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L'orgueil du père

De
206 pages
Dans le Rif marocain, Fatima, une jeune paysanne, accouche de sa troisième fille. Son mari, Ali, lui reproche de ne pas lui avoir donné le fils qu'il attend. Par orgueil, il abandonne sa famille et quitte le village. Ainsi Fatima doit-elle survivre et élever ses enfants; elle décide de tout quitter et de partir pour la ville, ce monde inconnu...
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Aïcha la rebelle, éditions Jeune Afrique, 1982.

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-09220-4
EAN : 9782296092204

A la mémoire de ma mère

CHAPITRE 1

Dans la pièce principale, la jeune femmeétendue sur un
matelas de laine, gémitàintervalles réguliers.Elleaffronte dans
l'indifférence de lasage-femme les ultimes douleurs de
l'accouchement.Après tout, pourquoi s'agiter ?Ce n'est qu'une
naissance.Lalongue robe de lajeune femme enceinte est toute
relevée sur son ventre et elle pétritce tas d'étoffe entre ses mains,
puis elle ouvre lesbras encroix etcrie.Samère,assise dans un
coin de la chambre laregarde sansbouger, égrenant unchapelet.
Lasage-femme retrousse ses manches et fait un signe de latêteà
sonassistante qui vientappliquer ses genouxcontre le dos de la
femme enceinte et latire de toutes ses forces vers elle.Lafemme
s'accrocheàellecommeauxbranches d'unarbre etagrippe ses
vêtements.Lasage-femme passe ses mains épaisses sur le ventre
en travail, demande qu'onchauffe l'eau et que tout le monde quitte
lapièceàl'exception de lamère qui,calme et résignée,attend,
occupéeàses prières psalmodiées.
Lajeune femme écarte lescuisses et pousse de toutes ses forces
en silence, sans respirer, puis reprend haleine encriant et retombe
sur le matelas, satêtebattant de droiteàgauche.
-Courage encoreFatima, pousse!crie lasage-femme qui voit
apparaître une petite tête humide.Elle recule et essaie de maintenir
les jambes de lajeune femme qui lui échappent.
Toute lafamille était mobilisée pour que l'enfant ne souffre pas
trop.Ce serait une grande fête sic’était un garçon !Le grand-père
s'était occupé du mouton, le sacrifice,au septième jouraprès la
naissance, pouraccéderau prénom de l’enfant.Le père, lui, priait
pour quece soit un garçon.Il s'occuperait plus tard des provisions
d'huile, de sacs de farine, de pains de sucre et sechargerait de tout

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le reste. Pour l’instant, il se consacrait à la prière, les yeux fermés,
les dents serrées. Mon Dieu, faites que ce soit un garçon !
Le visage de Fatima se crispe et elle hurle de toutes ses forces.
La sage-femme se met à genoux. L'assistante tire vers elle. La
mère prie à haute voix. Soudain la jeune femme ne bouge plus.
Elle paraît morte, blanche comme la glace et sans souffle. Entre
ses jambes écartées, une boule de chair crie.
Une lumière douce règne sur la maison. Les deux filles aînées
jouent dans la cour ouverte sur le ciel.
Les mains tremblantes, la sage-femme coupe le cordon, fait un
nœud, se mord les lèvres et dit :
-C'est encore une fille.
Le bébé lavé en silence, elle le roule dans un drap, le pose près
de sa maman et couvre la femme. L'enfant halète doucement. Sa
petite bouche se tord en silence. Fatima, elle, affronte tant bien que
mal, les douleurs d'après la délivrance et soupire. La sage-femme
ouvre la porte sans bruit et sort, suivie de son assistante. Dehors,
c'est une fin de journée qui sent le foin sec et le feu.
La sage-femme annonce la nouvelle à la famille.
- Encore ! s'écrie le père en se levant d'un bond.
-Calme-toiAli, c'est la volonté de Dieu, dit le grand-père.
- La volonté de Dieu !Chaque année j'entends cette phrase !
Le grand-père ne sachant comment calmer la colère aveugle de
son fils cadet, se lève, paye la sage-femme d'un sac de blé et de
volailles, la raccompagne jusqu'à sa demeure, à une centaine de
mètres de là, puis se dirige vers la maison de son fils aîné où il
loge avec la grand-mère depuis que ses forces l'ont abandonné.
Selon la coutume, c'est l'aîné qui lui a succédé comme chef de
famille.
Dans le val, les chiens aboient. Impressionnée par la colère de
leur père, l’aînée, qui a à peine cinq ans, s'arrête de jouer et traîne
contre le mur de la maison sa sœur, dont les pas ne sont guère
assurés.
- Donc,tu n'es capable de rien! gronde le mari debout sur le
seuil de la pièce.
Fatima reste sans répondre et ferme un moment les yeux en
baissant la tête comme une coupable qui reconnaît ses erreurs.
Puis, les yeux toujours baissés, dit :

