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L'OMBRE DE L'ORNITHORYNQUE

De
403 pages
Salai Saudarh, Abengan et leur sœur Pattenloé parcourent le monde et traversent l'histoire au gré de leurs incarnations. On les retrouve dans les plaines septentrionales de l'Europe paléolithique, aux confins des grands empires d'Extrême-Orient, à Babylone, en Occitan cathare ou dans une Afrique déchirée par la traite des esclaves. Ils participent à leur manière à la Deuxième Guerre mondiale, avant de se perdre, à Chicago et à Jakarta, aux portes d'un futur qui les amènera jusqu'au XXIIè siècle.
Stéphane DOVERT dirige à Bangkok l'Institut de Recherche sur l'Asie du Sud-Est Contemporaine et est l'auteur de nombreux livres sur la région.
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Stéphane

DOVERT

L'Ombre de l'Ornithorynque

L'Hartnattan

A Agnès, ma muse, mon égérie, la lumière qui éclaire mes obscurités.

Ce roman doit beaucoup à ses lecteurs et à ses relecteurs, Etienne Cazin, Guy Dovert, Frédéric Fourcher, Christiane Maintier, Daniel Génuit et, bien sûr, Frédéric Durand, compagnon de plume et de pensée.

@

L'Harmattan,

2001

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y lK9 L'Harmattan, !talia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-1006-9 (Qc)

LIVRE PREMIER

CHAPITRE CHOISIR

1

SA MORT?

A la fusion de deux révolutions, lorsque sont fixées les règles de la création...

IZaum I<uno observait en silence les pâles rayons de l'Astre-Père. Elle se rappelait avec nostalgie le temps de sa splendeur, l'époque déjà lointaine où son éclat nourrissait l'univers. Il incarnait alors avec l'Etoile-Mère la simplicité de la constella tion. Amas d'énergie dénué d'intelligence, le couple avait enfanté un esprit pétillant de chaleur et de lumière. Ainsi, de l'aveuglement 'stellaire était né un être de conscience, nourrisson unique qui, à peine venu au monde, s'était scindé en deux. Il avait forgé dans la séparation l'attachement des contraires, Mahadewa complémentaires qui ne veulent exister l'un sans l'autre. I<aum I<uno avait hérité de la quiétude maternelle et elle était liée aux mouvements de son inspiratrice. V onis Wattan, son autre elle-même, évoquait la puissance de leur père au noyau duquel il était attaché. Ils croyaient alors l'un comme l'autre qu'ils pourraient improviser pour l'éternité les infmies arabesques d'un destin sans limite. Mais à quoi bon s'attarder sur ce qui n'était plus. L'Astre-Père consumait rapidement sa masse et il appartenait maintenant à ses enfants d'apprivoiser ensemble les lambeaux de leur avenir.

I<:aum I<:uno émergea lentement du cœur de l'EtoileMère et se dirigea cérémonieusement vers le point de fusion des deux astres, l'agora où, à chaque terme de la convergente révolution parentale, il était donné aux deux Mahadewa de se rencontrer. La sénescence de son compagnon était presque palpable. Ses arpèges vibrants n'étaient plus que murmures et les longues stries multicolores qui lui servaient autrefois de traîne ne se risquaient plus guère au-delà des frontières de l'infrarouge. Il conservait encore une partie de son exceptionnelle chaleur. Mais le nombre croissant des âmes spectrales qui s'étaient forgées dans le métal du déclin paternel masquait mal la fragilité de l'inflorescence. V onis Wattan affectait pourtant de se moquer de l'usure du temps. Drapé dans la fragile majesté de son manteau de lumière instable, il se jouait du rayonnement des lointaines galaxies, désignant leurs étoiles de pâles éclats muets. I<:aum I<:uno salua son courage et loua la noblesse des sentiments qui le poussaient à défier la logique de leur détresse pour ne pas altérer la dynamique de leur communion. Que d'efforts devaient exiger aujourd'hui sa parade, entouré qu'il était des âmes sans cesse plus nombreuses de ce qui était devenu son Pergola! Maintenant réunis dans le tourbillon de la convergence, somme de chaleur de leurs géniteurs indifférents, les deux Mahadewa se mélangèrent et, une fois encore, ils connurent l'extase. L'harmonie de leur union balaya fugitivement leurs différences pour les couler dans la bienfaisance de leur bonheur partagé. Le mouvement et la permanence étaient à nouveau réunis. L'héritier de l'astre rouge des tempêtes s'appariait à sa voluptueuse compagne au cyan irisé. Les' deux amants, fruits d'une naissance siamoise, admirèrent un moment l'image de cette nouvelle rencontre. Leur plaisir et leur amour, mais aussi leur tension et leur peur déformaient les volumes et les formes. Ils enflammaient leurs sentiments dans la quête de la nécessaire formule sacrificielle.

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L'ordre de l'univers s'était imposé à eux dans sa fatale cruauté. Mais s'il leur revenait maintenant d'exécuter la sentence qu'ils ne pouvaient refuser, ils entendaient composer euxmêmes leur requiem. IZaum IZuno et V onis Wattan prirent ainsi le temps de fondre leurs conformations contradictoires dans le creuset d'une commune conviction. Et lorsque l'horloge du cosmos interrs>mpit le rituel, quand les Mahadewa se séparèrent pour suivre une dernière fois la course symétrique de leurs procréateurs astraux, la vérité s'était imposée à eux. L'éclat des deux étoiles les avait confltmés dans leur verdict vital. Ils allaient se livrer à la plus fratricide des compétitions. Il n'y aurait pas de gagnant, seulement un perdant qui ne pourrait reconstituer seul le triste fùet de la dualité déchirée. De leur confrontation naîtraient pourtant deux espaces de vie. Il serait dit que l~empreinte du vainqueur serait éphémère alors que celle du vaincu lui survivrait longtemps. En quittant l'espace de leur symbiose incandescente, ils se pleuraient déjà.

9

CHAPITRE

2

LE MAGNOLIA TUE LES DINOSAURES

5 ur un vaste et unique continent, lorsque une longue expérience amove à son

terme...

