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L'OPÉRA DE L'AU-DELÀ - VOLUME 1

De
70 pages
Entre space opera et science-fiction kitsche, voici l'histoire de Nechtan, un soldat désabusé et perdu au cœur d'une guerre interplanétaire
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Publié via Bookelis Prologue Tout commença sur Terre, une Terre futuriste dotée d'un très haut niveau de technologie. Les êtres humains vivaient dans des métropoles monumentales où des tours de verre côtoyaient des bidonvilles puants. La population, prisonnière d'une planète trop petite et aux ressources limitées, se tourna vers l'espace proche. Avec le développement de la cryogénie et la découverte d'un nouveau carburant, raffiné à partir d'un minéral appelétascon, les voyages spatiaux se développèrent de façon exponentielle en direction des astres voisins. L'expansion spatiale concernait tout d'abord la planète Mars où il existait, à l'aube de cette histoire, une colonie peuplée de quatre millions d'habitants et localisée dans l'hémisphère sud aux environs du cratère Hellas. Elle comptait pas moins de sept cités qui portaient les noms évocateurs de Néoratisbonne, Néotulis, 1 Néopampelune, Néokantis, Néopolis, Néomarsopolis et Marsopolis, la capitale . Chaque unité urbaine était protégée de l'atmosphère empoisonnée par un dôme hermétique et translucide. Des usines capables de convertir les composants chimiques de l'atmosphère martienne en éléments compatibles à la vie humaine se chargeaient de l'alimentation en oxygène. Les cités étaient toutes construites selon un même plan en damier et reliées entre elles par des boyaux hors-sol que l'on empruntait à pied ou en véhicule. Le peuple martien, par essence pacifique, au départ géré par un gouverneur civil terrien, avait opté, après des luttes politiques incessantes avec la métropole, pour une administration autonome, puis indépendante. Après plusieurs décennies de domination terrienne, la colonie devint un véritable État votant ses lois et vivant de ses propres ressources. La plus haute autorité était un vieil homme, appelé le Grand martien, objet d'un véritable culte de la part de ses sujets et entouré d'une certaine aura mystique. Il s'appuyait sur un conseil de sages qui l'assistait dans la conduite de la communauté. Sur la Lune, la colonisation était plus récente et avait partiellement échoué. En effet, du fait de l'absence de ressources naturelles locales et de l'instabilité du sous-sol, aucun dôme ne put être installé sur l'astre. Les colons optèrent pour une gigantesque et labyrinthique base souterraine creusée à même la roche. Peuplée d'un millier de personnes, des techniciens pour la plupart, la colonie lunaire servait surtout de relais entre la Terre et Mars. Les Terriens s'intéressèrent aussi à Vénus mais un événement inattendu mit un terme à ce projet de colonisation spatiale. En effet, quelques années avant le début de l'aventure relatée ci-après, tout ce petit monde bien réglé fut bousculé par l'arrivée d'une impressionnante flotte de guerre spatiale d'origine inconnue mais pilotée par des êtres humains. Dans les premiers temps, les membres de cette organisation paramilitaire intersidérale, qui se faisait appeler laS.H.O.P., s'installèrent sur Terre de manière relativement pacifique. Et puis, les choses dégénérèrent lorsque les Shopiens réclamèrent l'attribution d'une portion de la planète. Un conflit armé naquit et évolua en une véritable guerre de conquête. Afin d'optimiser leur stratégie de défense, les nations terriennes s'unifièrent en la puissante Fédération. Tandis que la guerre faisait rage sur la planète bleue, Mars et ses ressources impressionnantes devinrent un enjeu stratégique pour les deux camps. Farouches défenseurs de la paix et de la liberté, le Grand