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La Ballade de Pern - tome 11

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216 pages

Menolly vient d'être admise à l'atelier de Robinton, le Maître-Harpiste de Pern. Elle sait que cela ne sera pas sans douleurs à cause de ses pieds blessés et de ses mains déformées. Mais la musique l'aidera à surmonter les douleurs du quotidien.



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couverture

SCIENCE-FICTION
Collection dirigée par Bénédicte Lombardo

ANNE McCAFFREY

La Ballade de Pern - Tome 11

LA CHANTEUSE-DRAGON
DE PERN

Traduction de l’américain
par Éric Rondeaux et Pierre-Paul Durastanti

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Je dédie ce livre,

avec respect,

et amour

à André Norton

 

Chapitre un

La petite reine toute dorée

Sur la mer en sifflant volait

Pour les vagues arrêter

Pour sa couvée sauver

Bravement elle s’aventurait

 

Elle attaquait la mer en rage

Un fermier du fort de passage

Sur le sable doré

En main un filet

Vit et la reine et son courage

 

Il l’observa, tout étonné

Car il s’entendait répéter :

Un tel prodige

N’est pas de mise

Mais toute dorée elle voletait

 

Il vit sa peine et aussitôt

Regarda la falaise en haut

Il vit une cave

Au-dessus des vagues

Il y plaça les œufs nouveaux

 

La petite reine d’or ciselée

Sur son épaule vint se poser

Ses yeux tout bleus

Brillaient d’un feu

Que l’oubli jamais n’éteindrait

 

 

Quand Menolly, fille de Yanus, le seigneur du fort de Mer, arriva à l’atelier de harpe, ce fut avec panache, montée sur un dragon bronze. Elle était assise sur le cou de Monarth entre son cavalier, T’gellan, et le maître harpiste de Pern, Robinton. Pour celle qui s’était entendu dire que les filles ne sauraient devenir harpistes, qui avait fui son fort car elle ne pouvait pas vivre sans musique, voilà qui représentait un beau triomphe.

Et pourtant, la peur n’en était pas absente. Bien sûr, la musique ne lui serait pas refusée, ici, à l’atelier de harpe. Au vrai, elle avait écrit quelques chansons que le maître harpiste avait entendues et aimées. Mais ce n’étaient là que des ritournelles, des airs mineurs. Et que ferait une jeune fille, même si elle avait appris leurs Chants et leurs Ballades d’Enseignement aux jeunes de son fort, dans un atelier de harpe d’où provenaient tous les Chants d’Étude ? Surtout une jeune fille ayant marqué par inadvertance neuf lézards-de-feu quand n’importe qui sur Pern aurait donné le bras gauche pour en posséder un seul ? Que pouvait bien lui vouloir maître Robinton en l’amenant ici ?

Sa fatigue était telle qu’elle n’arrivait plus à réfléchir. Elle avait passé une journée fertile et excitante au weyr de Benden, de l’autre côté du continent, où la nuit était déjà bien avancée. Ici, à Le Fort, le soir tombait tout juste.

— Plus que quelques minutes, lui glissa Robinton.

Elle l’entendit alors s’esclaffer comme le bronze Monarth claironnait un salut au dragon de guet de Le Fort.

— Tiens bon, Menolly. Je me doute que tu es épuisée. Je te confierai aux bons soins de Silvina dès que nous toucherons le sol. Tu vois, là-bas…

Elle suivit la direction qu’indiquait son doigt pointé et aperçut un quadrilatère de bâtiments illuminés au pied de la falaise de Le Fort.

— Voilà l’atelier de harpe.

Elle frissonna, sous l’effet combiné de la fatigue, du froid de leur passage dans l’Interstice, et de l’appréhension. Monarth amorçait un cercle d’approche et une marée de silhouettes humaines se déversait dans la cour de l’atelier, agitant les bras avec frénésie pour saluer le retour du maître harpiste. Menolly ne s’attendait pas à voir autant de monde dans l’atelier de harpe.

L’assistance se tint à distance respectueuse, sans pour autant modérer ses clameurs de bienvenue, tandis que l’énorme dragon bronze se posait dans la cour largement dégagée.

— J’ai deux œufs de lézards-de-feu ! clama maître Robinton.

