La Cérémonie des aveux

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Eva n'aurait pu vivre sans la musique : elle l'a pourtant sacrifiée à une crainte inavouée. François se rêvait musicien, mais a succombé au journalisme, à sa voracité de présent périssable, à la facilité de ses mots. Alors, chacun fuyant l'autre, ils remontent à leurs sources. Ce périple les conduira à Vienne, sur les traces d'un Schubert inconnu, de treize tableaux perdus de Klimt, et des inquiétants visiteurs d'un palais impérial. Ils croiseront Bach et Vermmer, Goethe et Kierkegaard, Freud et Glenn Gould, Proust et Roland Barthes...
Publié le : mardi 1 décembre 2009
Lecture(s) : 57
EAN13 : 9782296675995
Nombre de pages : 347
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DanielCohen éditeur

www.editionsorizons.com

Littératures,unecollection dirigée par DanielCohen

Littératuresest unecollection ouverte,toutentière,àl’écrire, quelle qu’en
soitlaforme: roman,récit, nouvelles,autofiction, journal;démarche
édtorialeaussivieille que l’édition elle-même.S’il estdifficile deblâmer
les ténorsdecelle-ci d’avoireule goûtdesgenresqui lui ont ralliéun large
public, ilreste que, prescripteursici,concepteursde laformeromanesque
là,comptablesdecesprescriptionsetdeces conceptions ailleurs, ont,
jusqu’à un degrécritique,asséché levivierdes talents.

L’approche deLittératures,chez Orizons, est simple – il eûtétévain de
l’idiqueren d’autres temps :publierdes auteursque leurforce personnelle,
leur attachement auxformesmultiplesdulittéraire, ont conduits audésir
de faire partagerleurexpérience intérieure.Du texte dépouilléàl’écrit
porté parlesouffle de l’aventure mentale etphysique, nous vénérons, entre
tousles critères supposantdéterminerl’oeuvre littéraire, lestyle.Flaubert
écrivant:«J’estime par-dessus toutd’abord lestyle, etensuite levrai »;plus
tard, le philosopheAlain professant:«c’est toujoursle goûtqui éclaire le
jugement», ils savaientavoir raisoncontre nosdépérissements.Nousen
faisonsnotrecredo.D.C.

ISBN :978-2-296-08736-1
©Orizons,Paris,2009

LA CÉRÉMONIE DES AVEUX

DANS LA MÊME COLLECTION

Farid Adafer,Jugement dernier,2008
Jean-PierreBarbier-Jardet,EtCætera,2009
Bertrand duChambon,Loin deVārānasī,2008
MoniqueLiseCohen,Le parchemin dudésir,2009
MauriceCouturier,Ziama
OdetteDavid,LeMaître-Mot,2008
JacquelineDeClercq,LeDitd’Ariane,2008
Toufic El-Khoury,Beyrouth pantomime,2008
MauriceElia,Dernier tangoà Beyrouth,2008
PierreFréha,La conquête de l’oued,2008
Gérard Gantet,Leshautscris,2008
Gérard Glatt,Une poupée dans un fauteuil,2008
Gérard Glatt,L’ImpasseHéloïse,2009
CharlesGuerrin,La Cérémonie desaveux,2009
Henri Heinemann,L’Éternité pliée,Journal, édition intégrale.
Gérard Laplace,La Pierreà boire,2008
Gérard Mansuy,LeMerveilleux,2009
Lucette Mouline,Fauxet usage de faux,2009
AnneMounic,Quand onamarché plusieursannées...,2008
Enza Palamara,Rassemblerles traitsépars,2008
BéatrixUlysse,L’écho ducorail perdu,2009
Antoine deVial,Deboutprèsde lamer,2009

Nosautrescollections:Profilsd’unclassique,Cardinales,Domaine
littérairesecorrèlentau
substratlittéraire.Lesautres,Philosophie –Lamain d’Athéna,HomosexualitésetmêmeTémoins,ne
peuventpas y être étrangères.Voirnotresite (décliné en page
2decetouvrage).

CharlesGuerrin

La Cérémonie desaveux

2009

Essais

DU MÊME AUTEUR

Morte pour une messeà
L’Espélidou(EditionsAlainLefeuvre,collectionJ’Accuse,1978)[souslasignature deCharles-François
Guerrin].
La Loi desAutres,Essaisurlalégislation duHandicap (publié
partiellementdanslarevueEsprit, juillet1978)[souslasignature
deCharles-FrançoisGuerrin].
Sansfoi ni loi, essaisurla liberté de lapresse
etlespratiquesprofessionnelles(1995, inédit).

Théâtre

Justeun peude poussière, pièceradiophonique (créée
parFranceInterauThéâtre de l’étrange,O.R.T.F., novembre1970).
Autrespièces(créées sur scène ouinédites):LeMercrediaprès-midi,
La Neige en mai,Èpericolososporgersi,Commesi.

Etcelle-là chantaitcomme le vent des grèves,
Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu
Quicaresse l’oreille etcependant l’effraie

Oublier

CharlesBaudelaire,La Voix

lavait réveillé lesoiseauxen fermantles volets, puisil étaitdescendu
I
verslevillage.Le graviercraquetait sous sespas,comme lespiesqui lui
vrillaientlecrâneàtournoyer,toutle jour,au-dessusdubois.Lesavait-il
maudites,cesbellesempluméescrécelant sans répit !Parfois,leurballet
carnassier s’achevaiten piquésous safenêtre:deséclairsbleuetnoir
ciselésdeblancplongeaientdansl’encrierqu’il gardait toujoursouvert sur
satable– pourl’odeur–,avantdes’ébrouer sur sespapiers.
Un jour, il emprunterait son fusilaugaragisteAngelo etil entuerait
quelques-unes, pourl’exemple.Ilsavaitbien que non, ils’en menaçait
seulementpourchasser sa colère.
Tu t’imaginesentueurde pies?Avecunetenuecamouflée et
unchapeau vertàplumeachetésparcorrespondance ?Un fusilàdeuxcanonsde
bonviandard ?Et unchien idiotementmimétiqueàtespiedsidiotement
enfouisdansdes rangers?Ceseraitjuste pour rire detadégaine, ente
croisantdanslavitrine de la boulangerie.

Lespremierschantsfusaientquand ils’engageadanslechemin encore
ombreux.Discrets,cesoiseaux,civiliséset tendres,comme intimidésde
devancerle jour.D’habitude, ilsluiannonçaientl’aube quiremontaitle
drapsur sanuitharassée.
Maisce matin-là, il nes’étaitpascouché.Ilavaitbu soncafé puisil était
sorti, dans sasueurd’insomnie et ses vêtementsdetravail.Unchien jaune
l’avait suiviun momentavantderenoncer.Campée prèsdugrospin que la
tempête de décembreavaitjeté entraversdu sentier, la bête l’avaitobservé,
attendant un geste, puisétait repartieversle hautde la colline.
Tunesaispas,toi,ce qui m’arrive.Tunesaispas, lechien, que j’enai

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CHARLESGUERRIN

fini. Tune peuxpas savoirce quec’estquese dire:terminé, dernière page,
pointfinal !

Il voulait du silenceaprès toutescesphrases.Touscesmots.Ces ratures
rageuses,ces repentirs.Toutescesnotesdans satête, et si peude musique.
Seulementleurpesantd’efforts, de papier, d’inutilité.Rien quirimeàrien,
rien quichante.Despenséesde plomb, desimagesàgros traits, desmotsà
perte devue.Toutescesnuitspourça,àtournerautour,àtenterd’oublier
sansjamaisoublier.
Ilavaitquitté lamaisonsans refermerlaporte.Besoin d’air,
des’entendrerespirer, desentir sous son piedrouler uncaillou.Pasdavantage.
J’yaibien droit, n’est-ce pas.Je l’aibien mérité.Touscesjours, là-haut,ces
semaines,cespauvresnuits.Pas une minuteàsoi, pasmoyen de s’arracher
àsatable.Et, par-dessusle marché, lespies.Je pensaisqu’ellesavaient
disparu, exterminéespeut-être.C’est un prédateur, non ?Remarquez,un
oiseaumagnifique.Maisdérangeant.

Entraversantlebourg, oubliantl’heure encore frileuse, ils’étonnaitde ne
pas voirla MèreBuffel devant saporte.Dèslesbeauxjours, lapaysanne
voûtée detoute éternitétirait sa chaisesurletrottoir, pournerien manquer
du spectacle.Sans unsourire,sans un mot:guère plusqu’unchuintement
aiguetde grandsmouvementsdetête.Lecuré prétendaitqueç’avaitété
unesuperbecréature qu’unclercde notaireavait séduite etabandonnée.
Lavieille, onauraitdit unePietà.Il ne lui manquaitqu’unChrist
exsanguesurlesgenoux.Àdéfaut, elle plumait unevolaille,
maisl’expression qu’elleavait !de l’artàl’étatbrut.Si parmalheur un photographe
parisien passait un jourparlà,sûrqu’on laretrouverait surle papierglacé
d’un decesalbumsqu’on offreà Noëlauxamisqui n’aimentpaslire.

