La boxe de l'homme ivre

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C'est la fuite en avant d'un être qui réfute son existence et jouit avec morbidité de son effacement contenu et métaphysique. De façon sous-jacente, ce roman sombre par moments à la limite de l'abstraction, est aussi une métaphore caustique, critique et jubilatoire d'un monde qui se traîne d'un chaos permanent au bord de son dernier gouffre.
Publié le : lundi 1 octobre 2012
Lecture(s) : 31
EAN13 : 9782296506442
Nombre de pages : 248
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Dominique Capela
La boxe de l’homme ivre
« Et pendant que mes mains se repaissent de tes étendues, de tes
contournements de feur, ma bouche avide de toi cherche encore la La boxe de l’homme ivresource de tes séismes. Mes yeux assoiffés guettent l’arrivée des mirages à
l’heure où le bas de ton ventre se fend d’une chaleur aqueuse et édénique
comme au commencement fantasmé de tous les feuves de la Création… roman
C’est toujours dans un état de demi-sommeil que me frappe le
génie mélancolique de ma poésie d’homme ivre. Empli d’une béatitude
incommensurable, il me vient alors perdu dans la senteur boisée
et animale de ton jardin – s’offrant à mes rites païens et animistes –,
l’envie de m’abandonner au goût de tes pétales et de me répandre en
prières murmurées avec des mots d’avant le langage, comme si frappé
soudainement par une révélation mystique, je venais de découvrir le saint
des saints, toute la beauté cachée de l’univers, condensée et résumée ici à
un triangle doré qui te commence et te fnit si bien... Égaré et maudit, je
viens y boire ma doucereuse affiction d’être né. »
C’est la fuite en avant d’un être qui réfute son existence et jouit avec
morbidité de son effacement continu et métaphysique. De façon sous-
jacente, ce roman sombre par moments à la limite de l’abstraction, est
aussi une métaphore caustique, critique et jubilatoire d’un monde qui se
traîne d’un chaos permanent au bord de son dernier gouffre.
Né le 3 janvier 1972, Dominique CAPELA est architecte et docteur en
sociologie. La boxe de l’homme ivre est le premier écrit romanesque qu’il
propose à un éditeur.
© Photos et couverture Dominique CAPELA, juin 2012.
ISBN : 978-2-336-00415-0
24,50 e
Juin 2012
Dominique Capela
La boxe de l’homme ivre
















À Agnès
© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-00415-0
EAN : 9782336004150



La boxe de l’homme ivre





















Dominique Capela

La boxe de l’homme ivre

roman
















L’ Harmattan













































I
Mercredi
Matin

« À l’homme heureux même l’eau peut procurer une certaine
ivresse. » Voilà la première pensée qui me vient au réveil ce matin
de juin. Curieuse et positive, elle embrasse tout mon être d’une
mélancolique plénitude comme cette eau à demi tiède qui inonde
ma bouche, ma gorge… Elle étanche ma soif et ravive ma langue
rêche d’un goût légèrement saumâtre. Souriant, allongé sur le lit, le
regard au plafond, je pose mécaniquement la bouteille d’eau
minérale aux trois quarts vide sur le vieux parquet de chêne.
Puis, tournant la tête sur le côté, je contemple les lignes courbes
et délicates de son corps endormi. Il irradie de celui-ci une douce
chaleur moite telle une brume qui semble troubler l’air de son onde
vibrante.
Anaïs est le nom que porte ce lieu à la fois si lointain et si
proche, si interdit mais à cet instant presque accessible Corps-
paysage, sublimé de calmes collines blondes, de vallons pleins
d’humidité boisée, de dépressions, de lacs, de rivières souterraines
qui pépient et mugissent lorsque du fond d’une dépression, elles
affleurent à la surface ou sourdent d’une faille… Étendue
fascinante, parfois inquiétante comme une eau trouble et
tumultueuse dans laquelle j’ai envie de plonger, gueule ouverte,
mâchoires en avant, pour dévorer et garder dans ma propre chair
chaque molécule de ce territoire dont je suis le seul à éprouver la
singulière et véritable inexistence. Le corps de la femme est
toujours le lointain rappel d’un monde d’avant le monde – intra-
utérin –, le souvenir signifié d’un paradis à jamais perdu. Il en est
le résidu charnel et temporel dans lequel l’Adam comme l’Ève
tentent de revenir par le béant. Nous venons tous de là et voulons
inconsciemment y retourner, afin de nous lover de nouveau dans le
doux lit de viscères de cet Éden – visqueux, soyeux et chaud –, que
notre subconscient imagine très beau. Trop beau. Inconsciemment,

nous entretenons l’espoir de remarcher nus et purs dans ce pays
chimérique, au nom imprimé au plus profond de l’être et auquel
désire retourner l’être lui-même. Nous nourrissons cette espérance
de prières païennes aux couleurs enchanteresses. Elles nous sortent
parfois par les yeux quand nous sommes en présence de celle ou de
celui que nous pensons être l’autre moitié de nous-mêmes. Face à
face affligeant du bonheur de deux êtres, qui les yeux dans les yeux
et se tenant par la main, effleurent du bout de leur âme ce doux
Éden à l’instant entraperçu…
Derrière l’arrondi du ventre d’Anaïs pointe la vie et la clarté
d’un jour de printemps qui déjà promet l’été. Et moi, moi assailli
par toutes ces mièvres pensées, je souris bêtement à l’affluence de
réflexions malhabiles et naïves, de celles qui habillent et
emplissent d’écritures encore maladroites ou trop appliquées les
pages roses ou bleu pâle du journal intime des jeunes filles en fleur
d’avant – d’avant Facebook et de Twitter… Peut-être en reste-t-il
encore de celles-là ? Sûrement. Si le suicide et la névrose n’ont pas
raison d’elles, elles sont promises au flétrissement heureux des
orchidées.