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-Ce n'est pas ma faute.
Et elle se met à pleurer sans bruit. Un grand tremblement
monte en elle qu'elle ne peut arrêter. Elle tremble comme un arbre
battu par le vent. La petite se met à gémir dans ses langes.
Brutalement, le père appelle l'aînée et lui ordonne de ramener sa
sœur avec elle. Tout apeurée, elle obéit et quand elles sont près de
lui sur le seuil, il les pousse brutalement à l'intérieur de la pièce et
crie :
- Garde tes filles avec toi et fais-en ce que tu veux ! Moi je m'en
vais ! Et ne m'attends surtout pas !
Sur ces mots, il fait un paquet de ses habits, puis le dénoue pour
y ajouter un couteau et sort presque en courant.
Dehors il fait un temps tiède et clair. Un voile de brume cache
les sommets de la montagne. De l'autre côté de la rivière, un
troupeau de bœufs avance lourdement.Au milieu du troupeau
sautille la silhouette d'un homme.Al'horizon, quelques moutons
marchent dans l'herbe courte. Loin derrière lui, il entend ses filles
pleurer.
Quand les bœufs ont traversé la rivière,Ali s'approche. Les
bêtes tournent autour de lui, puis elles s'arrêtent en soufflant. Le
berger s'arrête à son tour et dit quelque chose qu'Ali ne comprend
pas, l'homme répète :
- Il commence à faire froid, il est temps de rentrer chez soi.
- Je n'ai pas de chez moi !
Ne croyant guère à cette réponse, l'homme sourit et s'en va avec
son troupeau qui s'engouffre dans un vallon.
La nuit est venue.Ali marche sur le chemin silencieux qui
l'éloigne de sa demeure. Puis, seul demeure le bruit de ses pas.
Vers l'est, les derniers rayons du soleil frappent le sommet des
arbres.
Ali sait que le printemps va s'aigrir. Le voyage sera long, car il
lui faut franchir les montagnes.
Parvenu sur le flanc de la colline, il marche sans bruit sur le
chemin herbeux, il émerge sans heurt. De temps en temps, il lève
la tête et regarde vers les montagnes. Il continue sa marche par le
chemin du bois, du pas lourd de l'homme qui part pour longtemps.
Chaque fois qu'il prend un moment de repos, il se remet à
parfaire son raisonnement.Au départ, il ne comptait que sur la