Ils’étaitjuré de neredescendre qu’aprèsavoirfini.Ilse lerépétaitquand
l’envie luivenaitdetoutplaquer, de jetercesfeuilletsaufeuqu’ilallumait
quand lanuitfraîchissait.
Fini ?Àpeinecommencé,àvrai dire.Ouplutôt:poursuivi.Ilse
poursuivait.Avant, il poursuivaitquelquechose;dans satêteseulement,
maisc’étaitaussi épuisantque foulerla cendrée.On forçaitl’allure, on
approchaitdubut, onallaitl’atteindre, embrasser saproie,s’écroulerdans
uncorpsà corpsde poussière etde jouir.Et toujoursle miragese dérobait,
toujoursil fallait s’élancerànouveau.Le désir,aussitôt,renaissaitd’une
poignée desableramasséeau sol.Le désir, etlesmillecathédralesde
l’espoir.Celas’appellevivre, lesermonnait un proche quivoulaitl’embarquer
sousle pavillon d’ord’une grandecause humanitaire:«Celatechangerait
lesidées… »
Commesicelase pouvait.

Ils’étaitcontenté decontinuer.Pas si mal.Entre décevants succèset
désastres tempérés,une honnête moyenne,après tout.J’aivécu,c’estdrôle,
çaneseconjugue pasauprésent.Vivre,c’est toutautrechose.Vivreau

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vivantde l’indicatif,c’estinsatiable,çavibre,ça bouffe,ça bande.Mais
avoir vécu…Tempsdécomposé, fossilisation, lourdeurdumarbre,
glaciation d’éternité.
J’aicru vivre, etc’étaitparfoisàs’y méprendre.Unbeau simulacre.
J’aiassezbientenumonrôle.Comme la MèreBuffel.Elle,aumoins, ne
demanderien.Nerapporte pasdesbrasséesde motsdépareillésdeses
nuits solitaires.Ne parle pas.

Il faudraitnerien dire.Fairecommesi derien n’avaitjamaisété.Tout
oublier, etl’oubli lui-même.Repartirdezéro.Revenir sur sespas, en prenant
garde.Serappelerd’où venaitle dangeretcomment toutavaitcommencé.
Nesurtoutpas s’aventurer, ne pasdésireràl’excès, nise laisserémouvoir,
nis’abandonnerau rêve.Lavie,çava çavient si l’on n’y prend garde.

Ilauraitfallu résister, ne pasouvrirl’enveloppe, ne
paslirececahierquadrillé.Pasmême lespremièreslignes.Toutmettreaufeu,tisonnerjusqu’à
ladernièrecendre.Etpuis,se jeterdansl’action, n’importe laquelle, la
plusharassante de préférence, laplusbesogneuse.Latêtevide de mots, de
souvenirs, dereproches.
Etbrûlerparlesdeuxboutsce qu’il luirestaitde jours.

Oublier.Etlaisser samémoirese mettreàsoncompte.Investirdansla
fiction, et s’yréfugier soi-même.

Enfances

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rançoisétaitpasséà Nicevoir sesparents.Le jardin, jadisharassé de
F
soleil,s’offraitmaintenantdesambitionsde parc.Le figuierqui ployait
chaqueannéeun peuplus verslesolavaitétéarraché,accusé de fissurer un
murmitoyen.Le grand pinsouslequelFrançoisfaisaitavecsesfrèresdes
orgiesde pignonsavait seulrésistéàlafrénésie de pelouse
descopropriétaires.L’immeubleavait rapetissé,comme l’école,comme leboulevard et
les ruesadjacentes,commetoutecetteville qu’il luisemblaitn’avoirjamais
quittée maisqu’il nereconnaissaitplus.
Son père était venului ouvrir, etFrançois s’étaitinquiété,tantc’était
inhabituel, de lasanté desamère.Maisnon, elleallaitbien;elle étaitlà
d’ailleurs, pluseffacée que d’habitude,assise dans son fauteuil préféré où
il étaitallé l’embrasser.
Onavaitéchangé desbanalités surlasanté des unsetdesautres, et
commenté lesnouvellesdesenfantsetpetits-enfantsen feuilletantles
dernièresphotos reçues.Le père détaillaitla chronique, fonction
habituellementdévolueàlamère.Était-cecelaqui lerendait soudainsi différent?
L’hommesévère etlunaire quisemblaitn’avoirjamaisété jeune
etamoureuxparaissaitmaintenantdépouillé desarugueuse nature,réconciliéavec
lui-mêmeautantqu’avecles siens, dontil parlaitavec aménité.Même de
Pierre, dontilavait seulementdit,sansamertume:«Nousn’avonspaseu
decourrierde lui depuisassezlongtemps, maislaposte, danscespays-là,
n’est-ce pas»
Pourlapremière fois,François trouvait simplement vrai,sincère etpresque
vulnérablece père qu’ilavaitadmiré maisjamaispuaimer.Ilavait suffi, entre
deuxavionsetquelques rendez-vous, de passer voir ses vieuxparentset voilà
qu’étaitbrisée laglace depuis toujoursinterposée.Maisce n’étaitpas unevisite
desimpleroutine, onavaitquelquechoseàluiapprendre.
En effet, maintenantplusgrave, levieil homme luiavaitdéclaré,avecune
émotionretenue ne luiressemblantpas:«Il fautquetulesaches.Tamèrea
peut-êtrecommis une faute, maisc’est tamère,toutde même!Lafemme la
plusadmirable, l’épouse laplusaimable quisoit.Alors, j’estime qu’elleadroit,
commetoutle monde,au respectdecette présomption d’innocence donton

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CHARLESGUERRIN

parletantaujourd’hui – et toi-mêmesisouventdans ton journal,à ce qu’on
m’adit. »
Françoisn’avait rienrépondu.Pasprotesté, ni questionnéson père
surcette faute probablementnotoire dontil ignorait tout.Il n’osaitlui
demanderd’en dire davantage,carcelle dontil étaitquestionsetenait
assise enretrait, humblement silencieuse.Et,alorsquetoutesonattention
auraitdû se porter verselle, quiattiraitnaturellementleseffusionsque ne
suscitaitpas son époux,c’étaità ce dernierqueFrançois s’étaitadressé;à
ce père qu’il découvrait soudainsi proche desespropresconvictions.
Comme ils’étaitmépris!Cethommeavaitpourtant toujoursprofessé,
entermespluscontournés, qu’il n’yapasde fuméesansfeuetqu’il faut
réserver sapitiéaux victimes.Une femmeavaitbousculésescertitudes, et
l’impitoyablecenseurprofessaitmaintenantqu’on peutêtreàlafoisfautif
etinnocent.
Ce n’étaitpasdecerevirementqueFrançoisaurait vouluparler, mais
de lafauteseulementévoquée, pourlapremière fois, etqu’un lienténu
rattachaitàl’enfant.Unesimplesupposition d’ailleurs, née d’une objection
inexpliquée desamère, d’untaboudonton n’avaitjamaisouvertement
parlé.Un mystère domestique qu’Evaseuleaurait voulupercer,Evaqu’une
profondeaffectionattachaitàsa belle-mère etqui n’aurait sûrementpas
cédéàune médiocrecuriosité.

Maisilavaitalorsperdule fil;il n’avaitplusété question decette faute ni
desamère, mais seulementde l’enfant.
Françoisn’avaitpas vraimentpartagécette épreuveavecsafamille,cela
n’aurait rienchangé, onsavaitbience qu’il en était.Evaetluiavaientfaitfront,
ravalé leurchagrin, épargné leursmots.Ils s’étaientendurcis, ouilsl’avaient
cru, etl’ons’en était rassuréautourd’eux.
Maintenant,son père l’écoutaitgravementlivrerce qu’ilavait si
longtemps retenu, parlerdesasouffrance –ce mot,Françoisl’avait répété
plusieursfois,commeunvocable malconnu,untermetechnique ou trop
abstraitqu’on prononceavecdétachementpour se faire mieuxentendre.
Il l’avaitaussitôt regretté,carc’étaitleurenfantquisouffraitetnon
lui-même.Ilsereprochaitdes’approprierainsisamaladie,sadétresse et sa
mortannoncée.Iltentaitdesereprendre,seretenantdesangloteret
répétantcomme pour s’excuserquel’enfant ne parlerait pas, vouscomprenez?
il ne parlerait jamais !Avecletemps, malgrésonsouci de lesépargner, ils
l’avaientforcémentcompris, il n’avaitpluslaforce de le leurcacher.
Cette pensée, d’abord diffuse, l’envahissaitmaintenant.Ce n’étaient
plus seulementl’êtreabstrait,son inquièteattente, l’image dupetitanimal
torturé parles soins,c’étaitl’enfantlui-même qui l’habitaitetparlaitpar sa
bouche.François sentait sesparoles,àpeine formées,se déroberaussitôt,
se déliterauplusprofond de lui.Seslèvres remuaientenvain etles sons
s’étouffaientdans sagorge.Soncri devenait silence et souffrance et
suffocation.

