L'usage et la raison

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"Est-ce mon père ce vieillard assis au coin du feu dans le siège au haut dossier qui lui est réservé... ? Soixante-quinze ans nous séparent et je m'appelle Thomas Platter comme lui". La famille Platter a connu au cours du XVIe siècle une ascension sociale remarquable. Elle a commencé avec Thomas, le père, qui de simple berger est devenu professeur à Bâle avant d'envoyer son fils Félix poursuivre à Montpellier des études de médecine. Celui-ci nous laissera un récit circonstancié de son séjour en cette ville avant de revenir s'installer à Bâle où il s'est marié.
Publié le : samedi 5 octobre 2013
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EAN13 : 9782336326856
Nombre de pages : 370
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Madeleine Tiollais

L’usage
et la raison
La trilogie des Platter

Romans historiques
e
Série XVIsiècle

© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ00576Ȭ8
EAN : 9782343005768

L’usage et la raison

Romans historiques

Cette collection est consacrée à la publication de romans
historiques ou de récits historiques romancés concernant toutes
les périodes et aires culturelles. Elle est organisée par séries
fondées sur la chronologie.


SANDRAL (André), Une drôle de citoyenne, 2013.
JOUVE (André Alfred), Les bactéries du Chemin des Dames, 2013.
CAILLAUD (Hélène) et BLANC Christophe, Le nœud du monde. Un
ambassadeur de circonstance au Kongo, 2013.
SIMBERT (Jahel), Les ondes fugitives. Voyage à travers l’histoire des Antilles de
1785 à 1902, 2013.
BERTHOMÉ (Catherine), Les larmes de Cuba, 2013.
JOUHAUD (Fred), Le chirurgien du kaolin. JeanȬBaptiste Darnet, l’homme de
Porcelaine, 2013.
DELACROIX (Joëlle), Le siège de Paris par les Vikings. Tome 1 : Les Vikings sur la
Seine, 2013.
DELACROIX (Joëlle), Le siège de Paris par les Vikings. Tome 2 : Le choix de
Þorgils, 2013.
ANDALOUSSY (Haytam), Sur la terre des orchidées, 2013.
AZÉ (JeanȬNoël), Cœur de chouan. Fructidor, 2012.
ROUGE (JeanȬFrançois), Napoléon en Amérique. Le vrai faux journal d’Emmanuel
de Las Cases, secrétaire et confident de l’Empereur, 2012.
RAMILLIER (Bernadette), La vie aventureuse de Scipion du Roure. Officier de
marine et chevalier de Malte, 1759Ȭ1822, 2012.


Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique
en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Madeleine Tiollais

L’usage et la raison

La trilogie des Platter

Roman historique





















L’Harmattan

Ouvrages déjà parus :

La miresse, Éditions de la Mirandole, 1992.

Des erreurs populaires et propos vulgaires, d’après Laurent Joubert,
Éditions L’Harmattan, 1997.

Lettres aux infidèles, Éditions numériques manuscrit.com 2001.

Cent coups de baratte, Éditions Cheminement, 2002.

Le Masque de Fer, Éditions cheminements, 2003.

Les enfants du Fort Boyard, Éditions Bellier, 2005.

Les larmes du devoir, Éditions Lucien Souny, 2007.


Non édités : Nouvelles, nombreux poèmes, parfois primés dans des
concours. Participation à des concours littéraires.












« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage
Ou comme cestuiȬla qui conquit la toison
Puis s’en est revenu plein d’usage et raison
Vivre entre ses parents le reste de son âge »

Joachim du Bellay

















Pour mon fils Yves qui m’a accompagnée
lors de mes recherches en Suisse alémanique.

Introduction

Il existe plusieurs façons de traiter le roman historique et, avec plus
ou moins de bonheur je m’y suis risquée. Dans les cas les plus
simples, seul le cadre persiste et les personnages sont imaginaires. La
fiction demeure entière et l’auteur n’est tenu que par les exigences
d’une d’époque déterminée.
Mais de véritables personnages historiques interviennent souvent
et se mêlent à la fiction. Ils peuvent jouer un rôle essentiel ou de
second plan mais par ce rôle même en fonction des évènements qu’ils
ont vécus ou provoqués, ils procurent à l’auteur une structure qui lui
facilite la tâche ; mais ils limitent aussi les possibilités d’action.
L’intrigue se resserre en même temps qu’une moindre latitude est
laissée à l’auteur qui conserve cependant de grandes possibilités
d’imagination.
Enfin, certains récits à caractère historique n’ont pour but que de
retracer en tout ou en partie la vie de personnages dont l’existence est
attestée par l’histoire. Ils peuvent être plus ou moins connus ; certains
d’entre eux ne seront même parfois que dȇhumbles comparses que
l’auteur fera sortir de l’ombre. Le rôle qu’ils ont joué peut demeurer
très localisé ou au contraire beaucoup plus étendu. Quoi quȇil en soit,
l’auteur devra suivre de très près les données de l’histoire. Il semble
alors que sa tâche en soit allégée, car il n’a plus qu’à emprunter une
voie toute tracée.
Il faut se méfier de cette apparente facilité. Pour personnaliser son
ouvrage et le rendre attrayant, l’auteur doit d’abord établir une
certaine distance entre son récit et les sources qui sont les siennes,
trouver un ton approprié qui s’adresse à ses contemporains tour en
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donnant l’illusion d’être celui d’une époque déterminée. Surtout il
doit donner à ses personnages les ressorts psychologiques qui
n’apparaissent pas toujours clairement dans les textes qu’il a
consultés. En agissant ainsi il sort du cadre proprement historique. Il
ne s’agit ni de copier ni de trahir, mais d’interpréter, dans une
atmosphère propre au récit et c’est à cette condition seulement que
peut se construire cette forme de roman historique.
En outre dans l’histoire souvent tout n’est pas éclairé. Des
inconnus demeurent (que parfois d’ailleurs la science vient trancher,
plus ou moins fortuitement et souvent longtemps après que les faits
se sont déroulés : je me garderais de citer des exemples qui nous
entraîneraient trop loin de notre sujet). Ces zones d’ombre si elles
posent problèmes pour l’historien sont parfois pour le romancier
matière à exploiter, car tout en laissant intactes certaines possibilités
d’imagination, elles contribuent à entretenir un suspense dans lequel
la fiction reprend se droits.
J’y ai eu recours dans cet ouvrage où j’ai cru bon de laisser d’abord
la parole au jeune Thomas Platter au sein d’une famille
« recomposée » ; mais l’enfant qui s’exprime ne sait pas tout, et même
lorsqu’il est devenu adulte il ne sera pas mieux éclairé. Le récit
exhaustif qui vient interrompre et compléter les pages à caractère
biographique nous permet d’appréhender les personnages sous un
angle nouveau. Il ne nous renseigne pas davantage.
Ainsi aiȬje voulu laisser au lecteur toute possibilité
d’interprétation.