Les pesantes créatures ar~achaient à la boue des gerbes de massettes qu'elles mastiquaient goulûment, tout en pataugeant dans l'eau sale du marais. Bien qu'elles ne puissent les voir à travers l'opacité brunâtre du liquide, elles portaient une attention particulière à leurs deux pieds palmés. Elles les déplaçaie~t avec application, craignant peut-être de heurter l'arête coupante d'un rocher immergé. De temps à autre, lorsqu'ils venaient à convoiter le même îlot de tiges graciles, les animaux semblaient s'apercevoir de leur promiscuité. Leurs jabots rouges se gonflaient alors d'une rage passagère que leur pauvre mémoire ne pourrait heureusement transformer en rancune. Ces fugitives querelles étaient fréquentes; non que la nourriture soit rare mais, quelle que soit l'abondance, l'instinct les inclinait à considérer comme un désagrément d'être privé de ce que leurs petits yeux myopes leur désignaient comme un dû. Le soleil était loin d'avoir terminé sa course à travers les nuages gris d'un automne pluvieux, mais l'atmosphère était baignée d'une curieuse lueur crépusculaire. Le grand mâle dominant n'en avait guère conscience. Emplissant son imposante crête osseuse d'une profonde bouffée d'air moite, il

émit un long barrissement. Rassasié, il aspirait maintenant à assurer sa descendance. Son choix se porta sur une femelle tout juste en âge d'être fécondée qui se serrait peureusement contre les flancs de la matriarche. Moins concentrée que ses congénères sur sa mastication,. elle semblait sujette à une agoraphobie permanente que seul un improbable retour dans l'œuf protecteur aurait pu dissiper. Le mâle extirpa avec difficulté ses pieds palmés du sol tourbeux et se dirigea sans attendre vers l'objet de sa convoitise. Il fut près d'elle en quelques pas. Sa programmation l'incita à se dresser sur ses membres postérieurs pour faire valoir ses qualités génétiques. La carnation de sa face inexpressive vira au bleu cobalt alors qu'une fine verge nodulaire émergeait de sa game. Insensible à cette démonstration qui ne lui était pas destinée, la vieille femelle poursuivait sa patiente mastication, protégeant involontairement sa jeune voisine du désir viril. Pour prix de son inconscience, elle reçut un teigneux coup de bec sur le flanc. La surprise se mêlant à la douleur, elle émit un vagissement sourd et s'enfuit avec toute la conviction musculaire que lui permettait encore son âge. Alors que la jeune saurienne tentait de prendre le même chemin, elle fut saisie sans ménagement. Ceinturée par les antérieurs du mâle qui pesait sur elle de tout son poids, elle offrit à son agresseur le premier œstrus de sa maturité sexuelle. La brutalité de l'étreinte, ponctuée de grognements sonores, divertit le troupeau de ses ingestions. Soucieux d'éviter une réaction agressive du mâle rendu irascible par le rut, le groupe s'égaya parmi les bouquets de roseaux. Mais, en renonçant pour un temps à son grégarisme, il prenait sans le savoir un risque. mortel. Un grand carnivore s'était frayé un chemin à travers les fougères géantes qui couvraient la rive. Le concert de barrissements en provenance de l'étang l'avait renseigné sur la nature du gibier. A la promesse de ce repas de

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choix, la bave ruisselait à la commissure de ses gencives saillantes. Accélérant le mouvement de ses cuisses, sa lourde queue assurant à sa course un équilibre parfait, le monstre jaillit d'un bouquet de cycas. Les capteurs thermiques de ses fossettes loréales aidaient ses yeux sombres à rester concentrés sur la cible mouvante. Il déchirait maintenant l'eau glauque du marais, la gueule écumante ouverte sur des dizaines de canines qui, malgré la pourriture, avaient conservé leur tranchant. Chassé de son territoire habituel par un concurrent plus jeune, le prédateur avait vainement erré à travers les bosquets de gingkos, croisant, çà et là, un chêne solitaire dont les racines servaient d'abris à quelques créatures trop modestes pour être dignes d~ son intérêt. Son dos et ses flancs étaient striés de rangées d'écailles bulbeuses entre lesquelles apparaissaient de multiples cicatrices. Il devait peut-être certaines d'entre elles à la résistance de ses proies, mais il se dégageait de lui une telle puissance qu'il était difficile d'imaginer qu'on puisse s'opposer à son appétit. La bête devait maintenant faire valoir son droit à la viande. Il lui- fallait des chairs saignantes et des entrailles fumantes. Toute son énergie tendait vers cet unique objectif. Plongeant sans retenue dans l'eau stagnante, elle atteignit le cœur du troupeau en quelques enjambées. Les paisibles herbivores, tétanisés par la vision de mort qui s'offrait à eux, mirent un certain temps à réagir. Puis, leur hébétude se mua en agitation panique. Dans un concert de couinements de terreur, ils s'égayèrent fébrilement pour tenter de s'éloigner le plus possible du monstre cornu qui se ruait sur eux. Le mâle dominant, absorbé par le coït, eut juste le temps de bondir en arrière pour échapper à la gueule du prédateur. Il n'était guère moins massif que son agresseur, mais les créatures semi-aquatiques étaient bien plus grasses que musculeuses. Quant à leur bec préhensile, il n'était guère conçu

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pour faire face aux puissantes mâchoires des chasseurs de la plaine. TransceneJé par le désir de tuer, l'assaillant aurait pu aisément rattraper cette proie maladroite. Mais il y en avait une autre qui s'offrait sans résistance à son avidité. Ainsi orienta-t-il son haleine fétide, avant-goût du foisonnement bactérien de sa large gueule, vers la jeune femelle trop tardivement dégagée de l'astreinte de l'accouplement. Elle émit un gémissement de terreur lorsqu'elle sentit les griffes fatales lacérer sa peau lisse. Désorientée, vagissant de douleur, elle chercha à échapper au tropisme d'un destin contraire. Mais alors qu'elle semblait pouvoir profiter de sa familiarité avec le milieu aquatique pour esquiver une première morsure, elle perdit l'équilibre en heurtant une souche de palmier qui flottait entre deux eaux. Elle tenta de se relever, mais le mon.stre était déjà sur elle, écartant ses larges mâchoires pour les refermer d'un claquement sec sur le cou offert. En quelques minutes, tout fut fmi. Un flot de sang chaud se répandit sur le menton écailleux du prédateur aiguisant encore un peu plus son appétit. Il acheva sa proie d'un puissant coup de griffe qui lui déchira l'abdomen et entraîna le corps sans vie vers la rive. Pendant que leur ennemi héréditaire commençait à se repaître de la viande encore fumante, les herbivores s'étaient regroupés à quelques encablures du drame, reprenant le rythme lent de leur vie grégaire. Le mâle dominant avait repris sa place au cœur du groupe. Il -identifia un bouquet de lancettes qu'il arracha d'un bec gourmand avant de le mastiquer avec toute l'application de ses 128 molaires. Mais sa soif d'accouplement n'avait pas été étanchée et il orienta de nouveau un œil allumé par une froide lubricité vers les femelles du troupeau. L'une d'elles attira particulièrement son attention. Elle venait de sevrer une couvée et elle donnait tous les signes de la réceptivité. Il n'y avait pas à hésiter. Il s'approcha d'elle d'un pas décidé.

