La bête du Gévaudan

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Cette légende, point de départ d'un drame terrible, va plonger le Gévaudan dans la terreur et la désolation pendant trois ans. Durant cette longue période, on dénombre 230 attaques dont 121 mortelles. Tous ceux envoyés sur les lieux du carnage sont réduits à l'impuissance, la Bête se jouant de tous les pièges... mais n'y en a-t-il qu'une ? Certains détails, troublants, font penser à une autre Bête, humaine, sadique. Les mystères trainant des ombres aussi épaisses ne se laissent pas facilement dévoiler.
Publié le : vendredi 1 mars 2013
Lecture(s) : 9
EAN13 : 9782296531369
Nombre de pages : 197
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Jean-Marie Prével

La bête du Gévaudan
ou
La malédiction d’Osée

Roman

































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ336Ȭ29109Ȭ3
EAN : 9782336291093



La bête du Gévaudan
o u
L a m a l é d i c t i o n d ’ O s é e

Du même auteur

Le dévergondage de Clotilde, éd. Belfond, 1993, roman.

Trop loin une île, tapuscrit 78, Théâtre ouvert, 1994








JeanȬMarie Prével

La bête du Gévaudan
ou
La malédiction d’Osée


roman













L’Harmattan


Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Rode (JeanȬFrançois), L’enfant projeté, 2013.
Hermans (Anaële), Bananes sauce gombos, 2013.
Jamet (Michel), Joute assassine, 2013.
Tirvaudey (Robert), Paroles en chemin, 2013.
Mahdi (Falih), Dieu ne m’a pas vu, 2013.
Labbé (François), L’Imbécile heureux, 2012.
Le Forestier (Louis), La Vie, la Mort, l’Amour, 2012.
Dini (Yasmina), Soroma (Joseph), L’Amante religieuse,
2012.
Mandon (Bernard), L’Exil à Saigon, 2012.
Mouton de Ponthieu (Caroline), Le Cœur des filles, 2012.
Evers (Angela), L’Apnée, 2012.
Milo (Chiara), Passion 68, 2012.
Bilas (Charles), La Boîte en fer, 2012.
Josserand (Sylvain), Courts métrages, 2012.
Garrido Palacios (Manuel), Nuit de chiens, 2012.


*
**

Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Le premier personnage c‘est elle… la veuve Puget... Sans
elle il n’y aurait pas eu d’histoire… C’est le moment où la
nuit descend… Elle est là debout devant la porte, transie,
immobile, guettant un peu anxieuse l’arrivée du curé. Elle
est là, impatiente et inquiète, oui inquiète quand même
d’apercevoir sa sombre silhouette avancer dans l’étroit
chemin abrupt que les premières averses de l’automne ont
rendu boueux et à peine praticable. S’il ne vient pas ce
soir elle attendra demain… puis aprèsȬdemain… puis
plus longtemps encore… cela fait presque une semaine
qu’elle attend cet homme robuste et rude au visage éclaté
de ridules sanguines et dont chacun redoute la violence
des colères.
Lui, l’homme d’Eglise, tiens le voilà qui arrive, plus
noir encore que l’obscurité dense de cette soirée d’octobre,
qui martèle chaque pas d’une énergie farouche, qui jure et
qui grommelle en dégageant ses sabots de la boue grasse
et lourde, qui enfin se dirige vers cette unique pièce au sol
de terre battue… Une chandelle éclaire faiblement. Dans
la cheminée, deux bûches se fendent sans bruit. Lui, il
s’est assis au milieu du banc. Lui, il a vidé d’un seul trait
le verre de vin posé sur la table et qui lui était justement
destiné.
Elle, est restée debout les yeux baissés et sans savoir
pourquoi a posé les deux mains sur son ventre…

