L'or de la misère

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Olga descendit rapidement les marches de la station de métro Mirabeau, admira la perspective et les lignes de fuite qui l'été, quand la ville se vidait, donnaient à Paris le modelé d'une ville américaine, puis elle s'engouffra dans le tunnel d'une nouvelle vie, appliqua la face violette de son pass Navigo sur la borne et força le passage, elle poussa de ses mains l'ouverture du portillon automatique...
Publié le : mardi 5 mai 2015
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EAN13 : 9782336376325
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Sylvie BourgouinL’or de la misère
Olga descendit rapidement les marches de la station de
métro Mirabeau, admira la perspective et les lignes de
fuite qui l’été, quand la ville se vidait, donnaient à Paris
le modelé d’une ville américaine, puis elle s’engouffra
dans le tunnel d’une nouvelle vie, appliqua la face
violette de son passe Navigo sur la borne et força le L’or de la misèrepassage, elle poussa de ses mains l’ouverture du portillon
automatique. Les voitures accéléraient sur la grande
avenue, leurs couleurs métallisées se confondaient avec
Romanle gris permanent du ciel et risquaient chaque matin,
quand elles se mêlaient aux bus violents de la RATP,
qui peinaient à freiner, de la renverser. Elle sortait,
écarquillait les yeux, émerveillée par la beauté de la
petite place, aux formes d’un diagramme semi-circulaire,
aux contrastes des strates de la modernité entre les
enseignes orange des supermarchés, les caducées verts
clignotants et le fer forgé brun, désuet, de la colonne
Morris et de la fontaine provinciale où les clochards,
les SDF et les touristes pauvres s’abreuvaient.
Sylvie Bourgouin est née à Rouen. Elle est professeur
de français et d’histoire-géographie à Paris. Poétesse
et historienne jusqu’à la mort de son cousin peintre,
Jean-Paul Harivel en 2002, elle s’est consacrée ensuite à
la dramaturgie. Elle a rédigé une thèse sur La réception
critique de l’œuvre de Marguerite Duras pendant le
premier septennat de François Mitterrand. L’or de la
misère est son troisième roman.
ISBN : 978-2-343-05466-7
22,50 €
Sylvie Bourgouin
L’or de la misère©L’Harmattan,2015
57, ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:9782343054667
EAN:978234305466711
11111111111,1111,1111,11111111111111111,1,11111111111111L’ordelamisère
111Écritures
Collectionfondée par Maguy Albet
Destombes Dufermont(Michel), La ville aux remparts,
2015.
Mignot(Fabrice), Haute tension au Laos,2015.
Michelson(Léda), Chapultepec,2015.
AubertColombani (Eliane), Le château du temps perdu,
2015.
Lozac’h(Alain), La clairière du mensonge,2015.
Serrie(Gérard), J’ai une âme,2014.
Godet(Francia), La maison d’Elise,2014.
Dauphin(Elsa), L’accident,2014.
Palliano(Jean), Lana Stern,2014.
Gutwirth(Pierre), L’éclat des ténèbres,2014.
Rouet(Alain), Chacune en sa couleur,2014.
Cuenot(Patrick), Dieu au Brésil,2014.
Maurel Khonsou et le papillon,2014.
D’Aloise(Umberto), Mélodies,2014.
JeanMarc deCacqueray, La vie assassinée,2014.
*
**
Ces quinzederniers titresde la collection sont classéspar ordre
chronologiqueen commençant par leplus récent. La liste complètedes
parutions, avecunecourteprésentationdu contenudes ouvrages,
peut être consultée sur le sitewww.harmattan.fr
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L’ordelamisère
roman
L’Harmattan
1111111111111111111111OlgaBelovitchdescenditrapidementlesmarchesdelastationde
métro Mirabeau, admira la perspective et les lignes de fuite qui
l’été, quandla ville se vidait, donnaientà Paris le modeléd’une
villeaméricaine,puiselles’engouffradansletunneld’unenou
velle vie, appliqua la face violette de son passe Navigo sur la
borneetforçalepassage,ellepoussadesesmainsl’ouverturedu
portillon automatique. Les voitures accéléraient sur la grande
avenue, leurs couleurs métallisées se confondaient avec le gris
permanentducieletrisquaientchaquematin,quandellessemê
laientauxbusviolentsdelaRATP,quipeinaientàfreiner,dela
renverser. Elle sortait, écarquillait les yeux, émerveillée par la
beauté de la petite place, aux formes d’un diagramme semi
circulaire,auxcontrastesdesstratesdelamodernitéentrelesen
seignesorangedessupermarchés,lescaducéesvertsclignotants
et le fer forgé brun, désuet, de la colonne Morris et de la petite
fontaine provinciale où les clochards, les SDF et les touristes
pauvress’abreuvaient.Ellelaissalesterrassesprovocantessurla
place,parlerépitimméritéqu’ellesproposaient,etellerepritsa
marcheviveendirectiondesvoies,traversalelongtunneloùles
affiches de cinéma et les publicités de rabais des mauvaises
marques rappelaient le présent et attendit sur le quai, elle mar
chait le long de la rame, la vision espérée de l’entrée en station
du train souterrain. Les yeux rivés au panneau lumineux qui
marquaitlemilieu dela rame,qu’elledevinaitau loinet quiin
diquait le délai d’attente, prévenue par le bruit mécanique, elle
stoppa sa marche et s’arrêta, dans une habitude mathématique,
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triseetd’équilibreaumilieuduquai.Leswagonss’ébrouèrentet
s’immobilisèrent. Elle ouvrit fortement la porte automatique et
s’assitdansladirectiondelarepriseactivedelamarchedutrain.