Serrant fort les pots de terre contre lui, il se laissa glisser de l’épaule de Monarth avec l’aisance d’une longue pratique.

— Deux œufs de lézards-de-feu ! répéta-t-il gaiement en brandissant les deux précieux réceptacles au-dessus de sa tête avant de s’éloigner d’un pas vif pour faire étalage de ses trésors.

— Mes lézards-de-feu ! (Menolly, inquiète, regardait de tous côtés.) Ils nous ont bien suivis, T’gellan ? Ils ne se sont pas perdus dans l’Interstice ?

— Aucun risque, Menolly, répondit T’gellan en désignant le toit d’ardoise derrière eux. J’ai demandé à Monarth de leur désigner ce perchoir pour le moment.

Menolly vit avec soulagement ses lézards, reconnaissables entre tous, dont les silhouettes se découpaient sur le ciel obscur.

— Pourvu qu’ils ne se conduisent pas aussi mal qu’à Benden…

— Non, lui assura T’gellan sans hésiter. Tu sauras les tenir. Tu en as fait davantage avec ta troupe de neuf lézards que F’nor avec son unique petite reine. Et F’nor est un chevalier-dragon accompli.

Lançant sa jambe droite par-dessus l’arête du cou de Monarth, il se laissa tomber en tendant les bras vers elle.

— Passe d’abord ta jambe. Je vais te tenir, que tu n’ailles pas blesser davantage tes pieds meurtris.

Ses bras l’étreignirent comme elle se laissait glisser le long de l’épaule de Monarth.

— Voilà, jeune fille. Te voilà rendue saine et sauve à l’atelier de harpe.

Il eut un geste large, comme si lui seul avait été capable de remplir une telle mission.

Menolly porta son regard de l’autre côté de la cour, où la silhouette altière du maître harpiste dominait tous ceux qui l’entouraient. Silvina était-elle parmi eux ? Lasse, Menolly espéra que la harpiste la retrouverait vite. Elle n’avait guère confiance en la conviction désinvolte de T’gellan quant au comportement de ses lézards-de-feu. Ils commençaient à peine à s’habituer au weyr de Benden où les gens avaient quelque expérience de ces antiques créatures ailées.

— Ne te fais pas tant de souci, Menolly. Mais rappelle-toi, lui dit T’gellan en serrant son épaule dans un geste de réconfort maladroit, que tous les harpistes de Pern ont essayé de retrouver l’apprenti perdu de Petiron…

— Ils croyaient que cet apprenti était un garçon…

— Cela n’a pas fait de différence pour maître Robin-ton quand il t’a demandé de venir ici. Les temps changent, Menolly. Ça n’en fera pas non plus pour les autres. Tu verras. Dans une septaine, tu auras oublié avoir jamais vécu ailleurs.

Le chevalier-bronze gloussa.

— Grandes coques, ma fille, tu as vécu loin de ton fort, pris les Fils de vitesse et marqué neuf lézards-de-feu. Qu’as-tu à craindre des harpistes ?

— Où est passée Silvina ?

La voix du maître harpiste domina le tumulte. Il y eut une accalmie momentanée et on envoya quelqu’un à l’atelier pour la trouver.

— Assez de réponses, à présent. Vous avez le squelette des nouvelles, je le revêtirai de chair plus tard. Bon, ne va pas faire tomber ces pots, Sebell. Pour l’heure, j’apporte encore de bonnes nouvelles ! J’ai retrouvé l’apprenti perdu de Petiron !

Au milieu des exclamations de surprise, Robinton sortit de la foule et fit signe à T’gellan d’amener Menolly. Une fraction de seconde, Menolly combattit l’impulsion de faire demi-tour et de prendre la fuite, quoique cela fût impossible, avec ses pieds tout juste guéris d’avoir essayé de distancer les Fils et les bras de T’gellan autour d’elle. Celui-ci pressa son épaule, comme s’il sentait sa nervosité.

— Tu n’as rien à craindre des harpistes, lui répéta-t-il à l’oreille tandis qu’il l’escortait à travers la cour.

Robinton s’avança à leur rencontre, rayonnant de plaisir quand il lui prit la main droite. Il leva son bras libre pour réclamer le silence.

