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La Cité des Mensonges - 1

De
277 pages
Nu, désorienté, amnésique. Ainsi commence la vie à Loreval. Une vie que la mort telle que nous la connaissons ne peut pas emporter. Une vie dont seul le Néant, qui cerne la Cité des Mensonges, marque la limite. Même ainsi, les races et les êtres qui hantent Loreval agissent comme ils le feraient ailleurs. Ils forment une société, avec ses règles, ses lois et ses crimes. Tout irait pour le mieux si la main du Néant ne songeait à étreindre définitivement le coeur de ceux qui touchent le Livre. Apparu en possession d'un marchand vénal, le mystère de ce que le Livre contient s'empare des gens de pouvoir et sème le chaos comme la mort, celle dont on ne revient pas. Une volonté semble avoir voulu cela. Mais qui ? Et surtout pourquoi ?
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2
La Cité des Mensonges
1

3Wilfrid Hizembert
La Cité des Mensonges
1
Les Mots de la Perdition
Roman fantastique
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00370-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304003703 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00371-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304003710 (livre numérique)
6





Tous mes remerciements à tous ceux dont l’aide et le
soutien furent indispensables à la finalisation de cette
œuvre.

Et dédicaces particulières à Emmanuel, Monique,
Mike, Martine, Xavier, Micka, Sébastien, Pascal et
Dimitri.

Wiz
.
8
PRÉLUDE
An 31.
Bibliothèque ou temple, les lieux étaient
emprunts de sérénité. Le calme, la tranquillité et
la mesure étaient de rigueur ici. Un invisible
soleil éclairait les vitraux et projetait, sur les
nombreux rayons surchargés de volumes, des
petits losanges de couleurs. Les quelques grains
de poussières en suspens dans l’air donnaient de
la texture à cet éclairage. Dans de longues toges,
des robes ou des tuniques invariablement grises,
ceux qui hantaient les lieux comme des
fantômes n’en étaient pas moins vivants. Les
érudits et autres savants, ainsi que les sages et
autres prêtres du grand Agademnis, le dieu de la
connaissance et du temps, étaient ici chez eux.
La Grande Bibliothèque, comme on l’appelait,
était le siège des Gardiens du Temps. Cet ordre
existait à Loreval depuis de nombreuses années.
Secrets et mystérieux conservateurs jaloux du
savoir, tous les Gardiens du Temps se devaient
d’obéir aux préceptes de leur divinité. Ignorant
de l’avenir qu’il leur réservait, aucun d’entre eux
9 La cité des mensonges
ne doutait qu’il serait le meilleur possible. Le
pouvoir de la certitude était l’apanage des
Gardiens, le doute, celui du reste de l’univers.
Là où les profanes cultivaient l’espoir, les
Gardiens du Temps forgeaient les lendemains.
Dans ces murs rendus ternes et sombres par
l’accumulation irraisonnée des livres, plus ou
moins rangés et classés, quoique désespérément
entassés dans d’immenses salles devenues trop
étroites, se trouvait une pièce secrète. Seules six
personnes, dans tout Loreval, connaissaient son
existence, son emplacement, et savaient
comment l’atteindre. Le lieu idéal pour s’isoler
du monde et ainsi fomenter les plus sombres
projets à l’insu de tous. Dans cet univers
moribond, nul ne pouvait prétendre ne pas
comploter contre son prochain sans étonner
son interlocuteur. Les six hommes présents
autour de cette table ronde et simple, dans cette
salle dénuée de toute décoration et de tout autre
mobilier outre ses chaises, étaient, en cela, de
véritables autochtones. Au milieu de la table, un
livre d’une facture ancienne trônait, recouvert
de symboles incompréhensibles au commun
des mortels.
– Mes frères, commença l’un des hommes,
rompant ainsi un silence qui durait depuis
plusieurs minutes. Loreval se prépare à des
jours sombres.
10 Prélude
– Loreval a toujours vécu des jours sombres,
renchérit un autre.
Le premier le toisa d’un air placide, mais on
devinait le reproche lié à cette interruption dans
son regard.
– Il n’y a aucun doute là-dessus, reprit-il.
Mais ce n’est rien en comparaison de la
tourmente qui nous menace aujourd’hui. Notre
dieu nous a montré la voie et nous devons la
suivre. Nous savons que Loreval, telle que nous
la connaissons, pourrait ne pas y survivre, mais
une chose est certaine, nos actes seront
déterminants.