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Pendant qu'un nouveau coït se préparait, le nuage rouge qui enveloppait la scène se dissipa. Les yeux du Pergola qu'il avait vocation à masquer, s'étaient déjà détournés. Quelque part au loin, très loin de ces sombres marais, un songe consensuel unissait ce qui devait l'être. C'est alors que les volcans entrèrent en éruption et qu'apparurent de nouvelles plantes, belles et appétissantes... couvertes de fleurs empoisonnées.

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CHAPITRE 3 PROJECTION SYNCRETIQUE

Dans l'ivresse des déclinaisons, lorsque la créativité fonde l'individualité...

Baciluk était fier de sa Projection. Elle constituait d'ailleurs un Eventail à elle seule. Il l'avait longuement mûrie à la chaleur de l'expérience de tous, déclinant patiemment sa contribution à ce qui devait être le renouveau de leur Empreinte. Il craignait cependant d'avoir fait preuve d'arrogance. Ne risquait-il pas de se voir désavoué pour avoir enfreint les règles implicites des barrières conceptuelles? Il s'indigna à la seule perspective de l'argument. Ses postulats étaient trop solides pour que le Mahadewa puisse les rejeter. Et lui, l'Âme Benjamine à la personnalité émergeante, le timide fondateur aux reflets roses de quinacridone, mériterait plus que tous sa part de lumière. Il ne pouvait s'empêcher de rêver au jour encore lointain où, confrontée à l'œuvre de JCaum IZuno, leur Empreintè s'imposerait comme la plus belle, offrant ainsi à leur Pergola une nouvelle tranche d'éternité. Au lieu de se sentir rassuré par cette heureuse perspective, Baciluk ressentait un profond malaise. Les âmes du Pergola avaient toujours ignoré l'inquiétude. Elle se doublait donc chez lui de la sourde angoisse de ceux qui pensent être en proie à un sentiment déviant. S'il le repoussait de toute la force de sa volonté, le poison du doute distillait un fouillis d'options antagonistes dont aucune ne parvenait à chasser ses rivales. Il avait beau savoir que l'harmonie s'imposait d'elle-même, il continuait à penser, contre toute logique, que la forme que

prendrait sa présentation pourrait influer sur la décision du Mahadewa. Etait-il possible que la vérité brille ainsi d'un éclat différent en fonction des atours dont on la parait? Non, bien sûr, mais Baciluk ne pouvait s'empêcher d'élaborer une stratégie. Il se persuada ainsi de la validité d'une ligne conductrice conçue non pour abuser, mais pour orienter favorablement la décision. Il pouvait ainsi justifier l'oviparité par la continuité, mais le Mahadewa avait vibré à l'Assemblée sa volonté de rupture avec les références passées. Il présenterait donc l'association du minéral à la reproduction du mamellien non comme une. réminiscence, mais comme une contribution de la plume à l'esthétique du poil. Il n'aurait guère besoin de forcer sa vibration. Il croyait à l'œcuménisme. Il pourrait ainsi également expliquer le bec, mandibule cornée dont l'Eventail aviaire n'avait aucune raison d'avoir l'apanage exclusif. Il faudrait jouer sur l'ambiguïté... Que sa création soit aquatique ne devait par contre poser aucune difficulté. Il y avait des précédents. Ce n'étaient pas les entorses à la règle de l'écaille qui manquaient... Ne rien oublier, surtout, ne rien oublier... Les éperons venimeux par exemple. Aucune Projection équivalente n'en avait jusqu'alors été dotée. Mais c'était justement là toute la fierté de Baciluk : il n'y avait pas de Projection équivalente. Et il fallait bien donner à cette merveille un moyen de défense pour la protéger de l'appétit grossier des Eventails moins ambitieux. La présence de V onis Wattan commençait à exercer son emprise sur l'espace. Le grand moment approchait, une totale implication consacrée ou désavouée lors d'une simple parade démonstrative... Mais d'autres âmes, pointillement en filigrane sur une robe à la densité aveuglante, s'adressaient déjà à l'Omnipotent. Le timide fondateur se sentit une nouvelle fois mal à l'aise. L'attention du Mahadewa était certes infinie; il pouvait simultanément converser avec chaque membre du l~ergola. Mais Baciluk éprouvait une étrange aspiration à l'exclusivité; comme si, une fois encore, au-delà de la valeur de la 18

communication elle-même, certains symboles sans effet sur le réel avaient envahi la vérité. Être seul avec le maître ne lui aurait rien apporté, mais il regrettait néanmoins de ne pas l'être. Surmontant cette absurde déception, Baciluk s'ouvrit d'une onde convaincue et entreprit dans le scintillement pâle qui le caractérisait de déployer son Eventail. Il fut d'abord surpris de l'absence de réaction du Mahadewa. Initialement prudent, il s'enhardit donc à mettre en exergue les aspects les plus originaux de la Projection, glorifiant notamment l'oviparité marsupiale comme s'il s'agissait d'une véritable révélation. Il dut se montrer adroit car il ne lui fut opposé aucune objection. Le Maître conserva, tout au long de la rencontre, une majesté dénuée d'implication chromatique. La bienveillance, qui parait Vonis Wattan.du plus beau des ornements, enveloppa Baciluk d'un fugace manteau de félicité, mais l'Âme Benjamine en vint rapidement à se demander si cette vibration n'avait pas pour objectif d'étouffer son délicat exposé. Enfin, lorsque, à bout d'arguments, épuisé par la raréfaction de l'énergie vitale, Baciluk s'apprêta à se retirer dans un triste espace de langueur, il perçut comme un éclair d'un vermillon pétillant. Sans autre préavis, il ressentit l'acceptation pleine et entière de son Eventail. Il comprit qu'une aire avait déjà été désignée à son unique Projection et que son intégration dans l'alchimie relationnelle de l'ensemble de leur Empreinte avait été soigneusement établie. C.'est un peu abasourdi qu'il se laissa porter hors de la sphère d'attraction du Mahadewa. Au gré de sa dérive parmi les âmes du Pergola, il était ballotté par des sentiments contradictoires. Il aurait dû exulter. L'adhésion du maître à son Eventail avait été exempte de réserve. Il en éprouvait pourtant une certaine déception. Faute d'avoir à se justifier, il n'avait pas eu l'occasion de se défendre et il ressentait pour cela une impression d'échec. Il fut une nouvelle fois rempli d'effroi. Sa déviance se conf1tmait. La saveur du résultat lui était gâchée par un indéfinissable déficit de forme qui, bien qu'a priori dénué de

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toute importance, était pour lui chargé de signification. Était-ce là une conséquence dramatique de l'affaiblissement de l'AstrePère? Les radiations désordonnées qui se substituaient progressivement à l'énergie positive d'antan brouillaient-elles leurs perceptions au point de faire plonger les âmes les plus fragiles dans un abîme de folie irréversible? L'unité de pensée du Pergola de la Lumière Rouge était décidément bien loin et Baciluk émit un entrelacs de courants statiques affolés.

