La chorba au mouton

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Depuis la place Halfaouine à Tunis, les magnifiques plages et sites archéologiques de sa banlieue nord, en passant par un périple à travers l'Algérie des années 80, jusqu'aux roseraies au sud de Marrakech, il nous fait parcourir un monde fait de paysages bigarrés où l'inattendu guette au coin des pages. Les récits que l'auteur nous conte, empruntent à l'expérience vécue, sans cesser de côtoyer les frémissements et les fantasmes d'un Maghreb dont il est originaire.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
Lecture(s) : 310
EAN13 : 9782296211797
Nombre de pages : 138
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La chorba au mouton

Contes et récits du Maghreb

Paul COHEN

La chorba au l1louton
Contes et récits du Maghreb

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fi' harmattan 1@wanadoo.fi'

ISBN: 978-2-296-06868-1 EAN : 9782296068681

Habib et le cloD de Chrah

Vu de loin, on aurait pu croire à un archéologue examinant le produit de ses fouilles. Le vieil homme à la stature massive inspectait avec attention les testicules veinés de sang de la bête fraîchement sacrifiée et qui, désormais, pendaient à un crochet de fortune en bordure de la route à-côté du reste de la carcasse. Rien n'échappait au coup d'œil inquisiteur de Habib qui savait décider, en quelques instants, s'il y avait lieu de ramener chez lui quelques morceaux choisis de cet agneau que son épouse confectionnerait à sa façon. En rôti comme garniture de couscous du vendredi soir, ou encore en chorba relevée en épices. Gare à celui qui oserait tenter de l'arnaquer en le trompant sur le sexe de la bête et la qualité de la viande. Le boucher improvisé aurait alors droit à une avalanche d'injures, vouant aux gémonies père, mère, fille et descendants du malheureux soucieux d'écouler sa marchandise. Autrement, l'agneau terminerait débité en brochettes, grillées sur un feu de charbon de bois, puis dégustées dans une de ces gargotes du bord de route. Les routiers faisaient souvent halte là pour s'y restaurer, attirés par l'odeur des fumées du méchoui, dans une salle immense où trônait, en bonne place, un portrait de Ben Ali. Certes, en allant aux toilettes, l'arrière-salle révélait la présence d'un immense portrait de Saddam Hussein et rappelait aux voyageurs la permanence du message panarabe. Restauration à peu de frais, sur une route ancestrale empruntée depuis Tunis jusqu'à Sfax et Gabès, via Sousse, par une population hétérogène. Dominée cependant par les agriculteurs à la "Pigeot" immuable, à la conduite dangereuse, faite de changements soudains de direction, généralement non signalés, et par la course effrénée de taxis surchargés, assurant des rotations outrageusement nombreuses et périlleuses, d'une population de voyageurs pressés et passablement terrorisés. Ces cadences infernales n'avaient d'égal que le rythme des grosses cylindrées germaniques, à la carrosserie rutilante et aux vitres fumées, laissant à peine deviner l'impeccable veston, accroché à l'arrière, des hommes d'affaires qu'elles véhiculaient. Hélas, cette artère inadaptée à ce trafic indéfinissable, avait été le témoin des derniers moments de nombreux conducteurs et passagers venus