— Voici Menolly, fille de Yanus, le seigneur du fort de Mer, jadis du fort de Mer du Demi-Cercle, et apprentie perdue de Petiron !

La clameur de surprise des harpistes fut couverte par une explosion de cris des lézards-de-feu perchés sur le toit. Craignant que la petite troupe ne s’abatte sur les harpistes, Menolly se retourna, vit que leurs ailes étaient déployées et leur ordonna sévèrement de rester où ils étaient. Elle n’eut alors plus la moindre excuse de continuer d’éviter cet océan de visages, les uns souriants, les autres bouche bée devant ses lézards-de-feu, mais beaucoup, beaucoup trop nombreux.

— Oui, et ces lézards-de-feu appartiennent à Menolly, poursuivit Robinton d’une voix qui dominait aisément les murmures. Tout comme cette adorable chanson sur la reine des lézards-de-feu est de Menolly. Sauf que ce n’est pas un homme qui a sauvé la couvée de la noyade, mais Menolly. Et quand plus personne n’a voulu la laisser jouer ou chanter au fort de Mer, elle s’est enfuie dans la grotte de la reine des lézards-de-feu et a marqué neuf des œufs avant même de réaliser ce qu’elle faisait. De plus, et il haussa la voix pour couvrir les cris d’approbation disparates, de plus, elle a déniché une autre couvée, ce qui m’a permis d’obtenir deux œufs !

La deuxième clameur, moins réservée, se répercuta d’un bout à l’autre de la cour, reprise par les sifflements aigus des lézards-de-feu. Sous le couvert d’un rire bon enfant devant cette réaction, T’gellan lui glissa au creux de l’oreille :

— Je te l’avais bien dit.

— Et où est Silvina ? redemanda le harpiste, une note d’impatience dans la voix.

— Me voici, et vous devriez avoir honte de vous, Robinton, dit une femme en franchissant le cercle des harpistes.

Menolly garda l’impression d’une peau très blanche et d’yeux expressifs dans un visage aux joues larges encadré de cheveux noirs. Puis des mains fermes mais douces la dégagèrent de l’étreinte de Robinton.

— Soumettre une enfant à une telle épreuve. Non, non, vous tous, calmez-vous. Tout ce vacarme ! Et ces pauvres créatures là-haut, tellement folles de terreur qu’elles n’osent pas descendre. Vous avez perdu l’esprit, Robinton ? Allez-vous-en ! Tous ! Rentrez dans l’atelier. Continuez toute la nuit si vous en avez la force mais moi, je mets cette enfant au lit. T’gellan, si vous voulez bien m’aider…

Tandis qu’elle morigénait tout un chacun avec une belle impartialité, la femme, accompagnée de Menolly et T’gellan, se frayait un chemin dans la foule qui s’écartait avec respect, mais aussi ironie.

— Il est trop tard pour la mettre en compagnie des autres filles chez Dunca, dit Silvina à T’gellan. Nous allons donc la coucher dans une des chambres d’amis pour la nuit.

Incapable d’y voir clairement dans les ombres de l’atelier, Menolly donna des orteils contre les marches de pierre ; elle gémit de douleur et se raccrocha aux mains qui la soutenaient.

— Que t’est-il arrivé, mon enfant ? demanda Silvina d’une voix douce et inquiète.

— Mes orteils… mes pieds !

Menolly ravala les larmes que la douleur inattendue lui avait fait monter aux yeux. Il ne fallait pas que Silvina la croie lâche.

— Allons ! Je vais la porter, dit T’gellan en la soulevant dans ses bras avant qu’elle ait pu protester. Montrez-nous le chemin, Silvina.

— Ce maudit Robinton, dit Silvina. Lui, il peut continuer jour et nuit sans dormir mais il oublie que les autres…

— Non, ce n’est pas sa faute. Il a tant fait pour moi…, commença Menolly.

— Ah ! C’est ton débiteur, Menolly, répliqua le chevalier-dragon en riant. Il faudra que votre guérisseur voie son pied, Silvina, poursuivit-il tout en portant Menolly en haut de la large volée de marches qui partait de l’entrée principale de l’atelier. Nous l’avons trouvée dans cet état. Elle essayait de distancer l’avant-garde d’une chute de Fils.

— Ah ?

Silvina regarda Menolly par-dessus son épaule, ses yeux verts écarquillés empreints de respect.