martien et ses sages prêtèrent allégeance à la Fédération. Aussi, le jour même de l'anniversaire de l'indépendance martienne, les armées shopiennes débarquèrent sur la planète rouge et lancèrent l'assaut contre la capitale, Marsopolis. L'effet de surprise fut considérable et la petite armée autochtone se replia et abandonna la cité aux troupes ennemies. La S.H.O.P. poursuivit son attaque contre Néopolis et Néomarsopolis qui tombèrent à leur tour en quelques jours. Cependant, la résistance martienne s'organisa et l'expansion shopienne s'acheva aux portes de Néokantis. Depuis ce jour, le front était figé, aucune armée ne parvenant à prendre le dessus sur l'autre. La colonie lunaire, livrée à elle-même, assistait impuissante à l'embrasement du système solaire. Tel était le cadre spatio-temporel de cet opéra céleste. TABLEAU I SUR MARS Tableau I, Acte I Un officier tourmenté Tableau I, Acte I, scène 1 Malgré l'expansion galopante des zones urbaines, il subsistait encore quelques jolis coins de verdure sur la planète Terre, à l'image de cette vallée luxuriante couverte d'une herbe grasse et cernée de montagnes enneigées. Pourtant, depuis plusieurs heures, il s'y jouait une scène étrange. Deux armées désordonnées se livraient un combat acharné au corps-à-corps. Les soldats enragés combattaient avec des pistolets-laser, des couteaux, des bâtons, parfois même leurs poings ; tous les moyens étaient bons pour abattre l'adversaire. Les
corps meurtris et ensanglantés se couchaient sur le tapis herbeux qui se teintait de pourpre. Au loin, quelques blindés surmontés de puissants canons semblaient attendre le moment propice pour entrer en scène. Habillés en bleu, les soldats de la Fédération lâchaient du terrain et reculaient en désordre en direction de la lisière d'une forêt. Devant eux, vêtus d'un uniforme gris, les guerriers de la S.H.O.P. avançaient implacablement. Au-dessus du champ de bataille, planait une gigantesque masse d'acier, un vaisseau de guerre shopien baptisé LePériple. De sa salle de commandement, le chef des troupes au sol, le commandant Nechtan, assistait, impassible, au déroulement des opérations. Jeune, nouvellement affecté à ce poste pour pallier à la pénurie de gradés, il faisait ses premières armes en qualité de chef de guerre. Le teint pâle, les yeux bleus, les cheveux blonds, une casquette grise vissée sur le crâne, il semblait détaché de son environnement. On notait sur son visage une certaine douceur, chose plutôt inhabituelle pour ces officiers à la réputation froide et cruelle. Il portait non sans une certaine élégance l'uniforme shopien, à savoir des bottes de cuir, un pantalon de velours gris et une veste noire. Sur son cœur, scintillaient ses décorations militaires et l'insigne circulaire de l'organisation Il se tenait là, immobile, planté au beau milieu de la pièce. D'un design ultramoderne, celle-ci était occupée par une bonne dizaine de militaires qui s'affairait sur des ordinateurs sophistiqués, des cartes numériques et des pupitres électroniques. L'élément architectural le plus surprenant de la pièce était son sol qui n'était autre qu'une épaisse vitre offrant une vue plongeante sur la surface terrestre. Cette spécificité permettait aux commandeurs de superviser une bataille tout en ne s'exposant pas directement à ses dangers. Nechtan baissa les yeux vers la scène qui se déroulait à cinq cents mètres sous ses pieds. Il voyait, en tout petit, des milliers de soldats s'enchevêtrer dans une solide mêlée. De cette hauteur, on distinguait aisément les mouvements de troupes, les replis éventuels, les percées, toutes les évolutions de la bataille. Le chef constata, sans surprise, que le combat évoluait en faveur de ses troupes. Une voix le fit sortir de ses songes ; il se tourna vers son