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Chapitre I

EstȬce donc mon père, ce vieillard assis au coin du feu dans le siège au haut
dossier qui lui est réservé ?
On a ouvert la lucarne de mica du grand poêle de faïence colorée, toute
rougeoyante de bonne braise. Je me tiens à ses côtés, accroupi sur un petit
banc et je tourne mon regard vers lui, une joue cuite par la chaleur des
flammes, l’autre demeurée dans l’ombre et qui frôle l’étoffe rêche de la
couverture qui l’enveloppe. AuȬdehors la neige fraîche crisse sous les pas des
rares passants qui se hâtent vers les demeures alors que nous baignons dans
une douce chaleur par cette soirée d’hiver.
Ce sont là mes premiers souvenirs. Ils remontent à ces temps où je vivais
avec mes parents, mon frère et mes sœurs dans notre maison, Zum Gejägd,
une des plus importantes de la freie Strasse en ce quartier de Bâle où encore
à présent ont pignon sur rue les notabilités de la ville. J’étais l’aîné des
garçons. La demeure, composée de plusieurs corps de bâtiments juxtaposés,
spacieuse, pas toujours très confortable, comportait de nombreuses pièces
souvent mal chauffées. Déjà à l’époque beaucoup étaient inutilisées. Mais la
salle où nous avions coutume de nous tenir faisait exception par toutes les
commodités qu’elle nous procurait.
Il n’en avait pas toujours été ainsi, car il fut un temps où faisant office de
gymnasium, la maison était remplie jusqu’en ses moindres recoins, et
bruissait des rumeurs des salles de classe, du vaȬetȬvient des écoliers à
travers les couloirs. Peu après ma naissance mon père avait renoncé à
poursuivre l’activité de directeur de cet établissement où il enseignait luiȬ
même. Il se contenta alors d’y vivre au large, avec sa nombreuse famille.
Je suis seul avec le vieillard dans la vaste pièce. Les femmes vaquent à
leurs occupations. Ma sœur Magdalena, d’un an mon aînée ne s’intéresse
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qu’à ses poupées qu’elle habille avec des chiffons. Les autres enfants sont trop
jeunes pour que les propos de l’aïeul retiennent leur attention.
Car c’est bien d’un aïeul qu’il fait figure, le maître de maison que les
registres d’état civil de la bonne ville de Bâle attestent être mon père. Je suis
né en l’an de grâce 1574. SoixanteȬquinze ans nous séparent et je m’appelle
Thomas Platter comme lui.
Bien sûr, il souffrait parfois alors des maux qui tourmentent les hommes
à la fin d’une vie bien remplie, mais dans l’ensemble la santé de Herr Platter
était bonne et à le voir, on ne lui aurait pas donné son âge. C’était un homme
de petite taille, ne payant pas de mine, mais solide comme les rocs du HautȬ
Valais dont il était originaire. Les années l’avaient desséché sans lui enlever
sa vigueur. Lorsque je l’ai connu, il ne restait de sa chevelure qu’une
couronne de neige assortie à la courte barbichette qui ornait son menton. La
lueur malicieuse de son regard corrigeait ce que son apparence pouvait avoir
d’un peu sévère. Il était toujours vêtu d’une longue blouse noire, souvent
élimée, une sorte de chemise plutôt, qui avait été pendant longtemps sa tenue
de maître d’école. Tout au moins, c’est ainsi qu’il est demeuré dans mon
souvenir. Et je me rappelle, avec beaucoup de précisions, les discussions
houleuses avec ma mère qui exigeait que, le dimanche, pour se rendre au
prêche, il échangeât cette tenue pour une autre, noire toujours, mais propre,
fraîchement repassée et égayée d’un col blanc.
Du fait de son sens du devoir et de ses compétences, Herr Platter avait été
un homme autoritaire. Il l’est demeuré, jusqu’à la fin de sa vie, malgré une
indulgence pour moi que certains déplorent et trouvent excessive.
Aussi aiȬje pris l’habitude de me réfugier à ses côtés, lorsque quelque
peccadille commise ne me laisse pas la conscience en repos. Il l’avait bien
compris et me jetait alors un coup d’œil malicieux. Nous sommes complices
et je lève mon regard vers lui. Assis ou debout, il se tient le plus souvent un
livre à la main, plongé dans une occupation dont je ne saisis pas encore
l’intérêt.
C’était le plus souvent la Bible, en allemand ou en hébreu que consultait
ainsi Herr Platter à moins que ce ne fût l’ouvrage d’un auteur latin ou grec.
Il lisait ces langues anciennes avec facilité, mais il tenait essentiellement,
comme tous les réformateurs, à ce que la Bible fût traduite en langue profane
afin d’être accessible au plus grand nombre. « Chaque père de famille disaitȬ
il doit pouvoir la lire et la commenter à ses proches. » Tâche à laquelle il ne
manquait pas de se consacrer luiȬmême, chaque soir, entouré des membres de

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sa famille, à l’heure de la prière. Pour la même raison, il lui semblait
important que l’enseignement de la lecture se répandît dans le peuple. Il s’est
réjoui de ce que la Suisse alémanique soit en avance sur maints royaumes
dans ce domaine. Il y a contribué, par ses activités d’enseignant et ses prises
de position au cours de la Réforme ce dont il n’était pas peu fier. Et jusqu’à
un âge avancé, son esprit est demeuré agile encore, son œil vif et sa voix
assurée lorsqu’il s’agissait de défendre des idées qui lui tenaient à cœur.
Mais Thomas Platter n’a pas été qu’un homme d’idées, aux opinions
tranchées et ce n’est pas cet aspect de sa personnalité qui intéresse l’enfant
que je suis. C’est surtout son talent de conteur qui me captive. Je ferme les
yeux pour mieux l’écouter. Il a gardé souvenir des récits merveilleux du
HautȬValais qui l’a vu naître et bien qu’il dénonce une certaine forme
d’idolâtrie qui souvent s’y rattache, il ne résiste pas au plaisir d’évoquer
pour moi tant d’images qui font paraître si courtes les longues veillées
d’hiver. C’est par lui que je connaîtrai l’histoire de l’enfant Jésus dans la
paille, la visite des bergers guidés par leur étoile et celle des Rois mages avec
leurs trésors. Et sans doute ces récits éveillentȬils chez le vieillard des
souvenirs de sa propre enfance, car il passe alors sans transition, d’étape en
étape à l’évocation des principaux épisodes de sa vie qu’il fait revivre pour
mon édification.
Sa mémoire avait scrupuleusement enregistré les péripéties d’une
existence qui l’avait mené depuis l’époque si lointaine d’une jeunesse
misérable jusqu’à l’aisance qui sur ses vieux jours fut la sienne. Aussi
lorsqu’il faisait surgir les souvenirs de ces temps qui me paraissaient
héroïques, il demeurait intarissable, se complaisant en maints
développements comme s’il sentait que le temps lui étant désormais compté,
il voulait graver en mon esprit, avant qu’il en soit trop tard, tous les
incidents de parcours qui avaient posé les jalons de notre lignée et dont il
estimait avoir quelque raison de s’enorgueillir. Sans doute songeaitȬil alors
qu’il était un vieillard déjà lorsque je suis né et que désormais le temps
pressait. Et c’est pourquoi aussi ses discours se concluaient par cette phrase
si souvent répétée.
« SouviensȬtoi, Tomilin, souviensȬtoi ».
Un secret de famille sur lequel il était revenu à maintes reprises et qui
d’ailleurs n’en était plus un tant il avait été divulgué, surtout frappait mon
imagination. C’était l’histoire de son aïeul maternel, un certain Hans
Summermatter qui, devenu veuf, convola à nouveau alors qu’il avait atteint

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l’âge respectable de cent ans avec une jeune femme d’une trentaine d’années,
et engendra encore avant de décéder à l’âge de cent vingtȬsix ans.
« Et c’est de lui que je descends, Tomilin, sacheȬle. »
Plusieurs enfants naquirent de cette union en effet, à en croire tout au
moins les récits paternels. Et bien que ce point d’histoire fût généralement
tenu pour apocryphe par ceux qui en avaient eu vent, il insistait, pas
toujours d’entière bonne foi peutȬêtre, mais avec beaucoup d’assurance
comme si ce comportement constituait une justification qui aurait expliqué
ces paternités tardives qui semblent être le lot de notre famille.
Je l’interroge avec toute la cruauté de mon âge.
« Et toi, père, tu n’as pas passé cent ans encore ?
Il a alors un rire suffisant.
« Pas encore, pas encore, que je sache du moins, car je me suis toujours
embrouillé dans le compte des années. Mais j’ai bien l’intention de parvenir
à cet âge, avant de retrouver le Summermatter làȬhaut. Et j’espère qu’il
n’aura pas à rougir de moi, car j’ai marché sur ses traces, croisȬle bien. »
Cette affirmation m’impressionne et je le presse de poursuivre. Le
vieillard tourne la tête, scrute mon regard, me juge attentif sans doute. Et…
« SouviensȬtoi, Tomilin, souviensȬtoi. »
La phrase revient comme un refrain.
Ses souvenirs d’enfance, il les avait déjà consignés dans un récit, avant
que ses doigts déformés par l’âge, l’eussent laissé dans l’impossibilité de tenir
une plume mais de ce récit je n’eus connaissance que plus tard, car il en
parlait peu. Sans doute le jugeaitȬil sans intérêt, écrit d’une main maladroite
– ce en quoi il se trompait –. Ne lui vaudraitȬil que condescendance de la
part des intéressés, ses descendants ? Rien ne vaut donc la parole pour fixer
de façon indélébile dans une mémoire d’enfant ce qu’on ne veut pas laisser
tomber dans l’oubli. Ce furent là sans doute les réflexions que se fit Thomas
Platter sans se les formuler précisément. Aussi convenaitȬil de semer une
graine avant de disparaître et sans perdre de temps. Et puis il aime conter et
il a la chance d’avoir trouvé un auditeur attentif. Alors délaissant le grandȬ
père Summermatter, il enchaîne sur le récit de ses premières années.

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Petit berger de la montagne

Thomas Platter, premier de la famille dont l’histoire a gardé le
souvenir, fut donc le père de ce Thomas Junior qui se fait à travers ce
récit l’historiographe de sa famille. Il était né en 1499 à Grächen,
village du HautȬValais, près de ce glacier où prennent leur source les
eaux bouillonnantes du Rhône. Grächen est actuellement une station
de haute montagne et les dépliants touristiques qui lui sont consacrés
vous promettent détente et pittoresque. Hôtels et chalets élégants
donnent le ton à une petite cité de vacances aimable et accueillante. Et
une auberge, Thomas Platter Gast Haus, rappelle au voyageur la
notoriété que s’acquit un enfant du pays auquel un petit musée est
consacré. Mais à l’époque, Grächen n’était qu’un de ces hameaux
rares et misérables accrochés au flanc d’une montagne rude dont les
pics semblent percer le ciel. Une haute paroi rocheuse ferme l’horizon
auȬdessus d’une vallée souvent matelassée de nuages ; partout le roc
affleure le sol et les habitants peinaient alors à vouloir tirer leur
subsistance d’une terre ingrate.
Si le voyageur poursuit ses investigations et s’éloigne du centre de
la station, il découvrira en empruntant un chemin de terre, quelques
masures de bois noircies par le temps, montées aux quatre angles sur
des supports de ciment, vestiges de ces temps révolus. Derrière un
grillage quelques poules. Un minuscule jardin enserre ces propriétés
misérables, creusé dans une anfractuosité du sol où s’est amassé le
peu de terre qui permet une maigre récolte mais que la neige comble
pendant les longs hivers. Ces pauvres demeures donnent une idée de
la précarité de l’existence qui fut autrefois celle de ses habitants,
nourris de pain de seigle et de haricots dans les années fastes.
L’enfant Tomilin (ou petit Thomas pour parler français), dernierȬ
né d’une famille déjà nombreuse y vint au monde à la veille de ce
siècle qui fut celui de la Renaissance et de la Réforme. Il connut une
enfance d’une extrême pauvreté et le chemin fut long à parcourir et
semé d’embûches, avant qu’il n’atteignît l’aisance qui fut la sienne à
la fin de sa vie. Circonstances aggravées par la disparition
prématurée de son père, qui mourut de la peste alors que son plus
jeune fils était encore au berceau.
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Antony Platter, le père de Thomas, s’était rendu à Thun où
conformément à un usage bien établi, les hommes s’en allaient se
procurer de la laine que fournissaient les nombreux troupeaux des
alpages, laine que les femmes se chargeaient ensuite de filer puis de
tisser, afin que leurs époux puissent en tirer profit : ébauche d’une
miniȬindustrie locale qui permettait de survivre pendant les longs
mois d’hiver.
Antony était parti tout guilleret. N’estȬce pas le rôle des hommes
que de parcourir le monde tandis que les femmes demeurent au logis
confinées dans les travaux domestiques ? Mais il ignorait qu’à Bern, à
Thun et dans les environs, la peste sévissait. L’eûtȬil su d’ailleurs, eûtȬ
il remis son voyage pour autant ? Rien n’est moins sûr. Les affaires
sont les affaires et on y renonce d’autant moins qu’il ne s’offre pas
d’autre perspective si on veut gagner sa vie. Ce qui est certain c’est
qu’il vit dans les rues de la ville, et sur les marchés même, des
hommes et des femmes qui mouraient en grand nombre dans des
souffrances atroces. Il s’effondra au coin d’une place et sans plus
tarder, il fit comme eux. C’est là ce qu’on appelle le destin.
Voilà donc la première rencontre de la famille Platter avec la peste.
Ce ne sera pas la seule. Et l’une des sœurs aînées de Thomas, pour
commencer, suivra rapidement son père.
En attendant Amili Summermatterin, leur mère, se désole. Non
seulement elle perd un mari qui, à tout prendre n’était pas plus
mauvais qu’un autre, mais elle perd aussi son gagneȬpain : la laine
qu’elle devait filer et tisser. Quant à récupérer les écus qu’Antony
avait soigneusement comptés avant de les enfouir dans ses poches en
vue des transactions prévues, il n’y fallait pas compter. En dépit des
risques de contagion, dont on n’ignore pas pourtant la gravité, les
cadavres des pestiférés sont rapidement fouillés et dépouillés. Mais
pleurer les défunts est privilège de riches qui ne sont pas confrontés
aux difficultés de l’existence et rapidement Amilin doit sécher ses
larmes. Elle est jeune encore, vaillante, aucune tâche ne la rebute et
elle se révèle de constitution particulièrement robuste. Elle a de qui
tenir. Son père Hans Summermatter ne seraitȬil pas mort à l’âge de
cent vint six ans après s’être remarié à cent ans avec une jeune femme
de trente et même de cette union serait né un fils. C’est du moins ce
qui se dit dans la famille. Il reste donc à Amilin la solution de

