L'indifférence romanesque

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Cette analyse de l'indifférence dans le roman moderne étudie la crise des valeurs à la fois sociales et linguistiques sous jacente à l'écriture existentialiste, représentée comme une transition graduelle de l'ambivalence à l'indifférence en tant qu'interchangeabilité des unités sémantiques. Chez Sartre, cette transition est à l'origine du sentiment de nausée face à ce qui semble remettre en cause l'autonomie du sujet. Chez Moravia et Camus, elle rend compte du fléchissement de ce sujet, et de la réification de la causalité narrative. Ce problème de l'indifférence annonce la disparition de la quête du sens dans le Nouveau Roman.
Publié le : mardi 1 mars 2005
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EAN13 : 9782296390904
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PIERRE V. ZIMA
L'INDIFFERENCE
ROMANESQUE
Sartre
Moravia, Camus
L'Harmattan L'Harmattan Ktinyvesbolt L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique 1053 Budapest Via Degli Artisti, 15
75005 Paris Kossuth Lu. 14-16 10124 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
© 1988, C.E.R.S., Université Paul-Valéry Montpellier
© L'Harmattan, 2005
ISBN : 2-7475-8001-6
EAN: 9782747580014 Préface à la nouvelle édition
Dans une situation où l'existentialisme européen a l'air
d'avoir perdu une partie de l'attraction qu'il exerçait sur le
public de l'après-guerre, on pourrait demander à l'auteur
d'expliquer la réédition d'un ouvrage sur la littérature
existentialiste paru il y a une vingtaine d'années. Son ex-
plication n'a qu'à renouer avec les principaux arguments
de ce livre qui est aussi une analyse du déclin de la subjec-
tivité individuelle, située au centre de la philosophie exis-
tentialiste.
Ce déclin rend compte, au moins en partie, de la margi-
nalisation de la philosophie et de la littérature existentialis-
tes dans la problématique postmoderne. Les romans, dont
il sera question ici, annoncent l'apparition de cette pro-
blématique dans laquelle l'individu en tant que sujet est
souvent présenté comme un épiphénomène de l'incon-
scient (Lacan), de l'idéologie (Althusser), de la structure
(Foucault) ou du système social (Luhmann). Bien avant
ces auteurs — souvent qualifiés de postmodernes — Sartre,
Moravia et Camus analysent minutieusement les déve- loppements sociaux et linguistiques qui aboutissent au
fléchissement de la subjectivité.
A la différence de l'auteur de La Nausée, qui cherche
encore à surmonter la crise des valeurs, d'une « langue
malade » et d'un sujet menacé par la chute dans le monde
des choses en proposant une solution littéraire, Moravia et
Camus mettent en scène la désintégration de la subjectivi-
té. En nous montrant un sujet livrée en proie à l'in-
différence ou l'interchangeabilité des valeurs culturelles et
des mots qui les désignent, ils laissent entrevoir une pro-
blématique postmoderne qui n'obéit qu'à la valeur éco-
nomique — à ce que Baudrillard appelle « la valeur » tout
court.
Dans Les Indifférents de Moravia et dans L'Etranger de
Camus, cette indifférence condamne les principaux acteurs
à l'inaction, engendrant ainsi l'un des paradoxes du roman
existentialiste. Incapable de réaliser un « programme nar-
ratif» (Greimas) quelconque, Meursault, l'anti-héros de
Camus, est aussi dépourvu de l'« intériorité » romanesque
qui caractérise les héros passifs du romantisme. Cette inté-
riorité ne saurait s'articuler dans une situation sociale et
linguistique dans laquelle les mots « ne veulent rien dire »
(à en croire Meursault).
Et pourtant, des romans comme Les Indifférents et
L'Etranger ne sauraient être qualifiés de « post-
modernes », dans la mesure où leurs protagonistes et leurs
narrateurs se heurtent à l'indifférence qui est présentée
comme un scandale social. Dans Les Indifférents, c'est le
narrateur lui-même qui considère cette indifférence
comme une anomalie, comme un péché, lorsqu'il déclare :
« ho peccato d'indifferenza ». Dans L'Etranger, par
contre, le narrateur a accepté l'interchangeabilité des
mots-valeurs ; mais il rencontre la résistance des idéolo- gues, des représentants de la justice, qui réagissent à son
indifférence personnelle (psychique) en le condamnant à
mort. Avec lui, ils condamnent un processus qu'ils ne sau-
raient arrêter : la subordination de toutes les valeurs cultu-
relles à la valeur d'échange.
