La Caverne des centaures mâles

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Découvrez les aventures d'un jeune centaure découvrant la vie et le monde…

Publié le : mardi 3 mai 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791093004976
Nombre de pages : 11
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La Caverne des centaures mâles

Aujourd’hui, je me suis coupé les ongles. Longs et mous, ils se fendillaient sans casser lorsque je les heurtais quelque part. Sensation désagréable d’avoir les extrémités empesées de glaise. Alors j’ai pris un couteau et j’ai taillé dans la corne. Les copeaux en demi-lune étaient blanchâtres et s’effeuillaient. J’ai pensé à la lèpre, imaginé que le mal me rongeait, et voulu l’extirper entièrement. La peur de souffrir a arrêté ma lame avant qu’elle n’atteigne la chair. C’est pourquoi ce soir, j’ai encore des sabots.

Phaésas et les autres ne vont pas tarder à rentrer. Je me demande si mon mentor va s’apercevoir de mon massacre. L’holocauste que j’en ai fait a été refusé. La fumée de cèdre s’est bien envolée en plein centre du cercle de stalactites qui honore la cheminée des sacrifices, mais l’odeur de mes ongles calcinés perdure. Le relent écœurant enveloppe mon corps, stagne dans mes poumons. Je voulais alléger mes jambes, je me suis totalement enlisé.

Je ne pense pas que Phaésas s’en aperçoive. Il ouvrira les trois tentures de nos trois salles pour que la puanteur s’évacue et se fonde dans l’immensité des grottes. Il vérifiera que je ne me suis pas blessé. Il remarquera la sauvagerie de mon rabotage, croira à de la maladresse. Puis il dira :

« Tanghis, tu files un mauvais coton à rester sans rien faire. Tu ne devrais pas avoir à te couper les ongles. Les sabots doivent s’user tout seuls. Va donc te les durcir sur le sable du lac des Ombres. En t’occupant des enfants, par exemple. »

Oui, il dira « t’occuper des enfants » et pas « jouer avec les enfants ». Mon mentor est plein de compréhension. À moins que, ayant désormais une demi-tête de moins que moi, il n’arrive plus à me considérer tout à fait comme un gamin.

Pourtant, j’en suis un. Même si je suis né le même printemps que Phaésas. Même si lui est adulte depuis bientôt un lustre. Je suis un enfant parce que je ne connais que la Caverne, parce que j’ai besoin d’un mentor pour me dire ce qui est bien et mal, et pour m’apporter les fruits et les herbages tendres dont mon corps se nourrit. Pour ne plus être un enfant, il suffirait que j’aille les chercher moi-même, que je sorte au soleil.

Seulement, j’ai peur de sortir.

Je ne me souviens pas de ma mère. Je sais que j’ai tété ses mamelles et ses seins, que ceux-ci étaient fermes et doux comme des oranges. Je ne me souviens pas du soleil et des arbres. Pourtant j’ai connu ses lumières et leurs feuillages pendant près d’une année. Et je suis devenu un petit centaure mâle robuste et plein d’allant. Ensuite, bien sûr, l’appel du rut a de nouveau embrasé ma mère. L’instinct sexuel a pris le pas sur l’instinct maternel, mais elle a su juguler ses pulsions le temps de retrouver mon père et de me confier à lui.

Mon histoire commence donc comme celle de tous les garçonnets assez aimés par leurs parents pour avoir survécu au sevrage et rejoint le ventre de la Caverne. Alors pourquoi ? Pourquoi ne puis-je répondre à l’appel du soleil ? La peur ? Tous les jeunes mâles ont peur de sortir, la première fois. Mais tous savent que les dangers du dehors sont bien moins grands que lorsqu’on est petit. Tous rêvent à la félicité de la rencontre avec un centaure femelle. Tous s’élancent dans la lumière du jour bien avant d’avoir atteint leur taille finale. Sauf moi. Pourquoi ?

Je les entends qui rentrent. La cavalcade emplit les couloirs. D’ici, on dirait qu’ils galopent, tant le grondement est impressionnant.

Quand nous étions petits, Phaésas et moi habitions de l’autre côté du lac des Ombres, pas loin de la crèche. Il nous fallait tendre l’oreille pour capter le retour de nos pères avant qu’ils n’atteignent les Paliers, ces hautes marches de calcaire scintillant qui dévalent lentement la berge sud du lac et interdisent aux plus petits l’accès aux galeries de sortie. La Salle des Ombres, trop vaste pour que le crissement des sabots sur le sable produise de l’écho, étouffait alors leur progression. Confinés dans la garderie ou dans l’un ou l’autre des appartements, nous estimions le temps de leur traversée et comptions à voix haute leurs pas silencieux. Si le pont de bois, entrée du quartier des pères avec enfants, résonnait plus vite que prévu, c’était qu’une aventure était arrivée à la horde et qu’elle se pressait pour nous la raconter. Si, au contraire, le tour du lac tardait à se terminer, cela signifiait que les bâts pesaient, lourdement chargés de merveilles. Et si le compte était bon, nous étions fiers de la justesse de notre calcul. Ainsi, quoi qu’il révélât, le retour des adultes était source de joie. D’un peu de frustration, aussi. Nous étions persuadés de tout connaître de l’extérieur ; n’avoir droit qu’aux ombres de ses saveurs nous poussait à grandir.


Même aux quelques enfants qui logent avant les Paliers, il n’est pas autorisé d’assister au retour de la horde dans les couloirs. C’est ainsi. Un autre droit de passage que l’on n’acquiert qu’après avoir conquis la Sortie. Une autre raison pour moi d’amplifier encore le séisme caracolant du crépuscule.

En fait, les centaures ne courent pas : ils sautillent sur un rythme à trois temps et font rouler les pierres et les graviers. Beaucoup de bruit qui résonne en tous sens, pour une chevauchée étourdissante qui doit durer le plus longtemps possible. Retour cabotin, que j’ai découvert voici quelques semaines en glissant un oeil, puis deux, dans l’entrebâillement d’une tenture. Je voulais défier l’interdit, y puiser les forces qui me manquent. Ce que j’ai vu m’a abasourdi et affaibli. Je n’aurais pas dû désobéir. Depuis, la cavalcade frelatée multiplie ses échos dans le vide de ma vie.

Voilà, elle est passée. Je peux retirer les mains de mes oreilles et me tourner vers l’entrée. Je peux compter les derniers pas de Phaésas. À mi-voix désormais, pour desserrer ma gorge mais m’assurer qu’il ne m’entende pas.


Ce n’est pas mon mentor qui soulève la portière et pénètre dans l’atrium. C’est son père Enricos, mon oncle, grand étalon à la peau très brune, à la robe grise pommelée de blanc. Il est plus haut que moi, ma maigreur molle doit lui paraître cacochyme.

Il fronce le nez. Je voudrais que ce soit à cause de la puanteur de corne calcinée mais j’ai déjà compris que ce n’est pas le cas. Ses yeux sont durs, ses mâchoires aux muscles saillants se crispent sur un rictus amer, ses bras aux poings fermés sont croisés sur le torse. Toute son attitude me crible d’éclats de colère et de douleur plus acérés que du silex. J’ai déjà vécu cette scène, dans d’autres circonstances.
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