– Entre autre, décider ce que nous allons
faire du livre, intervint un troisième.
Un court silence fit suite à cette déclaration.
Un quatrième membre de cette assemblée éleva
la voix :
– Donnons-le à quelqu’un qui saura le porter
à la connaissance de tous.
– Bonne idée, admit le médiateur.
– Quelqu’un qui nous autorisera à le
récupérer, compléta le cinquième.
– Nous devrons faire particulièrement
attention à ce moment, enchaîna le meneur de
la discussion. Ce livre doit attirer son attention,
mais nous ne pouvons permettre qu’il soit lu.
Le silence s’imposa de nouveau. Les six
hommes semblaient réfléchir aux implications
de ce qui venait de se dire. Le médiateur reprit :
11 La cité des mensonges
– Après trente ans, savoir ce que contient ce
livre est moins important que celui qui l’a créé.
Et pourtant, nous ne devons pas perdre de vue
que nous souhaitons éviter à tout prix cette
ultime rencontre. Il peut encore se passer des
années avant le dénouement de notre affaire,
mais son issue ne fait aucun doute. Ce qu’il y
aura après, Agademnis seul le sait.
– Nous savons tout cela, confirma le sixième
et dernier homme. Du moins l’avons-nous
maintenant admis. Nous respecterons ton
savoir, y compris ce que tu nous as caché.
A nouveau un silence durant lequel des
regards lourds de signification s’échangèrent.
– Oublions ce qui s’est passé voici trois ans,
proposa le meneur. Ce que vous savez à présent
n’est pas tout ce que je suis disposé à vous dire,
mais Agademnis m’impose le silence. S’il le
souhaite, il en sera autrement. Dans le cas
contraire, vous devrez me suivre sans discuter.
– Tu es le fondateur de notre ordre, précisa
le sixième homme comme s’il s’agissait de la
seule et unique explication valable.
– Bien. Laissons donc ces considérations
pour nous concentrer sur notre tâche. Je pense
qu’un marchand fera l’affaire pour l’opération
que nous préparons.
– Antonas Bodwin, déclara celui qui avait
émit l’idée de donner le livre. J’ai étudié son
profil. Il voudra le vendre au plus offrant et
12 Prélude
nous demandera certainement de l’expertiser
pour ce faire.
– En combien de temps cela sera-t-il fait ?
s’enquit le médiateur.
– Je pense que d’ici dix jours, nous pourrions
être en mesure de récupérer le livre, répondit
l’interrogé. Nos principaux concurrents seront
l’Ordre d’Ildar et la Confrérie de Lendraste.
– Ildar ne doit pas voir le livre ! intervint le
sixième homme.
– Il va de soi, confirma le meneur de la
discussion. Mais le moment est idéal. Ildar,
comme nous le savons, est fort occupé ces
derniers temps. Il ne viendra pas en personne
pour une vente opérée par un marchand
minable. Cette idée me satisfait. Je donne mon
aval pour que l’on travaille à cette opération.
Les cinq autres interlocuteurs inclinèrent la
tête en signe d’acquiescement. Le destin de
Loreval venait de se nouer.

13
CHAPITRE I
LA PLUS GRANDE RICHESSE
« Je ne comprends pas ce que “vivre à
Loreval” signifie. Si la mort, la faim, la soif, la
fatigue n’existent pas, peut-on d’ailleurs parler
de vie ? Alors que dire de ceux qui vénèrent
encore (à moins qu’il s’agisse d’une découverte
de leur part) le culte de l’argent et de la
possession de biens matériels ? Nous avons là
une occasion unique de développer la
spiritualité sans nous soucier de notre
condition, de penser au sens de la vie et de
l’univers. A moins que toute notre approche ne
soit faussée par des impressions, un savoir et
des souvenirs factices, notre conception de la
réalité catégorise Loreval comme un défi de la
raison. Mais non ! Certains croient sans doute
que tout ceci ne durera pas et que le
matérialisme sera leur messie, l’annonciateur
d’un désastre auquel eux seuls pourront
survivre, et le prophète, le sauveur, de leur
existence misérable et sans lendemain. »
15 La cité des mensonges
Discours de Metrion Dulanos lors d’un
conseil de la Triade, an 1.