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chance de retrouver lapaix de l'esprit et l'oubli du passé.
Maintenant, il est sûr de ne trouver que du regret, du remords
d'avoirabandonné un foyer, une femmeau moment où elleavait le
plus grandbesoin de lui, du remords pouravoir fait de ses filles
des orphelines de son vivant.Il revoit le jour de lanaissance de
Faîza, ilaurait voulu quece soit un garçon, mais il était quand
mêmecontent.C'était leur premierbébé... puisMouna, et
maintenant encore une fille !
Lanuit est tombée.Une lumière sans éclat éclaire unebandeau
bord duciel.Au ras de terre, loin et partout, un piétinement sourd
onduleaveclescollines et les plaines du pays.Leciel est sans
étoiles.
-Je voudrais savoir, dit-il en s'adressantàlanuit, si j'aibien fait
de partir.
Subitement il fait très froid.Il sent ses lèvres geler.Il renifle.
Au-dessus desarbres le vent passe en ronflant sourdement.Il ya
des moments de grand silence, puis leschênes parlent, les
peupliers sifflent de gauche et de droite, et tout d'uncoup se
taisent.Alors lanuit gémit tout doucement.Sur tout le pourtour
des montagnes leciel se déchire.Seule demeure vers l'Est une
blessure violette pleine de nuages.Un oiseaucrie.
Ali respire une odeur d'herbe grasse, et essaye de voirautour de
lui.Rien, sauf une nuit plate et froidecomme de lapierre.Des
craquements descendent le long des troncs et s'en vont trembler
sous l'herbe dans laterre.Le vent maintenant vient de face, froid et
solide.Unebusecrie, puis on l'entend voler dans lesarbres.Ali
s'arrête, déroule son manteau et secouche sur laterre.Il s'est
enveloppé latête pour ne rien voir ni entendre decette forêt-là.
Dans satiédeur il revoit safemmeavecsonbébéà côté d'elle.Une
fille...Encore une fille !Elle n'estcapable de faire que des filles !
Je n'aurais jamais dû l'épouser! pense-t-il.Il s'estcouché faceà
l'est et par l'ouverture de son manteau, il devine dans lanuit la
route grise qui s'en vamollement vers laville, lamer, de nouvelles
aventures, tout le temps qu'il lui faudrapour oublier, effacer le
passé, essayer de se refaire une vie entièrement différente decelle
qu'ilamenée jusque-là.
Levé dès l'aube,Ali reprend samarche.Son ventre secreuse
pitoyablement et ses yeux sontcernés.En se réveillant ilavait eu

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l'impression d'entrer dans un jour trouble, plat, où toutarriverait
sans prévenir.Lesbras ouverts, il touche lesbranches, les écarte
pour passer, sans savoir oùaller.Lapeur d'êtreabandonné par
Dieuàun destincruelcomme ilavaitabandonné les siens lui
effleure l'esprit et l'arrête un instant.Puis il reprend saroute.
-Ce n'est pas mafaute, se dit-il.
Dans lamatinée, lecielchange de visage, un peu debleu
déchire les nuages.Après quelques heures de marche,Aliaborde
un large plateauchauve, sansarbres et presque sans herbe où le
chemin se perd.Personne.Un moment il semble être laseule
créature sur terre et ne sait vers quel horizon il s'avance.Pas
d'oiseaux, pas de traces saufcelles du vent de lanuit passée.Après
un moment d'hésitation, il se dirige vers l'est.Parvenuaubout du
plateau unamas rocheuxbarre laroute.Peut-être un signe du
destin pour retourner vers les siens !Jamais !C'est lapremière fois
qu'Ali faitconnaissanceavecles sommets et l'abîme.Il entreprend
l'escalade puis s'arrête, pris de vertige.Il veut retourner enarrière,
retrouver un sol plus sûr, mais lapeur l'empêche de revenir sur ses
pas.Lorsqu'ilamorce ladescente de l'autrecôté, soudain, tout lui
parait facile.Ses pieds se posentbientôt sur un terrain plat et ila
conscience de ne pas s'être trompé.
Il regardeautour de lui.Un ruisselet serpenteàtravers lavallée.
Des fleurs multicolores émaillent l'herbe et tapissent larive.Il
s'assiedaubord du ruisseau etboit quelques gorgées dans ses
mains en forme decoupe, puis fatigué, il s'étendàterre.
Aprèsavoir repris des forces, il suit un sentier qui longe le
ruisseaubouillonnant de rocher en rocher.Le sentier traverse une
route puis poursuit sonchemin pour s'enfoncer dans lebois.Ala
croisée, un homme est debout,c’est un jeune villageois.Il porte un
sacet sembleattendre.Il est mince, latête haute et, dans sa
djellabaflottante, ilal’air très distingué.Ali s’arrête devant lui, le
regardeavecgravité d’unair interrogateur et lui demande:
-Tuattends quelqu'un ?
-Oui, qu'une voiture, uncamion ou unecharrette me dépanne.
-Cette route mène où ?
-Un peu partout, pourquoi ?
-Je voudraisaller en ville.
-Quelle ville ?Moi je parsà Oujda.

