L'impossible retour

Publié par

Après la mort de sa grand-mère, la narratrice quitte son Désert natal pour se retrouver dans une capitale bédouine sortie du sable. Très vite elle doit fuir et découvrir l'effervescence parisienne des années soixante-dix. Sa fuite réussie, elle observe la capitale peu tendre, mais fascinante, rêvant souvent de retrouver son Désert perdu. Une rencontre avec un ligurien "hors normes" la conduit à quitter Paris, pour "camper" dans plusieurs endroits avant d'atterrir dans une étrange ville : la Cité des Femmes.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
Lecture(s) : 96
EAN13 : 9782296331532
Nombre de pages : 230
Prix de location à la page : 0,0083€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

L'IMPOSSIBLE RETOUR

Aichetou

L'IMPOSSIBLE RETOUR

Roman

Préface de Bernadette BEHA VA

L'Harmattan

@ L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr ISBN: 2-7475-4934-8

Ce récit est innocent: il s'agit de pages trouvées chez la narratrice de L 'Hymen des sables, après son suicide raté. Se reprochait-elle quelque chose? Personne ne peut se reconnaître dans ce roman, fiction donc dont tous les héros sont imaginaires, écrite pour amuser des amies...

PREFACE

Au lecteur... Si vous voulez vous imprégner d'un ailleurs inhabituel, rêver grâce au périple d'une fille du désert, petite Bédouine prisonnière des Clans, destinée à un étouffement lent et progressif dans un destin trop étroit pour elle, si vous voulez vivre son incroyable libération au travers de ses aventures familiales, sentimentales et intellectuelles, jusqu'à cette « Gaule» à laquelle elle avait tant aspiré,. si vous voulez aussi partager avec elle ses amours tumultueuses avec des personnages hauts en couleur, personnages qui marqueront sa vie à tout jamais, suivez-la dans sa narration digne des Mille et une nuits et vous participerez ainsi à sa lutte acharnée pour l'obtention dufameux Mémoire... Vous ne la verrez cependant jamais renier ses origines et vous serez sans cesse imprégné de la pensée du combat lancinant pour l'impossible retour.

Vous apprendrez une foule de choses, avec
effarement parfois, car cette petite Bédouine, qui n'a pas froid aux yeux, ose dire et décrire avec un humour pince sans rire, dans une écriture distanciée, souvent caustique. Elle nous fait vivre en effet sa vie dans le désert comme sa vie en Europe, de façon réaliste, parfois terrible, toujours sans concessions. Aichetou conduit son récit de main de maître, chaque ligne nous faisant espérer la suivante qui la précisera encore et encore. Une héroïne moderne et décalée, dans un récit hallucinatoire ponctué de dialogues éclairants, voilà ce

que nous propose Aichetou, dans une langue à la fois sensuelle et haletante. Car si vous acceptez de vous jeter dans ce livre sans jilet, il vous faudra respirer un bon coup, pour, comme un funambule, vous déplacer sur le jil de ce récit composé sur le souffle. Paris, juin 2007 Bernadette BEHA VA 1

1

Poétesse rare et enseignante de lettres. Elle a publié, entre autres,
Permanence du fugace, La

L 'Hirondelle bleue, Mots de mémoire, pulsation du temps. . .

8

A Léa Rabin2

2 Prophétesse israélienne, sans elle les accords d'Oslo n'auraient pas eu lieu, après elle, ils sont morts et la Terre sainte a sombré, de nouveau, dans l'agonie...