Deux choses empêchaient Antonas de se
satisfaire pleinement de sa matinée. La
première, le fait qu’il n’ait pas réussi à trouver
un moment pour prendre son petit déjeuner. La
seconde, le prix, trop faible à son goût, auquel il
avait cédé sa trouvaille. En cherchant bien, il
aurait sûrement trouvé à redire à bon nombre
de points, éternel insatisfait qu’il était. Tant qu’il
ne serait pas le numéro un de la Guilde des
Marchands, il ne serait jamais, au mieux, que le
second, ce qui ne saurait combler son ambition
démesurée. Ce qu’ignorait Antonas, était qu’il
ne serait jamais le numéro un. Non pas parce
qu’il pouvait lui arriver malheur, mais bien
parce que c’était un incapable auto-suffisant
hautain et imbécile. Une suite de qualificatif qui
l’avait déjà fait frémir, car issue de la bouche
même du Grand Maître des Marchands, Doz
Dudin Dazdol.
Au sein de la Guilde des Marchands, que l’on
nommait plus simplement la Guilde, la
compétition était rude. Le plus riche et le plus
influant des marchands en était le dirigeant. Par
son ascendance, il pouvait demeurer le plus
riche et le plus influant, tout simplement en
ponctionnant les marchés de ses collaborateurs.
Les règles avaient été établies en l’an 1 par
Gratus Balmonde. Ce dernier, fondateur des
16 La plus grande richesse
Donateurs, l’ordre qui précéda la Guilde, avait
créé la Charte du Commerce, un pavé de lois
empiriques définissant l’art et la manière de
gagner de l’argent à Loreval. Cette Charte,
établie lors de la création de la Guilde suite à la
dissolution des Donateurs, garantissaient
aujourd’hui à Doz de demeurer encore
longtemps le Grand Maître des Marchands. En
quelque sorte, la compétition était truquée et
seuls les aléas du Néant avait permis à Doz de
reprendre la charge de Gratus, sans quoi ce
dernier serait encore probablement le Maître. Il
était vain de croire que les choses pouvaient
changer. La Charte était aussi immuable que
Loreval elle-même, tant les dirigeants de la ville
avaient intérêt à ce que les choses ne changent
jamais.
Mais Antonas, obtus et têtu, ne l’entendait
pas ainsi. Avec suffisamment de pouvoirs, il
s’imaginait renverser Doz. Et pour cela, il fallait
déjà qu’il soit le plus riche. Techniquement, les
enchères de ce matin avaient très fortement
modifié la donne économique de Loreval. Le
livre qu’il avait trouvé parmi les possessions de
son entrepôt privé avait bien plus de valeur qu’il
ne l’avait supposé. Ayant convoqué les trois
ordres les plus érudits de Loreval, celui d’Ildar,
la Confrérie de Lendraste et les Gardiens du
Temps, pour le faire authentifier, la flambée des
propositions d’achat de chacun de ces ordres
avait démontré combien cet objet était précieux.
17 La cité des mensonges
Pour Antonas, il ne s’agissait tout au plus que
d’un livre couvert d’une écriture
incompréhensible. Il avait presque regretté de
ne pas avoir fixé d’enchère minimale pour sa
vente, imaginant qu’il en aurait tiré un meilleur
prix.
Seulement voilà, en procédant ainsi, il était
allé à l’encontre des sacro-saintes lois de la
Guilde, violant sciemment trois alinéas de la
Charte du Commerce. En y repensant, Antonas
ne put s’empêcher de les citer mentalement :
« Répertorier toutes les nouvelles acquisitions
en fixant leur valeur de base »
« Ne jamais organiser de ventes publiques
libres ou d’enchères sans en référer à la Guilde »
« Déclarer les participants de toute vente
privée libre ou d’enchère »
La mise aux enchères non déclarée à trois
clients potentiels non signalés d’un objet
précieux non répertorié ne menait Antonas que
vers une seule conclusion : son exclusion de la
Guilde. Mais cela faisait parti de son plan. En
devenant le plus riche marchand indépendant
de Loreval, il ferait de l’ombre à Doz et au
Conseil des Marchands. S’il y a une chose que la
Charte ne permettait pas était la confiscation
des biens, et ce, même si le Conseil de Loreval
avait mainte et mainte fois insisté lourdement
pour que la Guilde conserve le contrôle de la
diffusion des biens sous toute forme que ce
soit, les propriétés du gouvernement exceptées.