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- C'est loinOujda?
-Apieds, plusieurs journées de route, dit le jeune homme en
riant.
-Je peux prendre le mêmechemin que toi ?
-Tu es libre d'aller où² tu veux.Mais si tu souhaites qu'on fasse
le mêmechemin,alors faisons du stop ensemble.
-J'espère que je ne te dérange pas.
Le jeune homme se remetàrire et s’as’ssoit enadossantàun
arbre.
-Rien ne me dérange, dit-il.
Il garde un moment le silence, puisAli s’assoitaussi et
demande:
-TuconnaisOujda?
-Non, mais je n’ai entendu dire que dubien decette ville.
Puis le jeune hommeajoute:
-Qu'est-ce que tu fais dans lavie ?
-Je suis fermier.
-Et tu veux partir en ville ?
-Oui.
-Moiaussi pourchercher du travail.
-Mais pourquoi tuaschoisiOujda comme destination ?
-J’aurais puchoisirNador ouMelilla,c’est plus près d’ici,
mais je n’ai pas envie de rencontrer descousins qui vont tout faire
pour me persuader de rentreraubercail.
-Melilla…Melilla, répéta Ali d’unair pensif.Une ville qui
appartient toujoursauxEspagnolsalors qu’elle se trouve sur le sol
marocain.Elle estbizarre l’histoire decette ville…
-Oui…c’est vrai… dit le jeune homme le regardabsent.Elle et
Ceuta, leur histoire est vraimentbizarre…C’estcomme si, par
exemple, tues dans taferme et moi je m’installe dans tonétable
et ton poulailler…Que ferais-tu ?
-Ehbien, je t’inviteàmanger uncouscous, et j’essaie de te
fairecomprendre que tu n’es paschez toi, ditAli en souriant.
-Si seulementc’étaitaussi facile quecela…..
Ilscontinuent de discuter de tout et de rien, et lajournée passe
lentement, terriblement pesante.De tempsà autre, l'un d'eux se
lève et fait lescent pas pour se dégourdir les jambes sur laroute
qui se tord tel un serpentcherchantàsortir d'une impasse d'herbes.

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Par deux fois, le jeune homme ouvre son sacpour prendre un
morceau de pain et des olives qu'il partageavecsoncompagnon.
Vers lafin de l'après-midi, un vent pareilà celui de laveille se
lève.
-Il vaut mieux marcher.Si un véhicule passe, il nous prendra
enchemin.
-Allons-y, dit le jeune homme.Cette route n’est pas si
fréquentée que je lecroyais.
Ensemble, les deux hommes se mettent en route.Bientôt la
nuit tombe, une ombre mystérieuse, et l'horizon rougit devant eux.
Au-dessus dubrouillard lalune s'est levée.Unecolline dresse son
dos.Un labour fume.Un déroulement debosquets noirs et de
champsclairs s'élargit lentement jusqu'àoccuper tout l'espace.Ils
s'arrêtent un moment etcontemplent le paysageavecdes yeux
élargis.
-Ss'i onarrêtait ici pour y passer lanuit ?demande le jeune
homme.
-Comme tu veux.
-Assieds-toi souscetarbre, moi je vais faire du feu.
Fatigué,Ali obéit.Son jeunecompagnon s'en vadans l'ombre.
Resté seul,Ali regarde paisiblementau-dessus de satête:leciel
estchargé, laluneapparaît et disparaît entre les nuages.
-Il vasûrement pleuvoir, songe-t-il.
Il entend un pas dans l'herbe souple:soncompagnon revient
avecun fagot debois secentre les mains.Ilallume quelques
mincesbranches etaussitôt unebelle flamme éclaire les troncs.Ali
s'accroupit, latête dans ses mains près du feu quicrépite.Le jeune
homme s'assied sur l'herbe.Doucement, il déplie et replie ses
genoux plusieurs fois jusqu'au moment où il trouve la bonne
position et nebouge plus.
-Quand je pense qu’onaperducette journéeà attendre, dit-il.
-Ce n’est pas grave, ditAli.
Soudain ils prêtent l'oreille.Méfiants, ils se lèvent en même
temps.Lesbranches d'unarbrebougent, puis un homme
s'approche.Il tientàlamain une gamelle et unebouteille d'eau.Ali
serre soncouteauàpleines mains.Il s'agenouille et examineàla
lueur des flammes, le visage du nouveau venu qui porte une
expression de tristesse et d'étonnement.

