiers de Batin endormi où s’érigent les
palais face à la mer avec leur enclos, surveillés de loin par l’œil
oblique des chameaux indolents, passent devant l’Ambassade
américaine toujours entourée par des tanks depuis la prise des

otages à l’Ambassade américaine de Téhéran. Ils longent mainȬ
tenant la Corniche lorsque le chant des mosquées éclate enfin
auȬdessus de leur tête, court de minarets en minarets, se répand
sur la mer, caressant de son aile la coque noire d’un boutre posé
sur la courbe lisse d’une anse, comme suspendu entre la brume
du ciel et de la mer. Ils franchissent le pont qui relie Abou
Dhabi au désert, laissant loin derrière eux les voix aigres des
muezzins qui s’étiolent vers le ciel en un ultime adieu.
Trois ans ! A l’horizon de ses souvenirs, le brouillard se déȬ
chire, s’accrochant aux lagunes salines, épousant les rides des
dunes naissantes dans un demiȬrêve cotonneux d’où surgit la
silhouette familière d’un Baloutche poussant devant lui une
tondeuse à gazon sur le macadam aride. En route vers quel jarȬ
din secret ? Il disparaît bien vite, happé par la brume. La ville
de Ruwais construite à proximité du terminal pétrolier de
Djebel Dhanna, sagement rangée en lignes parallèles avec son
école et sa mosquée inachevée, émerge à peine, se fond déjà dans
le sable en un grand retour au désert, dernier bastion de vie
avant la frontière du Qatar.
A jamais, oui, à jamais, ils quittent l’Emirat d’Abou Dhabi
et tous ceux qui y restent, pauvres fous prisonniers de leur île,
coincés entre le ciel, le désert et la mer.

1 0

Chapitre II

A la frontière du Qatar, la nostalgie de ce que fut leur vie
l’envahit. Elle en retrace son déroulement en un étrange retour
en arrière d’un temps retrouvé. Le passé ressurgit, les fils ne
sont pas encore si ténus, elle revit des scènes familières, des voix
se font entendre :
« Comment peutȬon aimer cette vie ? Il faudrait être
fou ou bien y être né pour aimer camper et chasser dans
le désert. »
« Once you get MiddleȬEast in you blood, you won’t get rid
of it… »
On est en juillet et le Ramadan commence. A l’horizon sans
fin, sur le vide désespéré des marécages salés, le Qatar
s’embrase de ses 50 degrés. Les baraques des douaniers de Sanda
Natheel ne sont pas encore ouvertes. Elle s’appuie contre le
rebord d’une fenêtre, cherchant l’ombre. L’air devient immobile
et trouble, les pierres et les buissons d’épines entrent en vibraȬ
tion, noyés dans une transparence ondoyante. L’impression
d’être observée la sort de sa torpeur. Elle se retourne. Dans
l’ombre fraîche, deux yeux fixement la regardent. Sans un mot,
les douaniers tamponnent leurs passeports aux visas périmés.
Dehors, trois chameaux mâchent avec lenteur des morceaux de
carton et de détritus végétaux vomis d’un containeur. Ainsi