L'imposteur

De
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A la suite d'un coup d'Etat manqué au Liban, Elie se réfugie à Paris où Françoise ne peut le garder. Samir s'enfuit en Jordanie et rejoint la résistance palestinienne. Michel est un bourgeois jouisseur au grand coeur que tout sépare d'Akef, l'instituteur communiste, sauf leur amitié commune avec Elie.
Dans le Beyrouth cosmopolite des années cinquante et soixante, de jeunes Libanais avancent ensemble et leurs horizons se télescopent au milieu du tumulte de leur amour, de l'ivresse de leur âge et des drogues douces, d'un coup d'Etat et d'une révolution. Ils sont les acteurs d'une époque à jamais révolue, avant que le Liban ne sombre dans la guerre civile.
Publié le : samedi 1 mai 2010
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EAN13 : 9782336253930
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À Sara Jane, George etPhilip; l'espéranceporteleurs noms.

À

Raoul,

qui

est

maintenant

au-delà

des

terres

visibles.

Beyrouth

Je suis né, le 15juin 1940dansunematernité célèbre de
deDamas.Les mèresdes milieuxaisés n’ysouffraient pas
que dansd’autresétablissementsconvenables.Leseffetsde
s’étendaient même auxlieuxde délivrance.

larue
moins
mode

Mon père étaitun« gros» commerçant.Cetadjectif,ridicule
par son imprécision,révèlelaparesseintellectuelle desgens qui,
par incapacité àquantifier ouqualifier letravail importantd’un
commerçantayant réussi,lenoie dans les plisd’une graisse
inesthétique.Ilya d’autres moyensde décrirelesuccès, de façon
plus neutre et surtout plusexacte doncplusefficace.D’oùla
nécessaire corrélationentreune descriptionvraie et soneffetvisuel
ousonore; l’inverse est mollesse.

Le bureaudemon pèreoccupait troisgrandes piècesdupremier
étage d’un immeuble àlarueMaarad, aucœurde Beyrouth. Ony
accédait parunescaliergénéreux, contenuparunerampe enfer
noir. Laréceptionétait meublée de chaisesenbois, detablettes
tripodesenserrées parunanneauet surmontéesd’un petit plateau
rond. Les murs s’ornaientd’affichesvantant les produits
commercialisés par lamaison. Danscelieumaléclairéparune
faiblelampe et lalumière dujourdispenséepar les séparations
opaquesàmi-hauteurdesbureauxouverts sur larue,semettait
Ismail.Commis,préparantet servant le café aux visiteursetaux
employés,il setenaitgénéralementderrièreunetablesur laquelle était
poséun téléphone.Toujoursassisde biaiset regardant lesolentreses
pieds,il nesoulevait satêtequ’àl’entrée d’unvisiteur.Mêmequand
mon père apparaissait,il ne déployait salongue carcassequ’avec
lenteur,lissant sa cravate fine et luisantetantelle étaitusée etattendait
indifféremmentdes instructions.Samine détachée et son regard éteint
composaient laseule dignitéqu’il pouvait opposeràsonemploi
subalterne.Ismail, avantd’entrerauservice demon père, commerçait
aveclaPalestine.Avecl’instaurationdel’Étatd’Israëlet la
condamnationdesfrontières, beaucoupd’habitantsdesvillages
méridionauxseretrouvèrent sans ressourcesetvinrent s’installerà
Beyrouth dans lequartierde Basta Tahta.Commerçant modeste,les
pertes occasionnées par lenon-paiementdemarchandisesdésormais
au-delà d’une frontièrequ’il n’avait pas souhaitée,l’empêchèrentde
poursuivrelamême activité dans la capitale.

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Simon père, àcause de mon insistance, cédaità mon vœude
l’accompagneràsonbureaules joursdevacances,sondévouement
s’arrêtaitàlaporte de celui-ciet il melivraitàIsmail.Celui-ci
m’emmenait mangerune glace et mepromenerdans lesdédalesdu
souk.Puis,longeant l’enceinte del’ÉgliseSaint-Georges,nous
nousarrêtionschezles marchandsdevolailles.Il s’intéressaitaux
coqs, discutaitdela couleurducamail, delataille dela faucille et
delavigueurdes oiseaux.Il n’obéissait qu’àson plaisir, cequi
expliquait son ravissement quandjeprécédais mon pèrelorsde
mesapparitionsàlarueMaarad.