Elle évita la fatigue supplémentaire de la circulation à contre
sens.Cesactes quelconques, communsàdesmilliersdesalariés
parisiens, marquaient pour Olga un comportement nouveau,
unebousculade,uneaccélération,undérangementquotidien,un
chaos, un électrochoc, le marqueur tardif d’un démarrage dans
savie,unnouveaudépartouunretourenarrière,unedérivation
ou une mauvaise réparation, un pitoyable consensus ou une
compromission, une solution extrême pour parer à une ordon
nance sévère, un licenciement abusif, excessif, injuste, un mé
chant pansement, une parenthèse provisoire de sauvetage pour
payer un loyer imposé par un juge, la cherté abusive de la vie
parisienne,lapossibilitédepoursuivredansl’urgenceingérable
l’éducationdesesjeunesenfants.Unemploiétaitpréférableàla
vie oisive et inutile, enfermée dans un petit appartement choisi
pour suivreles décisionsdu juge, danslessoubresauts desrup
tures,desdéchirures,desséparations,cherpourcenouveaumé
tierchaotique,sporadique,aventureuxdeprofesseuràdomicile
sous mandat, sans contrat de travail, que les banques rejetaient
pourl’obtentiond’uncréditoud’uneréservedetrésorerie,laré
munération dépendait des caprices des employeurs éphémères,
des petites maladies, des paresses, des absences, des humeurs,
des ententes avec le beau père, le nouveau conjoint, l’organisa
tion des départs en week end, autant de prétextes et de mau
vaisesexcusespoursupprimeruncoursetnepasrecevoirdesa
laire. Olga Belovitch partait tôt, maintenait une régularité
imaginaire dans son emploi du temps, n’attendait pas l’ascen
seur, croisait la gardienne à sept heures quarante cinq, elle lus
traitlesbarresetlespoignéesdesportes encuivreduhalld’en
trée aux larges appliques de son bel immeuble, qui avec son
architecture surannée et kitsch des années cinquante, devenait
brillant.Ellessesaluaientd’unsignedelamain,Olgaessayaitde
remettre la ceinture de son imperméable devant les longs
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dépêche».Ellehâtaitlepas,happéeparl’extérieur,pousséepar
l’oxygène social, la bousculade commune et aveugle du travail
quotidien, des journées médiévales mal occupées, taillables et
corvéables, à la merci des aléas, des complots, des corruptions,
des épreuves de forces sociales, des lois du plus fort et des
représentants des puissances étrangères qui assoient leurs
dominations sur le professeur de français à la noblesse illusoire
de la fonction. La fraîcheur de l’air de Paris qu’elle respirait,
constituaitsonbonheur,lajetaitdehorsoùelleespéraittrouver,
àlamaturité,unestabilitésocialequimanquaitàsavie,fautede
reconnaissance, de statut salarial, de poste fixe, de nomination,
de coopération, d’entraide simplement, elle jurait contre l’injus
ticedesa situationprécaireetdérisoire,qu’ellen’amélioraitpas
malgrésestentativesmultiplespourobtenirunposteofficiel de
professeurdelycéeoud’université.Sajoieéblouissaitcommela
soie blonde de ses cheveux longs qu’elle veillait dans la lenteur
àstrierpourcréerdesmèchesdorées.Ellesecomportaitcomme
uneadolescentenarcissique,examinaitsoncorpsaveclesoindes
esthètes, elle aimait crémer, appliquer du lait hydratant, se
regarder nue dans la glace et faire quelques gestes de massage
sur ses jambes à la recherche d’une harmonie avec elle même.
Olga Belovitch acceptait mal la domination sociale d’une gar
dienne d’immeuble, mieux apprêtée, la coupe de cheveux men
suelleeffectuée,lacouleurappliquée,unepositionnormale,éta
blie de femme mariée, même si une loge au rez de chaussée
d’une grande résidence parisienne ne semblait pas un endroit
viable pour un homme qui se rasait sur le rebord de la fenêtre
devantunmiroirgrossissant,ilcherchaitl’airfraishorsd’unes
pacesurchauffé,attendaitlesbrascroisés,versdixheures,lepas
sagedessacspostauxcommelesvachesregardentpasserletrain.
Elles’énervait,trouvaitsondestininjusteetsoncombatanormal,
car elle détenait le savoir, une forme de pouvoir, la parole, la
cultureetl’intelligence,ledevoird’effectuerlesexercicesdema
thématiques quand les parents ne savaient pas les accomplir et
malgrétout,ellerestaitsocialementdominéeparlesétrennesque
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gères qu’elle fournissait, les accompagnements de personnes
âgées aristocratiques qui ne regardaient plus à la dépense. Les
deuxfemmessecroisaientsanscorrespondre,niéchanger,même
sileursresponsabilitésetchargesjournalièreslesrapprochaient,
nil’unenil’autre,sanss’attirer,neserepoussaient.Ellessepar
laient peu, la parole, dangereuse pour la gardienne, conservait
lessecretsdesesmagouilles,desalcôvesetlesmoyensfacilesde
prendre l’argent, elle rendait de menus services mais elles ne
pouvaient s’aimer, ni s’apprécier, leurs intérêts n’étaient pas
communs, l’une dérangée par l’autre qui dénonceraient ses
menuslarcins. Legardienportaitun jean etun pull gris toutau
long de l’année, il surveillait un deuil, un malheur, une grave
maladiechezunpropriétaire.OlgaBelovitchpréféraitcroiseren
basdechezelle,legrandprofesseurdelaSorbonnequiserendait
en fin de semaine à la boulangerie chercher le pain frais et les
croissants pour le petit déjeuner familial. Il attendait devant
l’entrée de l’immeuble son taxi en direction de l’aéroport pour
rejoindre les Etats Unis où il enseignait depuis la naissance de
son dernier enfant. Elle espérait, dans un élan de bovarysme,
rencontrersurletrottoir,unjournalistedeFranceInfoquiaimait
la mer Méditerranée, et qui la confortait sur l’importance
accordée au lieu, à la qualité de la vie qui déterminait la
conditiondeshabitants.Ellepartaittravailler,ellefranchissaitce
seuil symbolique et salutaire du dehors, cette ligne protégée du
cocon, du bonheur pauvre, de la vie vertueuse et heureuse des
lectures interminables qui occupaient ses journées oisives, dans
la contemplation de soi où la cuisine et la salle de bains
s’atteignaient en permanence, les glaces et les miroirs
s’utilisaient dans le plaisir adolescent de la satisfaction immé
diate d’un café crème sucré qui réjouissait les condamnés ou la
légèretéd’unetassedethéquisoignait,lebreuvagecuratiféclair
cissait ses idées et soulageait ses peines cérébrales. L’ensoleille
ment,l’éblouissementoulerisquedepluie,lachausséeglissante,
lesscootersauxdoublesrouesquiconduisaientàgauchedesvoi
tures et circulaient le long de la ligne blanche constituaient une
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hommejeune,costumé,élancé,auprofildecadredynamique,les
écouteursblancspendaientlelongdesonvisageémacié,iltenait
à la main un grand pot en polystyrène marron, au couvercle
blanc où fumait une boisson chaude. Il travaillait dans une
agenceimmobilièreduquartieretelletentadesouriresanspro
vocation, dans une tendresse amicale de complicité et de voisi
nage, un signe bienveillant, sociable et cordial, une salutation
pourlutterouromprelamonotonieetlabrutalitédel’anonymat.
Il ne répondit pas, resta glacial, de marbre, tira sur sa cigarette,
accéléra sa marche, le regard impassible et songeur sur sa pro
chaine commission. Elle traversa la grande avenue, attentive à
chaque voiture, laissa à sa gauche les contrastes sociaux exacer
bésentrelestoilettesmunicipauxoùlesSDFattendaientderen
trer,lacabinetéléphoniqueoccupéetoutel’annéeparunmusul
man désocialisé qui récitait, seul face à la vitre, les versets du
Coran,queles Bleus visitaientetcherchaientà intégrer dansun
centre d’hébergement, etles riches propriétairesjoufflus etven
trus, commerçants qui accumulaient les résidences secondaires
surlaCôted’Azuretlacôtebasque,lesingénieursvifsenpanta
lon de velours côtelé qui soignaient leur apparence, leur tenue
vestimentaire,sportivemêmeàlasoixantainepassée,laminceur
de leur silhouette, stigmate de leur qualité sociale, deleur rang.
