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La carpe miroir

De
323 pages
"C'est toujours avec un peu de notre insouciance, avec des haillons de notre conscience, que le bourreau essuie son hideux coutelas". En vain l'avocat du terroriste Guy Desmet a-t-il cité Victor Hugo. Charles Sommerville, qui préside la Cour d'assises, l'a condamné à mort, quelques mois à peine avant l'abolition de la peine suprême en France. La fille du magistrat, Mathilde, étudiante, ne peut admettre cette condamnation. Elle disparaît et devient à son tour une hors-la-loi.
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La carpe miroir

Patrice HAFFNER

La carpe miroir

L’HARMATTAN

©L'HARMATTAN, 2010
5-7, ruedel'École-Polytechnique; 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11424-1
EAN : 9782296114241

À Virginie, Véronique,
Denise
et Emmanuel

Le jour où le crime se pare des dépouilles de l'innocence,
par un curieux renversement qui est propre à notre temps,
c'est l'innocence qui est sommée de fournir des justifications.

Albert Camus, « L'homme révolté »

Ma chère Mathilde,

Chapitre 1

er
Le 1mars 1995

Peut-être ne liras-tu jamais ces lignes. Je ne sais toujours pas où tu
es, et même si je le savais, comment pourrais-je te faire porter cette
lettre ?Et puis, voudrais-tu seulement la lire? Il m’est arrivé de
changer mon écriture pour que tu ouvres au moins l’enveloppe.
Il vaudrait mieux que je meure sans histoires. J’ai beau me dire
qu’un homme véritable doit savoir être brave tout seul, sans témoins,
je n’arrive pas à me faire à l’idée que je risque de mourir stupidement
ici, au Mexique, loin de chez moi, de mes proches, dans cette région
du Chiapas qui ne dit rien à personne, sans que je t’aie revue, parlé
une dernière fois, dit combien je t’ai attendue et cherchée ; d’ailleurs,
lorsque je dis mes proches, je n’ai que toi, tu le sais bien.
Et dire que je voulais une fille. Si tu savais: je répétais: «un
garçon, je connaîtrai tous ses tours à l’avance; tandis qu’une
fille… »

Charles Somerville pose son petit crayon. Il s’était cru sauvé après
avoir obtenu de son gardien du papier et ce misérable bout de crayon

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dont la mine casse sans cesse. Cependant, il ne trouve pas ses mots.
Toute sa vie il avait cru dans les mots, les idées.Maislesmotsne
viennentpasàsonsecours. Il cherche envain, comme le général
d’une armée en déroute à en rassembler quelques-uns. Maisil ne
parvientpasà lesmettre en ordre de bataille. Ilsrestentl’arme au
pied;ilsrefusentd’obéir. Ils saventqu’avecsa fille ilsne pourraient
rien conquérir. Elle lesconnaît tous,ses soldats, cavalierslégersd’une
éloquencesurannée, fantassinsde la raisontriste etgeignarde d’une
guerretoujoursperdue. Il faudraitqu’il mette en ligne ceuxqui restent
toujoursen arrière, prêtsà mourirsur place pour desprincipes
inexpliqués, comme ça pour rien, par fidélité, cachantleur désespoir
derrière la musique desfifresetlesroulementsdesjeunes tambours,
lesmotsqu’on n’ose pasprononcer, qui parlentd’amour, d’affection.
Maiscommentpourrait-ellevouloir de l’affection d’un père qui
n’avaitpas sula protéger desdangersde lavie, lui indiquer le bon
chemin, le droitchemin, pire, qui l’avaitprécipitée dansle malheur ?
Pourtant, il n’étaitpaspossible qu’il nesoitplusjamaisl’homme
adoréverslequel elle courait, enfant, depuisle fond dujardin, avec
descrisde joie, lorsqu’il rentrait, comme leshirondellescrientlesoir
en été, en passantdevantlesfenêtresouvertes, à l’heure bleue. Cela
n’étaitpaspossible. Cependant, il fallaitle reconnaître, il étaitdevenu
peuà peu, pour elle,tout simplement un homme «raisonnable »,
magicien démasqué despauvrescompromis, ce motà la mode qu’elle
haïssait, alibi d’hommesfaiblesayantrenoncé à accomplir leur destin
auprofitde laseulevolonté d’éviter desconflits.
Commentavait-il puen arriver là, lui,un magistrat, auteur de
plusieursessais sur lesinstitutionspolitiques, le droitetlaviolence,
chargé de coursd’histoire dudroità la faculté, pressenti par deuxfois
pour être ministre de la Justice. Commentlui,un juge, avait-il pufaire
desa filleune hors-la-loi ?

Il reverrait toujourscettescène oùelle étaitpartie de la maison, ce
soir du 30avril 1980oùGuyDesmetavaitété condamné à mort ;où
« il » avaitcondamné Desmetà mort, comme elle disait. Pour elle, les
deuxautresjugesetlesneuf jurésqui composaientla cour d’assisesne
comptaientpas. Il présidaitla cour, celasuffisait. Lesjurés, lesgens
dupeuple étaientdonc desimbéciles? Çava, çava, elle devenait

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insolente, bien sûr, ils sont abrutis par tous les slogans et les phrases
de bon aloi auxquels ils ne comprennent rien; et puis ils ont peur,
vous leur faites peur, vous, les gens instruits, ceux qui sont au courant,
toi, avec ta robe rouge et ton hermine. C’est ça, se défendait-il, ils ont
peur des bonnes gens et n’ont pas à craindre ceux qui manient le
pistolet et la bombe.
Desmet, issude la mouvance de la gauche prolétarienne, avait
déclaré la guerre à lasociété moderne etfroidementabattu un petit
industriel duNord, Daniel Vieljeux, père de famille, de plusieurs
ballesde revolver dans un parking. Selonuntémoin, lavictime
allongée parterre avaitlevé la main pour implorer letueur. Maisil
avaitréponduparune balle définitive, logée en pleinetête.
Ilsdînaient seuls touslesdeux, danscette petitesalle à manger
ornée de quantité de meublesde famille qu’ilvénérait, assezhorribles
disait-elle, oùil essayaitde conserverunsemblantdevie de famille
depuisla mortdesa femmesurvenue deuxansauparavant. Les
premiers temps, après son décès, Mathilde continuaità mettreson
assiette, lorsqu’elle mettaitle couvert, avecsaserviette bien pliée dans
son rond en bois. Pour qu’elle continue à participer à la discussion,
disait-elle. Pourse mettre encoresousla protection desa mère,
pensait-il, pour l’empêcher, lui, devenirsursonterritoire, d’aborder
desdiscussionsoùilsneseraientpasd’accord.
Cesoir-là, elle ne disaitrien, hostile. Elle refusaitde manger. Il
avaitessayé :
« Tunesaispasce que c’estque juger,tunesaisrien de la charge
que cela représente de jugerune affaire comme celle-là. »
Maisil n’avaitpaseuletempsde lui parler, de lui faire comprendre
qu’il ne pouvaitlui dire ce qu’il avaitdécidé ensecret, que même les
autresjugesetjurésnesavaientpas. Leur dispute avait toutdesuite
éclaté. D’unseul coup, elle avaitcrié, deslarmesdanslavoix:
« Commentpeux-tuparler de la mission dujuge ?Mais tunevois
pasqu’ils te manipulent? »
Elles’étaitmise àvociférer :lesjugesn’étaientrien, rien du tout.
Ilsn’étaientque desfonctionnairesqui gagnaient un petit salaire, avec
desprimesridiculesetdeuxmoisde congés, qui attendaient
jalousementleur promotion dansl’ordre de la légion d’honneur et
pensaientêtre aucœur de la cité, alorsqu’ilsne faisaientqu’appliquer
la loi desfortsauxfaibles, la loi desnantis, avecune marge de
manœuvretoute petite, appelée modération, pourse donner bonne