s'abîmer avec leurs véhicules sur la rangée de platanes ou d'eucalyptus des bas-côtés. Habib, lui, était prudent et, à l'occasion de pareils déplacements, tâchait de faire impasse sur l'incontournable bouteille de whisky régulièrement renouvelée grâce au concours de son beau-fils H., et qu'il dissimulait sous un tas de graines à la couleur d'orge. Car Habib tenait à l'entrée de Sousse, sur la Nationale en provenance de Tunis, une sorte de dépôt, où s'entassaient divers aliments végétaux propres à la consommation des animaux de trait. La rusticité des lieux était frappante, le local ne recelant d'autre richesse qu'une balance de sol, quelques poulets, une dinde et deux chèvres broutant en liberté dans une cour de l'arrière-boutique. Juché sur un tabouret presque bancal, Habib, placide, observait le flot ininterrompu des véhicules en provenance de Tunis, qui s'engouffraient dans Sousse, ou ceux, en sens inverse, qui prenaient la route vers Tunis, Zaghouan ou le Cap Bon. L'attention de Habib était à peine distraite, de temps à autre, par quelque carriole désuète tractée par un mulet au pelage incertain faisant une courte halte pour recharger en graines la besace de jute où l'animal puisait sa nourriture. Tout aussi promptement, le paiement de la fourniture disparaissait on ne sait trop où, Habib détournant à peine le visage pour recevoir l'obole. Habib avait un sens certain de l'argent et nul n'aurait été capable d'évaluer le montant de sa fortune planquée car il était sur ce sujet d'une discrétion étonnante. Si ce n'est, parfois, pour se lamenter sur les pertes subies lors de la récolte des olives du fait de ses «saisonniers» peu scrupuleux. Une activité qui, à l'entendre, lui rapportait moins qu'elle ne lui coûtait. Le patriarche à l'autorité indiscutée régnait sur une famille de quatre filles et quatre garçons, le dernier étant le seul à n'avoir pas reçu d'éducation supérieure. Ainsi, grâce au charisme et au bon sens avéré de cet homme, largement inspirés par son épouse, la famille de Sousse avait gagné un certain respect dans la petite ville besogneuse. Nulle question cependant d'accepter pour l'une de ses filles un quelconque parti venu d'ailleurs que de Sousse, espèce considérée avec mépris et opération synonyme de mésalliance.

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Je devais à mon ex-collaborateur et toujours ami H. (ce n'est pas souvent le cas) de m'avoir fait connaître ce personnage, beau-père sévère et vigilant, soucieux de l'avenir de sa fille et de ses nombreux petits enfants. li poussait la curiosité à l'extrême jusqu'à vouloir accompagner son gendre à la banque afin de jeter un coup d'œil sur ses comptes et le montant de ses avoirs. Sans débourser un dinar, cela va sans dire. La générosité cryptique de cet homme se révélait cependant sous des abords peu engageants, à l'occasion d'un dîner à sa table, privilège réservé à une poignée de gens de sa connaissance et qu'il estimait dignes d'intérêt. Point d'espoir d'obtenir auprès de lui quelque aide financière, ne serait-ce qu'un modeste prêt, l'autonomie était la règle. Ainsi s'écoulait l'existence paisible d'Habib et de sa famille à l'ombre des citronniers et abricotiers du jardin. li fallut bientôt songer à marier Salima, la toute jeune, menue, d'un physique plaisant et dont la douceur était proverbiale. Plusieurs candidats se présentèrent, tous rejetés, sans exception. lis avaient commis le pêché de naître dans quelque banlieue collée à Sousse, ou jusqu'à M' Saken, ville d'immigrants, pourtant rare en sujets mâles, les hommes faisant vivre leurs familles grâce au produit de leur travail en Europe. La mère, intraitable, continuait d'opposer un veto têtu à tous ces prétendants « venus d'ailleurs ». Enfin, des relations citadines avancèrent un grand nigaud, paresseux en diable, occupant de modestes fonctions d'assistant opérateur en radiologie. Fils d'une petite famille de Sousse, il obtint sans grande résistance le consentement de Salima qui ne souhaitait pas contrarier père et mère. Présumé soussien, pur grain, H. n'en n'aurait pourtant pas juré, cette vertu aurait presque fait oublier, pour le moins pardonner, une intelligence assez faible et un manque d'ardeur au travail, signes au demeurant néfastes. Habib, renfrogné, eut à faire face aux dépenses des festivités. Couturières et tailleurs se relayèrent pour habiller tout ce beau monde bariolé en vue des cérémonies traditionnelles. li ne se déparait pas d'une attitude moqueuse, paraissant survoler les débats, et masquant à