Cettesensation l’avaitarrachéau sommeil.Au rêve oùil interpellait son père

LA CÉREMONIE DES AVEUX

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depuislongtempsmort,tandisquesamèrecourbaitlatêtesousl’implicite
opprobre –samère, pourtantl’image même de l’innocence, maispréservée de
lageignarde mièvrerie des victimesordinaires.
Françoisavaitdifficilement retrouvésonsoufflecommes’ilvenait
d’échapperàlanoyade.Avecle mêmesursautquiavaitarraché l’enfantà
l’abîme liquide,à cette nuitprimitive qui nousprescritdevivre.Ilavait... il
auraitdû,cetenfant,aspirerce premier souffle, il l’avait vouludésespérément
maisn’avaitpas su, paspu.N’avaitpas respiré, ou si peu,trop faiblement–à
peine lecrépuscule qu’expireunebougie – et sitard.Troptôtpeut-être, encore
noyé dansl’amnios rassurant,aucœurdecettechairqui ne parvenaitpasàse
défaire de lui pourle livreraumonde.Ou troptard,ayantdéjàfranchi, mais
si mal,si difficilementleseuil de ladéfinitivesolitude.Impuissant, ne pouvant
renoncer,reculeret seréfugierdansla chaleur, le flux, lanuit tiède d’avantlavie.
C’étaitcela,aucentuple etcentfois répété,cette mêmeangoisse,cette
douleur,ce manque qu’ilavaitéprouvés.C’étaitdanscette détresse qu’ilavait
commencé devivre,s’arquantpouraspirer un peud’air, lespoings serrés sur sa
bouche,barrage dérisoirecontre l’agression liquide.
Protestation muettecontre l’horreurde naître.

PlusjamaisFrançoisnes’attendrirait.
Depuisce jour, ils’étaitinterditl’abjectecompassion.Il neseraitpas
letémoin éploré decettesouffrance, il laporteraitdésormais, elleserait
sienne.Il étaitdevenul’enfantdeson enfant, parcette naissancesemblable
àuneagonie, par sadisgrâce même.
Sansdoute donnait-il lechange;àsesproches, quise persuadaientqu’il
pourraitoublier ;auxautres, dontil éludaitlesquestionsavecune froideur
qui enchoquaitplusd’un.
C’étaitauprixd’unetristesse etmême d’une honte qu’àpartEva, nul
ne pouvait soupçonner.
Caril nes’étaitplusjamais réveillésansl’égoïsteregretd’être encore
vivant ;d’êtreainsi délivré dupoidsdecette existencesi malvenue,si
désespérée.

Avecsamère elle-même, dontilavaitété naguère leconfidentattendri, et
auchevetde laquelle ilserendaitquotidiennement,cesderniers temps,
François sesentaitlecœur secetcherchait sesmots: c’était une épreuve de
plus,unesouffrance particulières’ajoutantàsonchagrin de fils.
Sasœurlui entenait rigueur, quiavaitle dévouement
vétilleuxetlesentimentdémonstratif.Elle lui pardonnaitdifficilementdecomblerleurmère
àsi peude frais.D’éclairer sesjournéesd’unevisite écourtée, de lafairerire
d’unrien, d’apaiser sesmauxpar sasimple présence.Commentconvaincre
Elisabeth qu’il n’entiraitaucunevanité, maisplutôtde l’humiliation ?Car
ilsavaitbien, lui,ce que lavieille dame feignaitde ne pas voir:qu’il ne
l’aimaitpluscommeavant, qu’il ne l’aimaitplus vraimentcaril nesavait
plusaimer.Il lui en prodiguait seulementles signes, etelles’encontentait.
«Ecoute,Elisabeth,tu t’occupesadmirablementdeMaman,rassurait-il
sasœur.Personne ne feraitmieuxni davantage.Nousensommes tous

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CHARLESGUERRIN

conscients.Etelleaussi.Mais vousnevousêtesjamais toutàfaitcomprises,
touteslesdeux ;celanevapaschangeraujourd’hui. »
Elle leregardait sans répondre.Leseffortsqu’ilsfaisaientpourmieux
s’accepter,Elisabeth plusque lui d’ailleurs,restaient vains.Lecœurn’y
étaitpour rien,seulementletempsqui lesavaitendurcis.

2

a mèreavait toujoursétéune énigmerassurante.François s’étaithabitué
S
àl’ombresommeillant sous sonabordsisimple et son francsourire.
Maintenantque lesannéesl’enveloppaientcommeunesuperposition de
finsgiletsaux teintesdélavées, lamaladie l’avait rendue définitivement
indéchiffrable, etFrançois regrettaitd’avoirlaissé passer toutcetemps.
Elles’en irait unsoir,sansavoir réponduauxquestionsqu’il n’avaitosé lui
poser.
Il neconnaîtraitpasl’autre face decevisage dont
unetranquillitéterrienne estompaitles rides, ni lesblessuresqu’avaitgardéescette femme
si pacifique decombatsdontelle ne parlaitguère.Il nesauraitjamaispar
quelle magie elle faisait régnerlapaixaulogis,confinant un
épouximprécateurdans sesœuvresincertaines toutencalmant une marmaille maussade
etquerelleuse.Ni oùelleavaitapprisàdésarmerlaméchancetéalentour,à
muerlasottise desgensen naïveté etchasserlesdémons tournoyantdans
latête desêtreaimés.
Celalui étaitnaturel, disait-on,commesi elle n’yavaitaucun mérite.
Françoisavait vitecomprisqu’il y fallaitbien plusd’intelligence qu’on ne
lecroyait.Aucatéchisme dontilsubissaitl’ennuyeuseredondance–son
père pourvoyantlargementàl’enseignement religieuxde lamaisonnée –,
l’enfant s’interrogeait surl’infiniebonté deDieu, maisne doutaitpasde
celle desamère.
Avecelleaumoins, leBien etleMal n’étaientpasde pleurnicheuses
abstractions.Ce qui nese disaitounese faisaitpasétaitmoinsde l’ordre
de lamorale que du savoir-vivre, etmême d’unesimplerègle dujeu.Ainsi
obtenait-onson passeportpourlavie, etFrançois savaitgréàsamère de le
guideràtraversce monde inconnuqu’elle déminaitpasàpas.
Saplusgrande fierté étaitde l’accompagnerdans ses visitesàsesamies
ouàsesprotégées.
Elle qui ne goûtaitguère
lesmondanitésleconduisaitdansdesappartementscossusoùl’on prenaitlethésousprétexte debonnesœuvreset
de pieuxpréparatifs.Le plusintéressant,c’étaitlebavardage périphérique
d’oùémergeaientparfoisdesphraseschargéesd’insinuationsaussitôt
étoufféespardes regardsdontFrançoisétaitle pointde mire.Il nes’en

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CHARLESGUERRIN

offusquaitpas, affectantmême de n’avoirpasentenducesconfidences
avortées.Ilcomprenaitalorsque, loin de faire l’enfant, ilavait témoigné
une maturité propreàilluminer uncœurde mère.
Elle l’emmenaitparfoischez sa couturière.Latristesse dulieudonnait
unaperçud’un monde laborieuxauquelsafamillerestaitétrangère, et voir
cette femme et safilles’affaireràhabiller samère flattait son enfantine
vanité.
Ilsallaientaussivisiterdesdamesnécessiteuses.Dansde médiocres
logements surencombrésou tropvides, parfoisdesimpleschambres sur
cour, glacialesen hiver, étouffantesen été,végétaientdespersonnes sans
âge,accabléesde maladies(donton parlaitàmotscouverts«à cause du
petit») etde malheursleurarrachantdes sanglotsqu’ellescontenaient
aussitôt, honteuses,s’essuyantlesyeux avecleurchiffonàpoussière.Sur
le pasde laporte, ellesn’en finissaientpasderemercierla bienfaitrice qui
leur remettait une enveloppe ou un paquetaussitôtenfouisdans untiroir.
Ilavaitfini parprendreun goûtexcessifà ces visites, et samère yavait
brusquementmis unterme.Lamisère n’étaitpaspourelleunspectacle,
etmoinsencoreun faire-valoir. «Ellesn’ontpaseudechance,vois-tu»,
répondait-elle lorsqu’il l’interrogeait.