— Elle a failli réussir. Elle a couru jusqu’à en avoir les pieds à vif. Un de mes hommes-dragons l’a aperçue et l’a ramenée au weyr de Benden.

— Dans cette chambre, T’gellan. Le lit est à votre main gauche. Laissez-moi juste découvrir les brilleurs…

— Je le vois. (Et T’gellan la déposa tout doucement sur la couche.) J’ouvre les volets et je laisse entrer ses lézards-de-feu avant qu’ils ne créent de véritables problèmes.

Menolly s’était laissée couler dans l’épais matelas de doux joncs. Elle défit alors la courroie retenant le petit sac qui contenait ses possessions sur son dos, mais elle ne trouva pas l’énergie nécessaire pour attraper la fourrure pliée au pied du châlit. Dès que T’gellan eut ouvert le second volet, elle appela ses amis.

— J’ai tant entendu parler des lézards-de-feu, disait Silvina, et je n’ai fait qu’apercevoir la petite reine du seigneur Groghe qui… Bonté divine !

Entendant son exclamation stupéfaite, Menolly se releva avec peine pour voir les lézards-de-feu tournoyer autour de Silvina.

— Combien disiez-vous en avoir, Menolly ?

— Ils ne sont que neuf, répliqua T’gellan, amusé par la confusion de Silvina.

Elle se tournait et se retournait en tous sens pour essayer de bien observer l’une ou l’autre des créatures qui virevoltaient.

Menolly leur ordonna de vite se calmer et de bien se tenir. Rocky et Plongeur atterrirent sur la table près du mur tandis que Belle, plus téméraire, se perchait comme de coutume sur l’épaule de Menolly. Les autres se posèrent sur les appuis des fenêtres, leurs yeux gemmés jetant l’éclat orangé de l’incertitude et du soupçon.

— Eh bien, ce sont les créatures les plus adorables que j’aie jamais vues, dit Silvina en considérant avec la plus extrême attention les deux bronzes sur la table.

Rocky, s’apercevant que l’on faisait des remarques à son propos, stridula. Il replia soigneusement ses ailes sur son dos et pencha la tête vers Silvina.

— Et bonjour à vous, jeune lézard-de-feu bronze.

— Ce hardi gaillard, si je me rappelle bien, c’est Rocky, dit T’gellan. N’est-ce pas, Menolly ?

Elle acquiesça, heureuse, dans sa lassitude, que T’gellan veuille parler pour elle.

— Les verts, ce sont Tante Une et Deux.

Le couple, comme deux vieilles femmes, jacassa tant et si bien que Silvina éclata de rire.

— Le petit bleu, c’est Oncle, mais je ne reconnais pas encore les trois bronzes…

Il se tourna vers Menolly, interrogateur.

— Ce sont Paresseux, Mimique et Chocolat, dit Menolly en les désignant l’un après l’autre, et voici… Belle, Silvina.

Menolly prononça son nom avec timidité car elle ne connaissait ni son titre ni son rang dans l’atelier de harpe.

— Et Belle, elle l’est assurément. Tout comme une reine dragon miniature. Et tout aussi fière, à ce que je vois.

Puis Silvina interrogea Menolly, pleine d’espoir.

— Y a-t-il une chance pour qu’un des œufs de Robinton donne une reine ?

— Je l’espère, vraiment, dit Menolly avec ferveur. Mais avec les œufs de lézards-de-feu, il est difficile de dire lequel sera la reine.

— Je suis sûre qu’il sera aussi enthousiaste, quelle que soit la couleur. Et à propos des reines, T’gellan, fit Silvina en se tournant vers le chevalier-dragon, dites-moi, Brekke a-t-elle re-marqué la nouvelle reine dragon pendant votre éclosion, aujourd’hui ? Nous nous sommes fait beaucoup de souci pour elle, depuis la mort de la reine.

— Non, Brekke ne l’a pas re-marquée. (T’gellan sourit aussitôt pour rassurer Silvina.) Son lézard-de-feu ne l’a pas laissé faire.

— Non ?