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convoler à nouveau, elle aussi, et c’est à quoi elle se résout
rapidement. D’autres enfants viendront à naître. Que faire de ceux
d’une précédente union, de ceux tout au moins que la peste et la
famine récurrente lui ont laissés ? Il convient de s’en délester au plus
tôt. Les filles sont d’âge à être placées et des garçons on fera des
mercenaires. Reste le plus jeune Thomas que l’on mettra à garder les
chèvres dès qu’il ne sera plus d’âge de les téter. En attendant deux
tantes pitoyables, des sœurs de son père, acceptent de se charger de
lui. Il couchera sur la paille près des troupeaux. Ainsi se familiariseraȬ
tȬil avec les conditions de sa nouvelle existence. Ballotté de foyer en
foyer, l’enfant se sent perdu ; mais ce n’est là qu’une considération
secondaire. Les familles éclatées ne sont pas d’aujourd’hui.
Il a fallu grandir vite. Il a sept ou huit ans. Petit berger de la
montagne près des sources du Rhône, il garde à présent les chèvres
pour le compte de l’une de ses tantes. Les bons offices de celleȬci sans
doute n’étaient pas désintéressés et elle a bien l’intention de rentrer
dans ses frais, si légers qu’ils aient été. Mal nourri, il est de petite
taille, et il a du mal à contenir son troupeau qui le bouscule, le
renverse. Le bouc est brutal. Les chèvres sont indociles. En quelques
bonds capricieux, elles lui échappent. Il faut les poursuivre au flanc
de la montagne. La robe du petit berger flotte au souffle périlleux au
vent ; il est trop jeune encore pour porter culotte et au hasard des
escalades, il affiche d’innocentes fesses dénudées que fouette un vent
malin dont il n’a cure. Il perd ses chaussures. Il marche pieds nus
dans la neige. L’été les cailloux du chemin lui lacèrent les pieds, en
toute saison les rayons du soleil lui brûlent la peau. Ils ne
deviendront un luxe que plusieurs siècles plus tard. Mais il ne peut
concevoir ce qui n’existe pas encore. Il s’accroche, point minuscule et
anonyme dans un panorama sublime dont la beauté lui échappe.
C’est là le lot d’une enfance misérable que beaucoup d’autres
connaissent et dont il ne lui viendrait pas à l’idée de se plaindre.
Heureusement, il y a les bienfaits de la solidarité. Il y a les casseȬ
croûte partagés : pain de seigle et fromage, les jeux de palets et les
pierres qu’on lance dans les torrents. Plus âgés dans l’ensemble que
Tomilin, il ne semble pas que ses compagnons aient, plus que de
raison, abusé de leurs forces. Apparemment les tourmenteurs sont
rares et se font rapidement remettre à leur place. Pour affronter les

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dangers de la montagne, on a vite compris que l’union fait la force.
C’est pourquoi, à plusieurs reprises, l’enfant Tomilin se voit tirer
d’une position scabreuse. Plaqué sur une roche escarpée où l’a amené
la perversité des chèvres, agrippé à quelques touffes d’une maigre
végétation, il est en mauvaise posture, mais on lui tend la main, on le
saisit par les pans flottants de son jupon.
Un jour surtout, Thomas considère avec effroi l’abîme qui s’ouvre
à ses pieds.
L’un de ses camarades, à ses risques et périls le tirera de ce
mauvais pas. La gratitude sans doute n’est pas le trait dominant de
son caractère puisqu’il en dira seulement quelques années plus tard :
« Ce jourȬlà, Dieu m’a sauvé. »
Et justement Dieu va intervenir dans cette minuscule existence. Il
apparaît sous les traits d’un de ses serviteurs, l’évêque Schinner, en
place à Sion, lui aussi fils d’un chevrier rural et promis à une
prestigieuse carrière ecclésiastique puisqu’il deviendra cardinal. C’est
un prélat dans le goût de l’époque, casqué et botté, portant culotte
sous la soutane l’épée dans une main et le goupillon dans l’autre, il
les manie tous deux avec une égale prestance. Il a le parler rude des
montagnards, la bénédiction facile et il combat comme un archange.
Les fêtes du diocèse constituent pour l’enfant Tomilin l’accès au
merveilleux. L’église est éclairée par les cierges et dans leurs niches
les saints de bois coloré sont vêtus d’or et de pourpre. Les chants
s’élèvent qui célèbrent la gloire du Seigneur. Et l’enfant ébloui joint
les mains. L’approche de Noël surtout met le comble à son extase. La
crèche apparaît, l’enfant Jésus dans la paille et les bergers avec leurs
moutons. Scène familière qui rejoint le merveilleux.
L’évêque a remarqué le jeune pâtre dans l’église paroissiale de
Grächen, les signes de son éblouissement qu’il prend pour de la
dévotion. D’ailleurs il connaît la famille. Il n’y a rien de surprenant à
ceci. Bien que plongés dans la misère, les Platter jouissent d’une
honorable réputation. Et plusieurs des collatéraux sont parvenus à
une position considérée. Ils comptent même parmi leurs membres
des gens d’Église. Le jeune garçon paraît vif, doté d’une bonne agilité
d’esprit et résistant aux coups du destin comme aux tentations du
malin. Les tantes qui l’accompagnent sont pieuses, toutes à leur
dévotion ; la mère aussi, dont la réputation est sans tache. Un terrain

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fertile. Encourager une vocation ecclésiastique, constitue une
promotion traditionnelle. Que faire en effet d’un sujet qui paraît avoir
de bonnes dispositions, sinon un serviteur de Dieu ?
Il convient d’abord de l’instruire. Petit Thomas apprendra à lire,
en latin naturellement. Le dialecte haut allemand qu’il parle, langue
du Valais, tout à fait dépréciée, n’est pas digne d’un enseignement. Et
on se met à la recherche d’un pédagogue. C’est la tante Fanny, pas
mauvaise personne au fond, qui le trouve en la personne d’un oncle
curé : Antony Platter, homonyme du propre père de l’enfant, et
justement un de ces hommes d’Église dont la famille Platter tire
gloire. PeutȬêtre aȬtȬil fondé une petite école. En tout cas, il s’engage à
enseigner au jeune garçon les premiers rudiments qui en feront un
lettré, propre à poursuivre une carrière ecclésiastique dont l’honneur
rejaillira sur les siens.
C’est là un programme très ambitieux si on considère les pauvres
débuts de Thomas. Mais il n’est pas utopique, car l’enfant a des
possibilités, curieux de tout, il fait montre d’un vif désir de s’instruire
et si le chemin est difficile et semé d’embûches, d’autres avant lui
l’ont parcouru. La situation est favorable, en cette Suisse alémanique
qui, en avance sur bien des royaumes déjà, offre à chacun ses chances.
Ce premier essai n’est pas concluant. Tomilin n’apprend pas
grandȬchose, tout au plus parvientȬil à ânonner ses prières en latin, à
chanter quelques cantiques. Il tombe de haut. Où sont les merveilles
qu’il a entrevues dans l’église, les lumières des cierges, l’or des
chasubles ; les fêtes du diocèse, les chants liturgiques et les récits
prodigieux auxquels l’apprentissage de la lecture devait donner
accès ? Le maître est vêtu d’une défroque noire, tachée et rapiécée. Il
se gratte la tête où logent les poux et l’odeur de ses pieds incommode
l’enfant plus que ne le faisait celle du bouc. Et de lecture il n’en est
pas question, non plus que d’écriture. Il reçoit peu d’encouragements.
Par contre, les corrections ne lui sont pas ménagées. Antony Platter
est un pédagogue à l’ancienne mode, voix tonnante et férule à
l’appui. Ou plutôt il n’a même pas besoin de férule. Les mains en font
office pour tordre les oreilles. Les taloches et les coups de pieds aux
fesses prennent le relais. Une règle aussi se révèle fort utile, pour
taper sur les doigts aux endroits sensibles que la pratique apprend
vite à connaître. Sous le moindre prétexte, Tomilin est battu. Il ne