Il n’y a qu’un seul meuble, une maie de sapin aux
angles patinés juchée sur quatre pieds noueux, et puis
une paillasse aussi, une paillasse posée sur des planches
rugueuses. Elle, elle a regardé la paillasse comme un souȬ
venir lointain… a caressé une fois encore ce ventre qui
s’arrondit, a caressé d’une main lasse et fripée cette forme
à peine visible sous son tablier gris… Enfin il faut qu’elle
parle, elle l’a fait venir pour ça, pour dire, pour expliquer,
pour avouer… Mais elle a la gorge nouée et devant l’homȬ
me d’Eglise s’enferme dans son silence. Lui immobile et
froid il l’ignore, il lui tourne le dos en observant les
flammes, lui, il ne dit mot.
Elle, enfin s’est décidée, elle a puisé dans son courage
la force d’extirper de sa honte des bribes de phrase, des
sons à peine audibles, car au début ce qu’elle raconte c’est
incompréhensible, mais bon sang qu’estȬce que ça signifie
cette confession timide ? Allez, du courage ! davantage de
courage ! Ça y est, elle y arrive, d’un seul trait, elle y
arrive enfin, à dire que depuis trois mois pas une goutte
de sang n’a coulé de son ventre. Puis le silence encore… le
silence… Le curé n’a pas répondu mais elle entend sa
respiration plus forte, souffle de rage et de colère… Puis
le passé qui à nouveau la rattrape… En un éclair elle se
souvient de la moisson de juillet, d’un jeune brassier
d’Auvergne venu couper les blés au hameau de Solièges,
un homme grand et voûté aux membres longs et maigres,
aux mouvements vigoureux, aux yeux farouches et clairs.
Elle se souvient de cette journée brûlante où après une
heure de labeur les gosiers étaient secs et irrités, elle se
souvient aussi de lui avoir apporté à boire, d’avoir croisé
ce regard animal, insistant, déplacé, ce regard affolé d’un
désir si sauvage… Et le soir, dans l’air tiède et obscur,
comment aȬtȬil pu reconnaître sa maison, petite bâtisse

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trapue écrasée sous les lauzes, aussi semblable que les
sept autres du hameau, avec ses pierres mal jointes et
l’unique ouverture toujours béante de la fenêtre que l’on
ne ferme qu’à cause du froid par un volet de bois, la
sienne, un peu à l’écart, dont la cour épouse l’inclinaison
de l’étroite vallée, la sienne où sur le replat du chemin
trône l’arbre nourricier, ce châtaignier solitaire au dôme
large et puissant.
Le curé a dit alors d’une voix forte et pleine de colère
qu’il lui refusait le pardon de Dieu et que jamais, non
jamais, il ne baptiserait son enfant.


Elle, elle a revu entrer ce jeune brassier d’Auvergne,
titubant, un peu ivre, qui l’entraîne sans un mot sur la
paillasse, soulève brutalement robe et tablier, puis la péȬ
nètre sans douceur, secoue vivement son ventre, jouit
dans un rugissement puis repart très vite sans même se
rajuster. Elle a repensé aussi à la sensation fugitive d’un
liquide presque chaud irriguant sa chair honteuse.
Maintenant que sa mémoire vient d’achever son hisȬ
toire, elle se rappelle soudain ce qu’a dit la voix forte, puis
parce qu’il faut bien quand même penser à son salut elle
songe à la « méchantasse », cette vieille femme aux esprits
qui vit en solitaire au Mont de la Dévèze.

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Dans son sommeil elle a vu une lourde pierre qui desȬ
cendait du ciel, matière noire et fumante aux angles
tranchants, météorite du diable soufflée du fond de l’enfer
plus haut que les nuages puis planant tel un aigle auȬ
dessus du village, cherchant précisément le toit de sa
maison pour y fondre soudain telle la chute d’un rapace.
Elle a vu…
Non, le toit de lauzes ne s’est pas effondré, il est là
protecteur pesant sur la charpente. La veuve Puget boit
une soupe au lait d’ânesse où trempe du pain de seigle.
Elle ne peut s’empêcher de penser à la « méchantasse » du
Mont de la Dévèze et aux cinq heures de marche.
Le matin est blotti sous un ciel bas et gris. Elle est
sortie. Le vent de la nuit a descendu des châtaignes et à
présent les bogues recouvrent le sol humide. Pourtant la
1 2
veuve Puget ne va chercher ni la gratto, ni la masseto
posées branches vers le haut contre un mur intérieur, non,
elle s’est avancée, découvre la vallée sans son rideau de
brume, voit les crêtes nébuleuses éventrer des nuages.
Oh ! Qu’elle maudit ce pays dur et cette nature sans pitié
que racontent les légendes ! C’est vrai qu’on dit que Dieu
n’aime pas cette région où aucune bonne étoile n’allume
jamais le ciel. Pire, des divinités païennes au gré de leur
humeur auraient modelé le relief de formes capricieuses