interlocuteur, le lieutenant Myo, son jeune aide-de-camp. « Commandant, lisez-vous même ce rapport émanant de nos armées, fit le garçon en exhibant une feuille de papier. Nos forces sont en passe de remporter la victoire ». Le leader parcourut rapidement le texte sans manifester la moindre émotion. Il se perdit dans ses pensées et sentit une profonde lassitude l'envahir. Ce sentiment n'était pas nouveau ; depuis plusieurs mois, une sorte de déprime le saisissait après chacune de ses victoires. Les nombreuses pertes humaines, le durcissement du régime, la radicalisation de la guerre, le fanatisme grandissant de ses collègues et l'absurdité du conflit avaient fait naître le scepticisme en lui. Ses rêves de gloire et de puissance s'évanouissaient un peu plus chaque jour. Il voulait que tout s'arrête là, maintenant. La voix de son acolyte le ramena à la réalité. « Commandant, il va être l'heure de faire un rapport au maître » lança le jeune homme. L'intéressé approuva d'un hochement de tête et ordonna à haute voix que l'on établisse la connexion avec le quartier-général. Dans l'instant, un groupe d'opérateurs effectua des manipulations et le plus grand écran vidéo de la pièce s'alluma, révélant un visage humain glacial et plastique. Sous ces traits numériques, se cachait le redoutable dirigeant de la S.H.O.P., un être mystérieux, cynique et austère, que l'on gratifiait du titre pompeux deGrand maître. Dés que le visage apparut, tous les soldats présents, les opérateurs, les hommes du rang, les sous-officiers et les officiers, interrompirent leurs tâches respectives et se signèrent en effectuant le salut réglementaire, à savoir le poing levé vers le ciel. Un pesant silence enroba les lieux. - Commandant Nechtan, quelle est la situation dans votre zone de combat ? crachèrent les haut-parleurs muraux. L'officier concerné vit les regards converger dans sa direction. Il s'avança solennellement et fit face à l'immense moniteur qui le dominait. - Notre armée est victorieuse, répondit froidement Nechtan. Les troupes du général fédéré Starley sont en déroute. - Starley est-il encore vivant ? interrogea le leader. - Les rapports font état de son décès au combat. Le dernier chef terrien rescapé serait un certain Hertz. Le maître acquiesça d'un signe de tête et un sourire insolent illumina son visage. - Quelles sont nos pertes ? - Elles sont limitées à une cinquantaine de soldats tout au plus. - Parfait, commandant, lâcha franchement le visage virtuel. Je n'ai jamais douté de vos compétences et je vous propose d'ailleurs une promotion. Le poste de gouverneur militaire de la planète Mars vient de se libérer et je souhaite vous y nommer. Comme vous le savez, la situation est particulièrement difficile pour nos forces là-bas et je suis persuadé que vous saurez anéantir définitivement la résistance martienne. Cette affectation, sensée être un honneur pour un officier en quête de gloire et de prestige, laissa Nechtan de marbre, sans voix. Il soupira, baissa les yeux vers le sol, ne trouvant même pas la force de répondre. - Je vous charge de pacifier votre zone actuelle, conclut le maître. Ne vous encombrez pas des prisonniers et éliminez-les. A l'issue, vous prendrez vos quartiers sur Mars où des renforts de troupes vous attendront. Gloire à la S.H.O.P. Ces dernières consignes arrachèrent une grimace au commandant qui venait de recevoir la lourde responsabilité de « pacifier » sa zone. Dans le jargon shopien, cette expression signifiait ni plus ni moins le massacre des populations civiles du secteur, l'assassinat des prisonniers et la destruction des bâtiments