A cet égard, L'Etranger de Camus anticipe une pro-
blématique postmoderne dans laquelle le règne de cette
valeur n'est plus contesté — comme chez Sartre et Moravia
— mais présupposé. Paru en 1942, ce roman apparaît
comme un précurseur du Nouveau Roman qui ne pose
plus le problème de l'échelle de valeurs, de la subjectivité
individuelle et de la quête existentielle, parce qu'il a ac-
cepté l'indifférence — et avec elle, la société de marché
développée.
Lorsque Robbe-Grillet fait valoir contre les existentia-
listes que « le monde n'est ni signifiant ni absurde »,
qu' « il est tout simplement », il avance un argument
postmoderne par excellence. En même temps, il congédie
un existentialisme orienté vers les quêtes métaphysiques
de la modernité tardive. Avec les autres nouveaux roman-
ciers, il annonce des « temps postmodernes », dont les
représentants témoignent de « l'indistinction heureuse du
vrai et du faux, du réel et de l'irréel » (Baudrillard, Le
Crime parfait).
Reconsidérée dans la perspective esquissée ici,
l'actualité de ce livre réside peut-être dans le fait qu'il
présente le roman existentialiste comme un phénomène de
transition qui annonce une problématique postmoderne
régie par l'indifférence : un univers habité par « des corps
resplendissants, mais vidés par l'intérieur » (Camus, Le
Malentendu). Sommaire
Avant-propos 11
I. Théorie 15
Problèmes d'une sociologie du texte 16
Les mécanismes discursifs de l'idéologie 24
Vers le roman existentialiste: ambiguïté,
ambivalence et indifférence 38
II. La Nausée ou la crise du roman 55
La situation socio-linguistique 56
La critique des sociolectes humanistes
dans La Nausée 66
La réalité sans les hommes :
de l'ambivalence à l'indifférence 76
La crise du sujet 83
La crise de la narration 89
Critique et idéologie dans La Nausée 104
III. Les Indifférents ou le fléchissement du sujet 113
Quelques remarques sur La Désobéissance 116
La conversation bourgeoise:
un sociolecte ambivalent 121
L'univers sémantique des Indifférents:
l'être et le paraître 133
La structure narrative: indifférence
et fléchissement du sujet 141
L'idéologie du sujet dans Les Indifférents 150
entre La Nausée Les Indifférents
et L'Etranger 154
IV. L'Etranger ou la réification 161
L'indifférence du langage 163
La critique d'un sociolecte chrétien
et humaniste 171
Ambivalence et indifférence:
l'univers sémantique de L'Etranger 180
Indifférence et structures narratives:
la réification du sujet 187
Indifférence, marché et nature 200
Rationalité et mimésis: Sartre, Camus, Adorno 209
V. Qu'est-ce qu'un roman existentialiste? 217
De l'ambivalence à l'indifférence 217
Vers le Nouveau Roman 220
Bibliographie 225
«La pire des horreurs est le non-sens.»
Jean Guéhenno Avant-propos
On a beaucoup parlé de méthode et de méthodes dans le
passé. On a tenté de combiner les approches marxistes avec
celles de la psychanalyse; on a essayé de combiner la termi-
nologie sémiotique ou linguistique avec celle du matéria-
lisme dialectique ou de la psychanalyse. On a fini par se las-
ser des méthodes. A présent, un certain nombre d'auteurs
semble préférer la déconstruction à la construction théori-
que, d'autres substituent le récit ou le collage au discours
conceptuel.
Pour ma part, je n'ai jamais pensé qu'une théorie trouve
sa raison d'être en elle-même. Aucune théorie ne saurait être
justifiée par sa cohérence logique ou par sa rigoureuse struc-
ture hiérarchique si elle dit peu de chose ou rien du tout des
hommes et de leur réalité. Le caractère scientifique d'une
théorie n'est pas dû au raffinement de sa grille conceptuelle,
comme le pensent certains auteurs qui passent leur temps à
classifier des théories parce qu'ils n'ont rien à dire, mais à sa
capacité d'éclairer une partie de l'univers dans lequel nous
vivons.