1
Petite fourche à trois branches.
2
Fourche à deux branches fixée perpendiculairement au manche.

où la violence des rocs abrupts côtoie d’apaisantes ronȬ
deurs verdoyantes. Depuis des siècles on croit, mais en
secret pour ne pas offenser Dieu, que Gargantua a
façonné les puechs jumeaux des Bondons et de l’Esquino
d’Ase en ôtant la boue calcaire de ses sabots crottés. Les
pentes raides et mortelles excitent les torrents destrucȬ
teurs et des sources fugitives jaillissent de la surface du
sol puis disparaissent brusquement sans que l’on sache
pourquoi. L’été, sur les amas caillouteux pullulent des
serpents, et au cœur de l’hiver, les rares fous qui s’avenȬ
turent dans ces coins désolés entendent se réveiller tous
les êtres maudits ensevelis aux enfers. On dit aussi qu’il y
a très longtemps, plus longtemps qu’autrefois, un géant
malfaisant évadé des enfers a gratté le sousȬsol de ses
ongles crochus. A quelle époque et sous quel roi ses
larmes de colère ontȬelles remonté jusqu ’aux vivants ? AȬ
tȬil vraiment existé ? Un guérisseur d’Hermabessière l’a
bien vu apparaître dans un songe, l’a aussi entendu
menacer le village des pires catastrophes si les sources
environnantes venaient à se tarir… et curieusement, il est
écrit dans un registre qu’un été de grande chaleur, les
paysans occupés n’avaient pu empêcher l’assèchement des
points d’eau, que mystérieusement les blés et les seigles
avaient brûlé dans les greniers, que la dysenterie avait
frappé toutes les familles, que le village avait perdu deux
habitants sur trois. Alors en ce tempsȬlà on dut étendre le
cimetière, marcher toujours plus loin en portant les cerȬ
cueils, les vigoureux, les faméliques, les bienȬportants et
les malades, porter inlassablement la mort sortilège entre
les quatre planches et l’enfouir, l’enfouir au plus profond
jusqu’à dix pieds sous terre… mais pour supporter toute
cette fatigue il fallut souvent se reposer, et là où les
hommes un instant posèrent le cercueil, on dressa une

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croix, croix des morts, c’est ainsi qu’on les appelle encore,
nombreuses croix des morts de l’église au cimetière dresȬ
sées pour soulager les dos las et brisés, croix des morts au
granit millénaire et inaltérable… Un siècle plus tard, une
sécheresse encore plus terrible s’abattit sur la région mais
le souvenir angoissant du désastre s’était transmis de
génération en génération. Alors les villageois se relayèrent
jour et nuit pour remonter l’eau de la vallée et abreuver
les sources. Cette annéeȬlà, la récolte fut excellente et
aucune femme ne mourut en couches.

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Le Mont de la Dévèze est à cinq heures de marche et il
faudra revenir avant la nuit. Sur l’âne la veuve Puget a
attaché deux sacs pour une couverture et quelques proȬ
visions. Elle a pris aussi une corne de bœuf dans laquelle
elle a mis des braises rougeoyantes. Au bout du chemin
elle s’est retournée vers sa maison, attendrie parce qu’inȬ
quiète… Oui, à cet instant elle s’est émue, peutȬêtre aȬtȬ
elle pensé que ce départ pourrait devenir un adieu… Il y a
le cauchemar… la malédiction du curé… la vieille femme
aux esprits… et ce ventre arrondi…
Elle marche en suivant d’abord le chemin qui s’enfonce
dans le bois des Trois Fontaines. A chaque source elle ne
devra pas oublier de réciter un ave à genoux, dans le
repentir et l’humilité, puis elle rejoindra la draille qui
chevauche les crêtes. Il n’y aura aucun village sur sa
route, pas le moindre hameau, pas de trace de vie. Il
faudra marcher dans le silence austère de ces lieux de
solitude, ces lieux hors du monde où les légendes du
temps ont réécrit l’histoire. Il faudra au retour éviter les
sources de la Bédaule où des incubes aux formes huȬ
maines viennent se désaltérer au milieu de la nuit et
rassasiés de leurs viols récitent à la lune d’étranges incanȬ
tations. Il faudra éviter aussi la passe du Bossu, car dans
ce lieu, au temps des grandes compagnies, les routiers
ivres de vin et de violence y exécutaient leurs prisonniers
en hurlant les pires blasphèmes.