alentours. Cette politique de la terre brûlée garantissait à la S.H.O.P. une paix durable sur une région et l'impossibilité pour l'ennemi d'y rétablir une base de combat. L'écran s'éteignit et les opérateurs se remirent aussitôt au travail. Nechtan se retrouva seul devant ses obligations. Pour la première fois dans sa carrière de militaire, il se trouvait aux commandes d'une opération de pacification. Il tomba dans un puits sans fond ; lui, un soldat digne, noble et respectueux, se devait de commettre l'irréparable au service d'une idéologie qu'il haïssait de plus en plus. La perspective de son nouveau commandement sur Mars lui soutira le même dégoût ; là-bas, on lui demanderait sûrement de commettre ce même genre d'atrocités. Il se tourna vers son compagnon d'armes. - Lieutenant Myo, préparez un vaisseau, ordonna-t-il. Il faut que je descende sur Terre pour parler à mes hommes et aux prisonniers. Tableau I, Acte I, scène 2 Nechtan et Myo sortirent de la salle de commandement d'un pas décidé et s'engagèrent dans l'artère centrale duPériple, un long et étroit couloir métallique traversé par des gaînes et des câbles électriques. Ils croisèrent quelques soldats qui s'effacèrent devant eux et les saluèrent méthodiquement. Ils débouchèrent sur une cage d'ascenseur et s'y engouffrèrent sans attendre. Durant la descente vers les bas-fonds du vaisseau, ils ne s'échangèrent pas un mot, pas un regard. La porte s'ouvrit sur un hangar gigantesque où étaient parqués de nombreux vaisseaux. Les deux hommes se faufilèrent entre les engins spatiaux jusqu'à un petit vaisseau de couleur blanche, long d'une cinquantaine de mètres, utilisé généralement pour les vols de courte distance. Ils disparurent dans la gueule du monstre d'acier qui ne tarda pas à s'élever dans les airs. Myo, aux commandes, pressa la manette des gaz et l'engin quittaLe péripleun goulot géant ouvert sur le ciel. via Installé dans le siège passager, Nechtan lança un regard à travers le hublot qui lui faisait face ; il aperçut une vaste prairie à l'herbe noircie par les flammes, rougie par le sang des vaincus et où s'entassaient des centaines de cadavres. Près de là, un camp de fortune, composé d'une dizaine de baraquements préfabriqués, avait été érigé à la hâte par les vainqueurs en vue d'y parquer les prisonniers et de soigner les blessés. Les survivants de la Fédération étaient regroupés derrière une clôture électrifiée et gardés par des hommes armés. La navette descendit silencieusement vers le sol et se posa à quelques mètres de l'entrée du campement. Les réacteurs s'éteignirent et l'atmosphère se détendit dans la cabine. Le sas latéral bascula lentement dans un léger sifflement. Un comité d'accueil arriva au pas de course ; des soldats formèrent en quelques secondes une haie d'honneur menant à la baraque de commandement. Nechtan et Myo descendirent la passerelle d'un pas lent et s'engagèrent dans l'allée humaine. Le lieutenant Verez, un soldat à la réputation sanguinaire, vint à leur rencontre. Il se mit au garde-à-vous et leva le poing en l'air ; le commandant et son adjoint lui rendirent son salut sans grand enthousiasme. - Commandant Nechtan, c'est un honneur de vous recevoir dans notre base, commença Verez. L'intéressé le remercia d'un signe de tête et ils reprirent leur progression vers le camp. - Commandant, notre victoire fut écrasante, enchaîna l'officier intarissable. Nous n'avons qu'une centaine de morts et blessés à déplorer et quelques dégâts matériels. Comme le veut l'usage, nous avons pris soin d'attendre vos consignes pour exécuter les prisonniers. Un rire cynique s'étouffa dans le fond de sa gorge ; Nechtan se raidit et s'arrêta au beau milieu du chemin. - Lieutenant, au risque de contrecarrer vos plans, nous n'exécuterons pas ces hommes, dit sèchement le commandant. - Que dites-vous ? s'étonna Vérez. Mais qu'allons nous en faire ? Nous ne pouvons tout de même pas les remettre en liberté. - Présentez-moi le chef des