Auretourdemapromenade,jem’installaisdans le bureaude
mon pèresicelui-ciétait inoccupé.Une armoire forteoccupaitun
coindelapièce et toutun pandemurdisparaissaitderrièreun
meublevitrésur lesdeuxtiersdesa hauteurdans lequel
s’alignaientdesdossiersverts, encarton, fermés parune bande en
tissuetune boucle enacier noir.On lisait sur leur tranchele
descriptif deleurcontenu, calligraphiésuruncarré de feuilles
beiges pré-collées.Auplafond, décalépar rapportaulustre,un
ventilateur remuaitenétél’airhumide.Pendant lasaisonfroide,un
brasero orientalencuivrejaune alimentépardes noyauxd’olives,
maintenaitunetempérature àpeinetolérable.Cetappareil
circulaireposésurun plateaurond,juchésurdemaigres pieds
courbés, comportaitun réceptaclepour le combustible etun
couvercle ajouré enforme de coupole.Le couvercleseterminait
paruncylindresurmonté d’uncroissantdelunequi servaitàle
soulever.Cet objet qui ressemblaitàunesoucoupevolante, comme
on lesvoyaitdans lesbandesdessinéesaméricaines,n’a échappé à
mondésirdelevoirvoler par la fenêtrequ’àsa chaleurexcessive.
Sur le bureau,un meubleimposantenbois, fermé detroiscôtés,il
yavaitunbuvard,un porte-stylo,uncoupe-papieretunemachine
à calculer quifonctionnaitàl’aide d’unemanivelle.Ces objets que
j’aurais tantvoulutoucher m’étaient inaccessiblesà cause du
fauteuildans lequel jem’asseyais.Ainsi queson jumeau,ils
avaientun siège baset pentu,undos très incliné, etde hauts
accotoirs.Lerésultat, amplifiépar mapetitetaille, était qu’en m’y
enfonçant,le bureaume dominaitdesamasse et par lamêmevoie
uneimpressiond’écrasement me clouaitaufond demonfauteuil.

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Ce désagrément pour unenfant, avait unetoute autre fonction pour
lesadultes qui lesubissaient. Dominés parmon père, s’extrayant
avec difficulté du siègequi les prenaiten tenaille,latêterenversée,
ses interlocuteurs, doncsesemployés et ses clients,quandils
discutaientaveclui,partaientavecunhandicap psychologique
qu’il mettaitàprofit pourfaireprévaloir son pointdevue.

Mapremièreintrusiondans l’universdesadulteseut lieuquand
j’avaishuitans.Le15mai 1948,l’Étatd’Israëlétait proclamé.Si
celanesignifiait rien pour moi,j’en ressentais néanmoins
l’inquiétude demon père.Ilavait saminerenfrognée des mauvais
jourset lesdiscussionsavecsesamis se déroulaient surun mode
grave,parfoisbruyant.Le commerce allait s’en ressentir,leLiban
nepouvaitabsorber le flotderéfugiéschassésdePalestine.Ces
âmeserrantesculpabilisaient les nantisdans leurconfortetcertains
prévoyaientundéséquilibre démographiqueinsurmontable.Le
cynisme desAnglaisetdesFrançais quiavaient promisaux
sionistesetauxArabes toutet soncontraire, avaitaccouché dans le
désordre aulendemaindelaShoah d’unÉtat quiallait
empoisonner leMoyen-Orient pendant lesdécenniesàsuivre.
Après leplandepartage delaPalestineproclamépar l’ONU,les
gouvernementsarabes incapablesderéagirenconcert,menèrent le
combatdemanière dispersée et pour masquer leursdéfaites
proclamaientàquivoulait lesentendrequel’onverraitcequel’on
verrait. Cesfanfaronnades,pour seul résultat,légitimèrentdes
régimes qui plongèrent lemonde arabe dansun long coma. Cet
événement,la créationd’Israël,si tragiquequ’ilfût,n’entamapas
longtemps l’optimisme desLibanais.Une fois les réfugiés parqués
dansdescamps loindes regards,on les oublia.Lesaffaires
reprirentdanscepays indépendantdepuiscinqans seulement.Il se
lança àl’assautde contrats juteuxdans leGolfeoùlamagie du
pétrole commençaitàopéreret seprità consommer toutceque
l’Europevoisine,renaissante deses ruines,pouvait offrir.