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L'homme s'estavancé les jambes écartéescomme lescavaliers,
sajambe droite plus lente, tiréeà chaque pasavecun gros effort de
lahanche.Latête plantée directement dans ses larges épaules, le
menton entouré d'unebarbe qui touche sapoitrine, il ne peut
regarderautour de lui qu'en sebougeant tout entier.Du regard, il
suit une longuechenille qui rampe vers ses pieds.Il soulève la
jambe pour l'écraser, mais se retient:
-Non, ici tu eschez toi.
Il lasurveille doucement entre sescils, puisajoute:
-Maisceux-làque font-ils ici ?
-Tu parles de nous ? dit le jeune homme.
-Sûrement pasauxarbres.
-C'est votre domaine ?
-Non, mais j'en suis responsable.
-Nous désirons seulement passer lanuit.
-Je peux me joindreàvous ?
Ali quiavait gardé le silence dit:
-Bien sûr !
Le nouveau venu siffle.Soudain trois hommes débouchent d'un
chemin.Surpris, les deuxcompagnons se regardent.
-Mais qu'est-ce quecelaveut dire ? dit le jeune homme.
-Celaveut dire que nousavons tout simplement envie de vous
tenircompagnie... ou de vous faire déguerpir par laforce.
-Quatre hommescontre deux,c'est un signe de lâcheté !
répliqueAli.
-Mais nous n'avons pas du tout l'intention de vous maltraiter.
Les quatre hommes s'assoient par terre en silence.Lebarbu sort
unecigarette de sapoche.Il frotte uneallumette sur une pierre,
elle s'allume du premiercoup.Il l'approche de la cigarettecollée
sur ses lèvres, tire unebouffée qu'il souffle sur lapetite flamme
puis jette l'allumette éteinte sur le feu.Il semble être lechef des
troisautres.De temps en temps, il regarde lanuit.Parfois, il fait
aveclamain signe de se taire et il écoutecraquer lesarbres.
-Vous venez de loin ? dit soudain l'homme étrange.
-Oui, répondAli.
-Et oùallez-vous ?

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- Je l'ignore.Et je voisbien que vous êtes venus d'entre les
arbres pour savoir qui nous sommes, où nousallons etce que nous
allons faire ! ditAli en s'énervant.
-C'est possible.
-Ehbien je vais vous répondre pour moi !Je fuis le monde, la
vie et l'air que je respire !
-Continue, on t'écoute.
-Continuer quoi !Vous faire savoir que je viens d'abandonner
mafemme parce qu'elle est incapable de faire un mâle ?Ehbien
oui !Qu'est-ce que je vais faireavectrois filles ?
Il se relève, ouvre lesbras encroix, et les laisse retomber.Le
couteau toujours dans lamain, il est tenté de laisser tombercette
armecomme si elle lebrûlait, mais il ne le fait pas.
Un long silence suit.Enfin lebarbu interroge:
-Et tucrois quec'est la bonne solution ?Allez, retourne d'où tu
viens et demande pardonàtafemme,c'est moi qui te leconseille.
-Demander pardonàune femme ?Jamais !
-Quelle erreur tu fais là!Un jour tu vas regretter toncoup de
tête.
-Qu'en sais-tu ?
L'homme se relève péniblement, son visage devient très grave.
Les jambes écartées, immobile, ilconsidère longuementAli et
répond:
-Regardece que j'ai gagné enabandonnant les miens.
Il relève son tricot.Son ventre est marqué d'une grandecicatrice.
-Ceci !crie-t-il, et quiafailli mecoûter lavie.
-Qui t'aéventréainsi ?
-Qui ?Je l'ignore.Crois-tu que tu ne vas rencontrer sur ton
chemin que desanges ?Que ton esprit te guiderasur lebon
chemin et que tes solides jambes ne t'abandonneront pas un jour ?
-Qu’est-ce qui estarrivéàlatienne ?
-Ah nous y voilà!Ehbien tout simplement, depuis que j'ai,
moiaussi,abandonné un foyer pour dormiràla belle étoile, j'ai
rencontrébien des obstacles.Mais je vais teciter seulementceux
qui m'ont marquéàjamais...La cicatrice que tuas vue vient d'un
chemineau quicroyait que j'emportaisavecmoi une fortune.Il ne
m'amême pas laissé le temps de déchiffrer les traits de son visage.
Tout s'est passé par une nuitcommecelle-ci.Grâceà Dieu je fus