La montée dans ce train, un matin delafindu moisd’août,àla
foisl’engouffrementdansletunneletl’issuedesecours,lablan
cheuretlanoirceurducombatsociallamenaientendirectionde
lastationGambetta,àl’opposédeParisetreprésentaientlapers
pective d’une aventure, de quelques dizaines d’euros âprement
gagnéspoursubvenirauxpremièresexigencesdelavie,mainte
nirlapropreté,lesoinducorps,l’hygiènementaledelaprésence
des autres, le plaisir anodin et innocent d’un bain chaud à la
mousse parfumée le soir où le corps est au centre des priorités,
délié, avant l’esprit, avant les nourritures terrestres, et
s’abandonneàlagrâceduplaisiresthétique,dudétachementdes
muscles, rendus saillants. Un plaisir éduqué, entre ablution et
manquedelabaignademaritimelointaine,naissait,mêmesicet
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luxueux et langoureux, d’un temps mort et libre passé à se
prélasser dans la soif absolue de détente orientale, sans retour,
les satisfactions des besoins naturels, la lecture suivie des der
niers romans primés ou récemment parus dans les collections
classiques, la quête quotidienne de l’existentiel, la vie superfi
cielle à bord de peau, dans l’écorchement social chronique, ad
mis avec la maturité, un chemin de bonheur de la liberté, de la
maîtrise de soi, de la philosophie vertueuse, de la recherche de
l’amitié, des menus plaisirs, une invitation à un concert de rue
dansleMaraisprèsdelaplacedesVosges,uneflâneriedansles
beaux quartiers historiques et méconnus de Paris, un dîner fru
gal dans un appartement clair, propre, ordré, rangé, lumineux
duXVIèmearrondissement.Ildonnaitsurunelargeavenueboi
sée, ombragée, protégée par la qualité des commerçants de
proximité,lesbellespharmaciesauxdevanturesrutilantes,opu
lentes,auxproduitsexcessivementcoûteux,provocants et men
songers, de minceur ou de préparation au bronzage, les super
marchés de luxe aux nourritures mondiales et variées, aux pro
duits biologiques et aux épices cosmopolites, aux pains mul
tiples,internationaux, aux fruits et légumes brillants de santé et
de vitalité, juteux et accessibles, envoûtants et attirants comme
une nature morte, les épiceries de dépannage, les maisons de la
presseetleslibrairies papeteriesouvertesdèsseptheureslema
tin, aux vitrines sombres et aux intérieurs jaunis par le papier
surchargé, de façon forcée par les livreurs de journaux, les or
ganespuissantsdepresseetdemagazinesàscandalequidistri
buent une marge peu rentable aux libraires, les sociétés nou
vellesetanonymesdeservice,auxlargesmargesfinancièresbé
néficiaires,desécurité,deserrurerieoudeplomberie,deperson
nel à domicile pour supprimer toutes les taches, toutes les
activités,touslesexercicesrenduspéniblesparlenvienationale
deminceur,deculteducorpsoùlaqualitédelafemmen’estpas
jugée à sa morale, son esprit, ses capacités intellectuelles ou sa
conduite mais à ses efforts fournis pour sculpter ses fessiers,
effacés les rondeurs de son corps ou diminuer de façon
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situations se modifiaient par l’apologie du mensonge ou du
compromis commercial, les mouvements hâtifs des dangereux
bus en accordéon, protégés pour écraser ou accidenter, les
métros complices des retards, les diaboliques vélos parisiens
effleurésduregard,lesobscurssalonsdebeauté,demassage,de
coiffure asiatiques et accueillants, les sociétés de service
anonymes qui limitaient l’action, laissaient au lit tard le matin,
annulaient l’engagement politique, citoyen et utile, d’évitement
de la peine, glissaient l’humain dans le bonheur égoïste de la
bulle des jeux vidéo guerriers, casqués, le micro accroché aux
bords des lèvres dans l’empêchement de la parole échangée,
l’espritpolariséparlesonpourcouvrirlasensationdefaim.Elles
optaientpourlechoixdel’horizontal,delapositionallongée,de
l’immobilisme,dutravailàdomicile,sanseffortdeconcertation,
de rencontre, paralysé par le paraître, la suprématie de la
sculpturedel’image,lareprésentationrépondaitàdesexigences
formelles, surtout consuméristes de couleur de cheveux, de
vêtementsneufs,auxmodesimposées,privilégiaitpourlasortie
urbaine les blonds aux yeux bleus, promus aux postes de
management, dirigeants décorés dès l’âge de seize ans, rendait
l’accèsauxrestaurantsgaisauxpersonnesdegrandestaillesqui
circulaient au milieu de cadres émaciés et squelettiques,
référence dumodèlesocial,desdevanturesétrangesdelocation
de scooters, de véhicules utilitaires, de camionnettes pour les
déplacements, les déménagements comme pour les mauvais
coups, les laboratoires d’analyse qui enchaînaient les patients,
écœuraient de facilité et de rentabilité à cent cinquante euros la
prescription, presque deux fois la somme de ces consultations
provocantesà quatre vingt dix euros pour un banal contrôlede
dermatologie, ils piétinaient, trémoussaient dès l’aube sur le
trottoirdansl’espoirfouetexultantd’unVIHnégatif,d’untaux
de fer renouvelé, d’un niveau d’albumine abaissé et la peur au
ventre, le respect vénéré du médecin lors de l’annonce
triomphante de toute absence de cancer, aux lycées et classes
préparatoiresnombreuxetouvertsquirassuraientnaïvementles
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1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1,1111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111parents,lesencourageaientàprolongerleursdevoirsconjugaux
et sociaux, gracieux et désuets, inconfortables, illusoires et
épuisants comme un hôtel particulier du XVIII siècle, aux cités
scolaires accueillantes et vieillottes, dirigées par des hommes
anciens aux manières spartiates d’avant guerre, ils portaient un
jourderentréeuncomplettroispiècesdeveloursvert,commode
pourlachasseenSologne,unfoulardbordeauxengoncédansle
coldesachemisebleuoxford,semblaientaccorderauxvicesune
placedechoix,admettaientenleurseinl’incesteetlapédophilie,
choisissaient la déviance comme mode comportemental plutôt
queledroitcheminetcomblaientuneclientèlemoyennetouchée
socialement qui cédait aux travers elle aussi. Ces lieux ne se
quittaient pas, au confort optimal, aux fleuristes adorables,
paysagistes des trottoirs, aux restaurants internationaux visités
par les étrangers, ils alignaient leurs ardoises et leurs rivalités
culinaires, leur art de la table persan, puis espagnol, libanais,
chinoisenfinjaponaisqu’affectionnait Olgapourles variétés de
poissons et de soupes, sans discontinuer jusqu’à la fin de
l’avenue, les habitants gardaient leurs moyens ignorés de tous,
les secrets de leur fortune enfouis épataient, le professeur
n’accédait pas à ces tables masculines, ses amis tunisiens
offraient des choix de salade, tomate, oignon, concombre dont
elleaimaitqu’ellessoientpréparéesdansunegaletteàlaviande,