rescapés ennemis, je dois m'entretenir avec lui, fit Nechtan qui se dispensa de toute justification. - Il s'agit d'un certain Hertz. L'interroger sera inutile, commandant. C'est un homme taiseux et bien mystérieux. - Je ne suis pas ici pour l'interroger lieutenant mais pour lui faire une proposition. Verez, totalement décontenancé, écarquilla les yeux de surprise. Nechtan afficha un sourire malicieux et reprit sa progression, laissant son subalterne planté dans l'allée. Tableau I, Acte I, scène 3 Bien que la procédure soit inhabituelle, l'ordre du commandant fut aussitôt exécuté. Le dernier chef des fédérés, le capitaine Hertz, fut extrait de la masse de ses hommes, parqués comme du bétail dans un enclos, et amené sous bonne escorte jusqu'à la baraque de commandement. Il traversa la base sous les regards haineux et les rires moqueurs des envahisseurs. Le visage marqué par la fatigue, vêtu d'un uniforme sale et mal ajusté à sa solide carrure, il pénétra dans la cabane métallique d'un pas maladroit. La pièce, d'un confort spartiate, avait pour seul mobilier un bureau encombré de papiers, deux chaises et une petite commode calée dans un coin. Le commandant Nechtan se leva et fit signe aux geôliers de se retirer. Les deux ennemis se
faisaient face dans un silence religieux. Le maître des lieux fut le premier à rompre l'immobilisme de la scène en saluant militairement le captif. Quelque peu désemparé, amorphe, ce dernier ne réagit pas. Sans un mot, le Shopien se dirigea vers la commode attenante pour en extraire une bouteille d'un liquide translucide ainsi que deux verres qu'il déposa délicatement sur le plan de travail. Il versa le contenu de la bouteille dans les récipients. Agacé par cet étrange cérémonial, le leader terrien sortit de son mutisme. « Mais qu'est-ce que cela signifie ? demanda-t-il d'un ton agressif qui laissait transparaître la peur. Pourquoi toute cette comédie alors que vous allez bientôt tous nous exécuter ? ». Le Shopien ne broncha pas et lui tendit un verre. Le capitaine hésita avant de le saisir, cette offre ressemblant à s'y méprendre à la dernière faveur accordée à un condamné à mort. Les deux hommes se fixèrent un court instant ; Hertz tenta de déceler une quelconque intention dans le regard de son hôte qui, au fond, n'avait rien d'un fanatique. - Prenez ce verre capitaine, fit Nechtan d'un ton calme, presque paternaliste. Profitons de ce court intermède dans la guerre. Énervé, le Terrien envoya un violent coup de main dans le verre qui vola à travers la pièce et éclata contre la paroi adjacente. - Jamais je ne partagerai ce verre avec vous, brailla-t-il. De toute façon, dans quelques instants, mon corps sans vie, abattu par vos hommes, reposera dans cette vallée. Loin d'être froissé par cet excès de rage prévisible, le commandant absorba calmement une gorgée de son verre. - Capitaine, vous n'allez pas mourir. Je suis un soldat, non un barbare. Si je vous ai fait venir ici, c'est pour vous expliquer la façon dont se déroulera votre libération. - Et vous pensez que je vais croire à votre soudaine charité ? répondit Hertz avec défiance, habitué aux perfidies de l'armée shopienne. Je connais trop bien les pratiques de votre armée. Vous n'avez aucun sens de l'honneur. Vous abattez de sang froid, civils, femmes, enfants, prisonniers et blessés. Dites-moi plutôt quelles sont vos réelles intentions ? Cette fois-ci, Nechtan vida son verre d'une seule traite et le posa sur la table. - Je vous l'ai dit capitaine Hertz, je suis un soldat. J'ai conscience des dérives systématiques de ma propre armée. Mais je ne suis pas de ceux-là. Cette tirade fit de l'effet au Terrien qui fronça les sourcils ; il prenait la pleine mesure de cette offre inattendue et du caractère ambigu de son interlocuteur. - Je ne comprends