L'ILIADE (DE) A MALRAUX : DESTIN ET DESTINEE

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Ne peut-on, en partant d'Homère et de la tragédie grecque pour aller jusqu'aux personnages de Bernanos et de Malraux, découvrir ces destinées, viriles ou féminines, qui ont triomphé des menaces de toutes sortes pesant sur l'être humain et ont ainsi vaincu ce qu'on nomme la fatalité ?
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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EAN13 : 9782296402782
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De l'Iliade à Malraux: Destin, destinée

Collection Espaces Littéraires dirigée par Maguy Albet

Henri AGEL

De l'Iliade à Malraux: Destin, destinée

L'Harmattan

~ L'Harmattan, 1999 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-8636-3

Ceci n'est ni un essai philosophique ni un condensé historique ni une somme théologique, mais une investigation (divagation) toute personnelle

LE DESTIN DANS L'ANTIQUITÉ GRECQUE

1. Du tragique grec

Dans la note qui s'inscrit au seuil de l'édition de 1831 de Notre Dame de Paris, Victor Hugo affirme qu'il avait découvert quelques années auparavant dans un recoin obscur de l'une des tours ce mot gravé à la main sur le mur :

ANANKE
Et il ajoute que «le sens lugubre des majuscules l'avait frappé vivement ». Il se demanda« quelle pouvait être l'âme en peine qui n'avait pas voulu quitter ce monde sans laisser ce stigmate de crime ou de malheur au front de la vieille église ». Aujourd'hui, conclut-il, l'inscription a disparu: «il ne reste plus rien du mot mystérieux gravé dans la sombre tour, rien de la destinée inconnue qu'il résumais si mélancoliquement ». Assurément, les termes choisis par le poète esquivent une définition précise de l' anankè et se limitent à une impression tout à fait subjective; subjective mais non inexacte aux yeux de l'helléniste puisque sont prononcés les mots: malheur et destinée. Notons d'ailleurs dès maintenant une remarque que nous aurons tout au long de cette recherche l'occasion de renouveler, c'est que Hugo confond destinée et destin. Toutefois le Bailly est tout aussi confus, puisqu'il définit anankè par : destinée, inévitable destinée, destin, en s'appuyant en particulier sur Euripide aiekthéon anankai qu'il traduit: l'inévitable destinée réglée par les dieux. Plus prudente, Marie Delcourt dans l'édition d'Euripide de la Pléiade: «ce qu'imposent les dieux ». 9

«Simone Weil est peut-être l'exégète qui a le mieux dégagé la relation entre une force qui dépasse les humains et la responsabilité de ceux-ci. Relisons le chapitre de La source grecque consacré à l'/liade : «Les hommes n'imposant pas à leurs mouvements ce temps d'arrêt d'où seuls procèdent nos égards envers nos semblables, ils en concluent que le destin leur a donné toute licence et aucune à leurs inférieurs. Dès lors, ils vont au-delà de la force dont ils disposent. Ils vont inévitablement au-delà ignorant qu'elle est limitée». Et voici la conclusion implacable: «ils sont alors livrés sans recours au hasard et les choses ne leur obéissent plus ». Les analyses de Jacqueline de Romilly dans La tragédie grecque me paraissent rejoindre ces vues quand elle voit dans l'événement tragique deux causalités qui se mêlent et se superposent dans la mesure (cela concerne particulièrement Euripide) où les passions des humains conduisent ceux-ci à une hamartia qui est à la fois une erreur et une faute. Ne pourrait-on pas penser que le même terme s'applique dans sa dualité de sens à la conduite d'Adam dans le premier chapitre de la Genèse? De toute façon, si les deux commentateurs d'Homère ont raison de voir dans L'Iliade un poème de violence et de destruction, ce qui fait de cette «épopée une anti-épopée» puisque la force y est implicitement stigmatisée, il reste qu'audelà de cette réalité, il y a une action transcendante de puissances inaccessibles. Rappelons que dès L'Iliade, cet inévitable est exprimé à mainte reprise. Au chant I Thétis pleure d'avoir enfanté Achille voué à une vie si brève «Tu devrais rester près des vaisseaux sans larme ni chagrin, lui dit-elle; puisqu'au lieu de longs jours, c'est une courte vie que le destin te donne» (vers 416). C'est un mot que nous n'avons pas signalé jusqu'ici qui est traduit par destin: aissa est le même terme qui apparaît sur les lèvres d'Athena reprochant à Zeus de s'attendrir sur Hector: « Quoi, un simple mortel depuis longtemps voué à son destin, tu voudrais maintenant le soustraire à la mort?» Il y a d'ailleurs ici une sorte d'incertitude dans la pensée homérique: le sort dévolu à Hector est inscrit dans l'invisible et c'est son sort: pourtant le Maître des dieux pourrait peut-être dans un élan de compassion soustraire à ce déterminisme supérieur l'époux d'Andromaque. 10