— Si. Vous auriez dû voir ça, Silvina. Ce petit nain bronze s’est précipité à tire-d’ailes vers la reine dragon en rouspétant comme une poule inquiète. Il ne voulait pas laisser Brekke approcher la nouvelle reine. Mais, selon F’nor, elle est sortie de sa dépression et elle va aller mieux à présent. C’est le petit Berd qui a joué ce tour.

— Eh bien, voilà qui est intéressant. (Silvina considéra les deux bronzes avec un respect pensif.) Ils ont donc toutes sortes de capacités…

— À ce qu’il semble, poursuivit T’gellan. F’nor emploie sa petite reine, Grall, à envoyer des messages aux autres weyrs des dragons. Bien sûr, s’esclaffa-t-il de manière peu flatteuse, elle ne revient pas toujours aussi vite qu’elle est partie. Menolly a mieux entraîné ses lézards. Vous verrez.

Le chevalier-dragon se dirigea vers la porte en bâillant.

— Navré…

— C’est moi qui devrais m’excuser de vouloir satisfaire ma curiosité quand vous êtes tous deux aussi ensommeillés. Filez donc, T’gellan, et merci de tout cœur pour votre aide.

— Bonne chance, Menolly. Je sais que tu dormiras bien, dit T’gellan en lui adressant un clin d’œil d’adieu enjoué.

Il avait passé la porte et ses bottes cliquetaient sur le sol de pierre avant qu’elle ait le temps de le remercier.

— Bon, jetons un coup d’œil sur ces pieds en lambeaux… (Silvina lui ôta doucement ses pantoufles.) Hmmm… Ils sont loin d’être guéris. Manora est une infirmière habile, mais je veillerai à ce que maître Oldive t’examine demain. Et ça, qu’est-ce que c’est ?

— Mes affaires. Je n’ai pas grand-chose…

— Dites, vous deux, surveillez ça, et pas d’espiègleries, dit Silvina en posant le ballot sur la table entre Rocky et Plongeur. Retire ta jupe, Menolly, et allonge-toi. Une bonne nuit de sommeil, voilà ce dont tu as besoin. Tes yeux ne sont que deux charbons brûlés.

— Je vais bien, je vous assure.

— Sans doute, maintenant que tu es ici. Tu vivais dans une grotte, d’après ce que disait T’gellan ? Et tous les harpistes de Pern qui te cherchaient dans les forts et les ateliers… (De ses doigts habiles, Silvina tira sur les bandes de la jupe.) C’est bien du vieux Petiron d’oublier de dire que tu étais une fille.

— Je ne crois pas qu’il ait oublié, dit lentement Menolly qui évoquait son père, sa mère, et leur refus de la voir jouer. Il m’a dit que les filles ne pouvaient pas être harpistes.

Silvina lui adressa un long regard dur.

— Peut-être sous l’égide d’un autre maître harpiste. Ou bien dans l’ancien temps, mais le vieux Petiron connaissait sans doute assez bien son fils pour…

— Petiron était le père de maître Robinton ?

— Il ne te l’a jamais dit ? Ce vieil âne bâté ! Déterminé à ne pas se mettre en avant malgré l’élection de son fils comme maître harpiste… puis choisir une place à mi-chemin de nulle part… Je te demande pardon, Menolly…

— Le fort de Mer du Demi-Cercle est à mi-chemin de nulle part.

— Pas si Petiron t’y a trouvée, toi, et recommandée à cet atelier. Bon, assez parlé, ajouta-t-elle en refermant les paniers des brilleurs. Je laisse les volets ouverts… mais tu dois dormir tout ton soûl, tu m’entends…

Menolly marmonna une réponse indistincte ; ses paupières se fermaient en dépit de ses efforts pour demeurer poliment éveillée tant que Silvina était dans la pièce. Elle poussa un petit soupir quand la porte se referma. Belle se nicha aussitôt près de son oreille, et la jeune fille sentit d’autres petits corps durs s’installer confortablement auprès d’elle. Elle s’apprêta au sommeil, tout en ressentant la douleur qui sourdait de ses pieds et ses orteils meurtris.

Elle avait chaud, se sentait bien installée ; elle était si fatiguée. Le sac qui contenait les joncs épais était assez fort pour empêcher les tiges droites de lui meurtrir les chairs, mais elle ne pouvait pas dormir. Elle ne pouvait pas bouger non plus car, si son esprit revenait sans cesse aux événements incroyables de la journée, son corps ne lui appartenait plus, abandonné dans une région inférieure de l’insensibilité.