La chance n’étaitpaspourluiuneabstraction, mais un morceaude papier
multicolore ou un jeton de foire qui pouvaitfaire pleuvoir sur votretête
despiècesd’or,vousencombrerd’une dindevivante qu’il faudrait tuer
dansla baignoire puisqu’on n’avaitpasde jardin, ou vousfaire gagner une
poupée géante queFrançoisauraitété mortifié derapporteràlamaison.
Etpuis,se disait-il en pensantau vieil homme estropié etdéfiguré, engoncé
dans sa canadienne, quivendaitdesdixièmesGueules casséesde la Loterie
nationalesurlechemin de l’école, la chancec’est vraiment troprisqué !
Une même personne pouvaitavoirété millionnaire et seretrouverdans
une misère noire.C’étaitarrivéàla cousineMeunier, qu’on n’appelaitpas
par son prénom pouréviter touteconfusioncaronavait troiscousines
Henrietteàdesdegrésdivers.Elleavaithérité dupalaceBelleEpoque de
sesparents.Un hommesans scrupule l’avait séduite puisépousée,avant
de perdreaujeu tout sonbien etde disparaître, en lui laissantdeuxgrands
benêtsde garçons.
François se demandaitcommenton pouvaitperdreun hôtel desix
étages,sesbalcons,sesdorureset sescoupolesardoisées,toutçasurletapis
vertd’unetable deroulette.C’étaitimpossible, même en jouantdesnuits
entièresaucasinosansêtre passé parla case départ.Ilavaitforcémentdû
subsisterquelquechose dugrosimmeuble en forme de pièce
montée.François sereprésentait uncroupier-dentisteàlafraise monstrueuse extrayant
un milliard de dentsen orde lamâchoire dumari félon,tandisque la
cousineHenriettese gavaiten pleurnichantd’une gigantesqueassiette de
gâteaublancet rose,aumilieud’untournoiementde mouettes.
Le palace était toujoursàsaplace,son portieren livréeréglaitlaronde
descalèchesetdeslimousines,souslesyeuxdes badaudsque larichesse
attiraitcomme desmouches.Ruinée,Henriettevivait recluse dans un

LA CÉREMONIE DES AVEUX

1

9

petitappartementdéfraîchi oùle père deFrançoisallaitlui prodiguerdes
conseilsqu’elle n’écoutaitpas.Toutesonaide,àpartcela,s’étaitbornée
àrecommander sesdeuxfilsàl’écolereligieuse queFrançoiset sesfrères
fréquentaientà boncomptecar,ayant sesentréesàl’évêché
etdescorrespondances suiviesavecla Secrétairerie d’Etat, leurpères’étaitfaitdispenser
desfraisdescolarité, en laissantcroire qu’ilavaitàpeine de quoi nourrir
safamille.
Admisouvertementparcharité, eux, lesdeuxcousinsportaientles
marquesde lavraie pauvreté:mal fagotés,àpeine propres sureuxet
démunisdes simplesaccessoires signantles soinsd’une famille oùl’onsait
setenir.On leuren faisaitgrief,commes’ilsavaientchoisi leurdénuement.
Françoisn’oublieraitjamaisle geste de lasurveillante générale,vieille fille
revêche,tendantàl’un desdeuxfrères, dépourvude mouchoir, dupapier
hygiénique pour torcher son nezmorveux.Lerire de la classe l’avait révulsé,
maisplusencore lasoumission dugarçon.
L’indignation qu’ilavaitéprouvée
d’autresfoisàvoircesenfantsmalmenésàl’ombre ducrucifix s’était vite érodée.Il ne leur témoignaitplus
lasollicitude despremiers temps.Ilavaitpris sesdistances, lesévitanten
courderécréation, niantmême lesconnaître.Ilavaitfini parleshaïr, mais
n’enavaitprisconscience qu’aprèsleur soudain départ,àlafin dupremier
trimestre. «Cette pauvreHenrietteadécidé deretournerdansleNord,
avaitannoncéson père.Je nesaisde quoi ellevivralà-bas ;elle est
tellementimprévisible.Enfin, j’aurai fait toutmon possib«le. »Lespauvres
petits! »,avaitmurmurésamère,tandisqueFrançoisdétournaitlatête,
honteuxmais soulagé.
Plus tard, expliquantà Eva commentétaitnéesa conscience politique,
ilavaitévoqué lescousinsMeunier:«C’estàeuxque je ladois, ilsm’ont
apprisque, faceàlapauvreté, on estforcémentcomplice ou révolté.Il n’y
apasde milieu. »
Il neserappelaitpasleursprénomsni mêmeàquoi ils ressemblaient.
Ilsn’avaientjamaisdonné de leursnouvellesetl’on n’avaitplusparlé d’eux
àlamaison.Rayésde lamémoire familiale.Aufond, on lesavait traités un
peucomme, quelquesannéesplus tôt,cesenfantsjuifsembarquésdansdes
trains.Ilsauraientpueuxaussi porterl’étoile jaune.Françoislesaurait-il
moinsdétestés?

Laguerre n’étaitpas siancienne, qu’ilconnaissaitàtraversles
récitsfamiliauxetdes tracesquis’effaçaientàtire-d’aile.Lesderniers
ticketsd’alimentation parexemple, que lamère deFrançoisne jetaitpas, parce que,
lespremiersmois, onavaitcraintleretourdes restrictions: cescoupons
de papierévoquaientmoinslesprivationsde l’Occupation qu’un deces
concoursoùl’on pouvaitgagner unecuisine en formicaou une
quatrechevaux.
Encespremièresannéesde paix, lavie était un longcortège de jours
heureuxdanslalumière deNice dontles ruesétaientbordéesd’orangers
etles villascachées souslesbougainvillées.Presque l’Afrique, ensomme.
Françoisne pouvaitpourtantignorerlecataclysmesirécentdont son

20

CHARLESGUERRIN

père parlaitinlassablement.L’austère géniteurdevenaitalorsle fabuleux
narrateurd’une épopéeàlaquelle ilavaitprispart.Ilreconstituaitce passé
périlleuxetparfois romanesque d’unton donnantle frisson etl’impression
d’en êtresoi-mêmeauréolé.La chronique familiales’étaitglissée entre les
pagesde l’Histoire deFrance:lesparentsavaientrésisté, etcettecertitude
effaçait touslesgriefsqu’inspiraitcethommeàlafibresi peupaternelle.
Curieusement,ceslendemainsdevictoire, quiauraientdûêtreune fête
perpétuelle, inspiraientauxadultesdéception etcrainte.Lesnouvellesque
le père entendaitàlaradio ouqu’il lisaitdanssonFigaroétaient resserviesà
chaquerepas, encore fulminantesdesesindignations.Il en détenaitle monopole
etluiseul lescommentait,affectantdese porteràlui-même la contradiction,
n’accueillantles thèsesopposéesaux siennesque pouren mieux stigmatiserla
sottise oulamalhonnêteté.
Ilavait une opinionsur tout,une dialectiqueaiguisée mais
superficielle,unsavoirqu’ilaurait volontiersqualifié d’encyclopédique, n’étaitce
détestableathéismequecelaimpliquait.Sa curiositétoujours surla brèche
n’étaitpas regardante:il prenaitpourargentcomptantle moindrearticle
devulgarisationconfortant sespréjugés.Conformiste en morale, passéiste
en littérature etassezhermétiqueauxarts, il prisaitlespenseursmarginaux,
lespoliticiens utopistes, les théologiensfleurantlesouffre.Ilaffichait,
surtoutdevant unauditoire féminin, desjugementsà contre-courantqui
l’égaraientloin desesbasescléricalesetbourgeoises.C’étaitdéroutant
pour un enfanten quête decertitudes.
Fallait-ilaimerl’Amérique,comme on l’enseignaitàl’école (oùl’on priait
pourla conversion de la Russie), oucondamnerlaguerre deCorée qui nous
menaçaitd’une nouvellecatastrophe ?La colonisation, œuvre decivilisation
ouentreprise inhumaine ?Lecommunisme était-il intrinsèquementmauvais
– le pape l’avaitproclamé,ce n’étaitpasnégligeable – ou simple dévoiement
d’unsocialismechristique dontle pèrese déclaraitadepte,augrand dam de
son directeurdeconscience ?La chasteté monastique l’avaitpassagèrement
tenté, maisilavaitfinalementopté pourlesliensconjugauxetleursagréments
charnels: celane l’empêchaitpasdecéderàdespulsionsérémitiquesl’éloignant
quelquesmoisdufoyer, oùilrentraitexalté etassezaffamé.
Pouvait-onse fierà cethomme prônantlapauvreté, mais siréticentà
l’offrande,si préoccupé despéculationsfinancières– généralementconclues
pardecruellesdéconfitures–,siâpreàexiger sesdroits:loyersexorbitants
pourdeschambresdebonneslouéesàdes veuvesdémunies, paiement sous
la contrainte desdetteslesplusmodestesmajoréesd’intérêts usuraires,aides
sociales sollicitées sans vergogne, dégrèvementsobtenuspardesuspectes
manœuvres?
Lesparoles, lespratiquespaternellesobéissaientàunecasuistique
indéchiffrable.Françoisen étaitébloui mais rarementconvaincu.Au reste,
on ne lui demandaitque decroire.D’êtrebonchrétiencomme il étaitbon
élève, etc’étaitindissociable danscette école oùchaque
journéecommençaitpar une prièreàla chapelle.
Etre danslespetitspapiersdeDieuétait
récolterdes vingt sur vingt.Françoisavait

cependantmoinsgratifiantque
maîtriséavant sescondisciples

LA CÉREMONIE DES AVEUX

2

1

la parole etl’écrit,sansgrand effortet,croyait-il, par sonseul mérite.Il le
reconnaîtraitplus tard,c’étaitenréalitéàson père qu’il devaitcette passion
desmots,cette ossature mentalesi précocement transmises.

Ce qu’il devaitàsamère étaitd’uneautre nature.
Lecourage, dontilsesentait tellementdépourvu,avait sonvisage,
lesourire intrépide qu’elle opposaitauxmenaces,auxépreuveslesplus
extrêmescommeaux simplesmesquineries.Enfant, ilavaitécouté,
émerveillé maisàpeinesurpris,son pèreraconter–carelle-mêmerépugnait
àen parler–sonarrestation,sanuitpasséeavecune jeunevoisineau
siège de laGestapo, etlafable qu’elleavait réussiàfaireavalerà ceux
qui l’interrogeaient.Maman n’apasparlé !serépétaitFrançois.Elleavait
protégéPapa, quisecachaitenbanlieuesud, etElisabeth qui,àquinzeans,
escortaitdesparachutistesaméricainsou transportaitdes tractsd’unbout
àl’autre deParis.Elle l’avait sauvé luiaussi, qui n’avaitquetroismoiset
n’auraitpu vivresanselle.
Soncourage,toujours, le préserverait.Ilsuffisaitde lui faireconfiance.

3

njour pourtant,François l’avait trahie,rompantlecercle de feuquesa
U
mèreavait tracéàsanaissance entre euxetlereste dumonde.
Ilavaitquinzeanset,àpart unattachementplatonique pour sa
cousineClaraetdesflirtsassezgauchesavecdesfillesplusdéluréesque lui,
il n’avaitencore jamaisétéamoureux.Lajeune épouse de l’animateurdu
ciné-clubparoissial l’avaitembauché pourgarder son enfant, deuxfoispar
semaine.Ilavaitainsi pénétré dans ununiversoùl’argentétaitfacile, les
fêtesfréquentesetlamorale plusélastique qu’àlamaison.Le mari,souvent
absent, nevoyaitpasd’un mauvaisœilce
juvénilechaperontenircompagnieàsafemme.Celle-citraitaitFrançoisen petitfrère,s’amusantaussi de
letroublerbien facilement.
S’enhardissant, il luiavait racontésonamouretteavecune gamine du
quartierprodigue enbaisersetpelotagesmais rétiveau sentiment.Clotilde
l’écoutaitetlui prodiguaitd’évasifsconseils, prolongeantdesconversations
dontl’amourétaitlesujetfavori.Elleavaitbientôtconfiésesdéboires
conjugauxaubaby-sitter,qui en était tout retourné.L’épouse délaissée dont
Françoispartageaitlesaprès-midi oùil n’avaitpasclasse,se laissaitprendre
lamain etacceptaitparfois unbaiser surlajoueavantde lerepousser, le
grondantpourlaforme.

Le jourde lasainteClotilde, il luiavaitapportéunbouquetd’anémones.
Elle l’avaitembrassé fraternellement, maisavecuntel élan qu’ilavaitfailli
laserrercontre lui:l’enfantjouantàleurspieds surletapisl’enavait seul
empêché.
«TuétaischezlesLaurent,cetaprès-midi ? luiavaitdemandésamère,
àsonretour.
–Oui.J’ai gardé le petit.Elleavaitdescoursesàfaire.
–Tuluiasapporté desfleurs.Est-ce quec’estbien.. ?
–Desfleurs? non… pourquoi ?
–Je passaisdansle quartier, jet’aivuavecunbouquet.
–Maisnon,Maman, jet’assure…
–Ahbon ? pourtant, il m’avaitbiensemblé. »
Ce n’étaitpas tantde mentir si maladroitementàsamère qui l’avaitmis

24

CHARLESGUERRIN

mal à l’aise que d’avoirbrisé leurpacte par simple lâcheté.Ilavaithaïcette
femme qu’ilavaitfailli étreindreavecla brutalité qu’il devaityavoirdans
l’accouplement.Ilaurait vouluquese flétrissent sesfleurs, etqu’elle éprouve
faceàson enfant une honte inexpiable.Maisç’auraitété encorese mentirque
dereniercelle qui envahissait ses rêvesd’adolescent.
Ilavaitattendu une mise en garde,unreproche, peut-être même
l’interdiction deretournerchezlesLaurent.Mais samère n’avaitplusjamais
évoqué l’incident.Elleavaitmêmeallégésatutelle.Désormais, il feraitle
mur.Ilauraitdes secrets, desambitionsinavouables, desamitiésinfidèles,
de médiocresdésirs.Ilconnaîtraitl’humiliation d’êtresi peuconformeà ce
qu’ilcroyaitêtre.
Clotilde était toujoursaussiattirante, maisluisemblaitdevenue plus
commune.Il gardaitmaintenant sesdistances,affectant une indifférence
qui l’avait surprise etqu’ellerespectait.L’épouse du volagecinéphile qui
netarderaitpasàs’envolerdunidconjugalavecun pilote de ligne, ne lui en
gardaitpas rancune:elle letraitaitmoinsfamilièrement,comme l’homme
qu’il étaitdevenu sansqu’elle l’eûtmisdans son lit, etqui déjàlui échappait.

Auchevetdesamère,après sonattaquecérébrale,Françoisavait repensé
à cebouquetinavoué,àson mensonge émancipateur.Ilsn’enavaientplus
reparlé, pasmême plus tard, quand ils s’attendrissaient surdevieilles
photos.L’une d’ellesavaitété priseaubaptême dubébé desLaurent.Le
couple l’avaitchoisicomme parrain:surle parvisde l’église,François se
tenaitprèsdeClotilde, embarrassé maisplutôtfier.Lesoir, il yavaiteu une
fêteàtoutcassereton l’avaitfaitboire.Samèreregardaitcette photosans
montrerlamoindrecontrariété.Elleaimaitlaviecomme ellevenait.Et ses
enfantsencore plusquesavie, neretenantd’euxque lebonheurqu’ilslui
donnaient.
Elle était veuve depuislongtempsdéjà.Elleavaitaccueillisereinement
ladisparition deson pesantépoux, n’exprimantnitristesse nisoulagement.
Commentavait-elle pu supporter sansjamais s’en plaindreun homme
si différentd’elle ?Adulte,Françoisl’avaitparfoisquestionnéesurleur
couple:elleavaitéludé lesujet, etcette dernière foisencore,àl’hôpital,
laissant seulemententendre qu’il existait une explication, qui n’appartenait
qu’audéfuntetàelle-même.Elle n’en diraitpasplus, «car, mon petit,
tune pourraispas… personne ne pourraitcomprendre ».Surcesmots
prononcésavecuneconviction qui parutl’épuiser, elles’était tue, leregard
détourné.

Destuyauxetdesfilslareliaientàdesmachines, prolongeant unevie dont
elle nevoulaitplus.Françoisl’enviaitd’attendreainsi lamortcomme le
dernierbus, lesoir, pour rentrerchezelle.Epuisée maisnullementinquiète.
Cette femme qui l’avait tantaimés’enallaiten lui laissanten héritageune
angoisse qu’elle n’avaitjamaiséprouvée.
C’étaitprèsd’elle qu’Evaseréfugiaitlorsqu’ellesesentaitglisserdans
sanuitéveillée.Lavieille dameavaitcomprisce mal qui n’avaitpasde nom
mais seulement unvisage; une détresseà courtde mots, qui n’espéraitplus

LA CÉREMONIE DES AVEUX

2

5

rien,saufun peudechaleur,
lebercementd’unvieuxcorpsauxmaternantes rondeurs,unetendresserespectueuse.
Evaenrevenait un peuapaisée, mais toujours silencieuse.François
auraitalors voululuicrierqu’il n’étaitpasnon plusindemne, qu’il ne
partageaitpas seulement sasouffrance, maisqu’ilsouffraitluiaussi;qu’il
étaitmême plus seul qu’elle, puisqu’il ne pouvaitlui direce qu’il éprouvait.
Maisc’étaitimpossible.Il lui fallaitcolmaterlesbrèchesd’unevie fuyant
detoutesparts.Agir, prévoir, organiser, pareraupluspressé, etl’urgence
étaitdetouslesinstants, les risquesentoutlieu, imprévisibles.Il ne pouvait
même pas seconfieràsamère, qui lecroyaitcourageuxetfort: Evaetleur
enfantavaient«tantbesoin de lui ».
Maintenant, immobilesurce litqu’elle ne quitteraitque pourlaterre,
elle luisemblaitplusforte que lui, pluscapable d’admettre l’inacceptable,
de porter surelle le désespoird’Evaetlesilence de l’enfant, de lesprendre
parlamain pourlesconduire de l’autrecôté dufleuve.Alors, malgré le
chagrin de lesperdre,Françoislesaurait vus s’éloigner,tousles trois,avec
unesorte de joie etdereconnaissance.

Elle étaitmorteun dimanchesoirde mai,sesmainsdanscellesdesafille.
ElisabethavaitappeléFrançoispourle luiannoncer,ajoutant:«Elleaurait
aimé quetu soislà,François.Remarque, je netereprocherien,avectous tes
problèmes… »Il l’avait rejointeàl’hôpital etl’avaitembrassée enrefoulant
cesmotsparlesquels s’ouvraitlasuccession morale,avantl’inventaire des
rancunesetdespetitescuillères.Ils’en était remispour toutàelle età
Bernard,approuvantleursdécisions,serangeantquelquesheuresencore
sous unebannière qui n’étaitpluslasienne.Onavaitfait semblantde
seretrouverdanslechagrin partagé: Elisabeth qui mettaitenscène les
obsèques,Bernard qui lasecondaiten la critiquantdans son dos, etPierre
lui-même,revenupourla circonstance deson perpétuel exilauboutdu
monde,cordial etdistraitcommes’il étaitpassé làparhasard.
Françoisn’avaitqu’une hâte:échapperàleurpesantebonnevolonté.
Ilslui étaientdepuis si longtempsdevenusétrangersqu’il pourraitaisément
se passerd’eux.On ne lecomprendraitpasd’ignorerà ce pointcesliens
du sangau relentd’acte notarié.Mais, protégé parsesproblèmes, il pourrait
s’éloigner sansdrame.
Aucimetière, quibruissait
blaitporterle deuil, muette et
lu,bien plusque lechagrin de
tristessevenue d’ailleurs,rivan
dallesde marbre.

d’une émotionbon
enfant,Evaseulesembouleversée.Sur sonvisage,Françoisavait
perdre lamère qu’elle n’avaitpaseue,une
t sonregardàlaterreretournée entre deux

4

uelquesjoursaprèsl’enterrement,Bernes’étaitannoncéau téléphone:
Q
«Tum’offres unvin d’orange ? »
Lerite étaitdepuislongtempsétabli:ilappelait, puisil débarquaitdans
l’heure.Mêmeaprèsdesmoispassés sans sevoir, la conversationreprenait
commes’ilsl’avaientinterrompue laveille.Le motde passe du vin d’orange
dataitde leurjeunesse;maintenant, ilspréféraientdesalcoolsplus secsou
du vinrouge de pays, maistoujourslarustique liqueurde leurs vingtans se
glissaitàleurinsudansles verres.
«Jeviensme faire étriller,comme d’habitude! »Cela aussi faisait
partie de laroutine.Berne envoyaità Françoischaque nouveaulivre,
l’encreàpeinesèche, gratifié d’une dédicace généreuse,serpentantautour
de latitrailleavantdes’étaler surlesmarges,squattantlapage de garde et
débordantparfois surladeuxième decouverture –ce queFrançoisappelait
« les repentirsde l’auteur».
Etpuis, ilse pointaitquelquesjoursplus tard, feignantdeconjurerle
mauvais sortque, prétendait-il,sonami luiréservait.Surleseuil,sonriretonitruant
annonçait sa carcassevoûtée despadassintrop grand pour soncheval et son
regard plissé qui furetaitdansles recoinsde leurmémoire, dénichantdesorgies
d’anecdotesetdesbataillonsdecomparsesdont,seul, ilsesouvenait, quand il
ne lesinventaitpas:«Disdonc,tu terappellesla belleChristiane ?Ehbien je
l’airencontrée l’autresoir, place desVictoires,aubrasd’untype paspossible,
genre maquereau.
–Elle n’étaitpasentréeaucouvent?
–Etalors,c’estincompatible ?Àpropos, j’ai lu unechouette définition
dansdesmotscroisés:maison de passe, enseptlettres.Necherche pas,
c’est trop durpour toi:éditeur.Pasmal, non?..Etle pèreMichel,tu te
rappelles..?
–Tuparles.Qu’est-ce qu’onapul’emmerder,àlui piquer sesfigues!
–Figure-toi quesoncrétin de filsavendu ses restanquespour yfaireun
golf, etmaintenantil estpromoteurimmobilierdansleVar.Çafait rêver,
non ? »

Maiscette fois, il luiavaitd’abord parlé desamère.Ilsetrouvaità Milan le

28

CHARLESGUERRIN

jourde l’enterrementetn’avaitpu se libérer.Françoisn’en doutaitpas, il
avaitdû remuerciel et terre pour venir.Ils s’étaient rappeléavec
attendrissementcommentlavieille dame, qui ne manquaitaucun desespassagesà
latélévision, ne pouvait s’empêcherde l’appelerJacques,bien queBerne
eût, depuis son entrée en littérature,répudiéson prénom.
«Çam’afoutu uncoup,tu sais !Maisbon,ellevaenfin pouvoir
s’occuper un peud’elle, là-haut… »
Puis,après unebourrade, ilavaitlancéà François:«Passonsaux
chosesfrivoles !Ces temps-ci,tune m’appelaispas,alorsje mesuisdit:
bon,c’estqu’il n’apasaimé.
–Voyons, je netetéléphone jamaisquandtu sors un livre.D’ailleurs,tu
esinjoignable. »
Àsesdébuts,Berne demandait, faussementdétaché:«Alors, qu’est-ce
quetuen penses? »Lesuccès venu, ils’étaitfaitcatégorique
etconjuratoire:«Detoute façon,tun’asjamaisaimé mesbouquins! »C’était
faux, maisil n’en démordaitpas.François s’agaçait,àlalongue, decette
façon de disqualifierparavanceson jugement, quel qu’il fût: complaisance
coupable oupréjugé négatif,Berne n’étaitjamais satisfait.Maintenantqu’il
vendaitparcentainesde mille,Françoisn’allaitpas rejoindre la cohorte de
sesinconditionnelsau vocabulairecompacté etauxjugements stéréotypés.
Ce jour-là, différantle momentoùil devrait vider sonsac, il l’avaitmis
en gardecontrecescritiquesqui l’encensaientaujourd’hui pourmieux
l’éreinterdemain:
«Ils tecitent,terésumentet tebiographisent, mais s’intéressentàpeineà
ce quetufais.Oualors, pourévaluer,calculetteàlamain: combientu tires, et
combiençaterapporte…Ilslisenten diagonale, de la couvertureàlaquatrième,
oui,surtoutlaquatrième, pour ypiquer une formule.Sanspointdevue,sans
intérêt réel pourl’écriture,sansd’autre motivation que de justifierleurjob,
enaccablantdecompliments unauteurquisevendbien etquetoutle monde
aime.Maisilsnet’aimentpas, eux!Ilsnesupportentpas unsuccèsqui ne
leurdoit rien, ou si peu.Ilsattendentquetu soispassé de mode.Alors, ils te
trouverontbien du talent… »
Bernes’étaitdéployéaufond ducanapé,comme en préludeàune
séance derelaxation.Latignasse enbataille, il lapait
sonwhiskyensavourantladiatribe:
«Tun’aspas tort, monvieux, maispourquoi ne l’écris-tupas,tout
cela? etd’ailleurs, pourquoi ne fais-tupasla critique desbouquinsdans
toncanard ?
–Tu saisbien quece n’estpasmon job.Remarque, on m’avaitdemandé
un papiercaronconnaîtnosliens.J’airefusé, justementà cause deça.
Etaussi parce queFaussesnotesne m’apasemballé.Etpuis, il m’aurait
falluplusque lescentlignesduformatimposé.Ils voulaient un papier
d’humeur: c’estleurdernièretrouvaille !Çaremplacetout, l’humeur,ça
dispense de juger, etçaprend moinsde place… »
Bernes’étaitesclaffé,bousculant seslunettesen équilibresur son nez:
«Humeur, j’t’en foutrais!s’étaitesclafféBerne,bousculant seslunettes
en équilibresur son nez.ÇafaitpenserauxmédecinsdeMolière: bile,

LA CÉREMONIE DES AVEUX

2

9

atrabile etmorve...Pasde papiersd’humeur !Pas d’humeurdans tes
papiers !Donc, pasde papierdu tout !Tuas raison.»
Vite dit, pensaitFrançois.Car tuescomme lesautres, etcomme je
seraismoi-mêmeàtaplace: àl’affûtdumoindrearticle, flatté d’unesimple
brève,sensibleauplusbanalcompliment.Maisqu’on exprime quelque
réserve, qu’onsignaleune faiblesse d’écriture,une incohérence du récitet
alors…
Ilavait sudèslespremièrespagesqu’il n’aimeraitpasce livre.Faussesnotes:
cesdeuxmots,unbontitre d’ailleurs, en disaient trop.Ouplutôt, l’auteuren
tirait tropvite et trop durablement un parti excessif.Donc,c’étaitl’histoire d’un
compositeur de fausses notes.Un peumince, non ?s’était-il inquiété quandBerne
luiavaitexposéson projet.De fait, le livretraînait sonargumentcommeun
boulet.Audétrimentde lafantaisie, de lavitalité despersonnages, marionnettes
prisonnièresdece déterminisme.Etde musique finalement, il étaitàpeine
question.Quatrecentspagespourça!Avec certesbeaucoup deblancentre
leschapitresetentre lesphrases,ce qui n’empêchaitpasce pavé de manquer
derespiration.Françoisl’avait seulement suggéré, etc’étaitdéjàtrop:malgré
sonton détaché,samanière d’encaisseraveclesourire, dechipoter seulement
surdesdétails,Berne en étaitatteint.