Comme le remarque fort judicieusement Guy Rachetdans La tragédie grecque en s'appuyant sur de multiples citations « le sentiment des poètes qui ont précédé les tragiques est, lui, beaucoup plus rigoureux: Archiloque, Solon, Simonide de Céos et surtout Théognis sont catégoriques. L'homme « se heurte durement à la borne de l'impossible ». C'est le même

qui avait affirmé « Ne pas naître, voilà ce qui vaut mieux que
tout ». Ce sont les dieux qui sont les maîtres et il et impossible de prévoir leurs décrets mais si encore ceux-ci étaient équitables... Il faut à cet égard séparer nettement Ecschyle des autres tragiques: d'abord le héros eschyléen garde une certaine liberté de choix. Ensuite et surtout dans L'Orestie « la Moire prend l'aspect d'une divinité juste et vengeresse comme le laisse entendre ce passage du chœur dans Agamemnon: «Le destin en vue d'un châtiment nouveau sur des pierres nouvelles aiguise sa justice (vers 1535) ; c'est le mot dikè qui réapparaît ici; quant au mot atè c'est comme on le sait à la fois une faute (ou une erreur?) commise à la suite d'un égarement, et un fléau envoyé par les dieux en punition de cette faute. Fort bien. Mais ce qui semble le tuf de la pensée d'Eschyle disparaît de façon intermittente chez Sophocle et assez souvent dans le théâtre d'Euripide. Ici «une certaine conception de la destinée humaine dans ce qu'elle a de terrible et de fragile se mêle à la passion, à la souffrance qui atteindra son paroxysme dans le personnage d'Hécube» (Rachet, chap. I). Les études réunies par Jean Jacquot dans Le Théâtre tragique, tout comme un certain nombre des analyses mentionnées par Guy Rachet font état d'une pulsion divine sensible dès la religion archaïque: l'existence et la fonction du phtonos, jalousie ou envie des Immortels non réfractaires aux passions humaines «qui fait qu'une trop brillante réussite des affaires humaines provoque un contrecoup de caractère surnaturel qu'on attribuait à la jalousie des dieux» (Rachet). Anticipons, car nous avons un écho de cette mise en accusation des dieux pour leur cruauté dans Andromaque. A l'acte V (scén. 5) Oreste accuse explicitement les dieux de leur acharnement meurtrier. Assurément on peut voir là une convention tragique et on sait par ailleurs que la méchanceté, la cruauté des dieux est souvent dénoncée dans Sophocle comme 11

dans Euripide, mais ce qui mérite d'être remarqué c'est d'une part l'insistance du malheureux à se plaindre de la colère divine (ce que les Grecs appelaient phtonos) et d'autre part l'importance de cette dénonciation dans La Thébaide comme le révèle Jean Mambrino dans un article fondamental des Études (janvier 1996). A l'acte III de La Thébaide, de Racine, Jocaste se demande si leurs tourments auront une fin. N'épuiseraient-ils point la vengeance céleste? Elle va plus loin avec cette ironique antiphrase:
Voilà de ces grands dieux la suprême justice.