Il ne saurait être question de plaider ici pour un retour aux
positions existentialistes: les méthodes matérialistes, sémio-
tiques, linguistiques et psychanalytiques, loin d'être des
modes éphémères ou des élucubrations futiles, ont radicale-
ment changé notre perception du réel.
Les recherches récentes sur l'idéologie en tant que phéno- 12
mène linguistique et surtout discursif (transphrastique) ont
amplement démontré les avantages d'une approche théori-
que qui combine la critique de l'idéologie (de Marx, Mann-
heim ou Adorno) avec les instruments théoriques de la
sémiotique. Mieux que les rhétoriciens, nous sommes à
même de comprendre — pour la première fois peut-être —
comment les idéologies se font, se construisent sur les plans
sémantique et syntaxique.
Si l'on ne s'arrête pas au concept d'idéologie, si l'on fait
un pas de plus pour accomplir une synthèse entre la perspec-
tive sociocritique et celle de la sémiotique discursive, il est
possible de représenter l'évolution du roman comme un pro-
cessus à la fois social (historique) et linguistique. Décrire,
expliquer et critiquer les structures romanesques dans le
cadre d'une sociologie du texte, c'est aller au-delà des socio-
logies littéraires existantes qui, dans le passé, ont trop sou-
vent négligé les mécanismes textuels. Or,le sens sociologique
d'un roman ou d'un drame ne devrait pas être situé au
niveau dénotatif et documentaire, au niveau de la descrip-
tion de «moeurs sociales» d'une époque, mais sur le plan
sémantique et narratif.
En analysant des romans comme La Nausée, Les Indiffé-
rents et L'Etranger dans le cadre d'une sociologie du texte, il
ne s'agit donc pas de démontrer l'efficacité technique d'une
méthode, mais de décrire certains phénomènes socio-
linguistiques comme l'ambiguïté, l'ambivalence et l'in-
différence et de révéler leur importance pour les structures
sémantiques et syntaxiques du roman. La synthèse métho-
dologique entre une approche dialectique (celle de la Théo-
rie critique) et certains théorèmes sémiotiques, sert donc à
démontrer que des problèmes sociaux et existentiels peuvent
être représentés comme des problèmes linguistiques et vice
versa.
Dans les analyses qui suivent, l'argument méthodologique
et l'argument philosophique (sociologique) sont complé-
mentaires.
Le premier vise une consolidation et un approfondisse-
ment de la synthèse socio-sémiotique, dont le résultat est
une sociologie du texte capable de rendre compte de textes
fictionnels et conceptuels (théoriques) dans une situation
socio-linguistique particulière et par rapport aux événements
historiques. 13
Le second prend la forme d'un postulat à la fois philoso-
phique et sociologique: le système de valeurs de la société
bourgeoise, d'une société individualiste et sécularisée (post-
féodale) est sans cesse dégradé par les mécanismes du mar-
ché et par les luttes idéologiques.
Dans une société où la prépondérance de la valeur
d'échange sur les valeurs qualitatives (esthétiques, éthiques,
cognitives, etc.) s'affirme lentement à travers les siècles, une
ambiguïté fondamentale subsiste: les valeurs qualitatives, les
valeurs d'usage n'existent plus indépendamment de la valeur
d'échange; elles signifient par rapport à elle. Les individus
finissent par appeler bon, juste, beau ce qui, en réalité, sert
leur profit. Cette ambiguïté s'accroît avec la commercialisa-
tion de toutes les sphères de la vie, avec l'intensification de
la médiation par la valeur d'échange.
Depuis les grandes révolutions bourgeoises, les idéologues
réagissent à cette ambiguïté croissante en créant des.mythes
dualistes (politiques, religieux, esthétiques) qui servent à
mobiliser les masses. Mais, loin de rendre plus stable le
système de valeurs, ils finissent par discréditer les valeurs
individuelles et les mots qui les désignent.