ilsfaisaientletempsd’unrepasorientallebonheurdesenfants;
lestablesrecouvertesdenappesblanches,àcôté,exhibaientleurs
choix, leurs prix exorbitants, démesurés, provocants comme
l’obligationduburalistedepayerunesommeminimaledevingt
eurosparcartebancaire,àlaterrassevitréeetchauffée,protégée
derrière une palissade de thuyas, elle cachait tout à la fois les
complots,lesfauxentretiensd’embauche,imposaitlescartesde
stationnement les plus chères si on ne retirait pas l’argent au
distributeur automatique, dangereux, exposé au passage, à la
présence suspecte d’adolescents cagoulés en scooter, de SDF
sales, dégoulinants de crasse, de déracinés, ils erraient près des
fontaines,desabrisdefortunedestoilettespubliquesauxcabines
téléphoniques abandonnées depuis la diffusion des mobiles,
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111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111généraient le soir une file surprenante de personnes, ils
lorgnaientdramatiquementsurlessacsàmain,tentaientdansles
songes de leur tête vide un vol à l’arraché des mains d’une
femme âgée et le matin, ils fixaient la vision dangereuse et
guerrière d’un fourgon blindé venu ramasser les billets de cette
banque tachée. Ses beaux quartiers entretenaient les façades
refaites,àlapierredetaillesculptée,ellesabritaientlestableaux
de maîtres et les fauteuils stylés, les femmes hautes et dis
tinguées, d’éternelles voyageuses de croisière, rivalisaient d’in
fluence, de pouvoir et d’élégance aux vêtements bleu marine et
blanc,àladiscrétionétudiéeetausavoir vivremaintenudansla
civilitéquotidienneduchoixdesmenusetdumaintiendel’ordre
dansleursgrandsappartementsrénovés.
Elle s’engouffra dans ce train, décidée à effectuer un plon
geon, elle descendit ces marches anciennes où la publicité pour
unparfumDiorouuncostumeArmanirendaientleluxeetl’ai
sance accessibles, longeait sans le voir et laissait de côté le
kiosqueà journaux, carlespiècesdemonnaieavaientquitté ses
poches vides, où elle devinait les gros titres et reconnaissait les
hommes politiques à l’affiche des magazines avecleur nouvelle
conquête,ellepartageaitaveclesvoyageursundébut,ledémar
rage d’une journée, un commencement de travail, une aventure
concertéeparlesservicessociauxetlespouvoirspublicsquidé
cidaient subitement après les lâchages, les licenciements sau
vages,lesdémissionsjustifiées,unelettrerecommandéeaccusée
réceptionreçueunjourd’électionprésidentielle,detransmission
depouvoiretOlganepercevraplussonsalaireélevé.Aprèsune
annéedegalère,dechômagenonacquis,deRevenusdeSolida
ritéActive,depourparlers,d’aideaulogement,desolidaritédes
transports,ilsoffraientlagratuitédesesdéplacements,dechan
gements de mutuelles en proposition de la couverture maladie
universelle complémentaire, de batailles et de renouvellements
d’avocats, d’acceptation de sa candidature comme enseignante
dufrançaisetdel’histoire géographiedansdessociétés desou
tien scolaire, le basculement de son dossier dans les aides so
ciales,unelistedecouponsenformed’appoint,uncomplément
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111111,11111,1111111111111111111111,,1111,11111111111111111111111111111111111111111,111111,11111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111,11111111111111111111111111de revenus,un jeusocialen quelquesorte quandl’obtention du
doctorat permettrait l’expression réelle de sa pensée et la
profondeur de ses travauxdansle confortd’unsalaire véritable
maiscetemploi de remplacement, ce bricolagedes chômagesla
contraignaient à faussement exercer sans donner de notes, sans
enjeu,nidignité,àmaintenirlesenfantsdanslaparesseintellec
tuelle et les parents dans l’indignité et l’impudeur de délaisser
les devoirs des enfants, à soulager une douleur pleurnicheuse
dontelleignoraitlaprovenance,ladéfigurationdesvisagesmar
quésparl’excèsdegrainsdebeautérendusindéchiffrablesetin
supportablesauxyeuxdelamaman,lalaideur,l’obésité,lesdif
formités faciales qui barraient l’accès à la logique et aux mathé
matiques, dans une impossible évolution mais dans la macéra
tion du malheur maquillé en consommation, la surcharge des
boutiques, des voyages lointains, des magasins écœurants, des
sociétés de service de livraisons de pizza ou de nourriture chi
noiseàlaqualitédouteuse,ellesécartaientfaussementunepeine,
anticipaientcetteviepassive,robotisée,indolenteetaseptisée,à
l’impossible intelligence bloquée dans une sorte d’errance où le
cerveau vagabonde. Le wagon s’ébroue, secoue, s’arrête, Olga
Belovitch s’avance vers l’air libre, l’escalier mécanique en
montée,lalourdeurd’uneportevitréesurlaquelleelledonnede
la force pour sortir et Paris découvre son ciel bleu, les toits se
découpent à l’horizon et elle s’enfonce dans la rue animée et
mystérieuse ; elle débutait par les éclats de verre de la fontaine
delaplaceGambetta,lesdistributeursdebilletsdesbanques,la
voie alléchante, bruyante et anonyme, vive, colorée, joyeuse,
moderne et traditionnelle dans l’attente hebdomadaire de la
consommationvoracedel’apparencedesmannequinsdecireen
vitrine, dans l’illusion du bonheur. Elle revit le terminus de la
ligne Asnières Paris nord, le train s’arrête sur le quai extérieur,
elle traverse la voie, battue au vent, le tramway, lézard
mécanique, rôde dans une autre aire, un quartier reconstruit
récemment, un pays frontalier, la station complète et anime la
gare,dessertleshôpitauxdelabanlieuenordoùlamaladieetle
malheur paraissent prédestinés, le paysage urbain frappe les
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inné. Les immeubles en démolition, les ghettos, les zones pour
les immigrés, les femmes en djellaba noire, au voile gris long et
les enfants en échec scolaire dès la première semaine d’école
quandlamèren’apasachetélecahieràportéedemusique,elle
empêchait la transcription des partitions demandées jugées
subalternes ou s’arrimait à l’algèbre et l’arithmétique alors que
sa fille Kenza de douze ans faisait vingt fautes de dictée qui
excluaient toute scolarité sereine. La périphérie entraîne
l’errance,l’écueil,lapertedelaconcentrationnodaleetla petite
bourgeoisie proprette s’accroche à ses maisons claires, alignées,
nettoyées, tondues et rasées comme au futur mensonge, au
prochain crime à commettre. La classe sociale intermédiaire
n’atteintpaslestatutdepropriétaireàParis,nevitpasencentre
ville historique, mâche ses remords et ses blocages, libère ses
bruitsdemarteau piqueurpourclôturersesrancœursetvenger
ses aigreurs. Les terrasses en rez de jardin sont rajoutées,
achetées à crédit, bricolées de bois de tek vernis dans l’attente
d’undemainmeilleur,dudevenir,d’unhorizonquis’éclaircirait
mais on voit au loin la rangée pavillonnaire comme une source
de vie et unefin mortuaire, la ligne droite du début et de la fin.