À Beyrouth,lesairesdejeuxpourenfants seréduisaientàpeu
de chose.Nousétionsautorisés masœurMarie et moiànous
rendre aujardindeSanayehles jeudiset samediaprès-midiaprès
l’école.Créépar les Ottomans, c’est leseulespacevertdemon
enfance dont mamémoire, aujourd’huiengluéepar les souvenirs

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d’une vie erratique,sesouvienne. Nous yétionsconduits par le
chauffeurde mon père et surveillés par notrenounou. Cette femme
dontj’ignorejusqu’aujourd’hui lenom, car les personnesayant pu
merenseigner,quandje commençaisàregarderdans mon passé,
sont toutes mortes.Nous lasurnommionsDada.Elle aurait sacrifié
saviepour lanôtre.Elle confondait laservilité avecle
dévouement.Cette confusiondes sentimentsalongtemps permis le
maintiendevrais innocentsdansunétatdesous-êtres quiferait
aujourd’huihonte àl’humanité.Je doute cependant qu’onen soit
vraimentguériet nouscontinuonsàjustifier nos pulsions
dominatrices sousdesvocablesédulcorés, cequi nenous soustrait
pasaujugementdel’éthiquelaplusélémentaire.

Lejardinétaitcernéparune clôture à hauteurd’hommesen
pierres«ramleh »poreusesetbrunes.Ellesubissait lesassautsde
l’humidité,s’effritait parendroitset prenaituneteinteverdâtre.Ses
anfractuosités saturéesdepoussièreluidonnaientunaspect
tourmenté, commelaville.Sonhistoiretumultueuse estcelle du
lieudepassage detous lesenvahisseursdu Levant.D’abordles
Phéniciens,puisByzance,lesArabeset l’Islam,l’intermède des
Francs,lesMamelouks,les Ottomansetfinalement lemandatdela
France.Après le départde celle-ci,lesdiversescommunautés qui
habitaientBeyrouth,selon qu’elles seréclamaientd’une de ces
périodes,voulurent s’approprier lepassé delaville en oubliant la
précarité deleur nouvelleidentité.Elles se chamaillèrentaunom
d’unhéritagepolitiquequi neleurappartenait quepartiellement.
Puisellesdétruisirent laville à coupsde canon, conduites par leur
inconsistance criminellequicontinue àlesguetteraucoindeleur
égoïsme.

Ungrand bassincirculairemunidejetsd’eauoccupait le centre
dujardin.Desficusen retraitdequelques mètresentouraient le
pland’eau.Lesbranchesemmêléesàleursfaîtes, formaientune
couronne d’ombre au-dessusdesbancsenbois.Desallées
rectilignesdélimitaientdes promenades pour les marcheurs.Elles
étaient suffisamment larges pour permettre auxjeunescyclistes,
commemoi, d’effectuerd’innombrables tours jusqu'àl’épuisement
demes petites jambes.Jenepossédais pasde bicyclette,mais le
chauffeur m’en louaitune dansune échoppe attenante aujardin où

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l’on trouvaitégalementdela barbe àpapa. La friandise était levée
dans une bassine enaluminium tâchée desucre bruni par la chaleur
et posée dansune caisse enboisdont la base était peinte en rose et
lapartiesupérieure entourée devitrescrasseuses pour laprotéger
des mouches.Dadan’ajamaisconsentiànousenacheter
prétextant qu’elle devaitcontenir tous les microbesdelaterre.
L’amertume delaprivation me fitconfondrele goûtdela barbe à
papa avec celuidel’interdit,sibien quej’en mange encore
aujourd’hui,malgrésonabominablesaveur saturée desucre,que
monâge et mesartères réprouvent.J’enfourchaisune bicyclette
toute enfer noir,saufles tigesen métalblancquicommandaient
lesfreins.Et tandis queje chevauchaisàlapoursuite d’unvoleur
imaginaire,Mariejouaitdansunbac àsable.Les petitesfillesde
l’époquene devaientencorese donneren spectaclesurdesengins
roulantsetencourirungrand danger pour leurs membresfrêles.
Quandl’après-midiexpirait,jem’asseyaisavecMarie aubord du
bassin.Nous observionsun morceaud’écorcequenous mettionsà
l’eau.Nousfaisionsdes rondsd’eau,leligneuxtremblait, comme
les sanglots quenous retenionsdans notre gorge.Le crépuscule à
Beyrouth estcourt,ilémetunelumièresaturée etbrillantequiétait
lesignaldenotre départàlamaison,vers l’ennui.