18 La plus grande richesse
Du moins, le gouverneur Osden Milark avait-il
fait ce vœu, lequel n’était pas toujours partagé
par ses pairs. Les tenants et les aboutissants
politiques des activités des différentes
organisations lorevalaises étaient bien trop
complexes pour Antonas. Nul ne lui disputerait
son nouveau statut de riche marchand
indépendant, il en était convaincu.
– Messire Bodwin ?
La voix émanait de l’embrasure de la porte de
la boutique. Bodwin était le nom d’Antonas. Ce
dernier, perdu dans ses pensées, avait encore le
doigt posé sur un ouvrage de son rayonnage
littéraire. Il tourna la tête vers le nouveau venu :
– Oui ?
– Excusez-moi de vous déranger, messire, fit
un Dudin. J’ai ouïe que vous vendiez des livres
et je suis à la recherche d’un ouvrage.
Le personnage pénétra dans la salle en
portant son regard sur différents articles
ostensiblement disposés là afin d’attirer
l’attention. Antonas se tourna vers son visiteur.
Il ne l’avait jamais vu. Le Dudin, d’une race
d’êtres petits et courtauds ayant sans aucun
doute une parenté lointaine avec la race
humaine, semblait être d’un certain âge. Bien
que personne ne soit en mesure de vieillir à
Loreval, l’on racontait que les Dudins avaient
une espérance de vie supérieure aux Humains.
Sur ce point, totalement invérifiable, cet
avantage virtuel n’avait aucun intérêt. Mais les
19 La cité des mensonges
Dudins pouvaient paraître plus petits, ils
n’étaient pas moins fort pour autant, et
finalement, s’avéraient bien plus résistants. Si
Antonas ne bénéficiait pas d’une surcharge
pondérale prononcée, nul doute que le nain eut
été aussi lourd que lui. Comme taillé dans la
roche, il semblait bien supérieur,
musculairement, aux standards de sa race, et
avait peine à le masquer. La vue d’un Dudin
remplissait toujours Antonas d’une certaine
joie, se rappelant le sobriquet que portait Doz
Dasdol, précisément celui de « Dudin », alors
qu’il n’appartenait pas à cette race.
– Quelle sorte d’ouvrage cherchez-vous ?
demanda Antonas à ce qu’il considérait
maintenant comme un client.
– Les pièces rares, répondit le Dudin.
Le gros marchand arqua un sourcil.
– Autant vous le dire, poursuivit le client, j’ai
entendu parler de la vente aux enchères d’un
ouvrage précieux et je m’y intéresse.
– Je vois.
Antonas réfléchit très vite à ce qu’il allait
dire. Un collectionneur était riche par essence.
Suffisamment pour être capable de s’offrir ce
qu’il voulait. Même si le livre en question n’était
plus en sa possession, il pouvait négocier
d’autres biens du même ordre. Et comme la
vente avait été relativement secrète, il pouvait
aussi monnayer quelques informations qui
seraient utiles au Dudin pour aller démarcher
20 La plus grande richesse
son acheteur. Comme tout bon marchand qui
se respecte, il réfléchissait donc à ce qu’il
pouvait lui vendre.
– Vous l’avez vendu n’est-ce pas ? lança le
visiteur devant l’hésitation du marchand.
Décontenancé et déconcentré, Antonas
marmonna un juron inintelligible avant
d’acquiescer presque inconsciemment d’un
signe de tête.
– Mais j’ai bien d’autres ouvrages intéressants
à vous proposer, ajouta-t-il rapidement.
– Je doute que nous ayons la même
définition du mot « intéressant », fit le Dudin
impassible.
Piqué au vif, le commerçant failli lever les
mains au ciel et s’exclamer. Mais le regard
insistant et dérangeant du nain conférait à son
attitude une aura inquiétante. Il tenta de se
reprendre en abandonnant sa couverture
hypocrite pour de bon :
– Le nom de l’acheteur n’est pas gratuit ! La
vente était secrète. Et puis d’abord, comment
avez-vous appris l’existence de cette vente ?
Le Dudin toisa le marchand de pied en cap
d’un air dédaigneux.
– Un bruit a couru à propos de la découverte
d’un objet ancien et précieux. Sans doute pour
attirer à vous des clients potentiels. Le reste
n’est que déduction. Car à voir la manière dont
vous vous portez, nul doute que vous ayez cédé
à la tentation d’accroître votre masse
21 La cité des mensonges
bedonnante plutôt que de vous instruire sur la
nature de votre trésor.
Le sang d’Antonas ne fit qu’un tour.