Les bus à la sortie des terminus de rames de métro attendent
comme les fossoyeurs devant l’entrée du cimetière, dans un
protocolecompassionnelpermanent.Elletraversal’hôpitalpour
retrouver son chemin, se rafraîchir tant la marche était rude,
longue et interminable, boire et manger au sein même de
l’établissementprotecteur,parcourirlapressedesmagazinesde
mauvaise qualité aux informations déformées le temps d’une
pause, d’une reprise de souffle, démenties la semaine suivante
pour apporter à la fausse victime l’amende salvatrice, télépho
ner,serestaurer,s’allongersurlespelousesréservéesauperson
nelmédicalous’asseoirsurlesbancspublicsduparc,labanlieue
signalaitdéjà,avantsonaccèslatristesse,l’isolement,lasolitude,
lecombatsocial.Lescrépisjaunesdespavillons,lesrevêtements
desfaçadesbeiges,sablesetcouleurdeterre,avaientlarégularité
d’unerangéedecimetière,fleuriedechrysanthèmesetledédale
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nues côtes en fin de journée achevaient le parcours du combat
tant.Lesbusenretardàunkilomètredelamaisond’accueil,les
stationsdemétrosinistres,cachéesaudétourdesviaducsenfer
et acier du dix neuvième siècle, durs comme les drogues et les
antidépresseurs,lesmarchesdupavillonancienàhauteurdiffé
rentesdel’entrée,raides,maltailléessciaientlesmolletsetenga
geaientlelangageprofessorald’Olgadanslarépressionetlessé
vices inconscients. La maîtresse de maison, aux cheveux courts,
châtains foncés, grande, maigre comme un chat maghrébin ou
vrit la barrière, entra son vélo de course dans un garage, la lu
mière de la véranda la montrait décharnée et squelettique.
L’homme était parti depuis dix ans, il trompait la mère avec sa
collèguedetravail,trahissaitlesenfants,laissaitsestroisfillesà
leurstartesauxpommesdominicales,safemmeàsesrosiersetà
son antirouille pour retrouver lagaîté de l’autre côté,en dehors
delabanlieuedortoirdemalheurquandlesommeilmanquait.Il
les avait remplacées, déshéritées, il se rapprochait de la métro
pole, laissait les crédits, les charges, les tâches ménagères, les
chambres des enfants sans papier peint, les murs enduits d’ap
prêt, grisâtres, transperçaient la misère, la solitudelivide, l’ano
rexie et les fins de mois difficiles, les comptes quotidiens et la
frigidité.Lesfillesavaientoubliédeseprofiler,lacelluliteetles
tachesbrunesavaientgagné,ilnelesconsolaitplus,plusrienne
tentait, ni un café chez Starbucks, ni un macaron de La Durée,
ellesdormaientlematinsansseleveravanttreizeheuresouqua
torzeheures,traînaientdanslamaison,regardaientlatablette,la
télévision, le smartphone, les vidéos téléchargées, rêvassaient
surYouTubejusqu’àl’appelmaterneltardifpourdéjeuner.Leur
avenir et leur horizon étaient tracés et bouchés, souillés et
pollués,lesdealersagressifsrôdaientauxsortiesdesbouchesde
métro,lesblousonsnoirsépaisetgrossiersdiscutaientdevantles
Mac Donald à la recherche de l’attente vaine d’une rédemption
oudumauvaiscoupàanticiper.
OlgaBelovitchdanssonlabyrinthenoir,danslejaillissement
de la douleur et de la souffrance, chrétiennes et musulmanes,
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111111111111111111111111111111,11,111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11,1111111111111,11111111111111111111111,1111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111,1111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111,11111dansl’illisiblepéchéorigineldel’arbredelaconnaissancedujar
dind’Edenetdelafaute,dansle poidsde cedevoirsocialetci
toyen, danssesnouvellesfonctionsillusoires, danssavienouée
aumondedutravail,rêvaitd’uneautreidentité,d’uncheminin
connu, pour peindre cette vie livide, difficile, faiblement rému
nérée, exploitée, javellisée, aseptisée, changer sa petite vie de
banlieue aussi et de périphérie, à la marge des êtres et des res
ponsabilités,sielleséduisaitunhommericheetlaid,rencontrait
un vieux rentier, bénéficiait d’une clémence, d’un sourire ami,
d’une main tendue, d’un bras pris, d’un répit, d’une chance, si
lesrivalitésetlesoppressions,lesdominationsetlesrapportsde
force s’estompaient, si les aides du père et le soutien de la mère
se maintenaient, ne s’envolaient pas dans de faux départs, de
vraisvoyagesdesérieB,inutilesàregarder.Olgaperdaitlesou
venirdesarichesseantérieure,d’unmariageforcé,plongéedans
l’illusion d’un bonheur matériel, où l’amour s’absentait autant
quel’argent,oùlesnuitsendormaientlessecrètesmaltraitances,
les médicaments, les pilules, les crèmes touchées, les objets in
times déplacés. Une autre vie recouvrait l’ancienne, la comédie
factice, mariée, embourgeoisée, faussement protégée, l’impos
ture maislamenaceetl’instabilitésedéportaient. Le mariagela
conduisaitàl’échecaffectif,àladémission,audécouragement,à
l’oisivetéfaussementdoréequimenaitàlamisèreetl’isolement,
au rejet des inégalités flagrantes de traitement et à la fuite, jetée
surlesroutesverssamaisondecampagnepourfuirledomicile
conjugalinfect,contaminé,dangereux.Elleoubliaitlesachatsfa
ciles, pris en quelques minutes dans les boutiques de la rue de
Passysansregarderlesprix,lesaccessoiressurfaits,lesbottesde
cuir à cent cinquante euros arrachées comme un filet d’orange,
unensembleenlainagedérobéchezGérardDarelpourunesoi
réeunique,desbottinescollectionnéesparcequ’ellesrappelaient
leségériesdurockdesannéessoixante dixquandlamodeinter
disaitd’interdire,qu’ellesaffinaientsasilhouetteetprotégeaient
ses pieds tout à la fois, qu’elles finissaient ses toilettes, les sous
vêtements renouvelés chaque mois, enlevés des rayons des su
permarchés à près de vingt heures les mercredis soir cafardeux
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daient sur la ville sa mélancolie, où le pouvoir du cardinal de
Paris exerçait la malédiction et la réprobation des femmes, qui
vilipendaientenuninstantdedéséquilibre,l’argentdeleurmari,
elles pensaient à leur amant ou à leur prochaine conquête. Ce
bonheurfutile,limitéàlaconsommation,àlasatisfactiondesap
parences,auchangementdel’aspectextérieurl’attristait,ellesa
vait qu’il représentait une forme suprême de protection sociale,
de pouvoir, à défaut d’accomplissement ou de réussite sociale,
personnelle, par l’obtention d’une reconnaissance, d’une véri
tablepromotion,d’unstatutofficieldesalariéresponsableparla
validation de sa thèse de Lettres modernes qui la rendrait heu
reuse, avec la perspective d’un revenu confortable, supérieur à
trois mille euros, régulier et flatteur qui engagerait la liberté, le
prolongementdel’éducationdesenfants,uncontratdetravailà
duréeindéterminée,lechoixd’unappartementavecl’attribution
d’une chambre spacieuseaux rideaux fleuris, doublés d’un voi
lage opaque, il offrirait la clarté éloignée des toits, en remplace