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conscience et partager la miséricorde qui n’appartient qu’àDieu. Et
comme il n’yavaitplusde Dieu, on n’allaitpasbien loin. Comment
peut-on condamner à mort un homme dontle premier crime est
d’abord devouloir changer lasociété ?
Il étaitresté pétrifié. Jamaiselle ne l’avaitmisen cause, lui, comme
cela, directement, lui, l’oracle intouchable, lui donton respectait
l’intelligence etlesavoir, luisurtout, croyait-il, qu’on aimaitau-delà
detouslesdésaccords. Il avaitdéplié etreplié plusieursfois sa
serviette detable;il avaitremis touslesmorceauxde pain dansla
corbeille,un àun. Alors, elle avaitajoutétrès vite :
- Je ne parle paspourtoi, biensûr.
Maisil était troptard. Une foisde pluslasalle à manger avaitété
transformée ensalle d’audience :
- Lapureté dumobile n’excuse pasle crime, avait-il clamé, il
l’aggrave. Etpuis, arrêtonsde manger lasoupe gagnée parun
fonctionnaire. Oui, il était un fonctionnaire, oui, ilservaitl’Étatetil
rendaitla justicesansconsidération d’argent ;oui, il ne gagnaitpas un
gros salaire;oui, il l’avaitélevé avec difficulté. Maisla justice nese
monnayaitpas ;oui, il rendait simplementla justice deson mieux, et
ce n’étaitpasfacile. Loin d’obéir aupouvoir en place, le juge étaitle
garantde la protection descitoyens, etle juge devaitaussitenir le
glaive. Le glaive frappaitmaisaussi protégeait. Combien de foisne lui
avait-il pascité la phrase duprésidentdu tribunal révolutionnaire, au
peuple qui avaitenvahisontribunal, avecsespiques,ses sabres,ses
manchesretrousséespleinesdesang, lorsdesmassacresdeseptembre,
alorsqu’il jugeaitBachmann, le colonel desgardes suisses:
« Respectezla loi etl’accusé qui est sousmon glaive;il est sousma
protection. » Lesassassins s’étaientretirésensilence.
Maisoui, maisoui, répondait-elle invariablement: ils savaientque
lesbourgeoisà chapeauxà plumes, lesjuges, feraientmieuxqu’eux.
Il lui avaitlancéstupidementAlor: «s, quelle est ta justice à
toi ? »
Elles’étaitlevée et s’étaitplantée derrièresa chaise, droite,
pathétique, lesbrasle long ducorps, lespiedsjoints, comme,
lorsqu’enfant, elle lui récitaitlespoèmesle jeudisoir pour la classe de
françaisdulendemain : « Le matin je me lève etjesorsde laville, le
trottoir de la rue est sonore à mon pas, etle jeunesoleil chauffe les
vieilles tuilesetlesjardinsétroits sontfleurisde lilas. » À cetâge,
émue, elle respiraitfortet secouait seslongscheveuxroux, héritésde

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quelque ancêtre fou, du côté de sa mère, sûrement. Il avait toujours été
inquiet de sa minceur, mais il devait avouer qu’elle était belle, de cette
beauté curieuse qui tient à distance, plus qu’elle n’attire, avec de
grands sourcils interminables sur un front altier et ce regard impérieux
de ceux qui ont une âme, se disait-il en son for intérieur, une sorte de
fée sortie des brumes des contes bretons. Et elle avait clamé :
« Ma passion, c’estcelle de lavraie justice, pascelle deta loi, la loi
desplusforts, desplushabiles, celle deton code de commerce qui
permetauxcoquinsde lancer desentreprisesavec lasueur des
défavorisés, puisde disparaître en fermantboutique eten entraînant
desfamillesentièresdansla faillite aprèsavoir misà l’ombre leurs
économiesSocié. «té à responsabilité limitée ? »Elle
avaitrecommencé avecson charabia;la discussion était sur letapisdepuis
plusieursjours. Commentpeut-on limitersa responsabilité ? Comment
unetelle idée était-elle possible ?Ça, c’étaitbienun code de
commerce issude la révolution bourgeoise.
Iltentaitd’argumenter :il fallaitdonner auxgensentreprenants, à
ceuxqui créentla richesse, ce qui profite àtoute la communauté, les
moyensde leur audace. C’estl’intérêtqui faitmouvoir leshommes.
Vouloir le nier et se complairesimplementdans unesociété pleine de
bons sentimentsallaità l’encontre dubutrecherché.
Rien n’yfaisait. Marxavaitéchoué, clamait-elle, mais son analyse
restaitbonne, notamment sathéoriesur lavaleur ajoutée. – C’était un
desesleitmotiv. – Que feraientlesactionnairesd’unesociétési les
ouvriersn’apportaientpasleurtravail ?Lesrichesprenaientdes
risques, maisen échange lespauvresdonnaientleurvie.
« Sais-tu seulementqu’avantd’être riche on estpauvre ?
»,tentaitil de répondre.
Déjà elle ne l’écoutaitplus ;elle avaitquitté la pièce. Il l’avait
rattrapée à la porte de l’appartement, prise par le bras:
« La justice, lavraie justice, cela n’existe pas. »
Elles’étaitdégagée etlui avaitdit, calmement, avec cette mauvaise
foi de la femme naissante :
« Tu voisbien :tun’ycroismême pas. »
Ilsétaientrestésface à facesilencieux, quelquesfractionsde
seconde, devantcette porte qu’elle n’avaitjamaisplusfranchie depuis.
Lui qui étaitde grandetaille, pour la première fois, il découvrait
qu’elle étaitaussi grande que lui.