«EtnotreEva,comment va-t-elle ? »
Cette question, on ne pouvaitlaposerqu’en passant,après s’être
attardéà autrechose.Ainsi enallait-il d’un étatdontl’évocationréveillait
ladouleurendormie,ajoutantde l’inquiétudeàlasouffrance.François, en
général, évitaitd’yrépondre.
«Ellealu ton livre, je pense qu’ellet’en parlera àl’occasion.Mais, en
ce moment,tu sais…Ils sontchezSylvieaujourd’hui.
–Elle…t’aditce qu’elle en pensait?
–Oui, enfin, juste quelquechose.Jecroisqu’ellet’enveut un peude…
–Netourne pasautourdupot.Elle n’apasaimé ?
–Enréalité, je nesaispas.Elleasimplementdit:“Quelle drôle d’idée
ilaeue d’écriresurlamusique.Qu’est-ce qu’ilyconnaît?”Tu sais,ces
temps-ci, il luiarrive d’être incroyablementbrutale…
–Ce n’estpasbrutal,ça, mon petitpère !C’est uneremarque,voilà
tout.Etpourquoi elle ne pourraitpasle dire, ellesurtout?C’est vrai,
qu’est-ce que j’yconnaisàlamusique ?
–Ce n’estpaslaquestion.
–Si, monvieux: c’estbien laquestion.D’oùje parle ? de quel droit?
pourqui ? pour signifierquoi ?Ellearaison,Eva,comme d’habitude.Avec
sa brutalité,commetudis. »
Puisils’était tu, méditantce qu’ilvenaitd’exprimer, peut-êtresans
ypenser, parcetautomatisme que l’écritureavaitdéveloppé.Lesmots
sortaientenrafale, lesphrases se mettaienten ordre de marche.Ensuite
seulement, ilsemblaitlesaccueillir, lesagréereten mesurerlesens:«Ta
machineàécrire est toujoursenavancesur tesneurones»,avait un jour
résuméFrançois,ajoutant:«Etjet’interdisde me piquercette formule,
carce n’estpas uneréplique,ça,c’est un diagnostic! »

30

CHARLESGUERRIN

Emergeantdesarumination,Berneavait repris:«Aufond,ce qui me
surprend,c’estquecesoitelle qui mereprochecelaetnontoi.
–Moi ?Tuplaisantes? »
Françoisn’avaitpourtantpasoublié la boutade quesoncopain luiavait
lancéeuneautre fois, du ton de l’injonction:«Tuesleseul purmusicien
que jeconnaisse !Jesais,tune faispasde musique.Maisc’estlamusique
quit’afait, mêmesitune lesaispas. »
Ilyrepensaitpeut-être maintenant,caril insistait:«Non, je ne
plaisante pas.C’est vrai,c’estdetoi que j’attendaiscereproche.
–Pourtant, elle dit toujoursplus spontanémentque moice qu’elle
pense.
–Oui.On nes’enrend pascompte, parce qu’elle est si…bienveillante.
Tellementqu’on latrouvecomplaisante.Audébut, j’ai mêmecruàde la
sottise –tu terendscompte ! elle !Alorsqu’elle est simplement,totalement
sincère. »
Puis, ils’étaitlevé, fuyantletour trop grave de la conversation:«Nul
nes’ytrompera :jevousai juste emprunté lamusiqueàtouslesdeux, pour
tricotermon ouvrage, maisc’est vrai quece n’estpasmontruc.Ellearaison
de le dire.Elleatoujours raison.Embrasse-lapourmoi.Et… le petit? »
Ils s’étaient regardésensilence, etFrançoisl’avaitpoussé d’une main
légèreverslaporte, parce qu’il n’yavait rienàdire.Berneavaitjusteajouté,
ensortant:«Le petitmusicienaussi, embrasse-le pourmoi. »

5

rançois setrouvaitdans unvastesalonauxmurs tendusdesoievert
F
pâle et rehaussésdetrumeaux.Deshommesetdesfemmesen habits
d’unautresiècle y formaientdesgroupesanimés, qu’il n’avaitpasaussitôt
distingués:sonregard étaitattiré par une haute porte ouverteaufond de
lapièce, dontl’embrasure débouchait sur une deuxièmesalle paraissant
conduirevers uneautre pièce qu’on devinaitàpeine.
Il étaitassisaupremierplan.Lamain droite poséesurle genouetlagauche
sur unecommode, ouplutôt– lecrénelé des touches sous sesdoigtscorrigeant
sapremière impression –surleclavierd’un pianobas.Desfemmesauxlongues
robes vaporeuses, leursépaulesàpeinevoiléesetleurs seinsdénudés,setenaient
aufond de lapièce.L’une d’elles, danslaquelleFrançoisavait un instantcru
reconnaîtreEva, le dévisageait,semblant surle pointde lui dire quelquechose.
Deshommes, prèsd’elle, leregardaientaussi en parlantàvoixbasse.
Puis, lascènes’étaitanimée.Prèsde laporte,un géantbrandissaitdes
brasséesde feuillages.Non loin,uncouplesetenaitdans une pose nuptiale,
souslaférule d’un hommecouvertd’oripeaux, juchésur un poêle,une
sorte desceptreàlamain.Unautrespectateurétaitassisaupremierplan,
de l’autrecôté dupiano, lesyeux baisséset setenantle menton, perdudans
sespensées:onauraitditBerne, quiavait souventcetteattitude quand il
s’ennuyaitensociété.Françoisn’osaitl’interpeller.D’ailleurs,sonattention
étaitde nouveauattiréeversle fond du salon, où unesilhouette de femme
à chevelure d’orétaitapparue dansl’encadrementde laporte,brandissant
une épée de feu.
Et voici que lapièce, jusqu’alorsinsonore,résonnait soudain derires,
dechansonsetd’applaudissements.Desamain gauche,Françoisavait
cherchéune prise,uncontact rassurant: ce n’étaitpaslaferme froideurdu
clavierquesesdoigtsavaient rencontrée, maislatruffe humide etfamilière
d’unchien, posté enarrière desa chaise.

Lasonnerie du téléphone l’avait réveillé: Hélènevoulaitparleràsafille,
s’excusantd’appeler sitôt.Evas’étaitlevée, d’un mouvementd’automate,
tandisqueFrançois traînaitencoreun peuaulit,cherchantàrassemblerles
pansdesonrêve quis’effilochaitdéjà.

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CHARLESGUERRIN

Berneavaitappelé plus tard.Il luiavaitproposé d’aller visiter un musée,
avantd’enchaîner:«Tu tesouviensde monvieuxLéo ?Figure-toi qu’il est
mort.Léavientde m’appeler, elle en était touteretournée.
–Léo ?Je pensebien.C’estdrôle, j’airêvéàlui.Etaussiàtoi... enfin, il
mesemble quec’était toi. »
Ilyavaiteu unsilence,auboutdu téléphone.Puis,cette question, où
perçaitl’agacement:«Enfin,c’étaitmoi oupas? »

Léo etLéa,c’étaitBernerésumé,transmuantchaque instantdesavie pour
entirer unrecueil d’imagesbiencadrées, decoïncidences romanesques, de
formulespétillantes, de personnages un peu tropsympathiques. «Voyons,
tempéraitEva,c’est unromancier!Etquecrois-tuque fontlesautres?
Maisluiadu talent, etonse faitavoir. »
D’ailleurs,Léoavaitbien existé.LorsqueBerne le leurconfiaitpour
quelquesjours,cette montagne debonté poilue observaitlaréserve de l’invité,
vousgratifiantd’unereconnaissanceattentive, horsde proportionavecletoit
etlecouvertqu’on lui offrait.Lesoir, prèsdufeu,sansdéranger votre lecture,
il prenaitdans sagueule lamain quevouslaissiezpendre le long dufauteuil et
latenaitdélicatement, discretet rassurantcommeun filsauchevetdesavieille
maman.
Léa, l’ancienne maîtresse queBerneavaitjadisassezbrutalement
quittée (maiseût-ce été moinsdouloureuxautrement?),avaitadoptéson
chien devenu vieux,c’étaitindiscutable.Et toutaussi notoire queBerne
s’occupait toujoursd’elle, qu’àpeuprès toutle monde –sarare famille,ses
nombreuxex-amants,sesderniersamis–avaitlaisséetomber. «Comme
cela,sa chienne lui gardesonchien… »,avaitméchamment résuméClara,
qu’insupportaientlesexcès, les souffrances, lesdétressesdesautres,toutce
qu’elles’étaitàjamais, maisenvain, interdit.