Outragé, il vira au rouge et ne se priva pas de
gesticuler, cette fois.
– Odieux personnage ! Sortez de ma
boutique !
Avant qu’il n’ait le temps de réagir, le nain fit
deux pas en avant et l’attrapa par le col. Il le tira
vers lui, le forçant à se baisser. Antonas se
débattit, donnant un coup de poing dans la face
du visiteur sans que cela le dérange le moins du
monde. Le gros homme secoua même sa main
comme s’il s’était fait mal. Le Dudin, le visage
tendu et déformé par la colère beugla devant
son nez :
– Ecoute-moi bien, tas de graisse, car tu ne
l’entendras qu’une fois : donne moi le nom de
l’acheteur ou je t’éviscère sur place et je te
pends avec tes tripes !
La menace fit mouche. Antonas était terrifié.
Le regard du Dudin, son air inquiétant, sa force
et la fermeté de ses propos ne laissaient aucune
équivoque : il le ferait. Le marchand n’espérait
même pas qu’on ait entendu son client depuis
l’extérieur, craintif au point de penser que nul
autre que lui-même ne pouvait le sauver.
– La Confrérie… c’est la Confrérie de
Lendraste, balbutia-t-il.
– Un nom !
– Delia ! Delia Ravendorm, cria le marchand.
22 La plus grande richesse
Le visiteur le lâcha aussitôt et Antonas recula
précipitamment, heurtant un meuble, perdant
l’équilibre et se retrouvant sur son séant. Les
yeux exorbités, il fixait son brutal interlocuteur,
redevenu impassible.
– Merci pour ce renseignement mon brave,
fit ce dernier d’un ton léger. Si vous obtenez un
autre ouvrage de qualité susceptible de
m’intéresser, je vous remercie par avance de me
le faire savoir.
Il tourna les talons et quitta les lieux d’un pas
tranquille, laissant le gros marchand sur place,
par terre, encore à se demander ce qui venait de
lui arriver. Milles et une pensées tournoyèrent
dans son esprit, à la recherche d’un mobile,
d’une raison, d’un indice. Il imaginait que Doz
était peut-être déjà au courant de son forfait et
ne pouvant rien contre la richesse soudaine
d’Antonas, le menaçait indirectement pour
exercer une pression sur lui. Maintenant qu’il y
songeait, s’il était encore membre de la Guilde
et qu’il venait à disparaître, ses biens seraient
répartis dans l’organisation, le Grand Maître
prélevant alors une part conséquente. Mais en
quoi le nom de l’acheteur allait-il lui servir ? Et
qui était ce Dudin ? Un mercenaire ? Un
membre de la garde rapprochée du seigneur
Dasdol ?
Il n’y avait pas 20 secondes que l’agressif
petit homme était parti qu’un soldat de la garde
lorevalaise fit irruption dans la boutique.
23 La cité des mensonges
Antonas n’avait pas bougé et le nouveau venu
le toisa avec curiosité.
– Tout va bien messire Bodwin ? demanda-t-
il.
L’esprit du marchand reprenait lentement
conscience de la situation. Il tendit vivement un
doigt en direction de la porte et vociféra :
– Un Dudin ! Il vient de sortir ! Arrêtez-le, il
m’a agressé !
L’homme d’arme, un dénommé Martens, qui
patrouillait souvent dans ce quartier ne bougea
pas d’un pouce.
– Vite ! insista Antonas.
– Mais personne n’est sorti d’ici, messire. Je
l’aurai vu, répondit le garde en haussant les
épaules, sincèrement désolé.
– Il a du s’enfuir en courant. Il est sorti il y a
moins d’une minute, renchérit le marchand.
Martens secoua la tête.
– Je vous assure que personne n’est sorti
messire. Depuis l’instant où j’ai entendu des cris
et le temps que j’atteigne l’entrée de votre
échoppe, je n’ai pas quitté la porte des yeux.
– Mais… mais… ce n’est pas possible.
– Que vous est-il arrivé ? demanda le garde
en s’approchant du marchand pour l’aider à se
relever.
– Je vous l’ai dit, sacrenoir, un Dudin m’a
attaqué !
– Vous vous êtes peut-être fait mal en
tombant et vous auriez rêvé, suggéra Martens.
24 La plus grande richesse
– Mais puisque je vous dis que non, fulmina
Antonas.