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Maispeut-êtres’était-elle grandie pour lui faire front. Peut-être
aussise faisait-il pluspetitdevantelle, depuislongtemps. Ce jour-là,
avantde luitourner le dos, elle avaitbaissé les yeuxetfixéun instant,
untrèscourtinstant,un instantimpalpable, lespiedsdeson père,son
soulier,son gros soulier noir à boutcarré, celui deson pied droit, celui
qui lui faisaitmal, etcela avaitétési netqu’il avaitfait un pasen
arrière :
« Il fautdire quetuaspeut-être desexcuses… »

14

Chapitre 2

Il avait d’abord attendu qu’elle revienne. C’était à elle de s’excuser,
de comprendre. Il ne bougerait pas d’un pouce. Que son esprit batte la
campagne, passe, c’était de son âge.Maiselle ne pouvaitmettre en
causesa probité, etaupassageson intelligence. Manipulé. Elle lui
avaitditqu’il étaitmanipulé. Un abruti ensomme... En fait, c’était
clair : elle ne l’aimaitplus, etce, depuisla mortdesa femme.
Lesjourspuisles semainesétaientpassés. Audébut, il nes’était
pasinquiété. Ilse disait: Toutes sesaffaires sontlà. Elle a de l’argent,
sa carte de crédit. Elle avaitdûallerse réfugier chez une desesamies
dulycée Louisle Grand, avec qui elle refaitle monde. Etpuis, après
la colère, aprèslatristesse, l’inquiétude, la peur était venue. Il avait
commencé àtéléphoner à droite età gauche, il avaiterré danslesrues
etlescafés, attendudevantle lycée, oùil avaitfini par apprendre
qu’on ne l’avaitplusrevue depuisbelle lurette. Il ne pouvait se
résoudre à prévenir la police;elle étaitmajeure. Plusde nouvelles.

La peine de mortfutabolie en France à peineun an plus tard, le
er
1 avril 1981. Deuxannées s’écoulèrentencore, jusqu’aujour oùelles
arrivèrent, lesnouvelles ;ellesremplissaient touslesjournaux:
L’homme d’affairesBernard Meyer avaitété enlevé par GuyDesmet,
l’assassin de l’industriel duNord, crime qui avaitdéfrayé la chronique
quelquesannéesauparavant. Lesquotidiensdu soir avaientressorti les
photos. Oui, le nouveaurégime l’avaitgracié etle bonhommes’était
justementéchappé de l’hôpital de la centrale de Lannion oùil avaitété
admis.

15

Maisce qui avaitfaitles sous-titres, en groscaractères, étaitque,
dansla bande, figuraitla fille duprésidentde la cour d’assisesqui
l’avaitcondamné à mort.
C’étaitle 16juin 1983.

Pendantplusde quinze jours, CharlesSommervilles’était terré
dans son bureaucalme etconfortable duPalaisde Justice qui dominait
la Seine, éloigné desrumeursdes sallesd’audience,un bureauaux
doublesportescapitonnéesde cuir, etauxmurs tapissésdevieux
livresreliéscontenant toute l’histoire dudroitfrançaisdepuisle haut
Moyen Age. Toutce qu’il avaitapprisétaitremisen cause, etcela par
ce qu’il avaitde pluscher. Que pouvait-il donc apprendre auxautres, à
sesétudiantspuisqu’il n’étaitmême pascapable d’éduquerson propre
enfant? Il marchaitlentement, pesamment, commes’il avait vieilli de
dixansd’un coup, d’unseul, commes’il avait un poignard dansle
cœur. Ça, c’était une expression desa grand-mère Élise :avoirun
poignard dansle cœur. Elle avaitditcela d’une pauvrevoisine qui
avaitperdu son enfant. Eh bien, lui à présent, il comprenaitce que cela
voulaitdire. Il le ressentait. Il marchaitavecun couteauplanté dansle
cœur. Il pensaitducoup auximagespieuses sur la commode de la
grand-mère Élise. Le Sacré Cœur de Jésus: ony voyaitle Christet
devantlui,un cœur avecune croixplantée dedans. Àyréfléchir,une
image assezhorrible. N’empêche qu’il priait toutbasen marchant
dansla ruDie« Mone :u, protégez-la. Mon Dieu, dites-moi ce qu’il
fautque je fasse. »
Elle pouvait sevanter d’avoir gagné contre lui. Maiselle nesavait
pasquelle était savictoire. Elle nesavaitpasque lavéritable faute de
son père n’étaitpasd’avoir condamné Desmet, maisd’avoir participé
àsa demande de grâce;d’avoir pensé qu’aprèsavoir appliqué des
principesavec rigueur, en appliquantla peinesuprême, il avaitopté
pour la grâce.
La clémence, là avaitétésa faute. Voilà ce qu’ilse disaitalors.
Commentpourrait-elle comprendre cela ? LesÉtatsdémocratiquesqui
sont structurellementfaiblesdoiventêtre fermesdansleursprincipes
etmontrer qu’ils sontdécidésà lesfaire respecter;lesdémocratiesne
peuventaccepter leterrorisme comme contournementdudroit. Ils
étaientplusnombreuxqu’on ne pensaitlesjugesqui pensaientcela.

16

Après, et seulementaprèsavoir montré leur fermeté, ellespeuvent
faire preuve de clémence. La clémence nese conçoitpasde la part
d’un Étatfaible. Voilà ce qu’il répétaitdumatin au soir, même en
marchantdansla rue.
Lui qui avaitréglétantde difficultéspour lesautres,scruté les
regardsetlesconsciencesetrendudesjugementsqui avaientmodifié
lavie detantd’individus, il nesavaitplusce qu’il devaitfaire, il ne
trouvaitplusde repères. Leslivresqu’il avait tantde foisfeuilletésne
pouvaientlui donnerune réponse convenable. Il étaitprêtà demander
avisaupremiervenu. S’ils’étaitécouté, il auraitouvertla porte
capitonnée dubureauetauraitfaitentrer Cambournac, l’huissier, qui
depuis vingtansporte haut son col cassé blanc,sa grande chaîne dorée
et son éternel nœud papillon noir,sous un regard clair etbrave etdes
cheveuxcoupésen brosse d’enfantbreton. Il l’auraitfaitasseoir dans
le grand fauteuil en cuir, réservé aux visiteursde marque etlui aurait
demandé :
« Et vous, Cambournac, que feriez-vousà ma place ? »
Etil étaiteffrayé à l’idée que Cambournac, le plusbenoîtementdu
monde, lui auraitdonnétoutdesuiteune bonne réponse, commode et
simple,sanspossibilité de rachat, avec la mêmetranquillité qu’il lui
donnait son avis, lesoir à cinq heuresavantde partir,sur lesdossiers
lespluseffrayantsouinsolitesqu’il rangeaitdansdescorbeilles
adéquates, aprèsavoir déplacé lesétiquettesde couleur
correspondantes sur letableaumural desdélais. Il prononçaitcomme
celasasentence,toutens’affairant surson petitbureau. Letempsde
collerune étiquettesur le premiertiersde la couverture dudossier, de
la remplir, de porter avecun grosfeutre noir en hautà gauche le
numéro de rôle général età droite le numéro de parquet, d’entourer le
toutd’un élastique platbiensolide, etle jugementétaitprononcé. À la
surprise de Charles, il étaitrarementindulgent. Ou s’il l’était, c’était
avec parcimonie. Il disait: jesuisdupeuple, moi monsieur, de la
campagne. Mon père étaitdur etil fallaitmarcher droit. À Noël on
avaitdesorangesetduchocolat ;on nese posaitpasde questionset
entoutcaspascelle desavoirsi nousétionsheureux. Biensûr qu’il
estcoupable, monsieur. Etcroyez-moi, desgenscomme ça, il fautles
éliminer.
Lesaccusésnesavaientpascela, qu’un dixième juré, en la
personne de Cambournac, avaitdélibéré avec le présidentde la cour
d’assises, bien avantque le dossiervienne à l’audience. Mais vousne