I
Le Chef des tribus, Akbar, connaissait-il sa véritable date de naissance? J'en ai douté dès qu'il aborda ce domaine, alors que je ne lui demandais strictement rien. Ce sujet-là m'intéressait très peu et je n'avais nullement l'intention de m'y attarder. D'ailleurs, il ne me livrerait jamais aucune de ses facettes. Je savais qu'il avait eu des contacts avec ma mère, la Chef des Clans3, bien avant le mariage de mes parents et avant le sien avec Leali, une de ses épouses. La rencontre de la Chef des clans avec Akbar la marqua à vie! Pourtant une rencontre sans lendemain: leur lien de lait les piégeait en leur interdisant toute alliance non spirituelle. Ils ne pouvaient transgresser leur histoire: la mère du Chef des tribus, la Grande Bédouine (sa Madone), avait allaité une de mes tantes qui elle-même allaita ma mère et bien d'autres personnes, privant sa frangine de perspectives maritales. La jeune sœur regretta toute sa vie ce geste généreux qui lui fit rater des opportunités d'alliance et l'obligeant à épouser mon père tardivement, à l'âge de dix huit ans. Sans le lui demander et de sa propre initiative, Akbar éprouva lui-même le besoin d'évoquer son âge. Il précisa qu'il était né en 1935. Cette date ne m'était pas inconnue; serait-il né la même année que sa troisième
3 Dans une tente ou dans une maison bédouine, il y a plusieurs clans : celui de la mère des Fils, celui des tantes des fils et parfois celui des sœurs aînées des fils alliées aux cousines des fils qui vivent sous la tente. D'autres clans pouvaient se former. Il y a en tout cas toujours une Chef des clans.

épouse l'assistante sociale, une Marseillaise, baptisée par lui Raïssa, la Présidente? Celle-ci tenait à fêter ses anniversaires, espérant son retour, majestueux, un bouquet de fleurs entre les mains; il l'embrasserait devant tous et nierait son quatrième mariage officiel qui l'éloigna d'elle et d'où naquit une petite fille qu'elle refusa de reconnaître, toute sa vie durant. Dès mon arrivée en Gaule, j'ai su que le Chef des tribus avait adopté une date de naissance précise, contrairement à la tradition bédouine. Après sa rencontre avec Raïssa, il avait été fasciné par les fêtes qui commémoraient les naissances des uns et des autres dans la petite équipe européenne qui s'était installée, après l'indépendance du pays de sable, dans la cité du même nom: Rihyan. La Marseillaise prisait ces moments: ils en faisaient la reine d'une soirée. C'est pour cela qu'elle ne ratait jamais ce type de manifestations, très utiles pour tuer le temps dans une cité fantôme, comme la capitale de sable. Quelques décennies, plus tard, dans la Capitale de la Gaule, j'ai été amenée à assister aux différentes fêtes qu'elle organisait, à un moment où j'étais très proche d'un de ses fils, Babbi, troisième descendant d'Akbar. La tentative du Chef des tribus de me faire croire qu'il avait une véritable date de naissance, ne me plongea dans aucune illusion. Depuis ma prime enfance, je vis dans l'idée que le début des existences des Bédouins, y compris de leurs chefs, n'a aucune importance et reste inconnu de tous et seules les années des décès de certains peuvent être évoquées avec une exactitude approximative, si elles correspondent à une saison des pluies plus marquante que d'autres. L'identité de mon interlocuteur ne peut être plus précise que la mienne. Ne suis-je pas née entre 1956 et 12

1966, très exactement, les années des discours du grand général gaulois - Lequel? s'empressa-t-il de me demander! - et celui de la mort du guide spirituel de ma fraction4, lorsque la sécheresse commençait à chasser les Bédouins de leur désert, oubliés sans doute par le Dieu d'Abraham malgré toutes les prières qu'ils ne cessaient de lui adresser. L'insistance d'Akbar pour me faire accepter cette date, dans un but de séduction, me fit penser qu'il avait omis ma culture bédouine, pourtant suffisante pour m'empêcher de croire en son occidentalisation affichée. Avait-il perdu confiance dans son charme qui faillit m'emporter, et qui risqua de me détourner de mes desseins malveillants? Le Chef des tribus est obstiné et il sait user d'arguments divers pour convaincre. Il me signala que sa mère, la Grande Bédouine, était vivante. «Vous a-t-elle eu à huit ans? », lui ai-je lancé ironiquement. Je ne devais pas être loin de la réalité, car en ce temps-là les filles de la tribu de ma future belle-mère étaient arrachées, à peine nées, par leurs prétendants, en raison du besoin de nombreux Bédouins d'assurer leur parenté avec les gens de quelques tentes très fermées et dont dépendait l'authenticité des généalogies. On ne peut être noble que lettré et donc appartenant au monde des Zouayas5. Pourtant le père de mon futur fiancé n'avait pas besoin de prouver ses origines: il était issu d'une gent authentique et
4