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CHAPITRE

4

L'ENJEU DE LA DELOYAUTE

Là où se dessine l'Empreinte, l'harmonie. . .

lorsque l'on suppute que la liberté redessine

Elle venait de présenter au Mahadewa les occurrences réactives de ses Projections. Comme le voulait la règle, il avait fallu qu'elle intègre les contraintes du cadre avant de confronter virtuellement les Tranches Fugitives à la fugacité de leur existence. Les facteurs physiques n'étaient pas influençables. On ne pouvait jouer sur l'attraction pas plus qu'on ne pouvait modifier les caractères climatiques ou géologiques. Ils constituaient des bornes auxquelles chacun devait s'adapter. La démarche n'avait pourtant présenté aucune difficulté particulière. Il lui avait seulement fallu se montrer patiente, rigoureuse et fidèle; vertus qu'elle partageait avec l'ensemble du Pergola de la Lumière Rouge à tel point qu'elle en ignorait les contraires. L'âme fondatrice aurait dû maintenant éprouver la sérénité des certitudes confltmées. Mais ce n'était pas le cas. En extrayant l'essence de sa Projection, elle avait en effet trouvé quelque chose qui la distinguait fondamentalement des autres, quelque chose de nature à révolutionner l'Empreinte elle-même. Placées en situation de stimulation complexe, les Tranches Fugitives étaient potentiellement capables de développer des comportements aberrants. Elles devenaient ainsi rétives à la prédictibilité.

L'âme fondatrice avait depuis longtemps pris conscience de l'anomalie, mais elle avait d'abord négligé l'infltTIe proportion de réactions atypiques qu'eUe avait enregistrées dans ses démarches prescientes. C'est presque en toute bonne foi qu'elle avait continué à tricher. Elle refusait l'inexplicable et elle avait donc préféré en gommer les manifestations plutôt qu'en considérer les implications. Les faits s'étaient malheureusement confltmés et atteignaient maintenant leur paroxysme. Sur ses bases actuelles, la prévisibilité n'excédait pas quatre angles fractions de la commune révolution. Le chaos avait encore gagné sur la stabilité. Non seulement la différence devenait très difficile à cacher mais, surtout, l'explication qu'elle appelait de ses vœux ne se faisait pas jour. Elle avait un temps essayé de se convaincre qu'elle était victime d'un vice de perception, d'une forme de décalage entre son anticipation et ce que serait la réalité in situ. La capacité de visualisation presciente des âmes du Pergola de la Lumière Rouge était peut-être plus limitée qu'elle ne l'avait toujours pensé, à moins que les distorsions ne soient tout simplement dues à l'affaiblissement de l'Astre-Père... L'âme fondatrice n'avait pas trouvé d'explication satisfaisante, mais elle avait néanmoins poursuivi son entreprise. Après tout, c'est Vorus Wattan lui-même qui, bien avant qu'elle n'engage soil propre Eventail, avait placé dans la trame de leur Empreinte les germes des dérives dont elle entrevoyait à peine les prémices. C'était il y a déjà longtemps: la Lumière Rouge du Pergola était alors confrontée à un obstacle d'une toute autre nature, une difficulté liée à l'incarnation même de leurs créatures. En tortionnant les fibres essentielles, les fondateurs tissaient des Tranches Fugitives pour bâtir une toile de cohérence durable. Le cadre qu'ils s'étaient choisi leur offrait d'innombrables possibilités. Mais quels que soient leurs efforts, ils se heurtaient toujours à une limite: les Tranches Fugitives de

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leurs Projections restaient éminemment périssables, comme si la putréfaction était tout simplement la rançon de l'incarnation. Chaque âme fondatrice devait faire preuve d'une activité fébrile pour assurer, encore et encore, la présence de ses Projections sur l'échiquier de l'Empreinte. Elles relançaient inlassablement de nouvelles Tranches Fugitives, semblables aux précédentes, faisant preuve d'une agitation d'autant plus vaine que ces créatures disparaîtraient sans laisser de trace dès qu'elles seraient privées de l'intervention de leurs marionnettistes. C'est donc le Mahadewa qui, sans peut-être vraiment en prendre conscience, avait ouvert la voie à un nouveau destin. Si chaque Tranche Fugitive, quelles que soient les qualités de la Projection dont elle était issue, était condamnée à la fugacité, on pouvait imaginer un moyen d'éviter sa disparition pure et simple. Il sufflrait qu'avant de périr, elle assure sa propre reproduction. En se partageant en deux entités similaires ou en s'accouplant à l'une de ses semblables, la créature garantirait ainsi son immàrtalité par la transmission. Depuis lors, le schéma s'était affmé. Les membres du Pergola de la Lumière Rouge l'avait adopté pour leurs Eventails, éprouvant avec enthousiasme les possibilités qu'il offrait. Mais en dotant leurs Projections de la capacité de se reproduire, ils leur avaient également transmis le dangereux héritage de l'autonomie. Rien ne garantissait en effet que le fruit de l'appariement de deux individus parfaitement conçus et contrôlés ressemblerait à ses géniteurs à l'identique; que les infltnes nuances tolérées entre les Tranches Fugitives d'une même Projection ne déboucheraient pas, à terme, sur des différences plus substantielles. Jusque-là, personne ne s'en était inquiété. Trop heureux d'avoir contourné la difficulté du périssable, chacun redoublait d'ardeur pour affiner ses lignes et l'amplitude de ses Eventails. Il était en fait unanimement admis que les évolutions s'avéreraient sans conséquence sur le fond. Qu'importait finalement de petits écarts de taille et de couleur au regard de l'enjeu que constituait la survie?