Je suis là, étendu sur mon lit, traversé de pensées d’une banalité
accablante cristallisant la réalité des choses. La lâcheté m’amène à
me dire que de telles divagations, d’une nature si doucereuse, ne
m’appartiennent pas. Allongé sur le dos, le regard au plafond, je
continue d’afficher mon bonheur éphémère au rien…
Nous ne savons pas toujours pourquoi, un jour, on se réveille le
sourire aux lèvres, plein d’une joie de vivre béate sans véritable
raison et d’autres fois, nous sortons du sommeil les yeux comme le
cœur, cernés de noir, l’âme charbonneuse creusée d’idées morbides
avec des envies de plongeons dans le vide.
Je me redresse au bord du lit avec la peine rhumatismale et la
lourdeur lithique d’un vieillard centenaire. Sauf que moi, j’ai 35
ans. Je ne pensais pas dépasser en âge la limite christique de ce qui
n’est pas convenu d’outrepasser quand on est attiré par un si
profond désir de trépassement – trop jeune pour crever et déjà trop
mûr pour la crucifixion. Mon âme comme ma viande traduisent un
ras-le-bol persistant de l’existence au même temps qu’elles
témoignent d’une accoutumance à ce ras-le-bol sordide. C’est là le
plus grave.
8


Pour moi, qui au hasard de mes lectures découvrais vers dix-
sept ans Friedrich Nietzsche, mon mal-être trouvait dans cette
phrase de Par-delà bien et mal un écho apaisant : « La pensée du
suicide est une puissante consolation : elle nous aide à passer
maintes mauvaises nuits. » J’endure depuis trop longtemps une
méthodique crucifixion, d’abord subie puis auto-affligée à grands
coups d’excès plantés au cœur du nerf ; des coins enfoncés aux
angles de l’âme pour l’arrachement, pour l’éclatement d’un
sarcophage de chair trop étroit dans lequel je suffoque jusqu'à la
nausée dans une odeur persistante de mort collant à la peau, aux
habits – qui vient du dedans –, odeur que rien ne peut laver et
qu’aucun parfum ne peut masquer. J’ai beau me débattre, changer
de lieu… je reste enfermé dans ce cercueil carné.
Combien de matins aveuglants débordants de rage envers soi
d’abord, puis envers les autres ?
Combien de jours et de nuits n’ai-je traversé, vérolé de
culpabilités chroniques, constellé de céphalées étroitement
enlacées aux nerfs optiques, à crier une douleur aqueuse et
muette… « La pensée du suicide est une puissante consolation… »
pour nous soulager du démembrement, de l’écartèlement entre
nous et nous-mêmes. Mais quand je vois ce paysage paraître dans
son trouble, innocemment offert à mes sens et possédé par la
lumière solaire, je crois presque, à cet instant précis et à cet instant
seulement, que d’être heureux me serait possible. Là, il me vient
des idées romantiques à vomir, des idées saugrenues, qui me
poussent comme des boutons au visage d’un adolescent acnéique.
Et je contemple au croisement de la rotondité soyeuse des cuisses –
lumineuses collines lisses d’un marbre blond –, cet îlot sylvestre
aux couleurs automnales dissimulant à peine sa chair de nacre
mordorée et rose, fendu d’une brèche dont nous ne voyons pas la
fin mais que l’on devine se terminer d’un autre côté. C’est
« l’Origine du monde ». C’est là le commencement individuel
d’une errance absolue. Mais ce paradis imaginé nous restera
inaccessible, à jamais caché, car même à la femme échappe son
propre secret… Elle est cette part visible du devenir qui écrase
toutes les antériorités et fait de chaque être humain la prémisse de
lui-même.

9

Je corromps de mes maux et souille de mes excès Anaïs, cette
terre d’exil et de repos, où je me retrouve chaque fois naufragé
croyant profondément en mon malheur. Je n’arrive jamais à penser
à elle en étant complètement oublieux de ma misérable personne.
Et notre relation improbable devient le système solaire en gestation
de sa propre fin ; une nébuleuse qui va cracher malgré moi – que je
le veuille ou non –, un noyau de vie au cœur d’une gravitation
d’astres maudits et d’humaines planètes.
Anaïs est la lumière, le soleil de ce système, et moi l’astre noir,
la pénombre qui l’absorbe.
Maintenant assis au bord du lit, je regarde encore son corps. La
preuve vivante de mon hors de. Il est le symbole de cette perte
édénique, du ventre de la mère, de notre premier refuge et au
même temps, il présente une infime possibilité de retour… une
infime seulement. Mais il faudrait pour cela que je sois capable de
gestes longs, disposé à une forme de générosité que je n’ai jamais
apprise. Ma vie n’est déjà qu’une longue suite de repentirs. Je sais
qu’au bout du chemin, les gesticulations maladroites qui
l’impriment, auront été peine perdue ; que tout du long, je n’aurai
œuvré à rien d’autre qu’à un barbouillage merdeux, à la
calamiteuse et innommable ébauche d’une impossibilité d’être.