Ils ne font qu'augmenter l'ambiguïté initiale, telle qu'elle
apparaît, par exemple, dans les romans du xvii' et du xviii.
siècle et créent une situation dans laquelle les valeurs devien-
nent ambivalentes. Leur ambivalence se manifeste claire-
ment, à la fin du m siècle et au début du xx siècle, dans les
textes de Nietzsche, Proust, Kafka, Hesse, Musil et Gide.
Ces textes, dont les auteurs découvrent la conjonction
(indépassable, non dialectique) de contraires, nous mon-
trent comment la vérité se mue en mensonge, la liberté en
esclavage, l'humanité en animalité, l'ascétisme en débauche,
le courage en lâcheté, etc. Avec la psychanalyse, ils décou-
vrent que la vérité est toujours double et, par conséquent,
qu'elle n'existe pas.
Bien avant les romanciers qu'il a influencés, Nietzsche se
sépare de la vérité qu'il ne cesse pas de chercher pourtant, en
développant un discours paradoxal et essayiste:
Im Norden — ich gesteh's mit Zaudern —
Liebt ich ein Weibchen, alt zum Schaudern:
«Die Wahrheit» hiess dies alte Weib...
Cette critique méditerranéenne de la «vérité» nordique, 14
germanique et chrétienne, anticipe, à bien des égards, sur
celle formulée dans Le Mythe de Sisyphe et L'Homme
révolté.
société marchande Les romans existentialistes, issus d'une
(Camus) et des luttes idéologiques de l'entre-deux-guerres,
portent l'empreinte de l'ambivalence sémantique (de la con-
jonction de contraires) comme les textes de Nietzsche,
comme les romans de Proust, Kafka ou Musil. Mais ils vont
encore plus loin en réagissant à l'intensification de la crise
socio-culturelle. Témoins d'une situation socio-linguistique
où les mots perdent leur sens, ils ouvrent la perspective de
l'in-différence sémantique, du non-sens.
Dans cette perspective, où les mots discrédités deviennent
interchangeables, la réalité (la nature) tend à échapper au
sujet et à apparaître comme une menace. On verra, cepen-
dant, que des différences importantes, concernant l'attitude
envers le langage, la nature et la narration, séparent Sartre,
Moravia et Camus. Malgré ces différences, le problème de
l'indifférence socio-sémantique, encore marginal dans les
romans de Joyce, Kafka, Proust et Musil, constitue un com-
mun dénominateur.
Cette interprétation sociologique et sociocritique que je
propose au lecteur ne saurait évidemment être présentée
comme une nouvelle tentative pour retrouver la vérité con-
gédiée par Nietzsche. Il s'agit plutôt d'un schéma discursif
possible, qui simplifie le réel en sélectionnant certains faits
aux dépens de tous les autres.
Fondé sur le postulat historique que, dans le système
social de la bourgeoisie, la crise des valeurs aboutit à l'ambi-
valence et à l'indifférence, ce schéma devrait pouvoir expli-
quer des textes philosophiques ou littéraires dont je n'ai pas
tenu compte dans cet ouvrage. Tout en espérant que la théo-
rie ébauchée ici pourra être développée pour élucider
d'autres phénomènes culturels, je me rends compte de sa
fragilité. Dans une situation historique où la notion de vérité
objective a été reléguée au royaume des chimères, tout dis-
cours devrait être conscient de sa subjectivité et de son
caractère hypothétique, essayiste; cette conscience l'aidera à
se débarrasser de toute illusion objectiviste et à s'ouvrir au
dialogue. I. Théorie
Les problèmes du roman existentialiste ne sauraient être
abordés, comme dans le passé, dans le cadre d'une approche
philosophique ou philologique qui part des distinctions
désormais traditionnelles comme authentique/inauthen-
tique, engagement/mauvaise foi, bourgeois/anti-
bourgeois, etc. Il s'agit de montrer ici que les romans de Sar-
tre, Moravia et Camus sont avant tout des textes (des struc-
tures sémantiques et syntaxiques), dont les difficultés et les
péripéties sont dues à des transformations sociales.