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L'âme fondatrice songea avec effroi que, dans le cas de l'ultime Projection de son propre Eventail, les choses risquaient de se révéler biën différentes. Ses quatre angles fractions de prévisibilité se réduiraient bientôt à trois, à deux... pour finalement laisser la place à l'obscurité. Les distorsions deviendraient flagrantes et qui sait dans quel sens s'opéreraient les sélections. Très bientôt, les nouvelles Tranches Fugitives de sa Projection seraient devenues des monstres et les affmités sélectives feraient le reste. Les monstres s'apparieraient aux monstres, développant à loisir des propensions particulières. Aspirée par la multiplicité des Tranches Fugitives des millions de fois modelées différemment, la Projection dans son ensemble échapperait à sa fondatrice avant que, peut-être un jour, elle n'altère l'ensemble de leur Empreinte. Ces sombres perspectives auraient dû assurément amener l'âme troublée à mettre un terme immédiat à son expérience. Elle aurait pu sans difficulté écarter cette Projection trop dangereuse. Son Eventail en comptait bien d'autres et elle avait fmalement gaspillé peu d'énergie. Mais quelque chose la retenait. Elle croyait fermement que, dans son état actuel, la simple somme de leurs Eventails ne pourrait leur permettre d'obtenir la victoire et elle pensait détenir la lueur qui manquait pour éclairer leur Empreinte, comme un supplément de vie capable de transcender leur œuvre et de lui donner la coloration du succès. C'est pourquoi elle voulait à tout prix protéger sa Projection... même si l'aberration était conduite à se multiplier dans des proportions incontrôlables... même si elle devait avoir les répercussions qu'elle prévoyait... La conviction de l'âme fondatrice s'était muée en certitude. Aussi continuait-elle à tromper le Mahadewa. Et, quand bien même leur Empreinte risquait-elle de jeter sur le souvenir de leur Pergola l'éternité du mépris, c'est avec une certaine jubilation qu'elle prenait la responsabilité d'ouvrir à sa Projection les voies de la liberté.

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CHAPITRE 5 TOUJOURS PLUS

Au

terme de la glar;iation de Würm, lorsque des acteufS renouvelés
les rites...

petpétuent

Le pétrel tempête poussa un cri unique, avant de replier ses ailes pour entamer une descente rapide vers la grève. Il avait passé en haute mer un hiver difficile. Le vent, qui démontait les flots de son souffle glacé, incitait les poissons à chercher refuge dans les profondeurs plus sereines. L'oiseau avait été contraint de jeûner plus souvent qu'à son tour. C'est donc sans déplaisir qu'il venait de voir s'ouvrir la perspective d'un premier festin de printemps. La jeune accouchée, qui gisait sur le flanc, entamait un laborieux effort pour aider le nouveau-né à se débarrasser du placenta sanglant. Et le pétrel, opportuniste, était bien décidé à être le premier à en profiter. Aussi se posa-t-il rapidement sur les galets ronds pour risquer un premier coup de bec dans le tissu spongieu'x. La mère n'avait pas achevé d'en extraire son petit et, d'un mouvement de gueule rapide, elle montra à l'affamé les dangers de la précipitation. Puis, inquiète, elle renifla son environnement en jetant autour d'elle un coup d'œil circulaire. Le littoral était désormais couvert de ses congénères, masses sombres et odorantes contrastant avec la grisaille insipide des galets. Le bébé lui-même pesait déjà trop lourd pour intéresser les petits prédateurs. Seul le mâle dominant, qui devait attendre qu'il soit sevré pour s'accoupler à sa mère,

représentait un réel danger. Fort heureusement le pacha avait bien trop à faire pour protéger son territoire et il n'y avait donc rien à craindre de lui dans l'immédiat. La femelle parvint enfm à extraire sa progéniture du sac organique qui la retenait prisonnière. Le pétrel n'était plus seul et une bande de goélands argentés se ruait sur la manne calorique sans respecter sa préséance. Avec force cris et coups de bec, ils chassèrent leur concurrent plus petit avant de s'approprier la meilleure part des viscères convoités. Petite enclave de terre au pied d'une impressionnante falaise de calcaire, la roquerie était la plupart du temps froide et ombragée. Les phoques profitaient ainsi avec gourmandise des rayons du pâle soleil de cette fm d'après-midi. La colonie en formation était déjà imposante, mais le grand mâle voulait s'assurer l'exclusivité sur le harem. Avec ses deux tonnes, il pesait bien trois fois le poids des femelles et elles n'auraient pas la force de se refuser à ses étreintes. Pour l'heure, il devait néanmoins batailler ferme pour décourager l'arrogante jeunesse qui tentait de mettre fm à son hégémonie. Au cours de cette seule journée, il avait dû livrer quatre combats sérieux. Et s'il les avait tous emportés, il était au bord de l'épuisement. Il ne pouvait naturellement se permettre d'aller pêcher. Le terrain perdu ne se regagne pas. Il lui fallait compter sur son épaisse couche de lard pour tenir le coup les trois semaines nécessaires. Une fois que la colonie aurait regagné la mer, il aurait bien le temps de se gaver de crustacés et de calmars. A défaut de repas, le mastodonte s'accorda le temps d'un somme. Il se dressa une dernière fois sur ses antérieurs atrophiés afin de vérifier qu'aucun rival ne tentait de mettre à profit cet instant" de faiblesse pour pénétrer de force une des femelles gravides, puis il se laissa retomber sur son jabot de cuir et émit un profond ronflement.

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CHAPITRE 6

STELLAE NON SUNT MUNDAE

Au cœur de la Nef des Incandescences, quand l'assemblée des fondateurs s'interroge sur les conséquencesde la liberté...

Siavonap n'était pas une âme du Pergola comme les autres. Il était le reflet de la séance. L'énergie de l'astre nourricier constituait sa matière première et les interventions des membres de l'assemblée, ses réactifs. A lui d'établir le cadre de la rencontre, de choisir le ton juste, de trouver les accords et d'obtenir la synthèse la plus harmonieuse. C'était là une fonction particulièrement délicate. Il ne s'agissait pas de laisser une trace de ce qui se disait. C'eut été chose bien inutile. La mémoire du Pergola était infaillible. Mais les souvenirs individuels, dans leur homogène précision clinique, manquaient de la plus élémentaire des saveurs. Il fallait que quelqu'un synthétise les émotions et les rythmes en les codant sur la partition polychrome adaptée. L'exhaustivité était d'emblée acquise. C'est la qualité de l'interprétation, tableau vivant de l'expression collective, qui relevait de sa responsabilité. Puisque son rôle était essentiel, le reflet avait des privilèges. Dans cette ère de pénurie, lui seul pouvait encore, sans réserve, s'accorder aux palpitations de l'Astre-Père. Sachant le Pergola en passe de se réunir, il s'était ainsi plongé dans le flot de sa lumière rouge, gonflant son corps éthérique de passivité malléable pour mieux accorder ses perceptions. Son