Je dis l’ennui,parceque dans leshabitudesdelamaison,le
samedi soirétaitconsacré auxjeuxde cartes.Mes parents
recevaient leurs invitésdans le fumoir.Ils s’installaientautourde
trois tablescarrées recouvertesde feutrevert.Les parties se
déroulaientdansun silencemonacal.Àchaque findepartie
quelquescommentairesétaient murmuréset lesilence denouveau
rétabli.Lescigarettes, fortenvogue à cette époque,se fumaientde
diversesfaçons.Lesdames protégeaient leursdoigts, en les
éloignant pardesfume-cigarettes, del’extrémitéjaune denicotine
desfiltresà bandesdorées.Les messieurs seservaientdans leur
porte-cigarettesenargent,sur le couvercle duquel ilsfrappaient
leurscigarettes pouren tasser letabac.Leplus odorantétaitun
monsieur,lui-mêmeproducteurdetabac,qui juraitàtous les
protestataires,queson produit,qu’il roulait lui-même etaspiraità
pleins poumonsenexhalantuneodeur puissante,valait mieuxque
toutes lescigarettesaméricaines.Et quandlenuage de fumée
s’épaississait, des touxrocailleusesannonçaient l’imminence dela

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findelaséance dejeux.Les poumonsdes joueurscommençaientà
rendrelesarmes.

Nos parentsexigeaient laprésence deleursdeuxenfants
pendant l’intégralité de cemoment social. On nous mettait les
habits quenous portions le dimanche.Ilsétaient laidset
inconfortables, cequi nenousempêchait pasderegretter
amèrementde devoir les porterunautrejour que celuiauquel ils
étaientdestinéset surtout pour plaire à des personnes qui nous
regardaientàpeine.C’étaitun sentimentde dépossession.Nos
semainesavaient larégularité d’une horloge etce changement
vestimentaire dudimanche,quoiqu’ilfûtannoncé,nousvoulions
enêtreles seulsbénéficiaires.Habillésdelasorte,nous recevions
les invités, allionsdetable en tablepourvider lescendriers,tailler
descrayonset remplacer lesfeuilles noirciesde chiffres.Lereste
dutemps,nous nousasseyions surdeschaises, consumés par
l’ennui.Posésur mon siège commeun modèle depeintre,
j’enregistraisdans matêtelescomportementsdes joueurset
maintenant,quandjemeremémoretoutcela,jesuisétonné de
l’acuité des images qui sesont impriméesen moi.Surtoutcellesde
cesfemmes mûres,impeccablementhabilléesetcoiffées,
violemment parfumées, droites sur leurschaises,levant parfoisun
sourcil pourexprimeruneréflexion quiconfirmait lavacuité de
leurêtre.Leuréducationfaiteuniquementdevaleurs religieuseset
de bienséance,leur mariage arrangépour laplupart, faisaitd’elles
les nécessairesfoyersdelaprocréation pour laperpétuationdu
genre humain.Ilfaut reconnaître dans leur soumission,une grande
partd’abnégation qui permettaitàleursenfantsde grandirdansdes
conditionsd’hygiène etde confort optimaletderecevoirune
instructiondequalité.Mais jeleur reproche danscette démission
d’avoir permisàl’homme de développer sa grossièreté et son
despotisme.Ilseurentététempérés par le compagnonnage d’un
êtreplusaffirmé et porteurdelatendressequi rendl’existence
supportable.
Ilétait pourtantune femme, Xavière,qui se détachaitdulot.
Elle étaitbelle et très jeune.Nouvellement mariée àun marchand
de draps, elle accompagnait son mariavec déplaisir.Elleserebella
et nous nous rencontrâmesdixans plus tard, autrement, avec
bénéfice.

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