Pourtant, ces transformations ne peuvent être considérées
uniquement dans le cadre d'une sociologie critique. Pour
pouvoir les relier aux problèmes du roman, il faut les repré-
senter comme des problèmes linguistiques: sémantiques et
syntaxiques (discursifs). Pour atteindre ce but, il est indis-
pensable de s'appuyer sur une sociologie du texte. Celle-ci
n'existe guère en tant que théorie achevée que l'on pourrait
appliquer à n'importe quel texte littéraire.
L'approche que j'ai développée dans L'Ambivalence
romanesque et surtout dans la Textsoziologie I devrait plu-
tôt être considérée comme un ensemble d'hypothèses à véri-
1. Voir P.V. Zima, L'Ambivalence romanesque. Proust, Ka ka, Musil et Text-
soziologie. Eine kristische Einfiihrung.
Pour les références précises des ouvrages cités, se reporter à la bibliographie
détaillée située en fin d'ouvrage. 16
fier. Jusqu'à présent, elle a surtout servi à rendre compte des
structures sémantiques et narratives dans les romans de
Proust, Musil et Kafka. Sa validité pourrait être consolidée
et son champ d'application sensiblement élargi si les hypo-
thèses formulées à propos de ces trois auteurs pouvaient être
confirmées par des analyses de textes plus récents.
Il me semble évident que ces analyses ne confirmeront pas
seulement les hypothèses de la sociologie du texte, telle que
je l'ai esquissée dans les travaux antérieurs, mais les modi-
fieront à de nombreux endroits. Ainsi l'ambivalence que je
croyais être un phénomène universel, que l'on trouverait
dans tous les romans à partir de La Princesse de Clèves,
s'avère être un concept trop général dans le contexte du
roman existentialiste, où l'ambivalence se transforme gra-
duellement en indifférence (sociale et sémantique). On verra
d'ambivalence et d'indifférence pourtant que les concepts
sont complémentaires, dans la mesure où le second peut être
déduit du premier.
crise des valeurs sont Etant donné que l'idéologie et la
considérées ici comme les points de départ d'une théorie
sociologique des romans existentialistes, il me semble néces-
saire de définir les concepts d'idéologie et de valeur (système
de valeurs) dans le cadre de la sociologie du texte. Pour
comprendre les rapports entre les romans en question et
l'idéologie il est nécessaire de penser l'idéologie comme un
phénomène linguistique, discursif. Il en va de même de la
valeur. Avant d'aborder les problèmes de l'idéologie et de la
valeur sous cet angle particulier, il est donc indispensable de
présenter ici les principaux arguments de la sociologie du
texte.
Problèmes d'une soçiologie du texte
Le texte fictionnel et ses structures. Dans le passé, la sociolo-
gie de la littérature avait l'habitude de se prononcer sur des
textes fictionnels sans essayer de les comprendre comme des
structures linguistiques, des systèmes de signes verbaux. Des
théoriciens comme Lukàcs et Goldmann parlaient de formes
de conscience, d'homologies structurelles, de visions du
monde et de réalités historiques, sans tenir compte de la 17
thèse formaliste selon laquelle «la vie sociale entre en corré-
lation avec la littérature avant tout par son aspect verbal 2».
Cette thèse formaliste qui résume en quelque sorte le pro-
gramme de la sociologie du texte, a avant tout une valeur
empirique: tant qu'on se réfère à des structures linguistiques
(sémantiques, syntaxiques ou narratives), on peut avancer
des arguments plus ou moins vérifiables; mais aussitôt
qu'on se met à parler de «conscience» ou de «la réalité histo-
rique reflétée par une oeuvre», la vérification empirique
devient difficile, sinon impossible.
Le but de la sociologie du texte ne saurait être, bien évi-
demment, un nouvel empirisme. Un tel empirisme, pratiqué
surtout par la sociologie des contenus, est incapable de ren-
dre compte des structures textuelles. Dans la mesure où il ne
vise que les éléments dénotatifs de la fiction, il ne peut repré-
senter et expliquer que les changements thématiques de la
littérature par rapport aux développements historiques:
«L'aristocratie chez Balzac et Proust», «La position de la
femme dans les romans du xix' siècle», etc. L'analyse des
contenus ne saurait expliquer les transformations de l'écri-
ture: l'apparition de l'écriture surréaliste ou futuriste ou
l'essor du Nouveau Roman français dans des conditions
sociales particulières.