17

connaissez pas le dossier, lui disait Charles.J’ensaisassez,
croyezmoi, lui répondaitCambournac. Le reste, lesargumentsde la défense,
la procédure malsuivie, lespoliciersqui auraientmal mené leurs
investigationsn’étaientque desembrouilles.
Cambournac avait une fille dumême âge que lasienne, et
rituellement, Aimé l’interrogeait:
« Alors,votre fille, Cambournac ? »
Etrégulièrement, Cambournac n’annonçaitque desbonnes
nouvelles. Eh oui,sa fille avaitobtenu son baccalauréatavecune
mention. Eh oui,sa fille avaitpassé avecsuccèslesexamensde la
première, de la deuxième, de latroisième, puisde la quatrième année
d’une école de commerce dontil avaitoublié le nom. Eh oui, elle
préparaità présent un diplôme d’études supérieures, car de nosjours
c’était un minimum. Eten mêmetempselletravaillaità mi-temps
dans une fabrique de chaussuresoùelle aidaitàtenir la comptabilité.
Eh oui, elle connaissait un jeune homme de bonne famille, qui
réussissaitbien dans sesétudes, etilsallaient se marier.
Que demander àun homme pareil ? EtCharles se disaitque cet
homme-là,toujoursà l’heure,toujoursirréprochable dans satenue et
sontravail, quisavait toujours trouver lesbonsélastiques, avait
toujoursdans ses tiroirs un petitcanif,un rouleaudescotch ou untube
d’aspirine,savaitréparerune prise oufaire du thé aubon moment,
n’avaitjamaisélevé lavoixpendant vingtansde carrière, malgré les
colèresépouvantablesde Charles, cethomme-là,sansaucun doute,
avaitdûêtreun bon père, rassurantet solide.
Etla fille de Cambournac n’étaitpasallée faire la révolution.

18

Chapitre 3

Il y a eu des coups de feu dehors, des cris, des ordres. Et puis le
calme est revenu sur le village où Charles Sommerville est
emprisonné.Amatenango del Valle,unvillage oùlesIndiens tzetals
fabriquentdespoteriesenterre blanche,sans tour, à la chaleur de
l’ocote, le boisdetérébenthine. Maiscurieusementlesoiseauxont
cessé de chanter. L’armée régulièresemblevouloir faireune halte
dans sa progression. San Cristobal està peine àune quarantaine de
kilomètres. Il fautqu’ilse hâte.
Il reprend lesfeuilletsdevantlui. Il doitaller à l’essentiel. Il n’avait
pasprisla décision de lui écrire pour lui faire desreproches, pour
revenirsur leurs vieillesquerelles. Il étaitclair qu’ilsneseraient
jamaisd’accord. D’ailleurs, plusil réfléchissait, plusilse disaitque
lesidéesn'avaientpasd'importance. Depuisdescentainesd’annéesles
hommesressassaientlesmêmesidées,se posaientlesmêmes
questions,trèspeude questionsfinalement,sur lesensde lavie,
l’origine de l’univers, la morale, l’existence de Dieu, les
caractéristiquesd’unesociété idéale et, aujourd’hui, malgrétousles
progrèsréalisés, ilsn’avaient toujourspaslesréponses. Ce qui
comptaitétaitde croire en quelque chose...

Tu ne sais plus rien de moi. En tout cas, après avoir démissionné
de la magistrature, j’ai vendu l’usine de grand-père, le roi de
l asticot, tu te souviens ?
Cependant, j’ai gardé sa propriété de la Roncière et la petite
maison où il y avait le magasin d’articles de pêche, la maison des
grandes vacances de ton enfance. J‘ai transformé la grange de l’autre

19

côté de la cour et je m’y suis installé, après avoir définitivement quitté
Paris. Je me disais que si un jour tu étais de retour, tu reviendrais
d’abord là, où la Loire, disais-tu, semble presque vouloir s’arrêter
pour faire plaisir aux pécheurs et aux peintres. Notre barque est
toujours là ; je l’ai repeinte deux fois ; la dernière fois, je crois que le
vert que j’ai utilisé était un peu clair, vert pomme, mais c’est
précisément la couleur que tu as toujours aimée. J’ai toujours ton
panier en osier, celui où tu mettais notre déjeuner, enveloppé dans de
grandes serviettes blanches, lorsque nous partions faire un tour.
Toujours est-il que le soir, je fermais la porte, tirais le rideau et je
dépliais furtivement sur la table de la cuisine des journaux où
apparaissait ton visage aux côtés de figures épouvantables de
terroristes recherchés par toutes les polices du monde... Un jour
j’avais aperçu ta photo placardée dans un aéroport, après qu’un
mandat d’arrêt international ait été décerné contre toi. Comme pour
les enfants recherchés par leurs parents désespérés, ta photo figurait
là, en bonne place collée sur la vitre du guichet du contrôleur des
passeports. Je ne pouvais détacher mon regard de cette affiche. Une
vieille dame m’a abordé et a posé timidement sa main sur ma
poitrine :cela ne va pas, monsieur ? Peut-être pensait-elle que je
pleurais, sans m’en rendre compte. Je me suis consolé en me disant
qu’au moins, si on te recherchait, c’est que tu étais vivante ; je me
suis dit aussi que la photo n’était pas ressemblante, et qu’on ne te
retrouverait pas facilement. Mais moi, je ne m’y trompais pas: ce
visage au regard à la fois distant et perçant était bien le tien.
J’espérais que cet éclat ne disparaîtrait jamais de tes prunelles. Je
peux me laisser aller à te dire tout cela maintenant que je vais sans
doute disparaître. Il faut que tu saches tout ce que tu as représenté
pour moi, l’admiration que j’avais pour toi.

Toutes ces soirées où il sortait les albums. Il faisait figurer la photo
du journal à côté de celles qu’il avait placées dans des cadres sur la
cheminée du salon ou dans son bureau. Il se disait: est-ce bien la
même ? Comment cet enfant, souriante et toujours pleine de bon
vouloir, qui ne voulait pas qu’on tue les araignées, était-elle devenue
cet adulte dont la photo d’identité figurait sur les avis de recherche ?
À quel momentavait-il lâché la main qu’iltenaitlàsur cette photo
prèsde la mer, alorsqu’il lui expliquaitcommentlespremiers

20

hommes pensaient que la terre était plate? Peut-être aussi avait-il eu
tort ensuite de lui dire commentGalilée n’avaitpascraintd’affronter
l’Église en affirmantque laterre n’étaitpasaucentre dumonde, et
qu’ainsi l’homme non plusn’étaitpasaucentre de l’univers.
N’avaitil pasen réalité nourri en elle la contestation permanente ?