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sauvé par un fermier qui m'avait trouvé noyé dans une mare de
sang et inconscient.Quelques jours plus tard,alors que j'étaisà
peine remis, il m'aenvoyébalader en disant qu'ilavait trois
femmes et qu'il n'avaitconfiance enaucun homme, même pas un
mourant...Ne sachant oùaller, je l'ai supplié de me prendreàson
service.Mais ilavait des fils qui s'occupaient de tout.
-Et que vous est-ilarrivé par lasuite ? demande lecompagnon
d'Ali qui écoute le récit d'une oreilleattentive, et votre jambe ?
-C'est unautre idiot qui m'afauché un sac contenant mes
habits...Encourantaprès lui, le sol s'est dérobé sous mes pieds.Je
suis tombé dans un puitsàsecdissimulé sous les ronces.Quand je
suisarrivéau fond, j'aicompris que j'avais quelquechose decassé,
je ne pouvais pas me relever.Amoitié mort, j'aicriéàen perdre la
voix.Un homme m'aentendu et il estalléchercher de l’aideau
village ; on m'atiré du trou, puis il m'aemmenéchez lui.Il m'a
sauvé lavie.Maintenant je travaille pour lui...En quittant ma
famille, j’avaisagi quasiment sans réfléchir et maintenant je me
dis que j'aurais dû essayer de prendre patience et penser que tout
peutarriver, même un fils...Moiaussi je n'avais que des filles.
Elles doivent être des femmes maintenant...Peut-être que j'ai des
petits-fils...
L'homme s'interromptcomme pour entendre laforêt qui gémit
autour de lui.Il sebaisse pour prendre la bouteille posée près de la
gamelle et en lampe unboncoup, latête renversée, puis passe la
bouteilleà Ali en lui disant:
-Tu feraisbien de retournerchez toi,crois-moi.
-Jretourne pe neas vers le passé !
-Tu esaveuglé pa!r ton orgueilEtcelate fait
malheureusement ignorer qu'un foyer n'est pas un passé mais un
refuge plein d'espoir et de sécurité, dit l'hommeavecun long
regard fatigué.J'ai toujours regretté moncoup de tête...Partagé
entre l'envie de tournerbride etcelle de sauver laface, je n'ai pas
eu lecourage de rentrerchez moià cause dece que je suis
devenu...
-Et pourquoi nous racontes-tu toutcela? l'interromptAli,
passablement irrité.Même sic'est vrai, qu'est-ce que tu veux que
celame fasse ?
-Pour ne pas te laissercommettre lamême erreur...

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Ali hausse les épaules et se lève.
-J'enai marre de lamorale d’autrui !Il faut que je parte, dit-il.
-Minute ! dit leboiteux en lui saisissant le poignet.
-Lâche-moi !crieAli en secouant lamain.Personne ne
pourrait me fairechanger d'idée, etce n'est pasavectes hommes
que tu vas me faire peur !
-Tu n'es qu'un jeune homme sans expérience, et tu te
comportescomme un enfant gâté…Comme un égoïste… quand
Monsieur veut, tout le monde doit obéir !MêmeDieu !Est-ce que
tu te rendscompte des dégâts que tu vascommettre dans tavie et
celle de tafemme et tes enfants ?Non !…tu devrais vraiment
m'écouter...
-Laisse-le donc!coupe l'un des hommes.
-C'est vrai, pas lapeine de se salir les mains, lavie le fera à
notre place...Maintenant va-t’en ! dit leboiteux en le repoussant.
Ali se dresse d'unbond, vient se planter devant lui, écarlate de
colère.
-Ilaraison ! lance son jeunecompagnon, moi je reste ici et
demain je retourneauprès des miens.
Ali sent sagorge se nouer.
-Je m'en veux d'être vivant, dit-il.
Surces mots, il prend son paquet et tourne le dos.