Les tribus de ce désert sont subdivisées en fractions: ensemble de familles qui a un ancêtre commun et qui a brillé ou non à un moment donné oublié de I'histoire de cette tribu. 5 Zouayas: tribus bédouines nomadisant dans le désert et sachant généralement lire et écrire ce qui leur permet de se croire différentes de leurs voisins. On acceptera les adjectifs qui dérivent de ce mot francisé: zaouyate( s) (filles appartenant au monde des zouayas), zaoui( s) (masculin de zao uyates, etc...) 13

dont la présence est très ancienne dans ce désert-là. Le mariage de ses parents devait avoir d'autres raisons qui apporteraient peu à mon projet de Retour. Ce fut mon tour de le rassurer: «Je suis de la famille des Ehl Bithaniine. » Mon futur fiancé semblait bien connaître ce nom que je connaissais à peine. Mon père avait adopté son surnom, porté par tous ses enfants, sauf moi devenue européenne. Voulait-il fonder une nouvelle fraction ou se distinguer des siens? Cette famille, jadis illustre quand les Bédouins s'entretuaient encore pour une goutte d'eau, brillait ces derniers temps par son obscurité. Mon père, un des derniers vrais responsables de ce groupe-là, avait assumé dignement son rôle, épousant d'abord deux de ses cousines, bien nées, et chacune de lui donner un garçon. Quel diable l'avait-il trahi? Il se donna à la Chef des Clans, issue d'une autre tribu dont l'origine, zouaia, était discutable, mais dont le trousseau était sûr; elle infligea à cet honnête homme de nombreuses filles, dont moi! J'avais cru rouler Akbar dans la farine: je ne savais pas l'origine de la Grande Bédouine et avais oublié celle de la Chef des Clans ce qui m'avait obligée à m'aventurer dans une réponse à sa deuxième question. - Ta mère est de quelle tribu? - Des Ehl Babbah... - De quelle fraction? - Celle qui vit dans le désert. - Elles vivent toutes dans le désert. . . - Ah ... - Comment cela? Aurais-tu oublié que nous sommes du pays de sable. .. 14

Je changeai de sujet à jamais: je ne me souvenais pas de quelle fraction était mon père, à plus forte raison de celle de ma mère. Quelle ne fut pas ma surprise, en écoutant Akbar! Je découvris que nous étions parents sans le savoir. J'étais sauve. Cette question-là ne fut élucidée que beaucoup plus tard, après notre mariage, quand il fut complètement désarmé. La science tribale avait évolué depuis mon départ et l'origine de la Chef des Clans s'avéra très proche de mes souvenirs: sa famille était issue même de la tribu de mon interlocuteur et était allée présider, à ce titre, aux destinées d'un groupe de gens, «des descendants authentiques du prophète », selon ma génitrice devenue spécialiste des généalogies bédouines. Mes origines étant clarifiées, restaient de nombreux problèmes à élucider. En attendant, Akbar fixa un temps de réflexion avant le retour, pour je ne sais quelle raison. Je savais qu'il avait imposé une période de clandestinité totale - une année - à la Défunte, sa cinquième épouse, avant de l'officialiser, sous prétexte qu'il devait trouver un remplaçant, son double, pour Raïssa6, sa quatrième épouse, en attendant un divorce occidental qui lui échappait: il dépendait d'un juge inconnu. Mais le Chef des tribus trouva le nouveau compagnon de cette exépouse en la personne d'un ami qui s'installa chez elle durant plus d'un an, le temps de la préparer à l'absence totale de celui qui devint bientôt son ex-mari. En évoquant ensemble cette période, elle m'avait semblé choquée par l'attitude de l'ami d'Akbar: il aurait abusé - mais pas clairement - d'une forme d'hospitalité bédouine que le Chef des tribus imposait à toutes ses
Akbar a donné un surnom bédouin à toutes ses épouses européennes, y compris moi qui pourtant porte un prénom bien bédouin. 6