Mon Dieu, quinze ans déjà. J’ai toujours gardé de toi une image
souriante, et quels que soient tes emportements, j’entends toujours ton
rire, intarissable devant les embarras humains. Nous disions: même
si c’est triste, on ne peut s’empêcher de rire devant un individu qui
glisse et tombe dans la rue les quatre fers en l’air. T’en souviens-tu ?
Je ne sais pas comment tu es maintenant.
Tu ne peux imaginer ce que c’est que d’attendre, chaque matin,
chaque soir, une lettre, un appel téléphonique, et ce a l’ère de la
communication, comme on dit aujourd’hui. Parfois, j’ai rêvé la nuit
que j’entendais la petite clochette de la porte du magasin et que
c’était toi, poursuivie par la police, qui venait te cacher.
Les années passaient. Malgré mes efforts je n’avais plus de
contacts avec le monde judiciaire, mais, au fond, je n’avais plus envie
d’en avoir. Ce faisant j’avais de moins en moins d’indices. J’espérais
en la prescription, j’espérais qu’on t’oublierait. Las ; dès que la
police semblait avoir perdu ta trace, ton nom revenait, prenait toute la
place dans les petites lignes des journaux, chaque fois qu’une révolte
éclatait dans le monde, menée par de pauvres hères oubliés de
l’Histoire, qui continuaient à vouloir faire la révolution. Si tu savais
la quantité de journaux que j’ai empilés, les articles que j’ai
découpés, le nombre de journalistes que j’ai rencontrés pour essayer
d’avoir des nouvelles, les voyages que j’ai faits, le cœur plein
d’espoir.
Je ne sais pas très bien ce que j’aurais fait si je t’avais retrouvée, à
l’issue de cette expédition dans laquelle je me suis lancé et qui semble
devoir s’arrêter ici. Je ne sais pas ce que je t’aurais dit. J’ai rêvé tant
de fois de cet instant. Je serais venu vers toi et tu aurais été épatée de
me voir là comme ça, d’un seul coup. Tu serais restée immobile, puis
tu aurais rouspété et, en même temps, tu aurais été admirative et tu
aurais compris combien je t’aimais. Je n’aurais pas dit grand-chose si
ce n’est que tu méritais une bonne gifle, et tu serais tombée dans mes
bras, et nous aurions bu un martini avec du gin comme nous le

21

faisions dans le passé, ou une tequila quelconque en mettant du citron
et du sel dans le creux de la base du pouce, je ne sais plus comment
on appelle cette partie de la main. J’aurais fait le mystérieux et tu
aurais pris ton air crédule comme lorsque je te racontais avec l’air le
plus sérieux du monde les histoires les plus invraisemblables, comme
le coup de la femme-tronc ou du moine sauvage, et j’aurais retrouvé
toute mon aura. Un instant au moins, un court instant. Et je ne
t’aurais finalement rien dit du tout. Je ne t’aurais pas demandé de te
rendre à la justice, de revenir en France, et, pour la première fois, je
n’aurais pas cherché de solution.
J’ai rêvé de cet instant qui n’arrivera peut-être jamais, maintenant.
Je ne vois pas comment je m’échapperais d’ici. J’ai tué un homme et
je ne sais absolument pas comment je vais m’expliquer et même si je
mérite de m’en sortir. Mais cet instant-là, de nos retrouvailles, c’est
comme s’il avait existé, n'est-ce pas ? Je pense que tu seras d’accord
sur le fait qu’il se serait déroulé comme je viens de le dire ?!

22

Chapitre 4

De nouveaula mine ducrayons’estcassée. À quoi bon finalement
cette lettre ! Un monologue,voilà ce que c’était. Jamaiselle ne
pourraitparvenir àsa fille. À qui l’adresser,sousquel nom, à quel
endroit? Lui-même avaitété arrêtésous une fausse identité. Restait
Jeanne, la gouvernante, l’incomparable Mademoiselle Jeanne, en
France, qui ne gouvernaitplusrien depuislongtempsdisait-elle. Il
pourraitfermer la lettre, la lui envoyer oula lui faire parvenir par
l’Ambassade de France,s’il pouvait s’arranger avecun Indien du
camp en joignant un petitmot: « Si ma filleun jour réapparaît,vous
lui donnerezcette lettre. »
Cette idée lui redonne de l’espoir;il appelle le gardien. C’est un
vieux soldatqui ne doitplusespérer monterun jour en grade. Charles
lui explique par la lucarne qu’il lui faudraitde nouveaudupapier, et
qu’iltaille le crayon avecun couteau. L’autre ne ditrien,soupire,
prend le crayon et s’éloigne.
Il fait une chaleur accablante. Il n’ya pas unsouffle d’air. Il peut
apercevoir, à l’entrée du village,une femme chamula agenouillée, en
train detisser à l’aide d’unotate, petitmétier àtissertraditionnel, avec
sa ceinture de cuir passée autour desreinspour assurer latension des
filsde chaîne dontl’autre extrémité estfixée aumur. Elle manipule
avec dextérité,sansmême regarder, la baguette de lisse, la barre
d’écartement, lesabre, la navette etletempletà épingle. Charles s’est
familiarisé avec ces vieuxmétiersportatifs, peuencombrantsetfaciles
àtransporter. Peut-être pourrait-il attirer l’attention d’une de ces
femmes? Qui mieuxqu’une femme peutporterune lettre délicate,
lourde desecrets?
Commentavait-il échoué ici ?