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peine la satisfaction contenue de voir sa fille épouser un nigaud du cru. Dans l'immense population mondiale des niais, le gendre balourd, occupant une place à part, était balloté, semblable à un ours en peluche, et semblait comme résigné à ses fonctions, n'opposant pas la moindre résistance. Ce zombie avait la chance d'épouser un riche parti et ne pouvait être indifférent aux perspectives d'héritage se profilant à l'horizon. Du moins l'espérait-il, conforté par les discours incessants de sa mère lui laissant miroiter des lendemains qui chantent. Tout cela, si ses vœux étaient exaucés, contribuerait à le sortir, tant soit peu, de la médiocrité dans laquelle il s'était complu jusqu'alors. Dans la foulée, Mokhtar, tel était son nom, engrossa Salima, la fille d'Habib. Laquelle accoucha dans les règles d'un petit garçon à la clinique de l'olivier. Les fées penchées sur le berceau de ce magnifique rejeton contribuèrent à porter haut la bannière des deux familles et on se prenait à formuler le vœu que ce petit garçon hériterait de la vivacité de la maman et de la finesse de ses traits. Inch 'Allah ? Qu'à Dieu plaise d'éviter à cette progéniture une trop forte ressemblance avec son nigaud de père. Au cours des inévitables tractations ayant précédé les épousailles, Habib s'était montré, en paroles, d'une grande générosité, et, en particulier, avait promis à son gendre et à sa fille bien-aimée, de leur céder une villa de sa propriété qu'il louait pour l'heure à un couple d'homosexuels peintre et céramiste de leur métier. Un bijou selon lui, qui devait abriter le jeune couple et le produit de ses amours que l'on espérait abondant. Quelques mois après la naissance du petit, alors que les marques de satisfaction étaient encore vives, Habib ne semblait toujours pas se manifester à ce sujet. Il se perdait en réponses évasives aux questions de plus en plus pressantes de son entourage. Une deuxième grossesse était annoncée, rendant d'autant plus urgente l'obtention d'un «nid d'amour» pour y héberger la nouvelle petite famille, après avoir quitté le petit appartement à peine meublé, indigne d'une fille d'Habib. Pressé par Salima et son époux, Habib se résolut à les appeler pour leur tenir ce discours.

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«Mes très chers enfants, vous savez l'amour que je vous porte et l'immense joie que vous m'avez procurée en m'offrant un petitfils. Que la bénédiction du Tout-Puissant soit sur lui et accompagne ses pas ». Emoustillés par ces débuts affectueux et prometteurs, le gendre se dressa sur son séant, reprenant espoir et jeta vers Salima un regard torve mais implorant. «Voyez-vous les temps sont durs. La sécheresse de l'an dernier a eu pour conséquence une récolte désastreuse, que disje, presque rien, les maudits saisonniers employés à la collecte des olives n'ayant pas renoncé à écorner largement le produit, causant un déficit béant à cette saison ». Salima se fit toute petite sur sa chaise, l'espoir commençait à se retirer de son corps, le regard de son époux n'étant pas pour l'encourager. «Voyez, par-dessus le marché, que ces pervers d'homos, mes locataires, maudits soient-ils par le Coran, ne veulent quitter les lieux, la villa que je vous destine, qu'après versement d'une indemnisation astronomique. lis prétendent y avoir fait faire des travaux et des aménagements justifiant, selon eux, la somme demandée. Accablé par la situation, je n'ai d'autre recours que de surseoir pour l'instant et de vous implorer de patienter. Votre père ne vous oubliera pas, soyez-en assurés. Que le Tout-Puissant me soit témoin. » L'époux, interdit, balbutia quelques mots à peine audibles et que H.Z ne releva point. Un lourd silence s'établit. Y avait-il lieu de poursuivre, tout, ou presque, ayant été dit? Le visage de son épouse, quoique empreint d'une certaine distinction, était celui de la résignation. C'est accablée par les paroles de son père que Salima s'en retourna, la mort dans l'âme, sa taille commençant déjà à prendre forme, dans son petit appartement, et l'époux, cachant à peine une colère montant, ne trouva rien d'autre à faire que d'aller raconter sa déconvenue à sa mère. Habib, impassible, avait repris sa garde de sphinx à l'entrée de Sousse, n'étant pas peu satisfait du méchant tour joué à Mokhtar, ce gendre qu'au fond de lui il tenait en grand mépris. C'en était sans compter avec son épouse qui, alertée par Salima, ne manqua pas de

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