eAnaïs et moi logeons dans le 13 arrondissement de Paris, au
123 boulevard de l’Hôpital, en rez-de-chaussée d’un ancien
immeuble ouvrier au charme désuet, datant de la fin du
eXIX siècle. Notre modeste logis est un ancien 2 pièces. Avant de
me rencontrer, Anaïs l’a transformé en grand studio de 37 m² en
faisant abattre quelques cloisons… Après avoir passé la porte
cochère sur rue, vous traversez un premier corps de bâtiment large
d’une dizaine de mètres et puis vous débouchez sur une petite cour
parisienne au sol cimenté et lézardé. La porte d’accès au second
corps de bâtiment dans lequel nous demeurons, ouvre sur un petit
couloir au bout duquel perce du dehors une lumière blafarde. Elle
peine à traverser le carreau sale de l’imposte à soufflet d’une autre
porte, que personne n’ouvre plus depuis longtemps, et qui donne
sur un étroit patio privatif.
Notre porte d’entrée est la deuxième et la dernière à droite dans
le couloir. Elle est de couleur vert bouteille, sobrement moulurée et
pourvue d’un petit judas optique. Nous vivons comme deux
10

étudiants dans un grand studio parfaitement rectangulaire, pourvu
d’une large porte-fenêtre en bois à double battant, qu’il aurait fallu
régler et repeindre depuis belle lurette – on voit ici et là apparaître
le bois fendillé et grisé de la menuiserie. Elle s’ouvre sur le patio
privatif d’un mètre cinquante de large et de cinq mètres de long sur
lequel communique également un appartement voisin, habité par
une vieille dame que l’on ne voit jamais. On devine sa présence de
temps en temps, au son de sa radio ou de sa télévision – souvent les
deux –, et à ses petits bruits de rongeur.
Il n’habite dans cet immeuble que des personnes discrètes,
hormis un étudiant en quatrième année d’architecture, logeant au
premier étage juste au-dessus de nous. D’ailleurs, nous entendons
tout de sa vie, ses pas lourds quand il se déplace, la musique pour
adolescent attardé qu’il écoute – ces vieux planchers n’offrent
aucune intimité acoustique…

***

Assis sur le lit, encore hébété d’un bonheur indicible, je fais
face à l’entrée et à la cuisinette qui se résume à peu de choses : un
plan de travail en inox muni d’un seul bac, sous une hotte aspirante
à cartouche carbone qui n’aspire plus rien… Juste à côté du plan de
travail, un réfrigérateur dont le bourdonnement habituel et
monotone du compresseur occupe par intermittence un silence
toujours relatif ; parce que constamment habité de sons plus ou
moins familiers, plus ou moins discrets et ceux urbains…
provenant de la rue toute proche, derrière le haut mur du patio.
Dans ce grand studio, nous avons laissé depuis cinq ans filer le
temps et le fil illusoire d’une vie commune. Nous vivons à la fois
ensemble et résolument séparés. Nous avons vu de jour en jour
notre vision du monde, hypothétiquement partagée, se réduire
douloureusement, devenir aussi insignifiante que celle que nous
offre l’œilleton de notre porte d’entrée ; ce trou d’épingle, donnant
sur le dehors, qui nous permet d’apercevoir les quelques rares
visages de visiteurs connus ou égarés ; distordus de déformations
globulaires – façon fish-eye –, par l’optique du judas.
À gauche, en rentrant, une cuvette de WC coincée entre une
porte coulissante qui coulisse mal et un bac à douche émaillé blanc
que cerne un vieux rideau en matière plastique décoré de fleurs
11

multicolores. Face à la chiotte, un petit lavabo blanc en porcelaine
lui aussi. Au-dessus, une glace ronde achetée chez IKEA et collée
directement sur la cloison. Dessous, un petit meuble en mélaminé
blanc, glissé sous la bonde et contre lequel viennent se coincer les
genoux et les orteils quand on s’assied sur le trône. Il n’y a pas de
place pour deux dans cet espace confiné d’à peine un mètre vingt
carré sentant fort l’humidité rance.
Je pratique souvent au réveil ce petit exercice de description
méditative. Les yeux fermés, assis au bord du lit, je sonde chaque
espace essayant de me souvenir de la position du moindre objet, de
me remémorer les aspérités d’une surface, la structure rêche d’une
toile de verre posée sur un vieux mur que l’on n’a pas osé enduire
de nouveau. J’égare ma subjectivité sur chaque moulure d’un
meuble chiné aux puces de Montreuil, imitant le style d’une
lointaine époque et se trouvant là, offrant depuis l’angle de la pièce
sa banalité poussiéreuse. Je promène mon esprit dans l’insignifiant
crasseux du quotidien, sur toutes ces traces par lesquelles l’humain
inscrit malgré lui sa triste déchéance : rouge à lèvres qu’une
bouche ivre a posé sur un verre à pied graisseux, maintenant posé
sur le bord de ma planche à dessin, tâche de pisse ou d’une toute
autre salissure organique, poil pubien égaré sur le bord de la
cuvette ou bien sur le sol en carrelage blanc de la cuisinette…
Et c’est ainsi, que paradoxalement, les lieux les plus exigus
peuvent soudainement paraître plus grands, nauséeusement plus
grands, pour peu que l’on s’intéresse aux particularités intimes des
choses qu’habituellement nous ignorons. Ce genre de petit exercice
d’exploration immobile me permet en quelque sorte de réactiver
doucement toutes mes connexions nerveuses, de mettre en éveil
mes neurones, d’activer mes synapses ; les moindres extensions de
mon corps et de mon esprit. C’est devenu un exercice nécessaire à
la mise en branle de ma carcasse pour qu’elle daigne rentrer en
contact physique avec l’immédiateté de ce qui l’entoure et afin
qu’elle intègre de nouveau sa contemporanéité.

Maintenant, après une nouvelle nuit trop courte, il va falloir que
je me redresse, que je me dérobe à la pesanteur. Il va falloir que
j’articule ce bloc minéral qu’est momentanément devenu mon
corps. Ma respiration est lourde et mes yeux me font mal. Les
12

charrettes auront raison de ma peau tout aussi sûrement que
l’alcool, la nicotine et les psychotropes.
Cette courte impression de bonheur ressentie au réveil
s’estompe peu à peu pour laisser place à une profonde et lasse
mélancolie.
J’exerce une pression sur mes pieds qui me permet de me
redresser face à la courette, les yeux larmoyants, piqués par la
lumière vive. Soudain, je me sens en mouvement et aspiré par
l’espace qui me sépare de la cafetière électrique. Je me verse un
reste de café de la veille que je passe au micro-ondes avant de me
diriger vers le coin douche.

8 heures 30, assis sur le trône, je grille ma première cigarette. Je
consulte mes courriels sur mon BlackBerry, rien d’inhabituel : des
plans envoyés par les bureaux d’études à l’agence d’architecture
dans laquelle je travaille, une publicité de easyjet proposant un
aller-retour Paris-Madrid pour seulement 69,95 euros, une énième
pétition de Charli hebdo… Je pose ma laisse électronique sur le
radiateur, le diable peut attendre.
Je passe sous la douche…

9 heures 10, je pars de la maison après avoir avalé un deuxième
café, un œuf dur et fumé un petit joint de Jamaïquaine dans la
courette. Il fait beau… Je marche derrière mes lunettes noires, le
corps vibrant d’atomes, vers l’arrêt du bus 191. Je traverse la place
Jeanne d’Arc en ne manquant pas de faire un clin d’œil à la statue
de la pucelle, qui brandit fièrement son étendard.
13

II


La lumière vive de la mi-juin, avant-garde d’une nouvelle
canicule, me blesse les yeux et annonce l’hécatombe gériatrique de
l’été. Je déteste cette lumière, cette chaleur. Je préfère l’hiver. Je
déteste ces odeurs corporelles intruses qui pénètrent en moi par
tous les pores de la peau comme la preuve tangible et olfactive de
l’existence des autres. Cela me provoque des démangeaisons
terribles et contribue à la formation de grandes plaques d’eczéma,
notamment au niveau des épaules et sur l’intérieur des cuisses.
C'est là, la manifestation patente d’une allergie à mes semblables.
Cette invasion d’autrui, toujours prévisible, m’est insupportable.
Elle me donne envie de me laver, de me frotter jusqu’au sang avec
un gant de crin ou de la paille de fer ; une envie quasi irrépressible
de titiller ma viande jusqu’à l’os, puis gratter, gratter encore
jusqu’à ce qu’il ne subsiste rien et que la douleur me fasse oublier
momentanément l’insupportable intrusion…
Je déteste les gens parce qu’ils ont une odeur, parce qu’ils
respirent, parce qu’ils boivent, mangent, défèquent et urinent tout
comme moi. Je déteste les gens parce qu’ils sont tout simplement
là. Même éthérés, ectoplasmiques, mes semblables me répugnent
par tout ce qu’ils ont d’humain, de périssable, de mortifère… Leurs
passions comme leurs peurs, c’est encore ce qui me répugne le
plus. Surtout quand cela devient palpable, perceptible ; parce que
chaque sentiment a une odeur qui lui est propre, plus ou moins
prononcée selon les individus et l’heure. Je suis hypersensible à ces
manifestations odorifères, aux exhalations de leurs humeurs qui
nous rappellent, un bref instant de lucidité, que la vie n’est qu’un
long et agonisant suicide.
Je déteste les gens parce qu’ils m’obligent à entretenir avec eux
une forme de proximité, qui me contraint à accepter le fait même
qu’ils existent. Accepter la promiscuité et d’inévitables collisions.
Alors, j’imagine pour me rendre les choses supportables que j’ai la
faculté de me glisser en chacun d’eux, voyant par leurs yeux,
sentant l’extériorité via leur intériorité tout en les maudissant.
Évidemment. Cela demande quelques prédispositions de prédateur
pour pouvoir attirer l’autre dans la poisse fangeuse de mes
marécages intérieurs. Il s’agit le temps d’une brève rencontre de les
14

envahir insidieusement, en établissant mon activité virale dans les
plis les plus intimes de leur être. J’ai mes habitudes, mes terrains
de prédilections, des territoires de l’ivresse et de la déchéance où
j’aligne mécaniquement les verres d’alcool sans discontinuer,
buvant au-delà de l’inconscience pour satisfaire au plus animal des
mépris… Au bout de mon mal-être celui des autres finit toujours
par me présenter ses flans mous et ses brèches.
Les soirées « petites bourgeois » peuplées de pseudo-artistes
intellos de gauche, sont pour moi également une source de
jouissance inépuisable, on m’y attend souvent fébrilement pour
animer la nuit de mes frasques, de mes pantomimes de chien gras
et fou, de mes rires de gargouille… On m’y invite pour me voir me
saouler et faire le pitre malhabile, pataud et tellement
tragicomique… J’abandonne alors toute bienséance hypocrite
laissant libre cours à une cruauté collégialement consentie plus que
tolérée. Je m’évertue dès lors à brûler les dernières bribes de mon
discernement pour mieux plonger en eux par leur visage. Certains
aiment me le présenter à partir d’une certaine heure, fardé de
moues douloureuses tout en me parlant de leurs petits malheurs de
primate, allongeant leurs mots de feulements plaintifs ; tout en
essayant de tenir des postures dignes jusqu’aux instants les plus
avancés de la soirée, attendant de se vautrer en ma compagnie dans
le lit de leur petite misère terrienne.
Ivres eux aussi, ils ouvrent avec impudeur leur faciès – cette
porte qui donne sur leur profondeur la plus secrète –, je les y
encourage avec la distance empathique et concupiscente de
l’ivrogne et ils continuent armé d’un sourire un peu tordu et
tragique à se lécher les stigmates avec une délectation morbide.
Puis, voilà qu’au travers d’un brouillard éthylique, endolori
d’un désir trompeur et éphémère, l’autre ose enfin m'effleurer
paresseusement du bout des doigts. Il veut croire en ma perfide
compassion et m’offre maintenant un morceau de nuit sombre et
sans relief, précédé d’un petit « viens… », balbutié le dos tourné en
laissant traîner sa main telle un appel aussi muet que désespéré. Il
s’ensuit sous les draps douteux, un échange mutique d’une
plénitude aveugle, chuinteuse et sans saveur, que procure la simple
chaleur d’un corps qui s'oublie dans le sommeil, contre soi, après
un trop court et frustrant coït…
15

Au petit matin, je me relève amnésique, la gueule de bois en
ayant oublié jusqu’à sa figure. En ne doutant pas un instant que la
réciproque est vraie, je pars pressé de me débarrasser de son odeur.

***

Boulevard de Port-Royal, légèrement ballotté par le ressac
urbain, je suis assis dans ce bus qui me transporte vers l’Agence
d’Architecture SATOR. Il roule par à-coups, conséquence d’une
circulation contrariée par le petit marché de Saint-Sulpice. La
lourdeur charnelle des siècles passés, semble se tasser
profondément en moi, ma conscience se détache de son enveloppe
fatiguée et les yeux clos, je rêve que j’existe dans tout ce qui
m’entoure ou peut-être pas… Lentement, je prends conscience de
ma position assise sur le siège du bus. Je suis de retour chez les
mortels, la sueur coule sinueusement de mon front aux ailes de
mon nez provoquant des microséismes de chatouillements nerveux.
Il fait chaud, trop chaud. Je sens maintenant la sudation me
grignoter la peau. Il est 9 heures 20, un mélange dévorant d’acide
lactique, d’acide acétique et autres toxines rejetées par la
mécanique biologique à travers les canaux sudorifères, affleurent.
La sudation est une forme lente d’exorcisme naturel qui me permet
chaque jour de faire sortir hors de moi une infime partie de ce que
je fus la veille.
Doucement, mais sûrement, ma conscience exhorte mes
démons nyctalopes de se tenir en sommeil en attendant que la
lumière du jour décline. Alors dans leur silence d’ectoplasmes,
sans heurt et avec la légèreté innocente des anges ou des
chiroptères, ils s’en retournent glissant vers les tréfonds de mon
âme en ruminant longuement mon horreur du vivant. Chacun de
mes pores distille l’acidité de mon existence avec l’agonie muette
d’un alambic organique. Et je rêve déjà à ma prochaine cigarette,
pendant qu’une armée de nano-rongeurs chimiques dévore
doucement la surface de ma présence.
Il me faudra encore endosser aujourd’hui le mauvais rôle d’un
génie de seconde zone, d’une brute de l’orthogonalité…
Arrivé à l’agence, je ne vois personne. Je ne veux pas. À peine
un regard qui glisse sur Brigitte, l’assistante standardiste. Elle
esquisse un bonjour inarticulé et automatique. Elle me perçoit,
16

mais elle non plus ne me voit pas. Elle est davantage absorbée par
ses lèvres collagènées qu’elle inspecte dans le petit miroir de sa
trousse à maquillage et qu’elle redessine de vermillon, sans doute
pour la dixième fois ce matin ; à chacun ses tics, ses tocs, ses
rituels, à chacun ses névroses…
Les petits gestes quotidiens que l’on fait par habitude, nous
raccrochent nécessairement à la superficialité des choses. Ils nous
tiennent attachés aussi sûrement que nos mouvements respiratoires
à une forme de vie mobilière. Ils nous confèrent une appartenance
sociale, une place logique au même titre que l’emplacement
désigné des meubles d’une habitation. D’ailleurs, ce sont les objets
familiers, plus que les autres, qui assoient et donnent une certaine
cohérence à notre existence.

Je rentre dans le local de reproduction du rez-de-chaussée,
occupé par de grands photocopieurs Rank Xerox. C’est ici que l’on
reproduit toutes sortes de documents graphiques, de tous formats,
c’est également en ce lieu que trône la sacro-sainte machine à café.
Pas de véritable charrette sans caféine… Même si au petit matin,
elle confère à l’haleine cette odeur gastrique aigre et si particulière
de terre brûlée, sécrétée par les boyaux convulsés et tordus de
n’avoir pu digérer durant de trop nombreuses heures que du café,
de l’alcool et la sève nicotinique constamment emmenée vers le
fond par une salive épaisse et âcre. J’appelle cela : l’haleine du
dragon.
J’enclenche une capsule d’expresso dans l’interstice de la
machine et aussitôt la douce senteur du café vient mettre mes sens
en éveil. Voilà encore une dose qui va permettre à mon cerveau
embrumé de continuer à donner le change à cette « normalité »
fonctionnelle et journalière, qui me noie dans sa glu. Je bois mon
café serré d’un trait et je monte à l’étage fumer un clope sur le
balcon en feuilletant un carnet de tirages sous format A3. C’est un
projet d’immeuble boulevard des Capucines pour les fonds de
pension AIG. On dirait un exercice de style digne d’un élève en
premier cycle d’architecture, étudiant dans une école de droite
nostalgique de l’Ordre Nouveau ; c’est le produit nocturne d’un
fan d’Albert Speer qui aurait rêvé à la fois de Le Corbusier et de
Mies van der Rohe. Voilà résumé le raffinement architectural de
l’agence – une forme parisienne d’austérité maniérée et
17

postmoderne, puissante mais sans style propre –, du béton, de la
ferraille, beaucoup de verre et quelques lignes de fausse pierre
agrafée pour le cachet ; des bandeaux et des corniches en toc pour
la petite touche chic et faussement intemporelle d’un ersatz
d’architecture qui s’autoduplique tel un virus informatique,
obsolescente au moment même où elle sort de l’imprimante.
C’est aussi froid et monumental qu’un Mausolée, seul le petit
rendu tiédasse de la façade principale, animée de larges bandes
verticales imitant un marbre rose guimauve et veiné de rouge,
apporte un semblant de gaieté honteuse et surannée à l’ensemble ;
une note rose bite qui rappelle ces rendus vineux d’une autre
époque, ces jus avec lesquels les grands prix de Rome pochaient
les murs épais des bâtiments qu’ils reproduisaient ou concevaient,
comme pour donner de la chair à leur architecture pompier,
boursouflée de détails inutiles…
Heureusement, il y a les plans parfaits comme d’habitude –
dessinés par moi –, ils reflètent l’optimisation des surfaces dont
rend clairement compte en fin de cahier un tableau Excel. Voilà
une putain de faisabilité faite en 10 heures après une pizza aux
lardons, une demi-calzone, 8 cafés, 32 cigarettes, une bouteille de
gris de Provence et une demi-bouteille de vodka, carburant
nécessaire pour alimenter mon sens à chier de la couleur. Je n’ai
jamais été un grand coloriste… Les seules couleurs qui trouvent
encore grâce à mes yeux n’ont rien d’artistique, elles servent
uniquement à désigner des fonctions : bleu pour les bureaux,
orange pour les couloirs, violet pour les blocs sanitaires, vert pour
les espaces communs et les lieux-dits de détente où seront installés
la fontaine à eau, un distributeur de barres chocolatées, de sodas
et… la machine à café, comme un totem, autour duquel les
collèges de bureaux vont pouvoir se réunir à la pose et deviser sur
le temps qui passe et leur condition d’asservi.
Et ils se raconteront leur week-end à la campagne, le déjeuner
dominical chez les beaux-parents, le mariage d’un cousin, la
première communion du petit, l’enterrement d’un ami mort
prématurément… Ils referont le match du samedi soir ; là, un tel
fera part de ce qu’il en bave pour obtenir la garde des enfants… Et
son ex qui le harcèle au téléphone et qu’il buterait si seulement il
en avait les couilles… Petits récits merdiques, échangés entre
humains merdiques, qui se demandent s’ils auront une
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augmentation en fin d’année, vu qu’ils auront bien travaillé et qu’il
faut verser la pension alimentaire à l’autre connasse… payer le
crédit de l’appartement et celui de la bagnole… Puis, ils
retourneront à l’open space, à leur petit bureau au milieu d’autres
petits bureaux qu’ils personnaliseront tant bien que mal avec la
photo des gosses ou du chien, un calendrier de la poste, un mug, un
presse papier grotesque qu’un chef de service quadragénaire et déjà
très aigri, leur conseillera vivement de faire disparaître au nom
d’une certaine image de marque.

Bref, nous concevons des espaces pour tous et pour tout sans
aucun souci des autres. Nous projetons et procédons par habitude
avec nos dons médiocres de singes savants. Nous sommes des
esclaves qui travaillent au mal-être de nos semblables. Au bout de
plusieurs années de pratique, nous finissons par porter autant
d’attention et d’application à faire notre job, que ces distributeurs
de prospectus, payés au nombre de tracts distribués et qui gavent
nos boîtes à lettres sans discernement. Nous concevons des espaces
virtuels pour des clients qui ne s’intéressent qu’au fameux tableau
Excel des surfaces utiles, qu’ils pourront louer ou vendre aux
meilleures conditions du marché…
Ainsi, notre brillant travail de la nuit était parfait, magnifique
d’inhumanité, aussi bandant que la photographie d’un cadavre tiré
sur papier glacé. Que va donc en penser ce cher Jean-
Jacques Orgemont-Sator ? Mystère… Il est maintenant en face de
moi, maussade, me tendant une main que je sers fortement l’air
faussement enjoué. Jean-Jacques tourne les pages de la
faisabilité sans y porter un grand intérêt et lâche au travers
l’affaissement mou de ses bas joues : « M’ouais… Ça me suffit.
Tires-en sept exemplaires et donne-les à Brigitte, qu’elle les relie et
les mette sous rhodoïd quand elle aura fini de se remaquiller…
Franck passera les chercher dans une demi-heure… Ah… J’allais
oublier, je passe te voir vers 14 heures afin de faire le point sur la
faisabilité pour Capital Mondial. »
Et voilà. N’attendant aucune réponse de ma part, il me tourne le
dos et disparaît dans l’escalier pour se rendre dans le hall où
l’attend déjà Franck son chauffeur.
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III


Il me vient souvent inopinément l’impression d’inexister, quel
que soit le lieu ; ce sentiment est davantage exacerbé au contact de
mes congénères. Il suffit alors d’un rien pour qu’il contamine tout
et catalyse la disparition progressive de la réalité anguleuse.
J’éprouve alors cette étrange sensation de dissolution et de légèreté
aqueuse, s’apparentant un peu à un état d’ivresse avancée, juste
avant qu’une vive nausée ne vienne remplacer la griserie de
l’alcool. En face de moi, Maryse est précisément en pleine
éthération et au travers elle, je sens également tout mon être qui
s’effiloche alentour. Elle n’est plus vraiment là, dans cette
pesanteur physique qui me permettrait de conclure de façon
empirique mais définitive, à son existence comme à la mienne.
Pourquoi pas. Non, elle me semble irréelle, flottante… plus
transparente et légère que des mots au vent. Et moi du coup, faute
d’écho, de surface pour me réfléchir, je me dissous également
davantage ne comprenant rien à son regard de rosée, aux sons que
sa bouche esquisse ; me voilà saisi l’instant d’un soupir par l’idée
rassurante que rien n’existe. Tout autour de cette ligne qui dessine
sa silhouette, de cette marge qui délimite les contours entre le vide
hypothétique et sa chair, les choses sont comme ébauchées. Elles
se fondent doucement dans un néant absolu, curieusement
compact ; elles se figent en sentiments de déjà-vu, avant de
s’évanouir tout à fait et il ne me reste qu’une impression
inexprimable, un ressenti indicible, quelque chose de doucement
vibrant et d’indéfinissable au cœur de l’âme… Maryse Lefournier.
Elle a tout juste 25 ans. Elle est une jeune diplômée en
architecture de peu, très peu, trop peu de talent. Une paumée
perdue dans ses errements intérieurs. Passionnée de sciences
occultes qui lui vrillent l’esprit et le peu, le trop peu d’intelligence
qui l’anime. C’est une figure anachronique de la groupie des
années 1970, attifée de vêtements de chez Agnès B et de fripes
achetées au marché aux puces de Montreuil.
Maryse est une avide lectrice de Carlos Castaneda, Lobsang
Rampa, Raël et de je ne sais quel autre Claude Vorilhon farfelu ou
nouveau messie à la ramasse… C’est une illuminée, dont la
personnalité est possédée par un mysticisme exacerbé
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d’érotomanie romantique. Elle est fascinée par ma personnalité
protéiforme d’orchidoclaste invétéré et j’imagine qu’elle me
fantasme continuellement comme si j’étais un poète fou, l’élut des
maudits à la fois sorcier et inquisiteur, un Bacchus bedonnant sur
le retour, saint et porno star…
Maryse me donne cette envie permanente de l’occuper
tellement elle est vide. Ce n’est pas sa beauté qui m’excite, mais sa
vacuité qui m’attire. Je veux la faire exister bientôt en la possédant,
en la remplissant de mon inexistence et ainsi me donner l’illusion
d’un pouvoir sur le vide. Je vais tout faire pour qu’elle s’attache et
qu’elle tourne autour de moi comme un satellite aveugle pris dans
l’attraction d’un astre invisible, car je ne survis qu’en oblitérant de
ma douleur le petit monde qui m’entoure. C’est là que réside toute
ma misérable jouissance.
Il m’a fallu beaucoup de temps pour arriver à cet état de
survivance, à cette maîtrise du non-existant et ainsi éviter de me
suicider d’un seul coup, de partir comme un article défectueux qui
aurait une profonde conscience de ces défauts de fabrication, et qui
mû par une irrépressible force irait de lui-même vers le broyeur.
Nous sommes tous des produits imparfaits qui passent leur vie à se
rafistoler. Fétichistes, la majorité de nos congénères achète du
paraître, de quoi fabriquer une image qui rende leurs imperfections
acceptables. Dans ce monde des illusions toutes les difformités se
côtoient, également fardées et grimées, elles ne veulent rien dire en
surface de leur monstruosité. Ainsi la plupart d’entre nous, borne
leur apparence d’objets stéréotypés jusqu’à ce que le vernis craque,
jusqu’à ce que soit atteinte leur date de péremption. Moi, je ne
ressens pas ce besoin compulsif d’indexer perpétuellement mon
apparence aux critères cosmétiques du moment, d’actualiser sans
cesse mon paraître en achetant des petits bouts d’un moi-même
acceptable en sachet, en carton ou en barre… Pourtant, il m’arrive
d’éprouver à mon encontre une répugnance extrême quand je
perçois, poindre chez les autres, l’expression posturale d’une forme
de sollicitude. Elle s’écrit d’abord sur leur visage, puis sur l’arc de
leurs épaules tombant sous le poids du dépit et d’une
commisération de bon ton, qu’il convient d’adopter en société, face
aux originaux dans mon genre ; chacun de mes écroulements, de
plus en plus fréquents ces derniers temps, les conforte dans leur
normalité tout en m’excluant de plus en plus de la norme. Ils
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voudraient me sauver, peut-être pour se donner bonne conscience,
m’arracher à ces moments extatiques où je reste figé un instant,
ramassé sur un siège, voûté en avant un filet de salive coulant au
coin des lèvres ; les yeux stupéfaits, grands ouverts, présentant la
lumière glauque de leur sclérotique jaune et faisant dégorger toute
l'amertume mielleuse de leur égoïste compassion. Je leur apparais
en proie à une réflexion insondable et mélancolique, laissant libre
cours à l’expression d’une profonde souffrance que je ne peux
complètement endiguer et qui sourd maintenant sans mots à fleur
de peau. Mes expressions tragicomiques de clown triste qui
s’oublie dans les vapeurs nicotiniques et alcooliques de ses
divagations, les rassurent sur leur situation, qu’ils considèrent au
combien plus enviable que la mienne. Pourtant au fond d’eux-
mêmes, ils savent bien que je les rencarde sur leurs propres
douleurs cachées qu’ils dissimulent sous une réalité virtuelle
aplanie, plus supportable, prédigérée, formatée, appleisée,
microsoftisée…
Et moi évidemment, je devrais échapper à cela, car je ne suis
que le rejeton débile de cette société planétaire, un truc à pilonner
de plus, né dans un Sud avec quelques gros défauts de fabrication,
d’environnement, de software… Inadapté en somme, incompatible
et nourrissant pour la surface de ce monde une aversion sans appel.
Jamais je n’ai réussi à me rassembler, à faire de moi une
synthèse homogène, un bloc lisse et beau qui me permette de
naviguer, digne et fière de mon humanité, d’incertitudes en
incertitudes sans craindre les brisements, les heurts. Alors, je
voyage de visage en visage pour m’y dissoudre doucement, pour la
possession. Et c’est ainsi, que j’éprouve souvent la curieuse
sensation d’être devenu multiple, un conglomérat de fragments qui
ne m’appartiennent pas. Je deviens cette chose informe, visqueuse
et rampante que l’on voit avancer par reptations gluantes et
hurlantes dans le film de John Carpenter – The Thing… C’est là, la
première image qui me vient. L’image assez juste d’un puzzle
organique.