23

Tout avait commencé avec cet appel téléphonique du commissaire
Ceccaldi, le 29 septembre 1994, sur ce vieux téléphone noir accroché
dans le couloir du magasin. Il ne savait pas pourquoi il ne l’avait
jamais changé. Peut-être parce qu’il faisait partie de l’univers de sa
fille. Combien de fois l’avait-il vu courir vers ce combiné noir et
volumineux pendant les vacances? C’était le téléphone des premiers
amours deMathilde, deshistoires sansintérêtetdesrires
interminables. Il espérait,sans vouloirse l’avouer, qu’un jour elle
l’appellesur cetéléphone. L’enlever aurait signifié qu’iltournaitla
page, qu’il abandonnait toutlien avec elle. Personne d’ailleurs
n’appelait sur ce numéro qu’il ne donnaitplus.
JamaisMathilde n’avaitappelé depuis sa disparition, jusqu’à cet
appel ducommissaire, Ceccaldi, le29septembre 1994.
Jamais. Saufune fois,uneseule fois, ilyavaitquatre ans.
Un matin, auxaurores, il avait vuMademoiselle Jeannetraverser la
cour augrand galop, lesbrascroisés surson éternel châle gris, etil
avait toutdesuite comprisqu’un évènementinsolitevenaitdese
produire. Il l’avaitinstallée, depuis sonveuvage, dans un appartement
qu’il avaitfaitaménager au-dessusdumagasin.
Malgrésesquatrevingtskilosaumoins, Mademoiselle Jeannetrottait toujoursplutôt
qu’elle ne galopait, c'est-à-dire qu’elle avançaitrapidement, maisà
petitspas:untrot sec,saccadé, en frappantfermementlesol deses
énormes souliersgenresabot. Mathilde, qu’elle avaitpratiquement
élevée, entoutcasmaternée, depuisla mortdesa mère, etqui
l’adorait, disait: elle n’engage pasassez sespostérieurs, comme on dit
pour leschevaux. Mademoiselle Jeanne avaitcertes une bonne
« arrière-main »,toujourscomme on ditpour leschevaux, mais
n’osaitpaslancersesjambesfranchementen avant. Cependant, elle
filaità bonnevitesse, affrontantcourageusementl’adversité en offrant
fièrementauxintempériescomme auxcritiquesdeses voisins un
visage fortetépanoui,sans une ride, malgré l’âge, avec de grands
yeuxgris tristeset souriants, etde beauxcheveux toujoursramenésen
arrière enun lourd chignontenupar de grandesépingles surmontées
d’une énorme fausse perle, grise elle aussi, comme ilse doit. Un
matin, Charles,venului emprunter dupain, l’avait surprise, les
cheveuxdéfaits, devant un bol de café, alorsqu’elle écoutaitavec
attention la météo marine, commetouslesmatinsàseptheures
quarante-cinq, habitude qu’elle avaitconservée malgré le rappel à
Dieu, ilyavaitbien desannées, desonvieuxloup de mer de mari,

24

l’ineffable quartier maîtreÉmeryPierre Émile Chapelle. Mer
d’Irlande, force huit, mer agitée avec descreuxdesixmètres. Jeanne
setenaità latable comme àun bastingage de bateau. Son front se
plissaitd’inquiétude quantaucoup deventannoncé, et,une foisde
plus, elle allait se couvrir bien plusqu’il ne le fallait. Gêné, il lui avait
dit:vousavezde beauxcheveux, Jeanne. Elle avaitrépondu, en les
ramenant sur le côté, d’un geste délicatde la main, commeune jeune
fille : « Ça ce n’estrien. Sivousaviez vu, lorsque j’étaisjeune. » Elle
avait soupiré etjetéun regard fugitifvers sa photo de mariage,sur le
buffet, avec ÉmeryPierre Émile, enuniforme de quartier maître de la
marine nationale et toutesmoustachesdehors, disparuen mer, malgré
lastatuette desaintÉrasme, patron desmarins,toujours sur le buffet:
« J’avaislescheveuxjusqu’auxreins. »
Ce matin-là donc, elle avaitouvertla portesansfrapper, ce qu’elle
ne faisaitjamais:
« Monsieur Sommerville, Monsieur Sommerville. » Elletentaitde
reprendresonsoufflesur leseuil.
« Monsieur Sommerville, Mathilde a appelé. »
Mathilde avaitdonc appelé. Oui,sursontéléphone à elle. Non elle
n’avaitpasditgrand-chose. Juste quetoutallaitbien. Non, elle n’avait
pasparlé de lui. Il fautdire quetoutcela avaitété rapide :
« Vous savez, onvoyaitbien qu’elle nevoulaitpasparler
longuementau téléphone. Elle a juste dit: «tout va bien ». Etpuis,
aussi, elle a demandé desnouvellesde Whisper. Cela a ététrèscourt.
J’ai eul’impression qu’elle ne pouvaitpasparler librement. Elle n’a
pasditoùelle était, biensûr. Elle ne m’a paslaissé letempsde parler,
d’ailleurs. Non elle n’a pasparlé devous. »
Ilyavaiteu unsilence etelle avait toutdesuite reprisla parole.
« Vous, elle ne peutpas vousappeler. Vousm’avezditquevotre
téléphone étaitécouté. Vousavezgardévotre numéro de Paris. Etque
c’étaitpour cela qu’elle n’appelaitpas. Vouspensezbien qu’ellese
méfie. Donc elle a pensé à m’appeler.
- Pour demander desnouvellesde Whisper. »
Jeanne allaitet venaitdansla pièce.
« Ellea ditça comme ça,vous savez, pour cacherson émotion,
pour dire quelque chose. Je la connais, et vousaussi;elle ne dit
jamaisdirectementce qu’elle a à dire. Le cheval, monsieur
Sommerville, le cheval, c’est votre lien àtouslesdeux. En parlantde
Whisper, ellevoulaitdire qu’elle pensaitàvous, bien entendu.

25

- Tu aurais fait un bon avocat,Jeanne. Enfin,tuasraison, ce qui
compte, c’estqu’ellesoitenvie. Cela mérite que nousbuvions
quelque chose. »
Ils s’installèrentdansla cuisine. Ilse laissatombersur levieux
banc dontMathilde menaçait toujoursdetomber enfant. Il n’yavait
pasde dossier. Rien detel pour apprendre àsetenir droite. Jeanne
s’étaitaussitôtaffairée, en faisantdubruitpour chercher des verres
dansle buffet.
« De l’eaudevie, Jeanne, duWretzen, c’est un minimum. »
Le Wretzen. Personne ne connaissaitle Wretzen. Untord-boyaude
première que lui envoyaitchaque année à Noël, lorsqu’il exerçait
encore,son ami Jean de Machinlassen,un procureur à la retraite qui
avaitentreprisde reprendre l’exploitation d’unvignoble de famille
grand commeun mouchoir de poche prèsde Bergen en Alsace. Ily
avait toujours une carte d’accompagnement« comme aubonvieux
temps». Il fautdire que déjà à l’époque Machinlassen effrayé par les
réquisitionsqu’il devaitprendre, appelaitAimé à la rescousse dans
son bureau. « Tuas vuça. Tu te rendscompte ? Il faut sesoutenir le
moral. » Ethop !, ilsortaitle Wretzen deson placard. « Goûte-moi ça.
» C’està cette époquesûrementqu’Aimé avaitdûcommencer àse
bousiller l’estomac.
Jeanne n’arrêtaitpasd’aller et venir derrière lui, cherchaitla
bouteille, etdespetits verresadéquats. Elle répétait: « Ça alors, ça
alors. » Enfin, elle les servit. Ilslevèrentleurs verresensilence. Elle
le fixaiten buvant, et soudain, elles’étaitpenchéeverslui etlui avait
entouré lesépaules, deson grosbrasde nourricesortantdesonvieux
tablier à fleursquisentaitbon la menthe, le cerfeuil etl’âtre de la
cuisine, etl’avaitembrassésur la joue. Elle avaitdesserrétoutaussi
viteson étreinte,surprise deson audace.
« Monsieur Sommerville, elle est vivante etelleva bien. Elles’était
tournéevers une petitestatue de lavierge, qui figuraitau-dessusde
l’étagère à biscuits. Merci, Sainte Vierge, merci. »
Oui, elle était vivante, Dieu soitloué. Maislui, il étaitmortpour
elle,voilà ce qu’ils’étaitdit.