Ils s’étaient retrouvés surle perron dumusée desBeaux-Arts,unevaste
villapromuechâteau selon l’usage decetteville quibaptisaitavenues
desimples ruelles.Onypouvait voir, loin desbousculadesetdes visites
guidées,une peinture de qualité desdeux sièclesprécédents.Devant une
allégorieaquarellée exposée dans unrecoin,François s’était renducompte
queson dernier rêveressemblaitàuntableauquise fûtanimé.
Lesoir,Berne l’avaitemmené dînerchez sesparentsàl’Abbaye,une
bâtisseaménagéeaudébutdu siècle dansles vestigesd’un prieuré que
lesBarbetsavaientincendiéàla Révolution.Ilavait raconté leur visiteau
musée:«De lapeinture photographique,Théo, jet’assure.Parfaitement
photographique: composition,cadrage, éclairage,toutcommeaubeau
tempsde laphoto destudio.J’adore.Pas toi ?.. »
Ils’était tournévers son père, qui feignaitdese formaliserd’êtresi
familièrementinterpellé:« …Oui jesais, pour toi, l’artn’a commencé
qu’avec Kandinsky!Moi, j’aime l’exactitude, laprécision.Etlamodestie.
e
CespeintresdudébutduXIXsontincroyablementmodestes.Ils rampent
sousleurschevalets, latêtesousleurpalette.Debons techniciensde la

LA CÉREMONIE DES AVEUX

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peinture,sanslamoindre prétention.Comme moi,aufond:jesuis unassez
bontechnicien de l’écriture.Et rien d’autre. »
Onavaitbienri, maispersonne nes’était récrié.
«François,tu terappelles, danslasalle enrotonde oùle gardien faisait sa
ronflette,cetableau, pas terrible d’ailleurs…Celareprésentait un pianiste, on
auraitdit ton neveuMichel,tout son portrait.Qu’est-ce qu’il devientcelui-là?
–Auxdernièresnouvelles, ilconvoyaitdes voiliersauxAntilles,
pourplaisanciersfriqués.Etilarenoncéàécrire.
–Tantmieux:un de
moins!C’estqueçadevientdur,avectouscesjeunotspleinsdetalentqui neveulentpasgagnerleur viebêtementcomme profs,
énarquesoupilotesde ligne.Je l’aimaisbien,Michel.Convoyeurdevoilier!
Bombard, lamusique en moins…Qu’est-ce qu’on doit s’emmerder!Etpuis
c’estquand même dangereux.
–Ohtoi,avaitmarmonnéson père, on net’auraitpasfaitmonter sur un
bateau.Il n’yenavaitque pourlamoto !Et tousles sixmois,àl’hôpital,
naturellement.
–Remarque,çam’aservi pourmesbouquins.Etpuis,c’étaitquand même
plusmarrantque le lycée,toutescespetitesfessesàpincer souslesblouses.
Pense que j’auraispufinirbouffé par unrequin… »
Samèreavait, pourlaforme, défendulavertudesinfirmières.On
devisaitpaisiblement, enbuvant unarmagnacvénérable eten fumant.Une jeune
femmevenaitprésenter unbébé endormi,avantladernièretétée.Lamère de
Berne partait secoucher,son pères’éloignaitdu salon pourallerlire dans son
bureau(«Maisenréalité, ilvaregarderlaté-lé-vi-sion ! »,s’amusaitleurfils).
La conversation languissait.Lesderniersconvivesnes’attardaientque
parce queFrançoisétaitencore là, maisil n’avaitaucune envie de partir.

Restésenfinseulsdanslesalon dontonavait réduitl’éclairage,Berne luiavait
parlé dulivre encourset s’étaitplaintduharcèlementdesjournalistes. «Garde
tesdistances, fermetaporte… »,répondaitFrançois.Facileàdire !Il fallait
compteravecl’éditeur, lesattachésde presse, leslibraires, lesfonctionnaires
culturelsetlesadmirateurs– lesadmiratrices surtout– qui nevouslâchaient
pas.Ilchangeait sanscesse de numéro detéléphone, decode de porte,
d’adresse;ilavait unesérie de planques viterepéréesparlesfouille-poubelles
de lapresse magazine, éventées,révéléesaupublic avectouslesdétails(vrais
oufaux) desavie privée:«Et, pourquoi pas, mesmensurations sexuelles,
pendantqu’ilsy sont?Tu verras, onyarriveraun jour. »

«Disparais! »avaitalorslancéFrançois.
Autantconseillerauprésidentde la République desécherlarevue du14juillet.
Alors, exigerceladeBerne...Uneretraite prolongéeseraitpropiceàlaréflexion
etau travail,celalui épargneraitcettesurexposition médiatique qui finiraitparlui
nuire, insistaitFrançois.Maisétait-cevraiment unconseil d’ami ?Etd’où venait
doncsagêne ? «Disparais! »L’innocente exhortations’était soudainchargée de
menace.Simple mimétismeverbal ?Ils’efforçaitde lecroire.Tout s’étaitenchaîné
àson insu.Oui,sans yprendre garde, j’ai envisagésadisparition !Etl’ai même
un instant souhaitée.Qu’est-ce qui m’apris?Je deviensfou?Cela arrive, on peut

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CHARLESGUERRIN

perdre laraison en gardant sa contenance.Toutde même...D’accord, onatous
eu,un jourauxconfinsduconscient,ce genre de pensée.On neveutpaslamort
dupécheur ;maisdupremier venu, parfois,ceserait sitentant...MaispasBerne,
non !Pasce garçon qu’ilconnaissaitdepuis toujours, qu’ilretrouvait, malgré
ce quis’étaitpassé,aveclafringale insatiable de leursdix-huitans.Personne
ne lui étaitplusnécessaire.SaufEva,biensûr.Eva,àqui ne l’attachaitplus,
parfois, que l’obsédantecertitude qu’il finiraitparlaperdre, etqu’il n’y pouvait
rien.Maislui !SupprimerBerne!Cevertige de mots,cetabsurderemords
l’envahissait, nauséeux.
Ilcherchait une diversion danslapénombre du salon, qui le délivrerait
de l’image lancinante desonami mort, effondréau tréfondsde lui-même.Il
setaisait, luttantpiedàpied.TandisqueBerne, dans son fauteuil,allumait
sapipe,absorbé parlecérémonial dontilsavaientlongtempspartagé la
ponctuation qu’il offraitàleurbavardage.Ilauraitfallu rompre lesilence,
s’arracherà cette méditation malsaine.
D’autresmots,aussi peumaîtrisables,remontaientàlasurface:C’est mon
mandarin !Voilà, j’ai trouvé:mon mandarin.ToutenregardantBerne debiais,
ilsebarricadait, fixant sonattentionsur un détail quelconque –un motif du
tapis, lebattementd’unvoletmalaccrochésurlaterrasse, l’écho étouffé d’une
conversation dans une pièce éloignée –,s’efforçantderefoulerlamortelle
évidence horsdecesalon enténébré oùilavaitpassé lesmeilleures soiréesde
savie.L’implacable logiquecreusait sonchemin:trouver son mandarin,c’était
letuer!Pasbesoin d’entireravantage:on pouvaitavoir tantd’autres raisons.
Puis,tout s’étaitdissipécommec’était venu, inexplicablement, etFrançois
avait reprisle fil de leurconversation, quelquescoudéesenamont:«Je
voulaisdire…Ne pourrais-tuchangerdethèmes, deton, d’écriture ? »
Lesilence desonami ne l’avaitpasencouragéàpoursuivre.C’était trop
périlleux,surtoutcesoir-là.Ilvalaitmieuxprendrecongé.
«Àpropos, luiavaitditBerne en leraccompagnantauportail,ton
rêve ?tune me l’aspas raconté.
–N’ycompte pas!Mais te levendre, peut-être,situymetsle prix?
–Pas unradis!Je l’auraiàl’œil, j’ymettrai letemps, maisj’yarriverai. »
Aufond,serassuraitFrançois surlechemin du retour,tout venaitdece
qu’il luiavait tu, dece livre qu’ilavaitcommencé d’écrire,ceroman encore
sans titre nistructurebienarrêtée.Il n’avaitpourtantfaitqu’en parleren
luiconseillantdechangerderegistre – ladernièrechose queBerne pût
entendre.

Evane l’avaitpasattendu.Elles’étaitcouchée et regardaitd’un œil
distrait un filmàlatélévision.Elleavait renoncéauderniermomentà
l’accompagner.
«Le dîner s’estbien passé ?
–Oui,agréablement.Ont’aregrettée.Et toi ?
–Commeça.J’étais si fatiguée, j’aibien faitderester.EtBerne ?
–Egalàlui-même.Drôle et un peuamer.Contre lesjournalistes, les
éditeurs, le public.Contre nous-mêmes...Àpropos, je luiavaisdit, l’autre
jour, quetun’aimespasbeaucoupsonbouquin.

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