La sociologie du texte se propose de combiner l'orienta-
tion empirique de la sociologie des contenus avec certains
avantages des méthodes dialectiques. Parmi ces avantages,
on peut compter les nombreuses tentatives de Lukàcs,
Adorno ou Goldmann pour rendre compte de certains gen-
res littéraires comme la nouvelle (Lukàcs) ou le roman
(Adorno, Goldmann) dans un contexte à la fois social et his-
torique. Un autre avantage réside dans la dimension esthéti-
que des approches dialectiques qui ne se contentent pas de
décrire et d'enregistrer les faits, mais se prononcent de
manière critique sur les textes analysés et sur le contexte
social. Par leurs efforts critiques, ils se dirigent à contre-
courant dans une société où de nombreux théoriciens cher-
chent à distinguer soigneusement la «critique littéraire», qui
porte l'empreinte d'une subjectivité plus ou moins irrespon-
sable, d'une «science de la littérature» dont l'objectivité va
2. J. Tynianov, «De l'évolution littéraire», p. 131. 18
de pair avec un renoncement, souvent explicite, à la critique
sociale 3 .
Cette perte de la dimension critique qui marque un grand
nombre de théories contemporaines s'explique par rapport à
la crise des valeurs, discutée en détail dans la troisième partie
de cette introduction théorique: dans une société dont les
valeurs sont discréditées par la neutralité de la loi du marché
et par les luttes idéologiques, le renoncement à tous les juge-
ments de valeur s'impose dans le domaine des sciences socia-
les et l'idéal wébérien de la « Wertfreiheit» est souvent évo-
qué comme la seule solution possible.
Le contexte social. Afin de pouvoir relier le texte fictionnel à
son contexe socio-historique, la sociologie du texte doit
s'efforcer de décrire la situation sociale et les intérêts
sociaux comme des structures linguistiques. A cet égard, la
critique que M. Bakhtine et V. Volochinov adressent à la
linguistique synchronique de Saussure revêt une importance
particulière.
Selon les auteurs de Marxisme et la philosophie du lan-
gage, le système de la langue n'est pas une totalité statique
de structures interdépendantes mais une unité dynamique et
historique dont les transformations sont dues aux conflits
sociaux et idéologiques. Les énonciations orales ou écrites
auxquelles nous avons affaire dans une société particulière
ne sont pas neutres, mais expriment des intérêts sociaux con-
crets: «En réalité, la forme linguistique, nous venons de le
montrer, s'offre toujours aux locuteurs dans le contexte
d'énonciations précises, ce qui implique toujours un con-
texte idéologique précis. Dans la réalité, ce ne sont pas des
mots que nous prononçons ou entendons, ce sont des vérités
ou des mensonges, des choses bonnes ou mauvaises, impor-
tantes ou triviales, agréables ou désagréables, etc. Le mot est
toujours chargé d'un contenu ou d'un sens idéologique ou
événementiel4.»
Le contexte social n'est donc pas la langue en tant que
système neutre et statique, mais une constellation dynami-
que marquée par des antagonismes collectifs qui s'articulent
3. Voir K. Eibl, Kritisch-rationale Literaturwissenschaft.
4. M. Bakthine (V.N. Volochinov), Le Marxisme et la philosophie du langage,
p. W2/103. 19
sur le plan du langage, de la structure discursive (cf.ch . II).
J'ai appelé cette constellation la situation socio-linguistique.
Cette situation change sans cesse, dans la mesure où les
divergences sociales mènent à des innovations linguistiques
tant dans le domaine lexical que dans celui de la sémantique.
Ces divergences ont évidemment un caractère collectif et
se manifestent en tant que divergences entre sociolectes,
entre des langages de groupe. Il importe de ne pas considérer
le sociolecte comme étant un synonyme de «langage profes-
sionnel», spécialisé (Greimas, 1976), mais de le définir
comme une représentation linguistique de positions et
d'intérêts socio-historiques. Les sociolectes sont responsa-
bles de l'évolution historique de la langue, dans la mesure où
leurs rapports conflictuels font naître de nouveaux mots (sur
le plan lexical), de nouvelles distinctions et oppositions
sémantiques (sur le plan du code, de la taxinomie) et de nou-
velles mises en discours (sur le plan syntaxique).