esprit s'était gavé de cette énergie accueillante. Il se tenait maintenant prêt à travailler les différentes émanations et à les intégrer, au gré d~ ses intuitions, dans ce que serait la magie de l'assemblée. Son exaltation masquait cependant une certaine angoisse car l'œuvre promettait d'être contrastée. Et si Siavonap était un virtuose, trop de paramètres lui échappaient désormais. Le souple confort de l'unanimité ne pouvait plus être acquis. Il sentait déjà les âmes vibrer d'émotions contradictoires. L'apparition d'un enjeu vital ouvrait au Pergola de la Lumière Rouge la voie de perceptions antagonistes que le talent de son reflet aurait bien du mal à unifier. Siavonap ressentait maintenant cruellement la tension qui striait le noyau de l'Astre-Père de ses traits blêmes. Un flux d'angoisse d'une brutalité anthracite sourdait du cœur de l'agora. Salai Saudarh, l'Âme Aînée connue de tous pour avoir inspiré au Mahadewa les grandes inflexions du temps passé, semblait en proie à un intense bouillonnement intérieur. Il était désormais prêt à livrer aux siens l'extériorisation de sa substance. - Au nom de ce qui fut et dans l'espoir de ce qui doit être, il revient à notre Empreinte de faire valoir notre intégrité. Les âmes acquiescèrent de concert, apportant à Siavonap le réconfort momentané d'une ligne claire. - Ce monde sera l'arbitre des existences. Aussi est-il juste que nous consumions pour lui les dernières parcelles de notre énergie. Nous croyons en nos vertus dont la somme est intégrité. L'Empreinte doit en être la parabole. Nous l'avons façonnée avec passion. Puis, mesurant nos égarements, nous en avons gommé l'obscénité. Le chemin n'a pas été facile. Notre attachement aux Projections des anciens Eventails était à la mesure des espoirs que nous avions placés en elles. Mais ce qui devait être fait a été fait. Puisant aux sources abondantes de notre patience et de notre résolution, nous avons peu à peu envisagé de nouvelles espèces dont l'harmonie a conquis le cœur de notre Mahadewa.

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Le Pergola vibra sa satisfaction à l'unisson de sa mémoire collective. - La victoire est encore bien lointaine et nombreux sont les écueils à franchir, mais c'est bien à nous qu'il appartient de la façonner... Salai Saudarh hésita un instant à lancer son offensive, mais sa raison le lui imposait.
-

Notre conv~rgence doit être totale. Ne formons-nous

pas

ensemble le Pergola de la Lumière Rouge, uni et indivisible? J'aurais en tout cas tant voulu qu'il en soit toujours ainsi; que, tendus vers un même objectif, nous sacrifrions ensemble à l'idéal commun. Je l'aurais tant voulu... Mais puis-je encore y croire aujourd'hui alors que notre bien commun a été livré à la dérive de l'aléatoire? Frappé par l'image, le Pergola ajusta inconsciemment sa pulsation. Le rhéteur s'en aperçut et il atténua la brutalité de ses émanations. Il fit toutefois en sorte que l'Âme-Reflet assure à son discours l'écholalie nécessaire pour restituer l'intensité de sa conviction.
-

Chacun doit se livrer sans réserve pour assurer à l'Empreinte
pure...

une complexion
-

... à l'Empreinte

une complexion pure... reprit Siavonap sur

un autre champ harmonique.
-

Rien ne doit échapper à notre contrôle car le désordre est

synonyme de corruption. Nous avons tiré les conséquences de nos échecs. Notre Mahadewa a flXé de nouvelles règles à notre Empreinte. Le rôle de chacun est de se placer dans cette perspective d' ~ternité... - ... dans cette perspective d'éternité... encra le reflet dans le fiel acrimonieux de l'orateur. Le Pergola bruissait d'un profond malaise. Ce fut Abengan, rêveur parmi les poètes, fondateur du pacifique et de la proie qui, le premier, s'en fit le porte-parole. Il ressentait l'impérieuse nécessité d'inverser les flux négatifs qui troublaient douloureusement le noyau même des émotions.

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-

Mon aîné, je suis comme toi préoccupé par l'enjeu vital qui

tord notre assemblée de tant d'inquiétudes. Nous pressentons tous le danger qui nous guette. L'une de nos Projections semble avoir développé des comportements que nous n'avions pas anticipés. Mais ne peut-on laisser l'incertitude apporter sa pierre à l'édifice de la beauté? Achevée par une question, l'intervention se voulait consensuelle. Elle eut au contraire pour conséquence d'exacerber la colère de Salai Saudarh. Sous l'effet de ce qu'il ressentait comme une opposition, ses rayons se densifièrent brutalement, virant de l'éclatant à l'aveuglant.
-

Abandonner

son sort à l'aléatoire lorsque l'on peut l'éviter

dépasse les frontières de l'inconscience et je m'étonne que l'idée puisse même en germer. Mon frère aurait-il oublié le sens de notre entreprise? Fidèle au spectre des Âmes Benjamines nées de la matrice du calcium, Abengan se rétracta dans un scintillement nacré. Il était à l'évidence aussi secoué par l'attaque que lTIortifié pour son agresseur. Il choisit cependant de poursuivre car il croyait aux vertus apaisantes de l'argument. En stabilisant son iridescence, il donna à sa démonstration l'accent de la sérénité.
-

Nous ne percevons

peut-être pas la beauté dans toute sa

complétude. Nous n'en maîtrisons que la composante programmée. Le prévisible nous appartient, mais l'aléatoire nous échappe. Doit-on nier les qualités de ce que l'on ne peut domestiquer ou faut-il au contraire créer le cadre de son épanouissement? Rappelez-vous ce qu'était notre Empreinte avant que ne soit tracée la voie de sa reconstruction. Nous avions soigneusement attribué aux différents éléments une place et une fonction précises. Chaque Projection était figée dans ce qu'elle devait être et dans la logique d'interaction que notre Mahadewa lui avait fiXée. Pourtant, nous n'étions pas satisfaits et nous ne cessions d'intervenir, en mauvais gestionnaires de coupables imprévus. Il y avait dans ce monde la puissance et la diversité, mais ces vertus ne nous assuraient pas la réussite, pas plus sans doute qu'elles ne peuvent nous la garantir à présent. 30

En supprimant nos premiers Eventails, nous avons modifié notre trace, mais l'avons-nous vraiment révolutionnée? Ce que nous pressentons maintenant est peut-être la lueur qui permettra aux anomalies de se corriger d'elles-mêmes. Cinglé par les arguments d'Abengan, le spectre de Salai Saudarh se réduisit à un faisceau compact. Une strie de tungstène tranchant, marque des Âmes Aînées, traversa les méandres de ses extensions.
-