Soudain un bruit de sabots derrière, alors elle s’est
retournée et a vu l’ânesse qui la suivait, comme si ce
sixième sens propre aux animaux lui avait fait douter
d’un possible retour. La veuve est bien tentée de la chasȬ
ser, de la frapper d’une branche, de lui faire comprendre
de rebrousser chemin, mais le hameau est loin… mais un
présage encore, un signe du destin qu’elle veut bien reȬ
connaître en caressant son ventre lui font renoncer à
renvoyer la bête.
L’air s’est éclairci, on voit maintenant le ciel. Le bois
s’éloigne et la draille déroule son long ruban sinueux. Le
soleil aujourd’hui se devine à peine, juste un pan de ciel
gris blêmissant vers midi, puis le fond de la vallée blotti
dans le brouillard, immobile et somnolent malgré l’heure
avancée. Et une fumée làȬbas, juste en contrebas, un filet
gris et ténu qui s’élève en volutes, lent et besogneux, qui
s’acharne à durer en maculant l’air froid. Soudain la veuve
Puget a refusé d’avancer, une angoisse l’a figée en
apercevant cette chaumine ramassée au toit irrégulier qui
rampe très bas vers les herbes, terrorisée elle a pensé à
cette « méchantasse », à ses curieux pouvoirs, à ses excès
violents et imprévisibles qui terrifient les gens, à ses
colères maléfiques qui se colportent de Mende à SaintȬ
Chély, de SaintȬFlour à Langogne. La veuve en a connu de
ces créatures craintives et épouvantées qui après l’avoir
vue ne l’évoquaient jamais sans un signe de croix.

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La maison de la « méchantasse » ressemble à toutes les
autres. Non ici la magie n’adoucit pas les apparences.
C’est à peine une cheminée qui éclaire le mur du fond,
l’âtre est à même le sol, et très haut, saillie de bois sans
grâce se détachant du plafond, un manteau sombre, si
haut d’ailleurs que la clarté des flammes ne s’y accroche
même pas. Sur le mur de droite, une planche repose sur
deux rondins enfoncés dans la pierre qui sert d’étagère
pour trois écuelles de bois. On voit aussi deux chaises, oui
deux chaises seulement à la paille affaissée. Et une table
qu’un paravent de chêne noirci par les fumées sépare du
foyer. Un chaudron suspendu chauffe son ventre dans
l’âtre. Deux poules picorent le sol, s’enhardissent vers un
plat pour y chercher des miettes et déçues piquent à
nouveau la terre sous l’œil éteint d’un chien. Près de
l’étagère, un peu en dessous, à droite, un placard dans le
mur, deux portes de bois tenues par des ferrures, une
serrure, pas de clé.
Tout à l’heure en rentrant la veuve ne l’a pas vu.
Impatiente de se réchauffer, elle s’est trop vite approchée
du feu pour avoir pu le remarquer. Maintenant son regard
s’y attarde puis observe en silence. Il n’y a pas de
fenêtre… dans l’angle un banc très bas… des châtaignes
qui sèchent… de longues pinces pour le feu… une
marmite en fer… et sur l’autre mur, à gauche, une tenture

noire, froissée qui dans l’esprit de la veuve doit cacher
d’inquiétants mystères.
Elle sent que le temps passe mais n’ose pas bouger. La
« méchantasse » n’a encore rien dit, pas une phrase, pas
un mot, n’a pas répondu à son bonjour, a continué de
s’affairer sous les noires tentures, est allée chercher une
bûche pour raviver le feu, a semblé préparer une étrange
mixture… toujours en silence…
Dans une pièce si sombre, si fraîche, si humide, à quoi
voitȬon le soir remplacer un jour gris quand on est en
octobre quelque part entre Les Balmes et Malafosse et que
l’hiver annonce déjà que pour sept mois au moins il va
s’emparer des lieux ?
Il y a une odeur d’encens dans la pièce. Il y a une veuȬ
ve exténuée et fragile qui attend un enfant, qui a faim, qui
a froid, qui finit de guerre lasse par se laisser aller sur une
chaise grinçante et qui reçoit comme une caresse le
rayonnement des flammes. Il y a une vieille femme au
passé mystérieux et aux curieux pouvoirs qui dans ses
litanies lance des anathèmes et promet les enfers à tous
ceux qu’elle exècre.
La veuve s’est assoupie puis elle n’a pas compris lorsȬ
que la « méchantasse » l’a jetée dehors au milieu d’une
nuit noire. Elle a cru voir des yeux briller qui lui jetaient
des flammes, l’a entendue l’injurier, la maudire et lui
ordonner d’aller au Buron de Rajas, d’y arracher de ses
mains la lourde pierre du pardon, de la porter à travers
sept montagnes puis de la jeter dans la mer afin d’obtenir
la rémission de son péché.
Elle, la veuve, dans le froid obscur, le ciel auȬdessus
sans la moindre lueur, le souffle chaud des deux ânes qui
la rassure et qui la réconforte, elle, qui saisit la couverture,
s’emmitoufle, s’appuie sur l’encolure du mâle pour y

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