Elle avait conscience de l’odeur épicée de Belle, de la senteur douce et sèche des joncs, de l’arôme terreux des champs mouillés porté par le vent nocturne, parfois relevé par une bouffée amère provenant du charbon de bois qui brûlait dans la cheminée. Le printemps n’était pas si avancé que l’on pût se passer de feu le soir venu.

Curieux de ne plus avoir l’odeur de la mer dans les narines, pensa Menolly, car ses senteurs et celles du poisson avaient dominé ses quinze cycles, la dernière septaine exceptée. Quel plaisir de savoir qu’elle en avait à jamais fini avec la mer et le poisson ! Elle n’aurait plus jamais à vider un packtail ni risquer coupures et infections. Elle ne pouvait pas encore utiliser sa main blessée comme elle l’aurait voulu, mais cela viendrait. Rien n’était impossible, puisqu’elle était arrivée à l’atelier de harpe avec toutes les chances contre elle. Et elle rejouerait du guitar, et de la harpe. Manora lui avait assuré qu’elle retrouverait l’usage de ses doigts, avec le temps. Et ses pieds guérissaient. Cela amusait Menolly, à présent, de se remémorer qu’elle avait eu la témérité d’essayer de prendre de vitesse l’avant-garde d’une chute de Fils. Courir avait fait plus que lui permettre d’échapper à leur brûlure : cela l’avait conduite au weyr de Benden, à l’attention du maître harpiste de Pern et au départ d’une vie résolument nouvelle.

Et son cher vieil ami, Petiron, était le père de maître Robinton ! Elle savait que le harpiste était bon musicien, mais il ne lui était jamais venu à l’idée de se demander pourquoi on l’avait envoyé au fort de Mer du Demi-Cercle où elle avait été la seule à profiter de ses capacités d’enseignant. Si seulement Yanus, son père, l’avait laissée jouer du guitar quand le nouveau harpiste était arrivé… mais ils avaient eu peur qu’elle ne déshonore le fort de Mer. Eh bien, il n’en avait pas été et n’en serait jamais ainsi ! Un jour, son père et, oui, sa mère aussi, réaliseraient que Menolly n’était en rien un motif de disgrâce pour le fort de sa naissance.

Menolly caressait des idées de triomphe quand un bruit vint interrompre ses réflexions. Des voix d’hommes, qui riaient et grondaient en conversant, portées par l’air vif de la nuit. Les voix des harpistes ; des ténors, des basses et des barytons, sur des tons amusés, ergoteurs, cajoleurs, et un autre accent, plus vieux, querelleur, tremblant, gémissant, qu’elle n’aima guère. Une nouvelle voix, un baryton léger à la douceur de velours s’éleva au-dessus du ténor revêche, apaisante. Puis le baryton plus profond du maître harpiste domina le brouhaha, qu’il réduisit au silence. Bien qu’elle ne comprît pas ce qu’il disait, sa voix la berça jusqu’au sommeil.

Chapitre deux

Harpiste, dis-moi donc le chemin

Qui de ce fort s’en va au loin

Et qui contourne la colline…

Poursuit-il sa course mutine ?

Devient-il l’or d’un soir lointain ?

Menolly s’éveilla soudain, en réponse à un appel intérieur qui n’avait rien à voir avec le lever du soleil sur cette face de Pern. Par la fenêtre, elle vit la nuit noire et les étoiles. Elle sentit les lézards-de-feu endormis blottis tout contre elle et se rendormit bientôt avec gratitude. Elle était épuisée.

Lorsque le soleil eut éclairé les toits sur le côté externe du rectangle de bâtiments qui renfermaient l’atelier de harpe, il darda ses rayons sur ses fenêtres, ménagées sur le flanc oriental de l’atelier. Le jour entra peu à peu dans la pièce, et la combinaison habituelle de lumière et de chaleur sur son visage éveilla Menolly.