17

CHAPITRE 2

Il avait marché unebonne partie de lanuit, puis s'étaitcouché
sous unarbre.Lalune était pleine et éclairait lesalentours.Après
avoirbien regardéautour de lui, ilavait enfin fermé les yeux.Il y
avait dans l'air quelquechose.
Tôt, il se réveille et reprend saroute.Il découvre descollines
des forêts, des pâtures, des labours.Lanuitbleuit, effaçant les
étoiles.Le jourcoule d'un seulcoup, très vite.Les monts
s'allument, lescollines soudain embrasées ouvrent leur ronde
autour deschamps et le soleil rouge saute dans leciel.
-Le jour, dit-il.
Une route ondule devant lui.De loin en loin, il voit une étable
éclairée.Il s'arrête,abaisse ses paupières un moment, puis les lève
pour regarder l'étendue jusqu'àl'horizon.
-Qu'ya-t-il plus loin ? songe-t-ilaprès une longue marche.
Il parvient en fin de matinéeàune demeure entourée d'arbres
auprès de laquelle pâture un troupeau de moutons.Il s'enapproche
lentement, d'un pas malassuré et se demande s'il ne ferait pasbien
dechanger de piste.Mais il n'appartient pasàl'espèce deceux que
l'on écarte des maisons en les menaçant duchien méchant qui
n'existe pas.Il pousse une petite porte rouillée qui s'ouvre en
rechignant,commeàregret.Il entre dans le domaine.L'allée
s'enfonce dans une telle épaisseur de lauriers qu'il lui fautau fur et
àmesure de saprogression en écarter lesbranches.Plus ilavance,
plus il lui semble que l'allée n'apas de fin.Ce n'est qu'une masse
sombre où s'entremêlent plusieurs lauriers.Sous ses pieds, la
mousse est si serrée et si douce qu'elle étouffe lebruit des pas.
Il n'est pas du tout rassuré.Cet endroit mystérieux impose le
silence.Il éprouve un vif soulagement quand les massifs
s'éclaircissent, lui laissant entrevoir lafin de l'allée.Lamousse

19

verte se nuance d'or.Toutà coup une silhouette s'avance.C'est un
homme seul.Il n'est pas vieuxcar la barbe qui s'étale sur sa
poitrine est noire et toutebouclée.Sur son dos et sesbras nus les
muscles saillent si fortement que l'on s'attendàle voirbrandir une
arme, mais dans ses mains il ne tient qu'unebranchearrachée d'un
arbre.Pour rassurerAli, il fait un signe d'assentiment, lui sourit et
s'approche.Une expression de profondchagrin luiassombrit les
traits.Un soulagement détend le visage d'Ali.Il se penche, prend la
main que l'homme lui tend, et dit:
-Je suis désolé de t’ennuyer, mais j'ai tellement soif...Et je n'ai
pas mangé depuis hier...Je m'appelleAli.
-Moi,Mansour.Sois lebienvenu et excuse matriste mine, mon
frère est en train de mourir et il n'ya aucun espoir de le sauver.Il
s'exprime lentement en homme qui n'apas l'habitude de parler.Sa
voix profonde et doucecommence une phraseavecénergie, pour
l'achever en un murmureàpeine perceptible.
-Suis-moi, tu vas voir par toi-même le triste état de mon frère.
Ils marchent maintenant en silence, les yeux fixésau sol.
Lorsqu'ils parviennent devant une maison où tout estclos,
Mansour, l'airabsent,avance lamain vers lapoignée de laporte.Il
s'immobilise un instant et lève un regard morose versAli.
-Mes parents le veillent, dit-il.
Ali se sentbaigné d'un sentiment deconfiance et de paix que la
seule vue decet homme lui inspire.Etreaccueilli dans une maison
lui procure un réconfort.
Lapièceàpremière vue est sombre, mais peuàpeuAli
distingue sur un matelas, poséàterre, un jeune homme étendu
comme mort, le visageconvulsé, ravagé d'une immense douleur.A
côté de lui une vieille femmeaccroupie le regarde.Ellebouge les
lèvres sans faire debruit et n'arrête pas de parlercommeà
elle-même.Un vieil homme se plaint dans l'ombre.
Alavue du nouveau venu, lavieille femme se lève péniblement
et s'essuie le nezavecson mouchoir humide roulé enboule.Ses
yeux sont rouges.Mansour s'approche d'elle, luichuchote quelques
motsàl'oreille puis lui présenteAli.
-Viens, l’invite-t-elle en tirantAli par lebras.
-Je suis vraiment désolé, dit-il.Ses paupières tombantes
expriment sa compassion.

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