15

femmes. Raïssa avait, pour plaire à son mari, respecté scrupuleusement toute sa vie les us et coutumes du désert qu'il chantait, n'osant jamais abandonner cette forme de docilité qui la plaçait, aux yeux de son ex-mari, au retour probable, au-dessus de toutes les autres créatures. Akbar et moi avions donc tout le temps de découvrir mille et un aspects de nos vies croisées, mêlées à loisir par Raïssa qui parlait à l'un et à l'autre de l'un et de l'autre, sans savoir si cela avait pour objectif de nous rapprocher, à un moment où elle rêvait essentiellement de l'éloigner de la Défunte - décédée depuis peu au grand bonheur de la Gauloise. A moins qu'elle ne voulût conjurer un hypothétique rapprochement entre nous deux, au moment où il cherchait à réintégrer politiquement le pays de sable, grâce à un mariage avec moi qui le réconcilierait avec ma région; celle-ci, peuplée, fut respectable avant que le pouvoir qu'elle détenait n'échût entre les mains d'une junte qu'il rêvait d'évincer: il voulait rendre à sa tribu sa place d'antan. Le Chef des tribus n'a jamais accepté le nouveau rang des siens. Ils étaient devenus depuis la montée des affranchis, des tributaires, et de toutes les castes non issues du monde zouaya, comme une grande partie des tribus de leur rang - dont la mienne - des êtres secondaires, ne s'étant pas adaptés aux exigences de la capitale de sable. Sa vie durant, il oeuvra pour les aider à conquérir la direction de tous les Bédouins, sans succès malgré tous les partis soutenus avant d'être trahis à la vitesse des vents de l'harmattan. Nous étions quittes sur la question de l'âge. Point que nous allions parmi tant d'autres découvrir ensemble, par la force des circonstances. Peu confiant dans mes 16

confessions, Akbar décida de me soumettre à un examen hebdomadaire, chaque fin de semaine, afin de s'assurer que j'étais vraiment disponible pour une telle aventure: le Retour. Il ignorait ma capacité à briser toutes les chaînes devant l'espoir de retrouver le désert et il savait pourtant que j'avais tout sacrifié, la Gaule comprise, pour suivre un Ligure auquel j'avais voué une passion, l'unique de ma vie, qui cessa d'ailleurs plus rapidement que je ne le pensais, suite à mon projet avec ce Bédouin. Akbar voulait aussi tester mon endurance: les échos reçus de Raïssa sur ma personnalité n'étaient pas rassurants. Etait-ce la raison pour laquelle je découvris dans ses poches le produit qui venait de révolutionner la vie des septuagénaires affaiblis? En tout cas je précisai très vite, à cette occasion, qu'il était hors de question de ne pas respecter la Tradition qui interdisait toute relation avant le mariage: je n'avais nullement envie de voir périr ce Bédouin dans un lit quelconque avant le Retour, seule raison de cette rencontre, du moins initialement, avant que sa magie ne m'ensorcelle. Mon futur fiancé est descendant d'une famille de saints dont les hommes s'étaient spécialisés dans différents domaines théologiques et certains d'entre eux dans l'envoûtement des femmes. Serait-ce une des origines de la folie de Leali et de l'attente éternelle de Raïssa? C'est ce que m'a laissé entendre Zouhour, une des filles d'Akbar en m'expliquant les raisons étranges de la longévité de son mariage avec son cousin: la jeune femme prétendait à un individu bien plus brillant que l'être qui l'accompagnait quand elle vint me rendre visite lors de mon bref séjour dans le pays de sable. Pour me prémunir contre toute relation illégitime avec Akbar, j'attirai son attention sur la vie nouvelle que 17