Et voilà qu’à nouveau, le29septembre 1994, letéléphone, ce bon
vieux téléphone noir, avait sonné dansle couloir, etqu’auboutdufil

26

il y avait eu la voix calme et traînante du commissaire Ceccaldi : «Je
peuxpassertevoir ? »
Ilsevoyaitencore entrain de conduire,sur la petite route de
campagne qui mène à Sully-sur-Loire. C’étaitle matin;lesoleil était
déjà hautdansle ciel, etonsentaitqu’il allaitfaireune belle journée
d’arrière-saison. Cette année-là, ilyavaiteudesmilliersde
coquelicotsle long deschampsde blé, etles tourterellesde Turquie
venaient se posersur l’asphaltetiède. Il répétaiten conduisant: ilya
encoreun Dieupour moi. Tune m’aspasoublié, mon Dieu. Il arriva à
la gare avecune demi-heure d’avance. Il étaitheureuxque l’étésoit
fini. Il n’aimaitpasl’été, car c’estlasaison où tout s’immobilise,
comme l’espoir. Le cœur lourd etplein d’angoisse il avaitdû subir
encore, comme chaque année, cettesaison oùla joie des vacanciers
soulignaitlevide desavie. S’arrêter, faire le point, lui disaientd’un
air docte lespêcheursquivenaientlui acheter desappâtsetpassaient
desheuresà choisir la bonne mouche, c’estindispensable. Lui, il
craignaitcela plusquetout: l’immobilité. La ligne emportée
imperceptiblementparun courantdormeur, leslibellulesquise posent
surun bouchon goguenard. Ilvoulaitrester dansle mouvement, ne pas
trop penser
Le commissaire devaitarriver par letrain de onze heures. Charles
se disaiten roulantque Ceccaldivalaitbien mieuxque lui. Car au
fond Antoine Ceccaldi lui avaitdonnéson amitié;oui, il pouvaitbien
direson amitié après toutescesannéesde fidélité, alorsque Charles
Sommerville étaitpour luiunsuspect, au sensle plusgrave du terme,
c'est-à-dire,un homme donton ne peutconnaître les véritables
convictions, oubien pire, qui peutlesabandonner danslatourmente.
Ceccaldi n’ignoraitpasen effetqu’Aimé étaitintervenupour obtenir
la grâce de Desmet, aprèspourtantavoir présidé la Cour d’assisesqui
l’avaitcondamné à mort.
Ceccaldi en étaitd’autantplusamer, après toutescesannéesde
lutte contre leterrorisme, qu’il était un despremiersà avoir prédità
l’époque, que l’indulgence n’apporteraitrien. Aucontraire, le
terrorisme étaitentré dans une phase deviolence accrue. Vous verrez,
avait-il dit, que lesmembresd’action directe oulesNAPA lesNoyaux
arméspour l’autonomie populaire oulesGARI allaientdurcir leur
action. Ilsnese contenterontplusde mitrailler la façade de bâtiments
publicsoudesociétésabritantdesmultinationales. Ilsuffisait
d’ailleursde lire lesjournaux. Dèsjanvier etfévrier 1980, desleaders

27

commeFrédéric Oriach ouRégisSchleicher,tousdeuxpourtant
détenus, faisaientconnaître dansle journalLibérationleur doctrine
qui étaitclaire :Les symboles ne m’intéressent pas, écrivaitRégis
Schleicher, […]l’action directe a toujours été la forme de lutte des
authentiques révolutionnaires.Oui Monsieur, on peutlire cela le
matintranquillementen prenant son café.
« RegardeCharles», disaitle commissaire,sans sQe fâcher. «ue
s’est-il passé ? La loi d’amnistie de 198l a ouvertlesportesdes
prisonsauxmeneurset, plusencore, aprèslasuppression de la peine
de mort, ilya eucette foisdespertesdevie humaines, notamment
dansla fusillade de l’avenue de Trudaine, le31 mai 1983, oùdeux
gardiensde la paixontété couchés sansrémissionsur letrottoir. »
« Sansrémission » étaitpour Ceccaldi letermeultime.
« Etplus tard encore, après sixattentatscontre l’oléoduc qui
ravitaille en carburantdespaysde l’OTAN,tu saisce qu’ontécritles
CellulesCommunistesCombattantes, lesCCC, dans untract, pour
commenter leur campagne d’attentats?
- Lavie humaine n’estpas un obstacle ensoi… »

Ils s’étaientattablésau soleil, à laterrasse d’un petitbistrotdiscret
éloigné de la gare. Ilsavaientattaqué aupetitblanc. Le commissaire
s’étaitadossé àsonsiège etavaitregardé Charleslonguement.
D’ordinaire, il parle peu,sansélever lavoix, presquetoutbas, comme
la plupartdesCorses. Il n’avaitjamaisposé beaucoup de questionsà
Charles. Il pensaitpeut-être que Charlesétait tout simplement un
honnête homme, habité par le doute. N’avait-il pasdit un jour lors
d’une affaire difficile: le juge doit savoir douter. Douter de la réalité
desfaitspeut-être,se disaitCeccaldi, maisdouter de la décision à
prendre, douter duchemin àsuivre, n’était-ce paslà la maladie des
grandsesprits, de cette élite, qui mène le paysaudésastre, desgens
auxquelson ne devraitconfier aucun pouvoir.
« Tafille estenvie;elle estbien envie;elle est si bien envie
qu’elle participe àunsoulèvementrévolutionnaire auChiapas, au
Mexique. Enfin, révolutionnaire est un grand mot. Tuasdûen
entendre parler. »
Il le regardaitde côtétoutensuçant un noyaud’olive. Il avait
égrené l’histoiresans se presser, comme aurapport.