***

Je parle avec un débit continu, régulier, automatique, presque
morne. Maryse écoute buvard buvant mes mots. Elle écoute les
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yeux creusés de je ne sais quelle attente : « Je suis l’homme ivre
qui pratique sa boxe métaphysique se souvenant d’un temps où sa
pratique était plus sportive. »

Elle écoute.

« Être soi ou bien un autre, peu importe… Pourvu que l’on
échappe à notre condition intrinsèque d’objet périssable, de produit
formaté, catalogué, numéroté… Il faut user de stratagèmes
guerriers, de ruses pour échapper à notre existence stéréotypée,
pour s’évader de soi ou tout du moins pour s’en donner
l’impression. C’est ça… même si ce n’est pas vrai, il faut s’en
donner intimement l’impression… on souffre alors moins des
autres en se croyant égoïstement et davantage vivre pour soi. C’est
un leurre évidemment, un baume qui nous apaise, rien de plus,
mais c’est déjà tellement suffisant… »
Elle m’écoute à la manière d’un animal domestique, sans suivre
le fil plus ou moins cohérent de mes idées. Dans le fond, elle s’en
fout. Je pourrais tout aussi bien lui lire une recette de cuisine, une
page de Beigbeder ou un poème de Mallarmé – Un coup de dés
jamais n’abolira le hasard –, cela ne changerait rien à son attitude
de potiche formatée, coulée dans la forme du jour, à la mode…
C’est ma voix rauque qui la fait kiffer ; elle me l’a dit. Elle est là
devant moi, à rêver à la dernière version de l’iPhone, je le sais, à
l’acquisition d’un écran de dernière génération de chez Sony sur
lequel, elle pourra voir des paysages lointains en haute définition
tout en continuant d’ignorer ce qu’il y a d’essentiellement
accessible, de plus intime, de plus proche… Comme tout le monde
en somme. En sirotant ma bière, je déblatère, mes inepties dont elle
n’écoute que les sonorités les plus graves en acquiesçant de la tête
à chaque fin de phrase, tout en touillant bêtement la nourriture dans
son assiette ou en prenant une petite gorgée de thé, de temps en
temps. Elle me regarde avec ses grands yeux qui aimeraient tant
tout embrasser et elle fantasme sur ce que je ne suis pas,
m’encourageant à poursuivre :
« Il faut apprendre à s’abstraire de ce que l’on croit être en
prenant conscience de notre insignifiance… Il faut se poser face à
soi et s’ignorer un instant, puis avec l’entraînement, le plus
longtemps possible… Casser son ego en admettant une fois pour
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