je commençais, je la voulais aussi pure dans l'espoir de bien réussir nos retrouvailles inattendues dont j'attendais un succès différent de ceux de nos rencontres précédentes: toute la Tradition donc, rien que la Tradition, superstition oblige. J'avais d'ailleurs promis à mon Professeur que mon futur fiancé ne toucherait pas le bout de mon petit doigt. Le respect de la coutume était donc à prendre ou à laisser. Quant à moi, j'évitais d'évoquer le produit oublié dans ma salle de bain, le laissant à sa place afin de ne pas attirer le moindre soupçon sur les informations médicales données par mon médecin, le jeune Maïmounide, avec toute la complicité exigée par ma relation avec ses sœurs. Le docteur avait trouvé mon Retour dans le désert un peu tardif, en raison des autres aspects qu'il me connaissait et qui ne cadraient pas, selon lui, avec les exigences du monde bédouin. Jeune, il s'était porté volontaire dans le cadre de son engagement, au service d'une ONG dirigée par un French doctor; cette expérience le dissuada de sa vocation initiale. Il fut envoyé dans ce même désert qui lui parut hermétique, raison sans doute pour laquelle il me laissa entendre, plus d'une fois, qu'il espérait que je revienne sur ma décision avant qu'il ne soit trop tard. Maïmounide avait été dérouté par sa séquestration dans le campement où il travaillait et où il avait voulu distribuer des contraceptifs envoyés par des bienfaiteurs, pensant que ses patients seraient plus réceptifs à la capote que ceux des habitants des pays initialement destinataires de cette aide.

18

II
Le Retour s'imposait plus que jamais. Mon mari, Francesco, l'Italien, venait de me quitter pour l'énième fois avant que je ne le pousse dehors pour mieux me consacrer à mon Mémoire. Le souhait de le retrouver après mes examens n'avait aucune chance d'aboutir. Une de ses conquêtes, l'irrésistible Marsia, l'avait détourné pendant six semaines. Mon époux avait cédé à l'intensité du bleu des yeux de l'heureuse élue qui exigea son départ du centre historique de la Cité des Femmes? Ma nouvelle rivale, versée volontairement dans la psychologie des couples qui ont du mal à se séparer, comprit ma méthode pour rester dans les coups de l'Italien, lorsque celui-ci ne voulut plus attendre la quadragénaire que j'étais pour qui les études étaient devenues une drogue indispensable à un équilibre, retrouvé uniquement dans les amphithéâtres de l'Université. Puis, il y eut l'amitié entre la Ligurienne, notre fille, et Louisa, la fille de Marsia qui venait de perdre son père nous faisant tous craquer en nous imposant une vie à cinq. J'avais décidé de ne pas lutter pour récupérer Francesco et de laisser Zeus le faire, me réfugiant dans le sujet de la Rome finissante que j'allais présenter, à ma façon, à mon Professeur qui accepta de diriger mon Mémoire. Celle-ci savait que c'était un moyen de poursuivre une relation devenue vitale pour moi et à laquelle la fin de ma Licence, puis de ma Maîtrise auraient mis fin naturellement. J'avais promis à mon Professeur, non seulement de dénigrer tous les Scipii mâles, surtout le
7 Ville située au Sud de la Gaule peuplée essentiellement de femmes.

Jeune que mon Professeur et moi détestions en raison des misères qu'il fit à sa belle-mère Comelia8, la mère des Gracques9, et à son épouse, la jeune Sempronia. Puis je jurais de démontrer que Gracchus pèrelO était un arriviste qui n'avait en tête qu'une idée: rouler dans la farine la mère des tribuns; enfin je m'engageais, si le temps me le permettait, à démontrer qu'Hannibal était un être merveilleux, pour dérouter les spécialistes de ce domaine de l'histoire ancienne qui ont du mal encore à mettre un visage humain sur l'illustre héros carthaginois, et, surtout, pour lui faire plaisir, elle qui défend le fils Hamilcar Barka contre toutes les mauvaises langues, me transmettant à jamais sa passion pour l'ennemi des Scipii. Le Retour entre les dunes de Bottélimitt, ma ville natale, avait toujours été une idée refuge quand tout allait mal, comme lors de mes retrouvailles avec Akbar. La Ligurienne avait choisi la compagnie de Marsia et Louisa me laissant face à moi-même; je n'avais plus véritablement de raison d'être ici ou ailleurs sans elle, au moment où mon amie, Christina, accusée par Francesco d'avoir été à l'origine des problèmes de notre couple, rentrait dans sa clinique préférée. Elle n'avait pas supporté le départ de son ami. Dans son refuge occasionnel, elle ne me permettait qu'une visite brève; visite qui ne m'était pas d'un grand secours: elle fascinait une jeune femme,
8