Je ne veux pas être précipité vers le gouffre fatal au nom de la

prétendue sagesse d'un monde dépourvu d'esprit. Des signes inquiétants nous enjoignent d'agir pour rétablir l'équilibre que nous avons voulu. Je souhaite croire à l'erreur de celui qui a doté une de ses Projections d'un tel potentiel d'emprise... L'inexpérience dispute cependant à la malveillance la responsabilité du risque qu'elle fait peser sur notre destin. Une moiteur de gêne planait toujours sur l'assemblée, mais ce n'étaient pas les sombres perspectives dessinées par Salai Saudarh qui provoquaient les plus poisseux des frémissements. Tous savaient. Quelque part dans les méandres de leur Empr~inte, un glissement s'était produit. La soudaine multiplication des incendies les avait avertis. Les foyers étaient bien trop nombreux pour être imputables à la foudre ou à l'improbable réveil simultané de volcans assoupis. En contradiction avec tous les principes, quelqu'un avait introduit une Projection sujette à des initiatives incontrôlées. L'Assemblée le réprouvait, bien sûr. Elle craignait trop d'être une nouvelle fois contrainte de refaçonner son Empreinte. Mais jamais personne n'avait ainsi appelé à la condamnation d'un autre membre du Pergola. Siavonap, les sens en éveil pour avoir été gavé de lumière rouge, se refusait d'ailleurs à refléter l'intervention de l'Âme Aînée, noyant l'écholalie exigée dans un nuage vaporeux. A.verti par la réaction de l'assistance, Salai Saudarh, toujours agité des spasmes de l'indignation, tenta de masquer celles de ses extensions qui se teintaient trop clairement d'agressivité. Il désirait ardemment convaincre le Pergola, mais 31

il lui importait surtout de ne pas indisposer le Mahadewa. Il se replia donc doucement dans le modeste espace de ses prérogatives, aspirant les reliefs de son jaillissement pour ne plus en laisser aucune trace. Il souhaitait que Siavonap puisse rendre compte de son effacement car ce serait là la preuve de sa fidélité à l'idéal collectif. Il appartenait maintenant à V onis Wattan de tracer la voie. L'Omniscient imposa à l'assemblée l'amplitude de sa totalité. Il jouait pour la première fois le rôle d'arbitre au sein de son Pergola vacillant. Mais il avait prévu la scène et, pour tout dire, il était surpris que la confrontation n'ait pas été plus vive encore. Les Âmes Cadettes s'étaient montrées étrangement silencieuses. Elles avaient laissé une Aînée et une Benjamine s'opposer sans faire preuve de leur habituelle propension à la conciliation. Mais certaines d'entres-elles avaient de bonnes raisons pour cela... Mû par un réflexe spontané, le Mahadewa se tourna fugitivement vers celle qui passait pour la plus vive d'entre elles et répondait au nom de Pattenloé. Cette dernière, comme frappée par le regard du Maître, se contenta de se densifier jusqu'à réduire au minimum son extension. Allégée de ses tensions par la seule splendeur de la présence de V onis Wattan, l'atmosphère se stria d'une attention intense. Tous voulaient être rassurés. A la recherche du confort d'une vérité qu'ils avaient toujours crue uruque, ils s'abandonnèrent ainsi sans retenue au verdict. - I<aum I<uno, fille de l'Etoile-Mère et gardienne de la Lumière Cyan, fait de l'osmose son idéal harmonique. Elle a l'élégance d'une beauté à la fois entière et délicate. C'est dans sa nature et telle sera l'inspiration de son Empreinte. Puisqu'elle sera sur ce plan inégalable, pensez-vous donc qu'il nous serait profitable d'emprunter cette voie? La négation s'imposa à tous avec la clarté d'un astre. Il suffisait au Mahadewa de la confltmer. - L'imitation n'aurait guère de vertu car, en matière d'intégrité esthétique, le travail ne tient pas lieu de talent. Notre force à 32

nous est ailleurs. Le déclin de l'Astre-Père a contraint nos deux souches à un funeste affrontement. Si nous survivons, ce sera bien au détriment de notre sœur, livrée aux affres de la défaite. Notre victoire ne sera pas fusionnelle. Elle condamnera l'autre à mort. C'est de cette impitoyable loi cosmique que j'ai voulu m'inspirer. V onis Wattan hésita un instant comme s'il éprouvait une certaine culpabilité à poursuivre. Mais nul ne s'en aperçut. Le Pergola de la Lumière Rouge vibrait d'une ferveur sans réserve. - C'est ainsi que nous avons conçu notre Empreinte. Elle aura, si nous l'emportons, la forme d'un hommage éphémère à l'aimée disparue. Si par contre nous perdons, elle sera le symbole durable et sans cesse célébré de notre propre oblation. Les âmes s'inclinèrent d'une large demi-teinte au rappel des postulats qui avaient fondé leur engagement.
-

Qu'il soit répété aujourd'hui que notre œuvre sera, comme

nous l'avons souhaité, le miroir du sacrifice des uns pour la survie des autres. C'est la raison pour laquelle nous avons fait du transfert des forces vitales la règle de l'interrelation. Chacune de nos Projections doit son existence à l'énergie qu'elle parvient à retrancher aux autres. Nous avons ainsi instauré une formidable bataille pour la vie... mais nous avons également fait preuve de sagesse. Nous nous sommes longuement employés à équilibrer les atouts, à brider la puissance des forts par de subtils handicaps qui les empêchent de phagocyter l'Empreinte en l'appauvrissant de leurs concurrents plus modestes. Nous avons cherché à assurer la pérennité à laquelle tient avec juste raison Salai Saudarh, sans toutefois annihiler les dynamiques créatrices que défend Abengan. De cet équilibre fragile dépend notre réussite. V onis Wattan s'interrompit le temps d'un souffle qui rafraîchit l'assemblée. Il voulait libérer les âmes de son Pergola de leur dévotion afin qu'elles puissent s'abstraire du consensus dont il constituait l'incarnation. Nul ne se manifesta ouvertement, mais l'espace s'emplit aussitôt du pointillé d'une muette interrogation. Une nouvelle fois, la vibration émanait de 33