Ici et là le ciel est invoqué à la place des dieux, ce qui est conforme à la tradition héllénique. Raffinement de sadisme du ciel:
Il n'interrompt ses coups que pour les redoubler.

Antigone comme Hémon sont voués à une « triste destinée ». De son côté Créon constate que le « courroux des dieux pour nous faire périr semble s'être épuisé. Créon, dans un mouvement de désespoir sur cette scène jonchée de cadavres s'écrie:
Perdez-moi dieux cruels ou vous serez déçus.

Dès lors n'est-il pas permis de voir une continuité et une sincérité remarquables de La Thébaide à Andromaque puisqu'Oreste s'exclame à la scène finale de l'acte V.
Oui je te loue 0 ciel de ta persévérance Appliqué sans relâche au soin de me punir Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir Ta haine a pris plaisir àformer ma misère.

Mais une fois de plus chez Eschyle, c'est le souci de justice exigeant un châtiment provoqué par l'Hybris des mortels qui déclenche une sanction impitoyable. Par ailleurs, si l'auteur de L'Orestie se différencie d'Homère et des deux autres auteurs du théâtre tragique, il n'en reste pas moins vrai qu'une vue 12

d'ensemble sur le psychisme hellénique du lye au ye siècle avant J.-C. nous amènerait à cette conclusion énoncée par Jacqueline de Romilly qu'on peut parler d'une situation tragique « lorsqu'elle apparaît une preuve des souffrances que l'homme peut avoir à subir sans solution et sans recours ». Faut-il ajouter sans culpabilité secrète? Dans Mythe et tragédie en Grèce ancienne, Jean-Pierre Yernant met les choses au point d'une façon qui me semble décisive (et qu'on peut trouver étrangement moderne) «Le drame porté sur la scène se déroule à la fois au niveau de l'existence quotidienne dans un temps opaque, fait de présents successifs et limités, et embrassant à chaque instant, dans un au-delà de la vie terrestre, dans un temps divin, omniprésent, la totalité des événements.. ; sans que jamais rien lui échappe»? Reste que l'ignorance des desseins surnaturels crée une angoisse constante (Jacqueline de Romilly a intitulé un livre : La crainte et l'angoisse dans le théâtre d'Eschyle). Cette anxiété quasi viscérale consiste dans une interrogation fonnulée déjà par Shakespeare que Yernant élucide en ces termes: « tenter le destin chez les tragiques, l'action humaine n'a pas en soi assez de force pour se passer de la puissance des dieux, pas assez d'autonomie pour se concevoir en dehors d'eux ». Ce que confirme une note reproduisant l'affinnation de A. Lesky (Decision and responsability in the Tragedy oj Aeschylus: the close union of necessity imposed by the Gods and the personal decision to act ». «Elle est la seule et véritable réalité, la réalité de l'être intérieur et de la 'vie morale ». Cette affinnation peut sembler inattendue quand on se dit que le justicier envoyé par Apollon, l'infortuné Oreste, ne peut accomplir son devoir qu'en devenant un meurtrier destiné à être poursuivi par les Erinyes ; Mais l'histoire (ou le destin ?) de cette famille depuis l'histoire d'Atrée et de Thyeste accumule les horreurs et les misères sans que nous ayons le droit de voir dans cette saga autre chose que le trace d'une écriture « qui écrit droit par des lignes tordues ». C'est ce que pense le chœur qui aux vers 1983 et suivants s'exprime en ces termes «Ah rappel douloureux d'un sort insatiable d'horreurs» (le sort est ici désigné par tuché « Las! hélas et cela par Zeus! ! lui seul tout veut et tout achève» (le mot panergéta est une qualification qui peut évoquer celles que les Psaumes dans l'Ancien Testament utilisent pour s'incliner 13

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