ment de cet échec généralisé, affectif et sexuel, financier, les
comptesbloquésàsixcentseurosparmois,pensionnée,prison
nière, l’évolution professionnelle barrée, brisée par l’accouche
ment, l’allaitement, les soins dermatologiques et gynécolo
giques ; ses achats frénétiques, dans les grands magasins du
boulevard Hausmann cachaient sa misère affective, une déshé
rence,unabandonperceptible,auseindesafamilledetroisen
fants, comblée de biens matériels artificiels mais son silence
acheté, les pénétrations impossibles de l’ordre établi et des hié
rarchies, les dominations instituées et forcées, exercées par le
pouvoir de l’argent, des nantis, des aristocrates, des princes et
desprincesses,desroisetdesreines,deleursbonsplaisirsetde
leurs puissances quand ils sont militaires, les parures payées
sans se regarder dans les miroirs, elle n’essayait plus ses chaus
sures neuves, obtenait de mauvais cadeaux, les sacs à main des
marquesluxueusesLancelouVuittonàcinqcentseurosquidé
clenchaient l’admiration et la jalousie des convives, tentaient et
attiraient la préméditation des vols à l’arraché, l’agression,
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escaliers automatiques des stations de métro. Après deux ou
troisans,elleoubliaitqu’elleachetaitsanscompter,elletiraitles
billets de cinquante euros d’une enveloppe laissée dans le tiroir
d’une commode du salon, mangeait au restaurant à n’importe
quel prix, encouragée à recommencer, picorait des salades
copieuses sur les Champs Elysées, des steaks tartare dans les
brasseries des journalistes pour rire des stars du petit écran, les
cadeaux mirifiques qu’elle offrait à sa famille, une invitation
pour les vacances à la montagne, les ordinateurs portables, les
jeuxvidéooulesappareilsphotographiquesnumériquesàdeux
cents euros comptant. Elle retrouvait la liberté, l’indépendance,
l’intelligence,l’épanouissement,l’accomplissement,lanotoriété,
lanotabilitérégionale,lerenomdiscret,sobreethonnête,loindu
tapage et du voyeurisme des fortunes meurtrières, limitait ses
apparitions, cultivait l’expression de sa pensée, la protection de
son intimité et les dérives de ses enfants en dehors des sentiers
battusscolaires,salibertéd’opinion,dephilosopher,demodifier
les religions, la sexualité, les régimes alimentaires, les rythmes
du sommeil,de circuler, de créer, deveiller,de jeûner, debous
culerles codesdeconduite, d’accélérerletempscréatif,delimi
terlerepos,d’allégerlesnourrituresterrestresetd’inventerl’ap
plication culturelle de son propre univers spirituel, multilingue
et multi cultuel, respectait les fêtes religieuses et les rites des
mondes,maissesdettessecreusaient,liéesàcetteactivitésipar
ticulière de professeur de soutien scolaire, de la médiane, de la
tangente, de la mondialisation, de l’Antiquité, du present perfect
del’anglaisetdesméthodologiesdufrançaisdontlestravauxse
trouvaientchezleséditeursauxenseignesprestigieusesdansles
grandes librairies de Paris, philosophiques, luxueuses, élitistes.
Ce métier rocambolesque correspondait au statut de femme de
LettresenFrancequin’accordaitniaide, niencouragement,qui
exploitaitdesonmieux,sauvagement,sansreconnaissance,sans
humanisme,sansparole,lescapacitésoulesdonsdel’artisteaux
voyances dérangeantes, son existence simple, aléatoire, chao
tique,romantiquerompaitlafrayeurtonitruanteetbruyantedu
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111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111,11111,111111111111111111,11111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111monde de la production, des cris devant le métal en fusion ou
des hurlements devant les exploits sportifs quotidiens des
équipes de football retransmis simultanément par plusieurs
chaînes de télévision. La société bloquait, empêchait, entravait,
limitait,repoussait,fermaitlesportes,refusaitderecevoir,d’ad
mirer, d’accepter, contournait les choix et propulsait les yeux
bleus,lesrelaisdeladominationallemande,lacoutumerefusait
leprogrèsdesfemmes,lapromotiondesartistesgênants,encou
rageaitlesexcès,lesréseauxdeprostitution,lesventesd’armes,
les mafias, profitait des corruptions, dénoncées sans corriger,
affichaitlesliaisonsdespuissants,lesenfantsillégitimes,lesem
ploisdutempshasardeuxetdetraverse,utilisaitlesavionsetles
TGVàdesfinsprivés,lescomptespublicsoulescaissesduparti
politique pour inviter la belle maîtresse d’apparat dans les en
droitsluxueux,lescaféschicsdesgrandshôtelspourlesbrunchs
dumatinetlesrestaurantshuppéspourlesdîners,niaitetbrisait
l’évolution, la marche en avant ; la société conservait la dépen
danceaupère,aumari,auxenfantsrendusdominantsetmépri
sants dès douze ans, aux banques qui n’autorisaient pas l’auto
nomiefinancière,rendaienttributairesetesclavesdestraitesdes
crédits et promouvaient le modèle de la femme sans divertisse
ment,pause,trêve,nirepos,danslasouffrancedumanqued’ar
gent oula contrainte desdépensesforcées,les corruptions arro
saient,achetaientlescommerçantsdeproximitépourcouvrirles
mauvaiscomportements,lesdirecteursdecrèchesd’abord,puis
lespensions,seulesécolessusceptiblesd’accueillirlesenfantsdé
viants, violents, drogués, meurtriers de leurs parents, empêtrés
dans les mensonges, les remords, les incestes frôlés et les désirs
d’héritages,elleappartenaitencoreàsesparentspuisàunancien
mariqu’ellen’avaitpasaimé,ilentravaitsaréussiteprofession
nelle et son évolution, il ne pensait, ne concevait, n’envisageait
comme idée de bonheur que l’achat, la dépense, la consomma
tion,lesjeuxderôlesétablissansfin,lespartiesdecartessociales,
les sentiments achetés, les surcharges de vivres livrées en cati
mini le soir sous forme de vulgaires cartons, signés en
catastrophe, entre la porte entrouverte, de manière honteuse et
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1111111111111111,111111,11,1111111111111111111111111111111111111111111111111,1,111111111111111111111111,11111111,111111111111,111111111111111,11111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111,111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111les cafards rampaient sur les murs de la cuisine, le congélateur
nefermaitplus,leverredesesvitress’ébréchaittantilétaitsur
chargé. L’Europe nommait « rebelle » la femme émancipée, elle
assumait sa liberté et son accomplissement, ses désirs et ses
plaisirs, l’éducation de ses enfants et ses soirées quand les
grossessituationsauxsolidesrevenusluiétaientattribuéessinon
ellerestaitdanslesmargesetlesobscuresjournées,lestragiques
week endsetlesabsencesdevacances,onéreusespourquittersa
maison de campagne et offrir les voyages et les locations bal
néairesauxenfants.