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« Personnene sait très bien ce qu’est cette révolution.Le Mexique
estleseul paysd’Amérique latine donton attendrait unsoulèvement
quelconque. Lesautrespays sontcalmes. La révolution a échoué au
Nicaragua etle Mexiquevientdesigner l’accord de libre échange
avec lesÉtats-Unisetle Canada. Desélectionsétaientprévuespour le
moisd’août, etle parti aupouvoir, qui lui-mêmes’appelle le parti
révolutionnaire depuis1910, depuisPancho Villa etZapata,tu
connais, allaitêtre reconduit. Etpourtant, figure-toi… »
Ils’étaitarrêté, avaitattenduque Charlesluiserve à boire,
mesurant seseffets.
« Etpourtant une poignée de guérilleros, qui disentlutter pour le
peuple indien a envahi laville de SaintCristobal, dansla nuitdu
er
révjaneillon, le 1vier 1994. L’armée a dûintervenir, ilya eudes
morts. Lesinsurgésontbattuen retraite et un cessez-le-feua été
décrété dèsla mi-janvier. Le présidentSalinasneveutpas
d’histoires. »
Il avaitlonguementépousseté desmiettes surson pantalon. Il était
clair qu’il faisaitexprèsde le faire attendre.
« Le problème estque personne nesaitqui estderrière la rébellion.
Onsait simplementque le mouvement se faitappeler armée de
libérationzapatiste etqu’il estdirigé parun certain Marcos, enfin qui
se faitappeler le «sous-commandantMarcos». Il cachesonvisage
sous une cagoule etfume la pipe. On a découvertque c’est un
universitaire, que la rébellionseraitmenée parune poignée
d’intellectuelsmarxistesléninistesqui n’ontpasdigéré la chute du
mur de Berlin, etqui manipulentlesIndienspour faire avancer leur
cause. »
Ils’étaitarrêté pour ménagerun peudesuspens. Charlesétaitresté
impassible. Il avaitrepris.
« Vois-tu, le bonhomme cite despoètesdans sesdiscours. Maisce
qui estétonnant, etce qui nousennuilie »,s’était soudainement
penché en avant, comme pour faireune confidence, «c’estqu’il cite
despoètesfrançais. »
Il avaitfouillé dans sa poche et sortiune liasse de papiers. Il les
avaitmis sousle nezde Charles. « Regarde ! »
C’était un poème. Il l’avaitlaissésur latable, avantdes’en aller.
Charlesl’avaitdétruitpar lasuite, maisil l’avaitapprispar cœur :

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Quoi qu’il arrive, nous vivrons
Et du fond du Château des pauvres,
Où nous avons tant de semblables,
Tant de complices tant d’amis,

Monte la voile du courage
Hissons-la sans hésiter

Demain nous saurons pourquoi
Quand nous aurons triomphé

Une longue chaîne d’amants
Sorti de la prison
La dose d’injustice et la dose de honte
Sont vraiment trop amères

Il ne faut pas de tout pour faire un monde il faut
Du bonheur et rien d’autre
Pour être heureux, il faut simplement y voir clair
Et lutter sans défaut

N’attendons pas un seul instant levons la tête
Prenons d’assaut la terre.

Ceccaldi avait dit, l’air savant :
« Nous avons vérifié : c’est un extrait du poème de Paul Eluard,Le
Château des pauvres, queMarcosatraduiten espagnol, en
l’arrangeant un peu, àsa manière, d’aprèsce qu’on m’a ditetqu’il
auraitdédié à l’un des sesadjointsmortdansl’attaque de Saint
Cristobal. Ilvientd’être publié dansle journalLa Jornadale22
septembre dernier. »
Charlesavaitdemandé pourquoi il lui montraitce poème. Ceccaldi
étaitrestésilencieux un instant, l’air faussementpensif etpuisils’était
risqué :
« Tunetrouvespascela étonnant,un guérillero mexicain qui cite
un poète français? »
Ainsi, les services secretsfrançaisauraientlaissé entendre à
Ceccaldi que Mathilde n’étaitpasétrangère àtoute cette mise enscène
mélodramatique :un guérillero en cagoule qui fume la pipe etrécite

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des poèmes. Il avait répondu évidemment que c’était ridicule.
Mathilde nes’intéressaitpasà la poésie, il avaitmême ajouté « hélas»
etque c’était vraimentfolie de l’espritetde la paranoïa de penser que
sa filleseraiten quelquesorte l’égérie de Marcos. D’ailleursavait-il
faitremarquer à Ceccaldi, lorsque, aprèsl’enlèvementdubanquier
Meyer, lesenquêteursavaient saisi àson domicile des tractsetdes
correspondancesetleslui avaientmis sousle nez, il n’yavaitque des
écritsoudescommentaires sur des traitésd’économie politique;en
toutcaspasdespoèmes. Mathilde d’ailleurs, avait-il ajouté,traitait
elle-même lespoètesde naïfsloin de la réalité etdesproblèmes
sociaux,toujours sousl’empriseunique de leursémotions.
- Si c’est toutce quevousavezàvousmettresousla dent, avait
concluCharles, reconnaisque c’est un indice bien mince. Etpuis si
Paul Eluard était un poète communiste, qui avaitadmiré Staline,
personne n’yfaitattention. Comme pour Aragon. C’étaientde grands
poètesquetoutle monde pouvait s’approprier.
Ceccaldi n’avaitpasrépondu. Il avaitlevé la main.
- Biensûr, biensûr. Je discela comme ça. Ce qui compte c’estque
tuaiesdesnouvelles.
Ceccaldi devaitavoir d’autresinformations. Maismanifestement, il
nevoulaitpaslesrévéler. Il lui avaitdéjà ditl’essentiel, c’estcela
qu’il fallaitretenir. La conversation avaitpris un autre cours. Lorsque
Charlesavaitquitté Ceccaldi, l’après-midi, celui-ci lui avaitdit, desa
voix traînante, en regardantautre part: « Prendsbiensoin detoi. »
Maisil avaitdû voir àsonsourirestupide que, déjà, Charlesne le
voyaitplus, n’étaitplusavec lui.

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Chapitre 5

Levieuxgardien estrevenu. Sansrien dire, il passe à Charles
Sommerville le crayon par la lucarne, etquelquesfeuillesde papier
jauni. Le crayon est taillé desdeuxcôtés. Charlesreprendsa missive.
Il racontetout, la rencontre avec Ceccaldi, l’histoire dupoème
d’Eluard…

Je me suis trompé deux fois de chemin en revenant à la maison. Je
suis allé ensuite me promener avec le chien le long du petit ruisseau
que tu connais, là où je t’apprenais à poser les casiers à écrevisses.
Mon cœur battait dans ma poitrine. Je me suis arrêté devant notre
arbre, ce vieux peuplier immense qui avait le don, avions-nous décidé,
de parler à notre cœur quand nous étions dans la peine. Nous l’avions
appelé l’arbre des bons conseils. C’était une de mes inventions pour
ramener le calme en toi quand je voyais l’agitation te gagner et la
violence monter en toi dans ton enfance. Je te disais : « Allons jusqu’à
notre arbre ; écoute le vent dans ses feuilles ; écoute les murmures du
vent ; écoute ses conseils. Tu me regardais: qu’est-ce qu’il t’a dit à
toi ? » Je répondais invariablement: « Chacun réfléchit dans son
coin. »
Je suis arrivé au peuplier en me répétant: « Elle me provoque. »
Tu savais que je connaissais bien ce poème J’aurais voulu m’en
persuader, car cela aurait signifié que tu pensais à moi, que tu voulais
me parler. C’était évidemment présomptueux, totalement irréaliste. Et
pourtant, et pourtant, je me souvenais très bien de cette soirée où tu
m’avais montré un poème de Paul Eluard, alors que tu révisais le
concours pour entrer à Normale supérieure, justement de Paul

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