Désireux d’en avoir le cœur net, le marchand
bouscula le militaire et se précipita vers le seuil
de sa boutique. Martens le suivit et jeta, comme
lui, un œil à l’extérieur. L’invisible soleil était
proche de son zénith comme en témoignait les
ombres projetées quasiment réduites à rien. Nul
autre indice sinon l’éblouissement qui aurait
résulté de sa contemplation directe, n’était
révélateur de la présence de l’astre, noyé dans
un ciel obscur, insondable, inexistant. Sur la
terrasse commerçante de Loreval, tout était
calme. Quelques riches promeneurs se
cherchaient sans doute un endroit où se
complaire dans les plaisirs de la table. A cette
heure de la journée, la Taverne de Gredish,
comme à toute heure en fait, accueillait son
plein de clientèle. Depuis leur point
d’observation, le marchand et le soldat ne virent
rien d’autre.
– Alors ? demanda Martens.
– Rien, constata Antonas avec déception.
A moins d’être très rapide, il n’était pas aisé
de passer inaperçu depuis le pas de la porte
jusqu’à un angle de la rue. La Terrasse, comme
la plupart l’appelaient, était un vaste espace
ouvert, rempli de jardin, n’offrant que peu de
coin de rue où s’embusquer.
– Sûrement un magicien, conclut le gros
homme, tout en remettant de l’ordre dans sa
25 La cité des mensonges
tenue encore plissée et bouchonnée depuis que
les mains puissantes du Dudin l’avaient lâchée.
Je porte plainte.
– Plainte ? Il va falloir voir ça avec la Garde
Gouvernementale. Avez-vous été volé ?
– J’ai été brutalisé et menacé, se plaignit
Antonas sur un ton outragé.
– Bon d’accord, mais comme je vous le dis,
je n’ai pas l’autorité pour faire quoi que ce soit.
Je vais prévenir un sous-officier de la Garde
Gouvernementale, répondit Martens conciliant.
Le gros marchand grogna un juron avant
d’acquiescer. Il tourna les talons, laissant le
soldat sur le pas de la porte.
– Je ferme en attendant qu’ils arrivent,
précisa-t-il. Il faut que les lieux restent en l’état.
Un peu décontenancé, Martens opina du
chef et se dirigea vers les hauts quartiers de la
ville dans l’espoir de croiser rapidement une
autorité compétente. En réalité, Antonas n’avait
que faire de préserver l’état des lieux, tant il
ignorait tout des méthodes d’enquête. Il était
simplement terrifié à l’idée que le Dudin ou l’un
quelconque de ses complices ne revienne le
tourmenter. Résolu à adopter une attitude
prudente, il se calfeutra dans son échoppe tout
en réfléchissant aux premières dépenses
nécessaires à sa protection, dépenses qu’il
n’avait pas envisagé jusqu’alors. Mais le pouvoir
et la richesse attirent les ennemis et les jaloux. Il
se morigéna de ne pas y avoir pensé plus tôt.
26 La plus grande richesse
Une fois sa propriété totalement fermée, il
essaya de se remémorer l’objet de ses craintes.
Que voulait ce Dudin exactement ? Etait-il
possible qu’il n’en ait qu’après l’ouvrage et pas
lui ? Que pouvait donc être ce livre qu’il s’était
empressé, depuis sa découverte, de vendre au
plus offrant ? Compte-tenu de l’étrangeté de la
rencontre et de la capacité de son hôte à
disparaître, Antonas commençait à penser que
c’était un acheteur déçu qui avait envoyé un
sbire, un sbire capable de quelques prouesses
magiques, comme celle de disparaître. Cela
laissait à penser que c’est l’Ordre d’Ildar qui
était derrière ce mystérieux visiteur. Quoique, à
la réflexion, il ne soit pas tout à fait sûr que les
Gardiens du Temps fussent moins capables en
la matière.
Tout à ses réflexions, il quitta son magasin et
se rendit à l’étage de la maison. Afin d’être
tranquille et sans témoin gênant pour sa vente,
il avait congédié Ramus, son majordome, et il le
regrettait presque à présent. Il soupira, puis se
rassura immédiatement en se disant que peu de
personne pouvait être informée de sa nouvelle
réussite financière, et qu’il avait le temps
d’organiser sa protection.
Il atteignit son bureau. Là un coffre réputé
inviolable et chèrement acquis contenait son
tout nouveau trésor. Il avait hâte de refaire les
comptes, ayant un peu trop obligeamment fait
confiance à la Confrérie pour le paiement. A
27