Olga Belovitch regardait les boutiques de la rue du Com
mercedanslerefoulementdelafaim,despartagesdemelonsou
dedosdecabillaudcomptésàlasemaine,unrepasprotéinépar
jour,undînerfrugalpourprolongerlescourses,espéraituncafé
lyophilisédequalitéauréveil,unjusd’orangesdures,prématu
rémentcueilliesenEspagne,détaillaitlesmenusdesrestaurants
attirantsdesonquartierauxnappesblanchesetauxchaisesraf
finées, trouvait les repas surfaits, les risottos quelconques et les
pieds de cochons répugnants, surveillait l’arrivée en costume
bleu marine et chemise blanche, cravate en soie sombre, des
riches hommes d’affaires, capitalistes aux mœurs du dix
neuvième siècle, s’offraient seuls le menu du midi à cinquante
cinq euros, elle se contentait d’analyser ce qu’elle voudrait dé
gusteroupartagerpourserestaurer,pourOlga,payerendettait.
La misère n’est pas le malheur, la pauvreté et la souffrance ne
sontpassynonymes,ilslimitent.Elles’épanouissait,réussissait,
de manière inférieure, un modèle social réduit, en deçà de ce
qu’elle pouvait, une vie nouvelle en forme de litote. Sa solitude
étonnait, elle paraissait organisée, concertée, encadrée, recher
chéeparlesforcesoccultesdesautoritéspolitiquesetreligieuses,
municipalesetsecrètes,auservicedesnantis,deshommesetdes
femmesquinelâchaientpaslepouvoir.Sapersonnalitéchoisie,
modelée, éduquée, consentie à l’âge adulte était sociable,
presquemondaine,appartenaitàl’urbanitécivilisée,approchait
la haute société, la grande bourgeoisie diplômée, argentée,
presquearistocratiqueméchante,ferméeetmalattentionnée,ils
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11111,1111111111111111111111111111111,1,111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111,11111111111111111111111,11111111111111111,11111111111111,1111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
11fréquentaient les grands hôtels du Maghreb, les cinq étoiles
d’Afriqueavantl’explosionduPrintempsarabequileseffrayait,
vidés de leur sens et de leurs contenus comme d’immenses
paquebots de croisière échoués sur les plages salies. Olga
Belovitch rompait, divorçait, vingt deux euros gagnés évitaient
le paiement différé par carte bancaire dans le supermarché de
proximité. La vie se rétrécissait, se limitait mais la lenteur d’un
achat, d’un livre, d’un article non ménager rayonnait comme la
clartédelalucarnedeGuernicadansl’œuvredePicasso.Ellere
muait pendant une demi heure avant de choisir, un foulard en
fausse soie,importé de Chine, débusquéàtroiseuros, dansune
boutique orientale, la prise dans ses mains d’un livre de poche
revêtait un caractère sacré avant de l’acheter. Les produits de
base,traditionnels,ramenaientcinquanteannéesenarrière,lesa
von de Marseille, l’eau de Cologne, la bougie colorée. Le choix
de deux belles et grosses oranges, palpées à vingt deux heures,
au retour des heures de cours particuliers, retranchaient la vie
dansl’analepsedesheuressombresdel’Occupation.Ellegagnait
durementl’argentquelepèredesesenfantsglissaitchaquema
tin dans leurs poches pour les dépenses personnelles avant de
partiraulycée.Poureux,lesrestaurantsgrecsrestaientouverts,
lesMacDonaldfaisaientunencasensoirée,puisilsjouaientavec
l’herbe, le cannabis, la cocaïne, les jeux d’argent provocateurs
pourlesmineursoumaltraitaientuneprostituée.Olgachangeait
sonalimentation,secontentaitlesoird’unepuréedepommede
terres ou d’une assiette de tagliatelles qu’elle affectait peu dans
lafadeurdelacouleurjaune,beige,l’aphasieetl’apathiedulen
demain. Les légumes frais, les fruits en nombre, les poissons
blancs coûtaient cher et Olga clôturait mal son budget mais elle
neseprivaitplussurleplanstrictementhumainetnécessairede
l’alimentaire.La misère rendaitsavievivrière,uneexistence de
subsistance aux pieds et mains liés, aux règlements des charges
abusives, tributaires des propriétaires et des mauvaises inten
tions des fausses autorités municipales. La solitude s’installait
parl’impossiblepartaged’une tassedecaféoudethé, maiselle
côtoyaitlesfemmesbrunes,d’origineétrangèreinstalléesàParis
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111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111,1,1111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1,111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111enluttepourleursenfants,leshommesdunordpuissantsetdu
sudàlavirilitéaccentuéeetlamisogyniedérangeante,lesautres
aux visages marqués par les traits asiatiques parlaient un
français limité et approximatif, répétitif et réducteur dans
l’établissement des lenteurs et des longueurs de la pensée, ils
convoquaient Olga pour établir une relation professionnelle.
