La Chair sous les ongles

De
Publié par

Elle posa la main sur la poignée du réfrigérateur, ouvrit la lourde porte. L’instant d’après, elle se rejetait vivement en arrière, tout à fait horrifiée.

— Je vous avais prévenue, fit gravement remarquer Joussin.

Il avança une chaise vers la jeune femme qui chancelait, puis ajouta:

— Ce n’est qu’un pied, un pied humain.



Gilbert Joussin vient de perdre sa mère. Comme il doit désormais trouver seule sa nourriture, il va lui falloir rencontrer des gens qui ne sont guère des plus recommandables et se livrer à des actes épouvantables qui ne sont pas dans ses habitudes. Mais comment faire autrement quand on est né cannibale ? Que veut cette nouvelle voisine qui lui saute au cou ? Et cette autre jolie femme paraissant le surveiller ? Et puis il y a ces bikers pourvoyeurs de chair humaine…



Signant parfois du pseudonyme de François Sarkel, Brice Tarvel a écrit de nombreux romans et nouvelles, aussi bien pour les adultes que pour la jeunesse, et cela dans des genres très différents : SF, fantastique, fantasy, polar, aventure, etc. Il a également scénarisé près d’une trentaine d’albums de bandes dessinées.
Publié le : mardi 3 mai 2016
Lecture(s) : 0
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791093004761
Nombre de pages : 218
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
CHAPITRE PREMIER

Il avait encore aux oreilles le bruit de la terre tombant sur le cercueil. Dans son souvenir, l’enterrement de sa mère se résumerait probablement à ce bruit-là, à l’image de ce curé rabougri déambulant en marmonnant dans une église presque vide et à cette douleur lancinante due à des chaussures neuves qu’il lui avait fallu supporter. Il n’avait pas été vraiment triste, s’était plutôt senti absent, incapable de s’intégrer réellement à ce qui se déroulait sous ses yeux. Il avait été seul à déposer une couronne, seul à suivre le corbillard.

Sa petite Clio avait maintenant réintégré le garage qu’elle ne quittait que rarement et son lourd pardessus pendait au portemanteau du vestibule. Il s’était laissé tomber sur une des chaises de la cuisine et, bras ballants, comme hébété, promenait son regard autour de lui sans parvenir à fixer son attention sur quelque chose. Il se sentait épuisé, prisonnier d’un corps épais qui lui était étranger et qu’il avait l’impression de ne plus être jamais capable d’animer.

Un jour sale tombait de la fenêtre. Des oiseaux piaillaient dans les buissons dépouillés du jardin. Il y avait des miettes de pain et des marques de verres sur la table et le sol n’avait pas été balayé depuis plusieurs jours. À l’étage, dans la plus petite des chambres, le lit n’était pas fait non plus. Dans l’autre pièce, celle de la défunte, tout était restait en l’état et il y flottait encore l’odeur des cierges qui y avaient brûlé durant des heures.

Depuis la mort de sa mère, Joussin se sentait dépassé par la nouvelle existence qui l’attendait et, pour l’instant, n’avait rien trouvé de mieux que de se laisser aller. Il mangeait à peine, négligeait le plus souvent sa toilette. Il avait demandé un congé spécial à M. Lambert, son employeur, de sorte qu’il n’était même plus obligé de sortir.

Des pensées disparates traversaient son esprit. Des souvenirs effilochés s’y mêlaient. Il se revoyait enfant, déjà gros pour son âge, avec cette espèce de face lunaire inexpressive qui ne l’avait jamais quitté. Les autres gosses se moquaient continuellement de lui, d’autant plus que sa mère l’affublait d’affreux vêtements qu’elle taillait elle-même dans des défroques ayant appartenu à un de ses grands-pères. Ainsi accoutré, il faisait penser à un vilain nain ou à un étrange petit vieillard. Dans la cour de récréation, on lui avait donné le surnom de Face-de-Lune et certains instituteurs ne se gênaient pas pour l’appeler ainsi en classe à l’occasion. Jamais il n’avait véritablement protesté, jamais il ne s’était montré agressif ou menaçant. Il s’était contenté de se replier sur lui-même au cours des années, de vivre dans un monde qui n’existait que pour lui. S’il l’avait voulu, si cela avait été dans son caractère, il aurait pourtant pu se quereller et donner une sévère correction à bon nombre de ses tourmenteurs, car sa force était quasi herculéenne, bien supérieure en tout cas à celle des mioches qu’on lui disait être ses camarades.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant