La Carrière des Indes

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En Inde au XVIe siècle, un aventurier portugais tente la fortune. Aristocrate ruiné, il fait la traversée depuis le Portugal en contournant l'Afrique - La carrière des Indes - pour s'engager dans l'armée qui protège Goa, capitale de l'Estado da India, l'Inde portugaise... Goa la sensuelle et la marchande, surveillée par le grand Inquisiteur, jalousée par le Sultan de Bijapur, est alors à l'apogée d'une folle prospérité par la grâce des épices. A la tête d'un empire maritime qui s'étend du Cap à Macao, elle dépouille les marchands musulmans tout en convertissant hindous et idolâtres... Au nom de dieu et du profit !
Publié le : mercredi 1 avril 1998
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EAN13 : 9782296362116
Nombre de pages : 158
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La Carrière des Indes

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6538-2

Jean-Luc Camilleri

LA CARRIERE DES INDES

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur

D'UNE INDE QUI FUT PORTUGAISE, Gulbenkian, Archives XXII, 1986.

Fondation

DIALOGUE AVEC LA BROUSSE, L'Harmattan, 1993. LA PETITE ENTREPRISE AFRICAINE - MORT OU RESURRECTION? L'Harmattan, 1996.

Dessins, couverture et cartes: Alan Balas Portrait d'Albuquerque: Musée de la Marine, Lisbonne Photographie: JacquesDestandau

Ce récit plonge dans la turbulence du XVIe siècle, la luxuriance de l'Inde, l'intolérance des religieux. Jouant sa vie dans ce tumulte, don Joâo promène une âme inquiète et chaleureuse en quête de l'impossible amour...

Au seul souci de voyager Outre une Inde splendide et trouble... Mallarmé, Vasco de Gama

Derrière toi, tu as laissé un cœur Que trempe la rosée de la passion, Du désir et de l'amour; tu as laissé Des yeux que rougissent les veilles... L'amour interdit, Les Mille et une Nuits

Au plus profond de la mer Se trouvent des richesses incalculables. Si vous cherchez votre sécurité, Restez sur le rivage! Sheikh Saadi Shirazi, Le Jardin de Roses

LES ROUTES DES INDES AU XVIe SIECLE
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Au XVI" siècle, la Carrière des Indes était la traversée maritime entre l'Inde et le Portugal, en contournant l'Afrique. Contrôlant les passages par Ormuz et par Aden, les armadas portugaises avaient ruiné le commerce des Arabes via le golfe Persique ou la mer Rouge, détournant le trafic des épices vers la route du Cap de Bonne-Espérance. Goa devint ainsi la clef de voûte d'un empire qui s'étendait de l'Afrique jusqu'aux Moluques.

Les Indes au XVIe siècle
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Vice-rois et gouverneurs de l'Estado da India de 1564 à 1581
1564-1568 1568-1571 1571-1573 1573-1576 1576-1578 1578-1581

Don Antâo de Noronha (Vice-roi) Don Luis de Ataïde (Vice-roi) Don Antonio de Noronha (Vice-roi) Antonio Moniz Barreto (Gouverneur) Don Diogo de Meneses (Gouverneur) Don Luis de Ataïde (Vice-roi)

Afonso de Albuquerque, fondateur de l'Inde portugaise Gouverneur de l'Estado da India de 1509 à 1515

I. Fuite en Orient

Septembre 1570. Des vents langoureux engrossent les voiles du navire. L'océan est si vaste, l'Inde si lointaine, arriverons-nous un jour? Cela fait déjà plus de cinq mois que nous sommes sur ce bateau à affronter les chaleurs africaines, la fureur des tempêtes, et maintenant l'étouffement de la mousson. Je suis fatigué de ces marins ivrognes, de la nourriture au goût rance et obscène qu'ils nous servent, noblesse oblige, sur des plateaux d'argent. Je suffoque dans cette moiteur permanente, sale, puant de transpiration, les cheveux poissés par l'eau de mer avec laquelle nous nous lavons de temps en temps. Quand je me souviens de don Fernando, le précepteur de mon enfance qui me chantait la route des Indes en se prenant pour Camoëns, la colère m'envahit. Ce vieux fou n'avait bien sûr jamais quitté le Portugal et il rêvait la gloire d'une Inde exotique et lointaine en célébrant notre Odyssée, la belle aventure qui nous avait ensorcelés pendant plus d'un siècle... Dérives le long des côtes de l'Afrique, pillage de l'or et des esclaves de Guinée à El Mina pour financer de nouvelles caravelles, de nouveaux voyages toujours plus loin, au Sud, vers le royaume du prêtre Jean, vers l'Inde et ses épices, le poivre et la cannelle, le gingembre et la girofle, le santal ou la noix muscade... Il avait fallu près de cent ans avant que Vasco n'achève l'œuvre du Prince Henri, et qu'Albuquerque ne conquière Goa. Mais don Fernando avait oublié de me parler de la mort pourrissante, du scorbut et de la malaria, des naufrages et des batailles perdues. D'ailleurs, sans la ruine des miens, serais-je sur ces planches pourries, moi, don Joâo de Vargas? L'amertume m'égare, je deviens excessif. Peu d'entre nous ont disparu et les hommes se sont bien tenus pendant le voyage, essuyant bravement ouragans et pirates. Je me rap15

pelle cette course dans le canal de Mozambique, quand nous étions poursuivis par ces mécréants de Hollandais. Verts de rage, honteux de ne pouvoir résister aux feux croisés de leurs trois navires, nous avions dû fuir, la Bahianaise nous menant prestement dans notre factorerie de Sofala, en se faufilant le long de la côte swahili. Mais nous prîmes notre revanche un peu plus loin à Malindi, quand nous réduisîmes par le feu cette vermine calviniste. Quelle joie sauvage d'une pureté de diamant en voyant leur bateau s'enfoncer lentement dans la mer, le mât embrasé s'éteignant dans les eaux noires du crépuscule.. . Puis nous avons quitté la côte somalienne, et voilà bientôt un mois que nous naviguons sur l'océan Indien, nostra mare depuis mon célèbre ancêtre, le grand Albuquerque. Poussés par les alizés de la mousson, nous tirons un dernier bord. La vigie ne rase plus sa barbe depuis qu'elle a pris un banc de sable pour la côte malabare, mais l'émotion s'est emparée peu à peu du navire. Bientôt nous serons en Inde; encore quelques jours et nous aborderons le mythe! Malgré la lassitude générale, les disputes se font plus rares, et les voix plus tendres. Parfois un silence méditatif envahit le pont, interrompu seulement par le cri des mouettes. Certains sont incapables de penser, épuisés par la fatigue ou la maladie; d'autres, possédés par leurs rêves, trésors de Golconde ou harems moghols, titubent à moitié fous; mais la plupart sont emportés par une rêverie mélancolique car ils savent que l'imprévisible, le mystérieux destin va transformer leurs vies sur ce continent, d'où leurs pères, leurs frères ou leurs amis sont revenus méconnaissables, quand ils en revenaient. Soudain un trait en pointillé se dessine à l'horizon. "Terre!" Nous sursautons et poussons un hourra sauvage de délivrance. Ainsi la route des Indes, par-delà l'Afrique et les mers océanes, n'est pas une fable comme le marmonnent depuis des mois quelques degredaos, déportés de mauvais augure. La joie éclate sur la Bahianaise : marins et soldats rongés de scorbut, anciens bagnards et émigrés douteux d'ascendance juive, marchands et fidalgos1, tous oublient ces longs mois de promiscuité et rient aux éclats, en se donnant de grandes claques sur le dos. Beaucoup, superstitieux et
1 Nobles en portugais.

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incultes, ne comprennent rien à la mer: peuvent-ils seulement imaginer que la terre est ronde? Quand on dépassa le cap Bojador au large d'un pays gouverné par les Maures, certains s'étaient agenouillés, suppliant Dieu de ne pas les rendre noirs! La plupart ont redouté, après le cap des Tempêtes, de voir la mer s'effondrer et d'être précipités dans des abysses infinis. N'avait-on pas atteint les limites du monde? Presque tous ont vu au cours de la traversée des monstres et des dragons, bêtes furieuses qui apparaissaient et disparaissaient au gré de leurs angoisses dans les flots rugissants. La grandpeur des mers inconnues... Bientôt don Francisco nous réunit, chevaliers et gens de mer, pour décider de la tactique des prochains jours. Nous nous retrouvons dans son bureau à l'avant du navire, bibliothèque flottante tapissée de cartes et de livres. Je suis le seul noble à m'aventurer sous ces tropiques sans mandat, le cardinal Régent ayant puni à travers moi, mon défunt père coupable d'extravagances, de plantureuses maîtresses et de faillite. Mes pairs qui vont prendre des commandements à Goa, Malacca, Macao, connaissent la chute des Vargas, alliés des Albuquerque. Certains sont de lointains cousins; malgré mon infortune, je reste l'un des leurs. Don Francisco nous installe, ménageant l'orgueil ombrageux des officiers tout en restant d'une simplicité affectueuse avec les marins. Il fait ouvrir une bouteille d'un précieux porto: "A la santé du Roi!" Puis, il demande à Gomez, un familier de la route des Indes, si l'on accostera bientôt. Le commandement sur le bateau est collégial.: notre capitaine est un fin lettré, amateur d'antiquités et de tableaux; il comprend le français et l'italien mais point l'art maritime. Sur l'océan, c'est Gomez qui pilote. - Le vent nous a poussés vers Calicut, commence le bosco. Notre vieil ennemi le Zamorin intrigue contre nous. Ce roi a de nombreux corsaires, les Moplahs, charognards qui rôdent dans les parages à l'affût de tout navire portugais. - Et que conseilles-tu? demande don Francisco. - Ne faisons pas escale ici, dit en s'animant le bosco sans cacher son angoisse, et remontons la côte jusqu'à Mangalore où nous serons sous la protection des canons de la factorerie. Goa sera alors à deux journées par petit temps. 17

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