Étendue, le corps encore alangui, elle se demandait où elle était. Lorsque le souvenir lui revint, elle ne sut que faire. Aurait-elle manqué un appel général au réveil ? Non, Silvina avait décrété qu’elle devait dormir tout son content. Comme elle repoussait les fourrures du lit, elle entendit des voix qui chantaient. Le rythme lui était familier. Elle sourit en reconnaissant une des longues Sagas. Les apprentis répétaient la mélodie complexe par cœur, tout comme elle l’avait appris aux jeunes du fort de Mer du Demi-Cercle quand Petiron était tombé malade et, plus tard, après qu’il soit mort. Cette similarité la rassura.

Comme elle se laissait glisser du lit, elle serra les dents en prévoyant le contact avec les dalles dures et froides mais, à sa surprise, ses pieds, ce matin, ne lui faisaient pas mal ; ils n’étaient qu’engourdis. Elle regarda le soleil par la fenêtre. Si elle se fiait à la longueur des ombres, la matinée était déjà bien avancée : elle avait vraiment dormi. Puis elle se gaussa d’elle-même : elle se trouvait de l’autre côté de Pern par rapport au weyr de Benden et au fort du Demi-Cercle, et elle avait eu au moins six bonnes heures de sommeil de plus que d’habitude. Par bonheur, les lézards-de-feu devaient être aussi fatigués qu’elle, sinon leur faim l’aurait tirée du sommeil.

Elle s’étira, secoua la tête pour démêler un tant soit peu sa chevelure, puis elle clopina avec précaution jusqu’au broc et au bassin. Après s’être lavée avec du sable-savon, elle s’habilla et se brossa les cheveux, se sentant enfin capable d’affronter de nouvelles expériences.

Belle poussa un trille impatient. Elle était réveillée. Et avait très faim. Rocky et Plongeur lui firent écho.

Menolly devait leur trouver de quoi manger, et sans tarder. Posséder neuf lézards-de-feu lui aliénerait bien assez de gens, et si ces neuf-là s’avéraient affamés et incontrôlables, ils irriteraient même les plus tolérants.

Résolue, elle ouvrit la porte qui donnait sur un couloir silencieux. Les arômes du klah, des pains et des viandes en train de cuire au four emplissaient l’air, et elle se dit qu’il lui suffisait de suivre les odeurs jusqu’à leur source pour satisfaire ses amis.

Les portes du large couloir étaient ouvertes pour laisser entrer à flots le jour et l’air frais. Menolly descendit du dernier niveau jusqu’à l’immense vestibule. Juste en face de l’escalier, elle vit des portes métalliques à hauteur de dragon dotées d’un curieux système de fermeture : le derrière des battants portait une roue qui faisait visiblement pivoter une barre fixée dans le sol et le plafond. Au fort de Mer du Demi-Cercle, il y avait de lourdes barres horizontales, mais ce système était plus facile à fermer et paraissait beaucoup plus sûr.

À sa gauche, une double porte donnait dans la grande salle, sans doute la pièce d’où le harpiste parlait la nuit dernière. À sa droite, elle apercevait la salle à manger, presque aussi vaste que la grande salle, avec trois longues tables dressées parallèlement aux fenêtres. À sa droite encore, près de la cage d’escalier, une porte s’ouvrait sur des marches basses et sur la cuisine, à en juger par les odeurs appétissantes et les bruits familiers qui s’en échappaient.

Les lézards-de-feu criaillaient de faim, mais Menolly ne pouvait laisser toute la troupe envahir la cuisine et déranger les domestiques. Elle leur ordonna donc de se percher sur les corniches au-dessus de la porte, dans l’ombre. Elle allait leur rapporter de quoi manger, promit-elle, mais ils devaient bien se tenir. Belle les houspilla jusqu’à ce qu’ils se posent tous en douceur ; seuls leurs yeux brillants à multiples facettes révélaient leur présence.

Puis Belle prit sa position favorite sur l’épaule de Menolly, la tête enfouie dans son épaisse chevelure et la queue enroulée autour de sa gorge tel un collier d’or.

Comme elle pénétrait dans la cuisine, les domestiques et les cuisiniers affairés à préparer le repas de midi évoquèrent le souvenir fugitif des jours heureux au Demi-Cercle. Mais, ici, ce fut Silvina qui la remarqua et lui sourit ; sa mère ne l’aurait jamais fait.

— Tu es levée ? Tu es bien reposée ?

Silvina fit un geste impérieux vers un homme indolent et gauche qui se tenait près du feu.