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comprend même pas pourquoi. Il ne se révolte pas. Il rentre le cou
dans les épaules et laisse passer l’orage, mais il devient souffreteux,
son esprit s’étiole. Tout au long du jour, il est assis sur un banc de
bois, les pieds dans la paille. Une bûche s’éteint dans la cheminée qui
fume. La salle où il est enfermé est sombre ; elle ne possède en guise
de fenêtre qu’une étroite meurtrière qui laisse entrevoir un coin de
ciel. L’enfant regrette les cimes qui perçaient les nuages ; il regrette
les forêts de mélèzes, le murmure des sources. Il regrette ses chèvres.
Le premier contact du jeune Thomas avec les humanités s’est donc
apparemment soldé par un échec. Le courant ne passe pas. Le
professeur est mécontent de son élève qui ne retient rien. Il n’insiste
pas beaucoup. Apparemment, patience et ténacité ne sont pas son
fort. Et sa pédagogie doit être rudimentaire. PeutȬêtre aussi la
transition aȬtȬelle été trop brutale et Thomas n’est pas mûr encore
pour l’apprentissage qu’on veut lui imposer. Quoi quȇil en soit, le
maître est découragé.
« Va te faire pendre ailleurs et bon vent. »
Conseil pertinent qui est accompagné comme il se doit d’un solide
coup de pied au derrière qui projette sur la route l’élève récalcitrant.
Le curé père fouettard fait office de tuteur, ce qui lui donne tous
les droits. Dȇailleurs, il pense avoir agi pour le mieux. Apparemment
son disciple n’a pas répondu à ce qu’on attendait de lui. Pour se
donner bonne conscience sans doute, il le leste d’une pièce d’or qui
lui permettra de voir venir et lui rend sa liberté.
Ce n’est pas Thomas qui s’en plaindrait. Il part. La pièce d’or ne
lui fera pas long feu. Plus tard, il bouffera du curé, mais l’heure n’est
pas venue encore. Cependant, une étincelle demeure qui couve sous
la cendre. Si peu que ce soit, et dans de si mauvaises conditions, il
s’est approché des sources du savoir. Il comprend que c’est par là
qu’il sortira de sa condition. Alors ? Demeurer pâtre ne le mènera à
rien. Il faut partir, quitter son Valais natal. Déjà, au cours d’une de ses
places précédentes, il avait dévalé les Alpages. Il était arrivé au
domaine des vaches – source de richesses – et qui broutent une herbe
plus tendre, sur des pentes aux hivers moins rigoureux. Mais ce n’est
pas suffisant encore. Toujours en descendant les vertes vallées, on
trouve des villes. Et dans les villes, il y a des écoles où on peut
s’instruire. Certes l’accès au savoir n’est pas gratuit. Il faut payer les

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maîtres, et accepter les coups souvent. Qu’à cela ne tienne ! L’argent,
il s’en procurera. Au besoin, il fera taire quelques scrupules :
mendicité, maraude constituent, sinon des sources d’opulence, un
moyen de se procurer quelques subsides. Tous les procédés seront
bons pourvu qu’il arrive au résultat.
Petit Thomas a pris son baluchon qui est fort léger. Il descend les
pentes qui mènent de gorges profondes vers de riantes vallées d’où
l’on découvre le monde. C’est le début d’une longue errance.










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Chapitre II

Les soirées d’hiver n’étaient pas les seules au cours desquelles mon père se
plaisait à égrener ses souvenirs. Dès les premiers beaux jours, il s’installait
dehors, sur un banc de notre jardin, à l’abri du vent, au soleil s’il faisait frais
encore, sous les hautes frondaisons ombreuses au fur et à mesure que la
saison devenait plus clémente puis patiemment il attendait que je le rejoigne.
J’ai joué tout le jour aux quilles ou aux palets avec quelques galopins de
mon âge qui logent dans les maisons voisines, avec mon frère Niklaus aussi
peutȬêtre ; mais celuiȬci est parti se réfugier dans les jupes maternelles, mes
sœurs comme toujours préfèrent leurs poupées aux récits de ce vieillard qui
les impressionne un peu. La balançoire installée sous un arbre m’a occupé un
moment encore. Mais la lumière se fait oblique à travers les branches. C’est
le moment où je le rejoins. Je sais qu’il m’attend.
Les minutes passent et se prolongent. Quelques cris d’oiseaux qui
s’appellent avant que le soir tombe troublent le silence. Thomas ne se presse
pas de poursuivre son récit. Il préfère me laisser languir un peu. Enfin il se
décide. J’ouvre tout grand mes oreilles et j’écoute.
Je dois avoir aux environs de six ou sept ans lorsque commencent à se
fixer dans ma mémoire tous ces faits qui s’ordonnent tant autour de mes
souvenirs d’enfance que de ceux que rapporte le patriarche. À travers ses
récits, je prends conscience de me rattacher à un lignage dont j’ai quelques
raisons de m’enorgueillir et dont il importe donc de laisser une trace. C’était
certainement le but que poursuivait mon père en évoquant ses souvenirs
depuis les plus lointains jusqu’à ceux proches encore de l’âge où il était enfin
parvenu après un si long chemin parcouru. Ce but est devenu le mien aussi
et je le poursuis donc en me faisant l’historiographe de ma famille...

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Curieusement ma mère apparaît peu dans ces premiers souvenirs et
apparemment ne semble pas avoir tenu un grand rôle dans ma conscience
d’enfant. Il ne faut pas toutefois en conclure qu’elle se désintéressait de ses
enfants et négligeait ses devoirs de mère de famille mais comme la suite
d’ailleurs le prouvera, mon ascendance paternelle l’a emporté dans la part
prise à mon institution de telle sorte que les images laissées par son souvenir
se sont peu à peu estompées sans que même j’y aie pris garde.
Il faut ajouter aussi que, active et vaillante, tout occupée par ses charges
de maîtresse de maison avisée, par les soins que requéraient ses enfants plus
jeunes, et le temps qu’elle consacrait à ma sœur Magdalena d’un an mon
aînée, il était naturel qu’elle se déchargeât sur son époux, au moins en partie,
de l’éducation de ce fils dont spontanément il avait fait son confident et le
compagnon de ses vieux jours.
Je n’éprouvais nulle jalousie pour mes frère et sœurs et ne me sentais
nullement délaissé. Les talents de conteur de mon père me retenaient captif
et je trouvais sa compagnie autrement plus attrayante que celle de son
épouse. Pourtant elle était beaucoup plus jeune que lui mais sans fraîcheur
ni beauté, d’aspect sévère, souvent grondeuse. Tout au moins c’est ainsi
qu’elle est demeurée dans mon souvenir ; peutȬêtre tenaitȬelle cette
apparence disgraciée aux fonctions de maîtresse d’école, qu’elle avait exercées
avant son mariage ; point ignorante donc ; et elleȬmême m’apprit l’alphabet
et les premiers rudiments de lecture, seul soin qu’elle me consacra, et dont je
ne garde que maussades souvenirs, tant elle exerçait cette tâche d’ennuyeuse
façon et férule à l’appui. Heureusement, ceci n’eut qu’un temps très bref, car
des maîtres plus capables prirent le relais pour ce qui est du latin du grec
sans compter d’autres sciences et arts d’agrément dont il est nécessaire que
soit orné l’esprit de tout fils de famille. Mais ceci survint plus tard et c’est là
un point sur lequel je reviendrai.
Un autre personnage aussi apparaissait souvent aux côtés de ce vieillard
et qui plus que ce dernier aurait du faire figure de père aux yeux de l’enfant
que j’étais alors. Je veux parler de Félix, mon frère aîné.
Issu d’un premier mariage de notre père et de dix ans plus âgé que ma
mère, que pourtant il appelait familièrement « Mutti » avec une nuance de
tendresse respectueuse qui ne manquait pas de me surprendre, il nous
rendait visite presque quotidiennement. Félix habitait lui aussi une maison
de la freie Strasse, zum Rotenfluh, voisine de la nôtre avec laquelle elle