pas ce que vous me proposez, se risqua le fédéré. Nechtan détourna le regard et posa les yeux sur une carte déroulée sur le plan de travail, plongeant dans un rêve éveillé. - Je ne pense pas que cette guerre nous mènera quelque part, fit-il. Elle est perdue pour les deux camps et je redoute de plus en plus une issue fatale pour nous tous. Le capitaine, à présent conscient de l'originalité de son adversaire, reprit du poil de la bête et se montra plus entreprenant. - Je partage votre opinion. Si vous êtes convaincu de l'inutilité de cette guerre, pourquoi poursuivez-vous l'invasion de la Terre et de Mars ? - Capitaine, je ne suis qu'un simple commandant dans une vaste organisation militaire. Je ne suis pas un décisionnaire. - Mais vous n'êtes sûrement pas le seul à penser ainsi, s'emballa le Terrien. D'autres Shopiens, notamment à l'état-major, pourraient partager votre opinion. A plusieurs, vous pourriez peut-être... - Ne vous fatiguez pas inutilement capitaine, interrompit Nechtan. Je suis un cas isolé. De plus, le temps m'est compté dans cette partie du système solaire. Je quitte la Terre pour les colonies martiennes dans quelques heures. Hertz, à présent habité par un indicible espoir, s'avança d'un pas vers son homologue. Sa voix était ferme et déterminée ; il serra les poings pour donner plus de vigueur à ses propos. - Allions-nous commandant. Vous êtes un bon officier et vous connaissez la S.H.O.P. comme personne. Alliez-vous à la Fédération et aidez-nous à mettre définitivement un terme à cette guerre. Le commandant secoua la tête brusquement comme pour chasser les images qui le hantaient ; son visage devint triste et froid. - Capitaine, pour des raisons personnelles, je me dois de poursuivre le combat du côté de la S.H.O.P. Je… Il marqua une pause ; avant de trop en dire, il revint à des considérations matérielles. - Ce soir, mon armée et moi-même quittons la Terre pour la planète Mars où j'ai été nommé gouverneur militaire. Je laisserai une poignée de mes hommes de confiance à vos côtés, faisant croire au reste de mon armée qu'ils auront pour mission de vous abattre après notre départ. Au lieu de cela, ils ouvriront les portes du camp et vous libéreront. Très ému, le capitaine voulut renchérir sur ces dernières paroles et inonder son bienfaiteur de remerciements, mais Nechtan lui fit signe de se taire d'un mouvement de la main. - Ne dites rien capitaine. Je ne fais que mon devoir. Hertz sourit et adressa à son meilleur ennemi un regard dans lequel se mêlaient admiration et gratitude. Les
deux officiers se quittèrent sur cet accord après un bref salut. Le prisonnier, silencieux et pensif, fut reconduit auprès de ses ouailles qui attendaient impatiemment le bilan de l'entrevue. Tableau I, Acte I, scène 4 Alors que le soleil se couchait sur les monts environnants, Myo, chargé de libérer les fédérés et surtout de garder cette opération secrète, vit la dernière navette shopienne s'envoler vers Mars. Autour de lui, il ne restait de la base militaire que le camp de prisonniers, une vingtaine de soldats shopiens et un vaisseau de transport. A l'heure dite, l'officier et ses hommes s'avancèrent vers la clôture électrifiée. Pensant leur dernière heure arrivée, les prisonniers reculèrent de quelques pas. Mais, au lieu de faire usage de leurs armes, Myo et ses soldats ouvrirent la porte de l'enclos et firent signe aux captifs de sortir. Ému, Hertz mena ses troupes jusqu'à la sortie sous les yeux des Shopiens. Aucune parole ne vint troubler cet instant magique. Tandis que les rescapés de l'armée fédérée s'éloignaient dans la plaine, les hommes de Myo chargèrent les restes du camp dans le vaisseau et s'envolèrent à leur tour en direction de la planète rouge. Tableau I, Acte II L'arrivée sur Mars Tableau I, Acte