Si le lecteur veut s'intéresser à cette noble matrone, prière se référer au Mémoire: un exemplaire doit encore être visible dans la Fac de la Cité des femmes. 9 Ces nobles romains qui sont à l'origine d'une «révolution» à la fm du lIe siècle av. notre ère, ont fasciné de nombreux grands et véritables historiens qui ont stérilisé le sujet. 10Pour épouser Cornelia, Tiberius père sauva son futur beau-père d'un véritable scandale fmancier qui aurait pu lui causer de graves ennuis quand les Romains avaient encore un peu de scrupule. 20

réfugiée elle aussi auprès de ses médecins et qui la harcelait. . . Lors de mes passages dans la clinique pour lui apporter du linge, un journal, des cigarettes, ou tout simplement des nouvelles de la Cité, Christina n'était jamais mécontente de provoquer ma jalousie en me montrant les lettres de sa voisine ce qui aggravait mes soucis. «Des sorciers ont dû se mêler de ma vie », devaisje dire un jour pour expliquer ma nouvelle situation à une amie: j'ai perdu Francesco faute de pouvoir m'en occuper pendant la rédaction du Mémoire avant de perdre Christina que je croyais à l'abri dans une clinique! Mon Professeur et moi trouvions une raison au projet qu'Akbar me proposait, si le Mémoire était achevé à temps. - «Pourquoi n'envisagez-vous pas un poste dans l'université du Désert? », me suggéra-t-elle. Superbe idée, me convenant parfaitement pour mieux me rapprocher de Cornelia dont I'histoire m'intéressait de plus en plus à partir de la mort de son mari. Même si ce décès était un peu tardif, il libéra entièrement la grande matrone pour mieux s'occuper de Tiberius et de Caïus. Je n'ai jamais compris pourquoi ma Cornelia avait accepté de passer un temps aussi long avec le père des deux tribuns dont la clarté restait à prouver; question parmi tant d'autres qui allait me plonger dans cette Antiquité dont la ressemblance avec l'antiquité maure, avec laquelle j'avais rompu dans les années soixante-dix, me réservait plus d'une surprise. Le Projet était suffisamment alléchant pour oublier, un moment, les yeux de Marsia, de Francesco, de l'adorable Louisa, de Christina et même ceux de ma sorcière préférée, la Ligurienne. 21

III
Ma nouvelle vie d'étudiante sage ne dura pas aussi longtemps que le souhaitait mon enseignante: Francesco fit sa réapparition. Mon Ligurien ne s'était jamais fait à l'idée d'un véritable divorce, sous prétexte que j'étais la mère de sa fille, ce qui m'arrangeait pleinement: je m'étais habituée à ses retours et à ses promesses de fidélité sans lendemain. Il fallut s'en occuper et l'aider à trouver le moyen de s'évader en retournant dans sa sphère favorite, toute forêt équatoriale, pour échapper à la douleur de voir Louisa et la Ligurienne se séparer injustement, au moment où elles crurent qu'elles étaient des jumelles. Pour l'aider à fuir la Cité où il se sentait prisonnier, je dus reprendre contact avec toutes mes connaissances parisiennes, dans l'espoir d'obtenir quelques adresses de ces nombreux organismes qui détournent l'aide internationale et qui pouvaient avoir besoin de Francesco dans un pays lointain. J'ai bien sûr pensé à Akbar que je croyais encore à la tête d'un de ces départements de l'Ânasco Il, pouvant confier une mission qui éloignerait mon Ligure de son harem devenu trop étroit. Au début des années quatre-vingt, je m'étais rapprochée de l'entourage d'Akbar qui faillit me faire penser que j'étais devenue pratiquement un membre d'un clan puissant. C'était l'année de ma rencontre avec Zouhour, devenant rapidement une de mes amies parisiennes au cours des six mois qui précédèrent mon mariage avec Francesco avec qui je devais m'exiler, dans la forêt équatoriale, pour survivre psychologiquement. Zouhour, tout comme Raïssa, croyait que le Chef des Tribus était un prince, dirigeant le monde, à l'Ânasco,
Il