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communiquait par les jardins. Il a été pour moi au cours de ma petite
enfance un personnage à la fois familier et lointain.
Félix était médecin et à ce titre d’abord il a été parfois appelé à mon
chevet. Heureusement je n’ai souffert dans mon enfance que de maladies
bénignes. Pourtant et bien que contrairement à certains de ses confrères il
n’est point de ces physiciens impudents pour lesquels purges et des saignées
sont panacées, j’ai gardé très mauvais souvenir de ses médecines fort amères
et de ses cataplasmes brûlants.
En outre, Félix ne se contentait pas de me visiter lorsque j’étais malade.
Dès mes plus jeunes années, il m’a prêté grande attention et grand intérêt. Il
se souciait de ma conduite ; puis de mes études, plus tard il entendit les
diriger à sa façon. Je ne peux pas douter qu’il me portât grande affection et
sollicitude, mais il avait un aspect sévère, il représentait pour moi l’autorité
et faisait office de troubleȬfête, je le craignais un peu et j’estimais même
parfois qu’il outrepassait ses droits. Aussi, malgré ses visites fréquentes je
n’eus jamais avec lui cette tendre familiarité qui m’unissait à mon père. Et
même plus tard lorsqu’il intervint dans des circonstances importantes que je
rapporterai une certaine distance est toujours demeurée entre nous.
Dès cette époque déjà Félix intervenait souvent, donnant son avis,
quelques directives parfois, prenant même des initiatives. Ceci d’ailleurs
n’était pas toujours du goût de notre patriarche. Il l’acceptait mal, ce qui
suscitait parfois quelques tensions entre eux amenant même des critiques de
la part de Félix ; critiques qu’il formulait toutefois sans quitter le ton
respectueux qu’un fils doit à son père :
« Vous n’étiez pas si indulgent pour moi », l’aiȬje entendu affirmer
parfois, alors que je m’étais rendu coupable de quelque peccadille, que le
vieillard avait la faiblesse d’excuser et vous n’hésitiez pas à user de la férule
s’il le fallait.
Mais Thomas demeurait ferme. Il avait la main haute sur mon institution
et n’entendait point se démunir de ses prérogatives. Il levait même parfois les
punitions que Félix avait jugé bon de m’infliger en son absence, m’octroyait
des friandises que celuiȬci m’interdisait et cédait facilement à mes désirs. J’ai
souvenir surtout de ce jour mémorable où il me délivra alors que Félix en
guise de pénitence m’avait enfermé, au pain sec et à l’eau, dans une pièce de
notre maison appelée la chambre médiane. Cette chambre médiane était un
réduit sans fenêtre ni chauffage, dépourvu de tout confort. Ce n’était point là
cependant ce qui la rendait terrifiante, mais on contait qu’autrefois un

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enfant, fils d’un précédent locataire y était mort après s’être laissé enfermé
dans une auge sur laquelle se voyaient encore des traces de sang. Félix luiȬ
même reconnaissait avoir été fort impressionné par ce récit, lorsqu’il était
enfant.
Fort heureusement, ces interventions de Félix demeurent d’autant plus
rares qu’il est très occupé. J’ai ouï dire qu’il est aussi professeur. Comment
peutȬil concilier tant d’activités diverses ? Outre que je l’imagine mal, la
férule à la main, enseignant à une bande de grimauds mal mouchés.
Cependant, ces charges doivent être importantes sans doute, car je n’ai pas
été sans remarquer que les visiteurs lui parlent avec déférence, tandis qu’il
affiche un air assuré, bien que toujours courtois pour leur répondre. Il me
faudra quelque temps pour mettre de l’ordre dans mes idées et me faire une
exacte représentation à travers ce que rapporte mon père des fils qui relient
entre eux les différents épisodes de l’histoire de notre famille. Je le presse de
questions, mais ses récits demeurent fragmentaires, incertains, faute de
repaires incontestables. Nous en sommes, pour le moment à l’époque où
débute pour l’enfant Tomilin une longue période d’errance dès lors qu’il eut
quitté le cousin curé père fouettard et tuteur. LuiȬmême ignore exactement
par où il est passé, combien de temps a duré son périple qui certainement
s’est étendu sur de longues années.

Une longue errance

Voici donc Thomas sur les grands chemins. Plus de parent ni de
tuteur pour guider ses pas. Son destin désormais est entre ses mains.
Le jeune garçon porte son baluchon qui ne le charge guère. Il a
pris, sans se faire prier et sans nul regret, la direction des Alpages et
de la liberté. Il ne songe pas à se plaindre. De quoi se plaindraitȬil
d’ailleurs ? Il n’est qu’un exemple parmi d’autres de ce que furent les
premières années des enfants nés dans la précarité qu’engendre la
misère et plus particulièrement le sort des enfants orphelins, thème
qui sera longuement développé dans la littérature des siècles qui vont
suivre. Abandonnés à leur sort, rejetés parfois par des parents

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incapables d’assurer leur existence, recueillis en foyer de hasard, la
plupart sont demeurés dans l’anonymat et tombés dans l’oubli.
QuelquesȬuns ont surnagé et témoignent. Thomas sera de ceuxȬlà.
Les orphelins sont devenus rares de nos jours et la misère
physiologique n’est plus ce qu’elle était, mais les enfants de parents
séparés, ceux en situation précaire, placés en foyer connaissent
parfois une autre forme de misère. A chaque siècle ses peines et ses
douleurs.
Thomas ne reprendra pas ses activités de pâtre qui ne lui ouvrent
la perspective d’aucun avenir. Il quitte les sommets du HautȬValais et
suit désormais les gorges profondes. Puis il passe le col de Grimsel.
Un chemin rude et pentu qui monte en lacets à travers la montagne
nue où le roc affleure. Un plateau d’une austérité farouche balayé par
le vent. Par comparaison, le second versant est plus accueillant, bien
qu’encore sévère. Des lacs aux eaux sombres viennent briser la
monotonie du paysage et les arêtes du roc se font moins tranchantes.
Le jeune voyageur laisse derrière lui les nuées sombres qui
s’accrochent aux cimes élevées. Il descend par des vallées riantes où
les montagnes ne dressent plus d’infranchissables murailles. Les prés
des Alpages où paissent les vaches leur succèdent. Ce sont des
contrées moins pauvres. Les hivers sont moins rudes, les printemps
plus précoces, les paysages verdoyants dès la fonte des neiges. Les
villages s’ouvrent sur de larges espaces qui promettent des horizons
nouveaux. Le panorama n’est plus barré par de hautes montagnes.
Plus loin encore, il y aura les villes qui offriront des perspectives aux
ambitions nouvelles ; des villes qu’il rêve d’atteindre ; qu’il atteindra
enfin après de longues marches.
Une graine a été semée. Ce n’est pas certes pas l’attrait touristique
qui mène Thomas, car il ignore même qu’un tel attrait puisse exister ;
ce n’est pas non plus le goût du lucre mais le désir de s’instruire. Si
peu que ce soit, il a goûté à l’arbre de la connaissance. Sans doute se
croitȬil toujours promis à une carrière ecclésiastique puisqu’on le lui a
laissé entendre et qu’il ne lui vient pas à l’idée de contester que c’est
là son destin ; et sans doute n’imagineȬtȬil pas qu’une autre voie
puisse s’ouvrir à lui. Mais ce but, en supposant qu’il le poursuive
clairement, est pour l’instant mis en veilleuse. En attendant, pour y
parvenir, il faut s’instruire. Dans les villes on trouve des écoles. Il

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n’est que de s’y introduire. Certes ce n’est pas gratuit et il n’a rien
dans ses poches. Qu’à cela ne tienne ! Les subsides il s’en procurera
par tous les moyens : mendicité, chapardage au besoin, car il faut se
nourrir aussi. C’est même le premier besoin. Les nourritures de
l’esprit viendront après.
Petit Thomas n’est pas seul. Au hasard des grands chemins, on
rencontre des compagnons. Plus âgés que le jeune pâtre dans
l’ensemble. L’un surtout, lui fait escorte. Un nommé Paulus. C’est un
cousin, lui aussi petitȬfils de l’aïeul centenaire. Il a quelques années de
plus que Thomas et se fait protecteur en échange de quelques services
que lui rend son cadet (rien n’est gratuit). On donne plus facilement
aux enfants et la quête est rentable. Paulus n’hésite pas à rosser son
compagnon pour stimuler son zèle. Thomas se lamente aux porches
des églises, tend une main sale, lève un visage au regard innocent que
le sillon des larmes a marqué dans la crasse. Il a d’autres activités
aussi qui tiennent du jeu parfois. Il est habile au lancer du palet et la
poursuite des oies notamment lui procure une ressource appréciable.
Les cailloux au besoin remplacent les palets et les troupeaux se font
nombreux au fur et à mesure que l’on descend les vallées. Les jars
sont menaçants parfois. Mais ils constituent aussi une cible de choix.
On les assomme de loin à coups de cailloux ; de près à coups de
trique. Petit Thomas devint expert en la matière. Et dans l’oie tout est
bon. Ce qui n’est pas consommé sur place, rôti sur un feu de bois est
conservé dans des pots et constitue une réserve en prévision de jours
moins fastes ; peutȬêtre même vendu. Il y a aussi les poissons que l’on
trouve dans les étangs asséchés. Tomilin se barbouille de vase. Mais
la pêche est bonne. Toujours rôtie au feu de bois, elle fournira une
variante appréciable. La vase sèche sur les jambes et la blouse du
jeune garçon. Il se trouve enchâssé dans une croûte dure qui forme
cuirasse et enfumé comme un hareng. Il fait des progrès
remarquables dans ces diverses activités. Le cousin Paulus, qui vit à
ses crochets, daigne se montrer satisfait. On peut aller voir plus loin.
Au détour d’un chemin apparaît un lac. Les eaux qui miroitent
s’étendent dans une vallée aux courbes arrondies. Des toits de tuiles
luisent sous les rayons du soleil couchant. En nombre considérable.
L’enfant Tomilin n’en a jamais tant vu. Il ouvre des yeux émerveillés.
C’est Zurich.

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Paulus le presse de descendre. Il songe au profit. Thomas songe
aux écoles. Et dȇabord, il découvre la civilisation. Des rues pavées.
Des maisons où se trouveraient même, paraîtȬil, des poêles en faïence.
Il n’aura l’occasion que plus tard de vérifier le bienȬfondé de cette
supposition. Et des écoles il y en a aussi, en effet. Mais elles ne sont
pas gratuites. Et le cousin Paulus qui apparemment n’est pas animé
du même désir de s’instruire a vidé les poches de Thomas qui ne se
rempliront pas aussi vite qu’ils l’avaient espéré. La concurrence est
rude. Des enfants mendiants il n’en manque pas. Certains s’adonnent
même à des activités rentables : petits ramoneurs ; montreurs de
marmotte. Aucune d’entre elles ne tente les deux voyageurs. Ils iront
voir plus loin. Et l’errance continue en direction des forêts
germaniques. On quitte les rives torrentueuses du Rhône. On
découvre un autre grand fleuve le Rhin dont on suivra le cours. Des
villes encore et des vertes vallées auxquelles succèdent de sombres
forêts, coupées de clairières. Des animaux redoutables parfois, des
loups ; des sangliers ; des brigands que l’on croise sur les routes sont
moins dangereux, car ils ne se soucient pas des voyageurs qui ont les
poches vides. Les notions géographiques de Thomas sont des plus
succinctes et luiȬmême ne saura dire plus tard par où il est
exactement passé. Mais au bout de longs mois, d’années peutȬêtre, il
découvre la mer ; c’est une mer verte et hostile : la Baltique. Que faire
sinon retourner sur ses pas, d’autant plus que les ressources
alimentaires se tarissent et que les occasions de ripailles se font rares.
On en est réduit à griller des glands, à croquer des oignons crus ou
des pommes vertes ramassées dans les champs quand on en trouve.
Thomas et son compagnon poursuivent leur errance. Encore plus
loin. Ou bien rebroussentȬils chemin ? Trop d’incertitudes demeurent
pour qu’ils puissent exactement le préciser. Mais les années ont passé.
Déjà ils ne sont plus tout à fait des enfants.
Et ils poursuivent. Tout au long du périple, la vermine leur fait
escorte. Elle prolifère dans les abris de fortune où ils se réfugient au
point qu’on l’entend grouiller dans la paille des grabats. Mais ce ne
sont là que conditions ordinaires des déplacements qui ne
surprennent personne et nul ne saurait s’en trouver incommodé.
Retour à la case départ. Les jeunes voyageurs, c’est à présent
certain, reviennent sur leurs pas avec toujours beaucoup

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d’imprécisions dans leur itinéraire. Chemin faisant Thomas a pu
s’introduire dans quelques écoles. Pas assez longtemps pour savoir
lire. À moins que l’enseignement n’ait pas été adéquat ? Tout juste
suffisant pour stimuler son désir d’apprendre qui ne le quitte pas,
malgré les doutes qui commencent à s’insuffler en lui. EstȬil capable
vraiment d’acquérir les bases d’un savoir qui toujours se refuse à lui ?
En attendant, les deux compagnons se parent du titre d’écoliers
(écoliers itinérants à la manière de Rabelais sans doute) qui vaguent
d’un établissement scolaire à l’autre dans le but de s’éclairer aux
lumières du savoir.
Tous les deux enfin font escale à Munich. Thomas a maintenant
seize ans et désire s’affranchir de la tutelle de Paulus. Les conditions
sont favorables. Il a fait la connaissance d’une bouchère,
compatissante ; c’est le personnage traditionnel de la jeune veuve,
parfois joyeuse, prototype de la femme émancipée à une époque où la
célibataire, jeune ou vieille fille est ligotée par les conventions
sociales, où la femme mariée est placée sous l’égide d’un époux. Si
elle a un peu de bien, c’est une privilégiée. Si elle exerce une
profession, artisanat ou petit négoce, position moins rare qu’on ne le
croit généralement, ceci achève de la libérer. Et traditionnellement
elle s’intéresse aux adolescents perdus. Madame de Warens n’a pas
été la première en son genre. Précédée et suivie de beaucoup d’autres.
CelleȬci donc est bouchère. De plus, elle cultive son carré de choux.
Gageons que la choucroute doit apparaître souvent sur sa table. C’est
un plat apprécié. Avec le lait et le fromage qui ne manque pas dans
les Alpages, avec les cerises et les prunes, la table doit être bien
garnie.
La bouchère au grand cœur entoure l’adolescent de soins
maternels en échange de certains travaux qui ne semblent pas très
absorbants. Leurs relations vontȬelles plus loin ? C’est peu probable.
Thomas est demeuré très pudibond. EstȬil en rivalité avec Paulus qui
ne semble pas faire preuve d’une telle retenue et qui a volontiers
lutiné les servantes au hasard de leur pérégrination lorsque l’occasion
s’en est présentée et que se soit entrouverte la porte d’une grange
dans des auberges accueillantes ?

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Et la petite bonne qui couche en dessous
Sens devant derrière et sens dessus dessous ?