Salai Saudarh. Malgré ses efforts pour réprimer sa pulsion, il n'avait pu s'empêcher de la laisser percer. Elle touchait à la sélection des créatures, attribut essentiel de l'esthétique du monde. La question n'était pas sans enjeu, aussi le Mahadewa prit-il plaisir à y répondre. - Il n'est pas certain en effet que le plus fort soit également le plus harmonieux. Notre Empreinte peut perdre par la compétition quelques-uns de ses plus beaux atours. Certains Eventails, moins élégants, mais plus adaptés, auront peut-être vocation à -la prééminence. Mais accorder la liberté à nos Projections leur laisse une chance de nous surprendre en transcendant nos propres capacités de création. Nous pensons tout savoir de ce monde parce que nous en sommes les fondateurs. Notre Empreinte revendique néanmoins un droit à faire valoir une logique propre qui pourrait bien un jour se substituer à notre projet initial. Ses acteurs programmés ne suffisent plus a la qualifier. Leurs interactions suscitent d'étranges imprévus. C'est cela qu'il nous faut mieux comprendre pour juger si nous sommes bien sur la voie de l'harmonie. Je veux savoir si le vent que nous avons fait souffler sur notre œuvre la conduit dans la bonne direction. Je veux savoir si la Projection qui perturbe tant notre Pergola sera l'instrument de notre victoire où la fossoyeuse de notre avenir... V onis Wattan avait maintenant repris toute la superbe que lui permettait encore le rayonnement faiblissant de l'AstrePère. L'onde fragile de son exposé se mua en un grondement solennel. C'est drapé dans la robe des incandescences qu'il annonça sa décision au Pergola. - Les Contemplateurs naîtront à l'Empreinte parés des atours de la plus inquiétante des Projections. Portés par la vague de leur première incarnation, ils abdiqueront ensuite leur identité pour épouser jusqu'à leur terme de hasardeuses Tranches Fugitives. Ils se livreront ainsi de leur propre gré aux irrationalités successives pour ~'imprégner des saveurs de notre Empreinte.

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Sans volonté, sans doctrine et sans descendance, les Contemplateurs respireront l'air sans le transformer, marcheront sans marquer le sol de leurs traces et mourront sans laisser de souvenir. Seul compte pour le Pergola le regard qu'ils porteront sur l'Empreinte et sur la plus prégnante de nos Projections. Jete choisis toi, Salai Saudarh, Âme Aînée à la noire carnation, dont l'indignation démontre le respect à ce qui est. Jete choisis toi, Pattenloé, Âme Cadette, partie bleue de la lumière rouge, vivante manifestation de la nuance, arbitre à l'ambivalente sagesse. Enfm, je te choisis toi, Abengan, Âme Benjamine à la blancheur immaculée, dont l'échine s'incline au gré du mouvement et dont l'enthousiasme illustre notre vitalité. Vous serez les instruments de la Contemplation. Vos perceptions s'exacerberont au fll de vos expériences et c'est à travers le spectre de vos divergences que, le moment venu, le Pergola pourra arrêter son jugement. Votre regard nous éclairera sur la plus imprévisible de nos Projections et je saurai enfm si notre Empreinte est digne de ce que nous sommes.

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CHAPITRE 7

ETERNELLE PREDATION

200.000 ans avant le terme, lorsqu'une pulsion vitale se transforme en danse macabre...

L'hiver avait été exceptionnellement rigoureux. Les troupeaux d'aurochs et de bisons qui regagnaient habituellement les collines au début du printemps tardaient à faire leur apparition. Les chasseurs avaient eu beau renifler le vent en tous sens, ils n'avaient trouvé nulle trace de gibier comestible. La situation était devenue si critique qu'ils avaient osé franchir les frontières de leur territoire pour affronter les mystères des terres interdites. Poussés par la faim et par les attentes de Ceux du clan, ils avaient courageusement traversé la sombre ormaie de la roche couchée avant de contourner le lac de boue et de filer droit vers le couchant. Après bien des jours de marche, leurs angoisses les plus folles avaient semblé se concrétiser. L'air lui-même avait commencé à changer de texture. Chargé de sel, il s'était mis à véhiculer des effluves iodées si intenses qu'ils avaient d'abord craint de mourir étouffés. Mais l'écœurement avait vite disparu. C'est bien vivants qu'ils avaient atteint l'extrémité du monde. Une falaise calcaire abrupte ouvrait maintenant devant eux un gouffre sans fond. A ses pieds s'étendaient à perte de vue les tourbillons d'une eau sombre, battue par le vent, écumant d'une rage blanche dont ils ne savaient si elle s'apaisait JamalS.

Les oiseaux étaient ici bien plus nombreux que dans les collines et ils se montraient moins farouches. Mais ils étaient aussi blancs que l'étaient les plaies béantes des flots démontés et cette couleur était inhabituelle pour le clan. Aussi, malgré la faim qui les tenaillait, les chasseurs respectèrent-ils une prudente distance. Ils longèrent avec circonspection la ligne de démarcation qui sépare la terre et les eaux. De lourdes fourrures recouvraient leurs corps velus, mais ils se sentaient terriblement nus. Sans arbres- pour les protéger, ils s'attendaient à tout moment à voir plonger sur eux quelque hideux géant ailé. Exposés au regard de la mer, ils s'imaginaient déjà précipités dans d'insondables abysses, à moins que, bondissant de l'intérieur des terres, un fauve inconnu ne les oblige à se jeter d'eux-mêmes du haut de la vertigineuse falaise. Il fallait pourtant qu'ils rapportent à manger. Le petit de Celui dont lepied est déformé allait bientôt naître et ils devaient nourrir sa mère. Enfin, ils perçurent l'exhalaison propre au gibier. Elle était associée à un fort remugle de poisson pourri, aussi se crurent-ils d'abord trahis par leurs sens fatigués. Ils ne s'étaient pourtant pas trompés. L'odeur ne leur était pas familière, mais il y avait bien un troupeau à proximité. Ivre -de joie, Celui qui sait la chasse se mit nerveusement en quête de traces, bientôt imité par ses trois camarades. Après quelques minutes de recherche fébrile, il leur fallut pourtant se rendre à l'évidence: les animaux n'étaient pas sur le promontoire. Se signalant par des couinements continus qui révélaient leur étrangeté, ils étaient là-bas, quelque part au pied des rochers. . . inaccessibles. Les hommes s'unirent dans un gémissement sourd, se frappant mutuellement les flancs pour exprimer leur détresse. Que pouvait-ils faire maintenant, si loin de leur camp, affamés, perdus sur une terre pour eux sans repère? Celui qui est le plus lJelu d'entre tous les tira pourtant bientôt de leur abattement. Il désigna d'un geste ses avant-bras puis, retroussant ses lèvres, il dévoila ses canines et indiqua d'un grognement la valeur de sa 38