A ne pas confondre avec tout organisme existant! 22

Paris devenant une extension de leur Inchara natal des années cinquante, où le pouvoir d'Akbar n'avait de limite que celle que les autres tribus de la région parisienne pouvaient lui imposer. Heureusement, en cherchant à retourner dans le désert pour y devenir l'épouse officielle d'Akbar - projet que la Défunte avait fortement encouragé - ma lucidité m'avait conduite à constater qu'il n'était rien d'autre qu'un simple consultant de cet organisme. Cette fonction lui permettait tout simplement d'entretenir son épouse officielle; celle-ci se préparait à jouer son rôle de future Première Dame de l'Anâsco dont Akbar convoitait la direction. Son entourage était soumis à une tradition tribale qui obligeait mon futur époux à cultiver le secret total, tradition imposée à ses filles et Raïssa, à qui, peutêtre, il ne dévoila jamais rien sur les principes de sa vie. Ma lucidité, à ce moment-là instable en raison d'une consommation abusive de toute sorte de bières, ne m'avait pas trompée. La chance aidant, une rencontre avec la Défunte m'ouvrit rapidement les yeux sur la réalité du Chef des tribus. Alors qu'il était en prison dans le désert, j'eus le loisir de la retrouver, elle cherchait une créature pour partager le loyer de son appartement du boulevard de la Henriette. Cette rencontre me permit de comprendre que l'image entretenue par les milieux d'Akbar ne correspondait pas à sa réalité. «Il vivait comme un poète se préoccupant très peu des fortunes que ne construisaient pas son talent intellectuel, seule préoccupation majeure... », m'avait-elle avoué. La bière-Chimay que je lui avais apportée avait libéré sa parole du poids de la tribu. Les paradis artificiels ne sont pas toujours là où on les espère. La Défunte, devenue, elle aussi, "chef des tribus", se réjouissait d'être sortie de son état initial de pur produit du prolétariat de l'entre-deux guerres. Nos retrouvailles m'avaient conduite à l'admirer: elle devait 23

organiser la défense de son mari, sans aucun appui et contre les projets de sa rivale Raïssa, l'empêchant de s'emparer d'un domaine qui avait toujours été le sien. Libérer Akbar de la prison était devenu le domaine de la Marseillaise depuis très longtemps. La rivalité des deux femmes s'accentuait: elles étaient conscientes que les projets d'Akbar, après sa séquestration, pourraient parfaitement être influencés par l'importance de la capacité de l'une ou de l'autre à parler de lui dans les médias. En rencontrant Akbar, plus tard, je compris, quand il évoquait ses séjours en prison dont il n'avait gardé que «d'excellents souvenirs », qu'il avait besoin de ces moments d'exil dans son désert: il y retrouvait son unique véritable princesse, la Grande Bédouine, sa mère, sans oublier que ces «retraites» lui permettaient de s'adonner à sa véritable vocation: la poésie. La recherche d'une mission à l'étranger pour Francesco m'avait conduite à solliciter des connaissances parisiennes afin de le libérer des pièges de la Cité des Femmes. Il lui était difficile d'échapper aux clans de Marsia, à ceux de ses voisines de pallier qui le recherchaient, elles aussi, pour officiellement un soutien linguistique, aux clans de ses autres anciennes amies ou à celui que nous formions Christina et moi, dans l'Ecusson (le centre de la Cité) devenu étouffant. Ni la Ligurienne, ni Christina et moi, ni ses voisines ou Marsia n'avions pu nous décider à lâcher le morceau tant qu'un espoir permettait une vie à plusieurs. En cas d'un départ du Ligurien à l'étranger, dans un lieu inaccessible à ses courtisanes, je pouvais toujours le rejoindre.

24

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.