Le sociolecte a donc trois dimensions:
— le répertoire lexical (particulier à un groupe ou à des
groupes);
— le code en tant que fondement sémantique du socio-
lecte (en tant que taxinomie);
— les structures discursives (les mises en discours) réali-
sées par des sujets individuels et/ou collectifs dans le cadre
d'un sociolecte donné (préexistant aux sujets parlants).
Je renonce, pour l'instant, à une description détaillée de
ces trois dimensions; elle est réservée à la deuxième partie de
l'introduction théorique où il s'agira de définir le sociolecte
idéologique.
Les sociolectes idéologiques sont particulièrement impor-
tants pour l'explication des textes existentialistes: on verra
que les romans de Sartre, Moravia et Camus réagissent à la
crise des sociolectes humanistes, chrétiens, mondains et fas-
cistes et à des mises en discours particulières de ces sociolec-
tes. A cet égard, ils continuent la critique de l'idéologie enta-
mée par le roman de R. Musil L'Homme sans qualités. Dans
ce roman, l'absorption critique et polémique de sociolectes
fort hétérogènes est mentionnée par l'auteur lui-même, qui
écrit dans une de ses notes pour la préface: «Der christl., der
sozial., der vôlk. Ideenkreis kommt zu Wort 5 .»
5. «Les idées chrétiennes, socialistes, national-socialistes y seront articulées.» 20
Il serait faux, pourtant, d'identifier le concept d'idéologie
avec celui de sociolecte. Il existe des sociolectes qui témoi-
gnent des positions socio-historiques de groupes particu-
liers, sans être des langages idéologiques. Ainsi, les discours
de la publicité ne sauraient être qualifiés d'idéologies; tout
en représentant des intérêts sociaux faciles à définir (ceux du
patronat, d'une partie de la classe dirigeante), ils n'expri-
ment pas une idéologie homogène. Bien au contraire: ils se
servent de nombreuses idéologies hétérogènes et contradic-
toires pour faire appel à une partie importante de la popula-
tion consommatrice. Dans son ouvrage Les Mécanismes
idéologiques de la publicité, L. Bardin montre clairement
que la publicité a son répertoire lexical («vrai», «vie», «qua-
lité», «naturel», «authentique», «intégral»), qu'elle peut
être considérée comme un «idiome»: «Il serait plus juste
d'employer les termes d'idiome ou de jargon qui désignent
l'activité linguistique d'un groupe et diffèrent par certaines
caractéristiques de la langue commune 6.» Bardin cherche
trop à identifier les mécanismes de la publicité avec ceux de
l'idéologie. On verra plus loin pourtant, que les discours
idéologiques, tels qu'ils seront définis ici, s'opposent au
sociolecte de la publicité qui ne reconnaît, en fin de compte,
que la valeur commerciale, la valeur d'échange; les idéolo-
gies, par contre, tendent à opposer, d'une façon mani-
chéenne, une valeur absolue à l'autre: la race supérieure à la
race inférieure, le sang à l'argent (Maurras), la démocratie
occidentale au totalitarisme, le socialisme au capitalisme,
etc. Bref, elles refusent l'ambivalence et l'indifférence
sémantiques, tandis que la publicité les accepte: elle s'avère
être indifférente à toutes les valeurs qu'elle substitue les unes
aux autres selon les conditions que lui impose le marché (cf.
p. 44 et suivantes).
Il en va de même du sociolecte de la conversation mon-
daine, telle qu'elle existait, autour de 1900, dans les salons
parisiens et en particulier dans le milieu appelé faubourg
Saint-Germain. J'ai analysé en détail ce sociolecte pour
révéler son indifférence à l'égard de toutes les distinctions
qualitatives et à l'égard de toutes les valeurs éthiques, esthé-
(Abréviations de R. Musil.), Gesammelte Werke, t. 5, éd. A. Frisé, Rowohlt, 1978,
p. 1937.
6. L. Bardin, Les Mécanismes idéologiques de la publicité, p. 224.

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