Rien ne permet d’affirmer que les circonstances aient été telles.
Mais rien non plus n’interdit d’y penser. Paulus se faitȬil trop
exigeant ou bien Thomas estȬil lassé de son hôtesse plus
entreprenante peutȬêtre que l’on pourrait supposer et qui l’induirait
en tentation, alors qu’il ne s’y trouve pas disposé ? (N’oublions pas,
car peutȬêtre ne l’oublieȬtȬil pas lui même qu’il se pense voué à une
carrière ecclésiastique et qu’il fuit les tentations de péché.) Il part sans
avertir personne et reprend le chemin du HautȬValais.
Retrouvailles avec la famille ses cousins, cousines et sa mère
surtout, à nouveau veuve et remariée pour la troisième fois, pourvue
d’une progéniture en conséquence malgré les coupes sombres
causées par les épidémies la peste et le métier des armes (plusieurs de
ses fils sont mercenaires).
Elle l’accueille sans émotion apparente.
« Ah te voilà ! Tu peux bien venir crever ici si tu veux ; »
Amilin est une femme honnête et pieuse, dure à la besogne. Aussi,
que l’on ne s’y trompe pas. Ce sont là paroles de bienvenue. Et
Thomas les prendra comme telles et demeurera quelque temps en
Valais. Il y reviendra d’ailleurs à plusieurs reprises. La famille élargie
n’est pas un vain mot et celle de Thomas comporte de multiples
ramifications qui ont parfois descendu les vallées, essaimé un peu
plus loin. Il loge chez sa tante, chez un cousin. Il a retrouvé des
sœurs, toutes n’ont pas été emportées par la peste. C’est l’été. Il fait
beau et les travaux des champs, fenaison, battage du blé, l’occupent
quelque temps. Mais l’hiver va venir et on ne peut pas compter sur
une mère plusieurs fois remariée et pourvue d’un nombre
considérable d’enfants, fruit de ses successives unions, pour trouver
sa pitance.
Thomas a gardé la nostalgie d’un paysage plus riant que celui de
son Valais natal. Il repart pour l’Alsace. Et puis Paulus a retrouvé sa
trace (n’oublions pas qu’il est lui aussi un cousin). Son association
avec Thomas lui a été profitable. Il lui en coûte d’y renoncer. Il se fait
menaçant. Thomas est petit. Pas de force à lutter et d’ailleurs peu
porté à la bagarre. La fuite est plus sûre. Dȇailleurs, il s’est trouvé un

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nouveau compagnon, Antonius Venetz qui partage son désir de
s’instruire. Sur le chemin de Strasbourg, il fera escale à Sélestat.
Sélestat qu’il faut marquer d’une pierre blanche, car c’est là qu’enfin
il apprendra à lire ;
Sélestat est une petite ville que domine un haut château
moyenâgeux au passé prestigieux et qui attire de nombreux visiteurs.
Elle a, aujourd’hui encore, réputation justifiée d’humanisme. Mais ce
n’est pas l’attrait touristique, au demeurant de peu d’importance en
cette époque, qui guide les pas du jeune Thomas mais, toujours plus
vif, le désir de s’instruire et cette fois le choix est judicieux. En pleine
mutation sociale, intellectuelle et religieuse, l’Alsace est à la pointe du
progrès. Les écoles abondent. Et sont d’un bon niveau. SontȬelles
gratuites ? Rien ne permet de l’affirmer et c’est peu probable. Mais
nous allons constater qu’il y a certaines exceptions. Et puis la
mendicité fera office de bourse scolaire. Il n’est pas interdit de
supposer d’autre part que les vocations pédagogiques reposent sur
un certain prosélytisme, car Luther dont les exégèses de la Bible
sentent le soufre, fait figure de maître à penser. La diète d’Augsbourg
vient d’avoir lieu et pour la première fois le jeune Thomas va se
trouver confronté au problème de la Réforme. Quelle(s) influence(s)
s’exerce(nt) sur lui ? Il n’en dit rien et peutȬêtre ne le saitȬil pas luiȬ
même exactement.
L’école où sont admis Thomas et son compagnon est dirigée par
un certain Johann Witz qui a latinisé son nom comme il était d’usage
à l’époque pour raison de cuistrerie. Il se fait appeler Johannes
Sapidus et pratique, à sa façon, une certaine forme de bourse scolaire.
On paie en proportion inverse des progrès accomplis. On peut même
ne rien payer du tout en cas de progression foudroyante. Le procédé
se révèle efficace, car il a pour effet de stimuler le zèle. Aussi Thomas
apprendȬil à lire en un temps record et gratuitement ! Ce qui en plus
contribuera grandement à lui donner confiance en ses moyens. Forme
de maïeutique.
L’enseignement dispensé est tiré du Donat, vieille grammaire
populaire, bestȬseller du Moyen Âge et repose comme il se doit sur le
par cœur et les châtiments corporels (dont Sapidus usera peu,
quelques taloches seulement : ça ne compte pas). Par contre, il
n’épargnera pas à Thomas et à son compagnon, qui sont déjà des

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hommes (ils ont près de vingt ans) parmi une ribambelle d’enfants et
dont l’existence demeure précaire et misérable, les moqueries
cruelles. Tous deux sont notamment dévorés par les poux et les puces
au point que leurs vêtements leur collent au corps du fait des
déjections des acariens et que tous les matins, en guise de toilette, il
leur faut arracher leurs chemises ce qui leur laisse la peau à vif. Et
Sapidus qui n’a pas été sans remarquer leur indigence et la vermine
qui les dévore, ne se fait pas faute de les livrer à la risée de leurs
compagnons d’études qui pour la plupart sont des gamins tout
disposés à se moquer de ces deux grands gaillards, beaucoup plus
âgés qu’eux : Les élèves en effet ne sont pas groupés par tranche
d’âge, mais par niveau d’études et comme Platter et Venetz sont
arrivés ne sachant rien !
Mais toute méthode est bonne pour qui veut véritablement
s’instruire et en possède les capacités. C’est apparemment le cas de
Thomas qui gardera finalement un bon souvenir de son séjour à
Sélestat et de l’enseignement de Sapidus. Il n’en est pas à faire le
délicat et la susceptibilité est un luxe. Il est temps de décoller de
l’alphabétisme au besoin en se retrouvant au milieu de galopins qui
se font tirer les oreilles. Mais n’importe. Consciencieusement donc
Thomas ânonne le Donat, en langue latine, puis il l’apprend par
cœur, comme il se doit puisque c’est la méthode qui constitue la base
pédagogique de l’époque. Rabelais ne l’a pas encore dénoncée.
Sapidus n’est pas un simple maître d’école, c’est un helléniste de
haut niveau ; latiniste aussi. Il ne lui viendrait pas à l’idée d’enseigner
le haut allemand langue maternelle de Thomas très déconsidérée et
c’est par l’étude des langues mortes que le jeune homme aborde ses
humanités.
Le maître aȬtȬil été touché par les idées nouvelles propagées par
Luther ? C’est assez vraisemblable, mais il semble se montrer plus
soucieux de pédagogie que de prosélytisme, peutȬêtre par prudence.
Certes son enseignement est totalement dégagé de l’influence du
clergé ; on le dirait aujourd’hui laïque. Il ne se fait pas faute de
dénoncer la corruption des prêtres, mais se garde de toucher au
dogme.
Quoi quȇil en soit, cette forme d’enseignement profite à Thomas. Il
ne sait pas encore écrire, mais il a appris à lire en latin grâce à

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l’enseignement dispensé par le Donat et son maître ; Thomas et
Venetz qui sont déjà des hommes parmi une ribambelle d’élèves
encore enfants garderont un bon souvenir de cette période de leur
existence. Une existence qui pourtant demeure précaire et misérable.
Car il faut quitter Sélestat. Le nombre d’écoliers attiré par la
réputation de cette cité accueillante rend aléatoire la mendicité qui
fait office de bourse scolaire. Les candidats à l’alphabétisation se
multiplient, en proportion inverse des ressources accessibles. Thomas
sait lire, et il a acquis les premiers rudiments de la langue latine ; (le
haut allemand qu’il pratique est tout à fait déconsidéré et il ne
viendrait à l’idée d’aucun maître de l’enseigner). Mais il ne sait
toujours pas écrire, les deux formes d’enseignement étant le plus
souvent dissociées.
Retour en Suisse donc, en HautȬValais. Un prêtre charitable (il en
est ou peutȬêtre estȬce aussi une forme de prosélytisme basé sur la
rivalité, car on peut craindre l’influence des partisans de Luther sur le
jeune homme) lui enseigne l’art de l’écriture. À partir de cette période
s’ouvre le chemin qui mène aux lumières de l’esprit.




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