II, scène 1 Installé à la table du mess des officiers, vide de tout occupant, Nechtan savourait un plat aux légumes que lui avait spécialement concocté le cuisinier du bord. Il prenait son temps pour avaler son repas car, pendant la quarantaine de jours qu'allait durer le voyage vers Mars, il ne jouira d'aucune sorte de plaisir humain. En effet, pour lutter contre les inconvénients des longs voyages spatiaux, les corps étaient plongés dans un coma artificiel, limitant ainsi la consommation en oxygène et réduisant l'activité cérébrale à son stricte minimum. En l'absence de toute activité humaine à bord, le pilotage était confié à l'ordinateur central du vaisseau. On frappa à la porte du mess, un sous-officier fit son apparition. Nechtan lui fit signe de s'installer sur la banquette qui lui faisait face. - Tout est prêt pour le placement en hibernation, fit le gradé en s'asseyant. Nous n'attendons plus que votre ordre pour engager la procédure. L'officier opina du chef puis tendit le plateau à son subalterne qui déclina l'offre. - J'ai peur que ça me reste sur l'estomac pendant tout le sommeil, fit le garçon. Un silence gêné s'instaura entre les deux hommes. - Nous venons de recevoir un message du lieutenant Myo, enchaîna-t-il. Tout a été fait selon vos ordres. - Merci, dit simplement Nechtan tandis que le gradé quittait la pièce. Une fois son repas terminé, l'officier se leva et se dirigea vers la sortie d'un pas tranquille. Il traversa tout le vaisseau, à présent désert. Son périple s'acheva devant une porte. La chambre d'hibernation était dépouillée, exempte de meuble ou de tout autre élément décoratif. En son centre trônait un sarcophage dont la cloison de verre était entrouverte. Après avoir donné l'ordre d'engager le processus d'hibernation via un émetteur mural, le commandant se coucha dans le cercueil et attendit patiemment sa mise en marche. Lorsque le panneau se referma, il dormait déjà. Tableau I, Acte II, scène 2 Après trente sept jours d'un sommeil artificiel sans rêve, la flotte shopienne transportant, entre autres, le gouverneur Nechtan et Vérez, entra dans l'atmosphère martienne. Les vaisseaux se posèrent sur le spatioport de Marsopolis où les attendait un détachement de soldats au garde-à-vous. Nechtan, à peine réveillé de son coma, s'immobilisa au sommet de la passerelle et considéra le paysage environnant. Derrière la paroi translucide du dôme, un désert de rouille vallonné et rocailleux s'étendait jusqu'à la ligne d'horizon. Face à lui s'étirait une cité de pierres rouges dont les rues étaient tracées au cordeau. Dans le ciel bleu immaculé, scintillait un soleil de plomb, lequel tapait sans merci. Sur la piste, les Shopiens immobiles suaient à grosses goûtes ; à en juger par l'état de leurs uniformes, leurs visages mal rasés, leurs tignasses hérissées et leurs regards vides, leur cantonnement sur Mars n'avait rien d'une sinécure. Le gouverneur, impressionné par le spectacle alentour, amorça la descente d'un pas tranquille. Une fois sur l'asphalte, un officier vint à sa rencontre. « Mes respects monsieur le gouverneur, je suis le général Estéban » fit le type. Son visage était creusé par la fatigue et une légère boiterie dénotait d'une récente blessure. Nechtan le gratifia d'une chaleureuse poignée de main. « C'est un véritable soulagement de vous savoir ici, poursuivit le général littéralement couvert de sueur. Nous avons bien failli ne jamais tenir le siège que nous imposent les Martiens ». Nechtan esquissa un sourire de circonstance, faisant mine de compatir aux malheurs de son interlocuteur. Sous les regards des soldats figés, les deux hommes, suivis de Vérez et de quelques officiers, remontèrent la piste jusqu'aux bâtiments de l'astrogare. Ils se laissèrent ensuite guider à travers Marsopolis à