Danslecombatdessurvies,dessubsistances,l’horizons’arrêtait
àlaperspectived’unbondîner,aufumetvirtuel,d’unedaurade
rêvée comme les pêcheurs de Mahdia qui reviennent la barque
vide au Vieux Port punique victimes du vent violent, d’un
morceaudebœuftranchéachetélevendredidansuneboucherie
orientale de luxe, touristique et nickel quand les forces
permettaientdetraverserlepontMirabeaupourlechercher,ses
sous revenus, ce régime d’exploitation en deçà des décences
exigées, modifiaient le champ des perceptions, achevait sa
journéesuractivemaisgénéraitunpassifbancaire,elledivaguait
surlafantaisiedesmetsroyauxparfumésausafran,aucurcuma
etau cuminquidonnerontduplaisirà nepaslesconsommer,à
ne plus dépenser ses revenus orchestrés, meurtriers et à se
sustenter danslesrêves partagés11 decafésdirectsetdenarguilé
aux terrasses bleues quand elles surplombent la mer. Un cours
miraculeusementpayéenespèces,vingt deuxeurosetcinquante
cents et la vie reprenait, chatoyait avec le manque à combler de
médicaments d’entretien comme le blanchiment dentaire, les
antidouleurs pour les cours de mathématiques forcés, les
comprimés de fer complément alimentaire pour lutter contre
l’anémie chronique, les gélules pour faciliter la circulation san
guineetlavascularisationetsoulagerlesjambeslourdesetgon
flées le soir, la quête au supermarché de proximité de boissons
pétillantes colorées et joyeuses aux saveurs excentriques et
quelquesmenusplaisirsdelaitages,defruitsetdelégumesfrais
qui pêchent les premiers,en cas de manqued’espèces, au profit
dessoupeschinoisesouthaïlandaisesreconstituées,chargéesde
pâtes pour construire toute une journée de labeur. Olga rêvait
aussi d’un dîner partagé avec ses nouveaux amis, les parents
confiaient leurs jeunes enfants pour tenter de rester dans une
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111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111honnête scolarité en France, la famille africaine ou la famille
maghrébine,excentréeàtroisouquatreenfants,dontlesodeurs
de cuisine ouvraient l’appétit dans ces appartements exsangues
et offraient les plaisirs variés, raffinés, entre mémoire vécue,
invitationauvoyageetréalité.Léa,lagrandeghanéenneélancée
des Buttes Chaumont, instinctive, animalière et carnassière éle
vait seule ses quatre enfants presque adolescents. Le père,
comme souvent, ne faisait plus parti de leur univers, il avait
quitté, déserté, abandonné et restait absent, énigmatique, sans
identité révélée. Elle occupait l’espace de sa haute stature noire
et squelettique, découpait et tranchait l’air dans une odeur de
lessiveetdejavelmêléesetforçaitlerespectmêmesil’ondoutait
de l’intégrité et de l’honnêteté de ses revenus. Olga Belovitch
convenait d’un rendez vous à quatorze heures, elle avalait de
boutuneassietteafricainedeboulettesetdespaghettisensauce
ou elleplongeait, lasemaine suivante, ses grandes mains noires
dans un paquet de papier kraft ramené du Mac Donald de la
placeStalingrad.L’odeurdegraissechaude,devianderougeju
teuse, de coulis de tomate concentré embaumait l’appartement
troppetitpourcettefamillenombreuseausixièmeétaged’unbel
immeubleancien,puisellerejoignaitsachambreetlapiècecen
trale devenait studieuse, les enfants lâchaient pour une heure
leurs tablettes et leur consoles de jeux, les écrans de télévision,
lesplaiesetlecombatquotidiensdetouteslesmères.Sesformes
et celles de ses enfants rappelaient les tigres faméliques des
jungles. Le professeur enviait ses jambes longues et fines, sans
rondeurs disgracieuses autour des cuisses et ses petites fesses,
étroites et musclées comme des pommes golden. Elle s’épuisait
lasemainedansunsalondecoiffureafricaineoùelletressaitles
enfants et par des nuits actives dissimulées de serveuses dans
desbarsdenoctambules.Elleécoutaitledébutducoursdonnéà
safilledetreizeans,puiselles’endormait,allongéesurlecanapé
défoncé, au cuir élimé et râpé, une bouteille de bière Heineken
décapsulée à la main, elle attendait la livraison de ses
commandesderavitaillement,delivresdelaFnac,devêtements
surcatalogue,motivéepourpréparerlarentréeetréussirl’année
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111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111scolaire, elle maintenait le confort relatif de sa famille. Son ami,
un colosse noir, l’aidait parfois aux aménagements de son
appartement.Léadéboutonnaitsonjeandetoilecouleursienne,
s’allongeait nonchalamment sur le canapé, étendait ses longues
jambes sur les accoudoirs les pieds nus et donnait l’impression
de se masturber,11 elle entendait Olga proposer une dictée à sa
fille cadette, plus efflanquée qu’elle, à la jeune beauté
transparente,animalière.Lesplaisirsimmédiatsdel’Afrique,les
plâtrées de pâtes à la tomate prises dès le petit déjeuner, les
sandwichs chauds de toute origine à l’odeur épicée qu’elle
transporte et ramène à plus de quatorze heures l’été, faute de
s’être levée et de réveiller ses quatre enfants, pris à même le
papierd’emballage ou dévorés danslecarton d’origine avecles
mains,plaisaientàOlgaquiseréjouissaitdeparticiperauxjoies
simples de cette famille fragile qui lui ressemblait. La fenêtre
restait ouverte sur les larges avenues qui abritaient les marchés
de l’avenue de Flandre, la télévision ronronnait, les tablettes et
les ordinateurs des enfants sommeillaient. Ils jouaient, assis par
terreentailleur,portaientdesshortsetdesmaillotsdesport,les
cheveux coupés ras, Olga contenait leurs envies, leurs excès,
leurs pulsions, leurs volontés, les rages et les folles ambitions
déjà annihilées avant de s’enclencher, dans l’impossibilité de
leurs chimères. Léa portait les cheveux mi longs, teints en noir
brillant, lissés dans un impeccable carré européanisé, raides
commeceuxd’unhomme,elleparlaitavecl’autoritéd’unemère
sévère quand le père a fui, dans la certitude de la séduction par
la maigreur musclée et la beauté noire de ces jeunes corps
dessinés, profilés naturellement, imberbes, secs ; elle épatait le
professeur par son sens de l’organisation, sa force physique
visible malgré tout après le repos dominical d’une jeunesse
préservée. Les billets de banque sortaient curieusement de son
sac à main entrouvert, préparés avec minutie, ou des poches de
sonjeansansmarquepourpayer,sauveretl’ignorerOlgaquise
demandait à chaque cours comment une coiffeuse africaine
disposait d’autant d’argent. Son physique sauvage, moderne,
modelé, jeune, athlétique, enviable de mannequin, longue et
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11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111

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