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La Cité des Vents

De
281 pages
Decker est un adolescent solitaire qui a toujours considéré les légendes comme des inventions puériles. Pourtant, un jour, il se retrouve projeté en plein cœur de l'une d'entre elles. Son seul ami assassiné, il part à la recherche du meurtrier, qui le guide jusqu'à la mystérieuse Cité des Vents grâce à une étrange sphère faite d'eau. Dans cet univers nouveau et surprenant, peuplé de créatures fantastiques et de personnages singuliers, il découvrira beaucoup sur ceux qui ont fait basculer sa vie, ainsi que sur lui-même...
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2

La Cité des Vents

3
Manon Le Gallo
La Cité des Vents

Roman
5Éditions Le Manuscrit



















En couverture : Boule bleue posée sur une main et
pendentif, Le Gallo Thibaud.
© Le Gallo Thibaud


© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9396-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748193961 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9397-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748193978 (livre numérique)
6

7Éditions Le Manuscrit
.






À tous les Écrivains et Poètes
qui m’ont accompagnée
dans cette aventure… .

10
CHAPITRE 1 : LA LÉGENDE DE KENDOAR
Decker referma rageusement le livre. Toutes
ces légendes étaient une invention d’écrivain
dont le nom avait déjà été oublié depuis
longtemps, mais dont certaines œuvres
persistaient. Et dire que des enfants étaient
assez stupides pour s’imaginer que tout cela
était bien réel ! Il s’en souvenait, même quand il
avait seulement cinq ans, il était le seul à trouver
ces histoires stupides… tous les autres se
moquaient déjà de lui, le rejetaient, sous
prétexte qu’il n’était pas drôle, qu’il leur faisait
peur. Peur ? Ce ne pouvait être qu’une excuse, il
le savait bien. Ils disaient qu’ils avaient peur de
lui à cause de ce qu’il disait, de ce qu’il faisait. Il
ne croyait pas aux légendes, il parlait trop, peut-
être, mais il n’avait jamais compris pourquoi il
faisait peur et éloignait tout le monde de lui.
Sûrement parce qu’il était un sans-abri, voilà
tout ! Ils le haïssaient à cause de sa pauvreté, de
ses vêtements, l’apparence et l’argent, comme
toujours. Même à leur âge, déjà à leur âge.
Désespérant, mais immuable. Maintenant que
11 La cité des vents
son père était mort d’une saleté de maladie due
à l’insalubrité, il n’avait plus personne pour le
rassurer et l’aider à comprendre. Mais son père
ne l’avait jamais aidé autrement qu’avec des
mots et de grandes claques dans le dos. Comme
un ami, pas comme un fils.
Il n’y avait qu’une seule autre personne qui
l’aidait : Sam, son meilleur ami, qui l’avait aidé
depuis plusieurs années à fuir les orphelinats et
à trouver de bonnes planques pour s’abriter…
son meilleur, peut-être, mais aussi son seul ami.
Dès que sa maison avait été vendue il l’avait
soutenu. Il lui avait aussi inventé un âge, un
anniversaire, une mère, des frères. En effet, il
ignorait sa véritable date de naissance, car son
père était seulement son père adoptif, mais il
devait avoir une quinzaine d’années à présent.
Il jeta un coup d’œil vers le vieux livre
déniché dans les étalages de la bibliothèque. Au
moins, ça l’occupait et il pouvait rester au
chaud. Ça faisait quelques jours qu’il venait ici,
pour se plonger dans des romans, des contes,
des documentaires, des légendes… de l’histoire,
de la mythologie… il se demandait toujours
pourquoi il s’obstinait à lire des choses pareilles,
mais devait bien s’avouer que ça lui plaisait. Il se
leva du fauteuil où il s’était laissé tomber, et se
mit à fouiller parmi les rayons. Quel ouvrage
avait pu lui échapper ? Soudain, il en vit un qui
n’était pas comme les autres. Pas de couverture
12 La légende de Kendoar
plastifiée colorée, pas de caractères
d’imprimerie bien droits et alignés, mais une
épaisse reliure de cuir brun sombre, et aucun
titre, aucun nom, rien.
Decker ouvrit l’épais volume, et fut surpris
de découvrir un titre en écriture manuscrite,
tracé à l’encre noire. Les mots que formait cette
écriture un peu tremblante étaient « Cités perdues
et oubliées ». Après les dieux romains, les esprits
indiens, les divinités grecques et les monstres
chinois, sur quoi allait-il tomber ? Atlantide ? Il
soupira et commença à feuilleter le livre, en
prenant garde à ne pas abîmer les vieilles pages
grasses et salies par l’usage, étrange matière qui
semblait tenir le milieu entre parchemin et
papier actuel. Évidemment, ses intuitions ne
l’avaient pas trompé, et il passa un chapitre
complet sur la légendaire Cité engloutie sous les
eaux de la Méditerranée. La seconde partie se
nommait « La légende de Kendoar ou la Cité des
Rebelles ». Attiré par cette nouveauté,
l’adolescent commença sa lecture, après avoir
constaté que de nombreuses pages avaient été
arrachées dans ce chapitre…
Il y a de cela fort longtemps, de nombreux jeunes
gens, lassés du poids des lois et nostalgiques de leur
liberté d’autrefois, décidèrent de fuir le royaume
d’extrême orient où ils étaient nés, afin de fonder une
Cité fortifiée et cachée où ils pourraient vivre en paix,
assurer leur descendance et fonder leurs propres lois.
13 La cité des vents
L’homme qui les dirigeait, appelé Guide, se nommait
Kendoar et se vit confier la lourde tâche d’écrire des lois,
de dessiner les plans de la Cité et de mettre au point le
stratagème qui cacherait et protégerait à jamais leur
refuge. Kendoar accepta, élut le lieu où lui et les siens
édifieraient leur ville, et, au bout d’une longue et
épuisante année, les Rebelles – car c’est ainsi qu’on les
appelle – purent enfin s’abriter entre les remparts d’un
lieu que nul, jamais, ne pourrait découvrir, car il était
protégé par un sort d’une puissance inimaginable…
Mais, après plusieurs siècles de paix et de
tranquillité, où les Guides se succédaient de père ou de
mère en fils ou en fille, l’une d’eux mourut après deux
ans de siège (le siège est le nom utilisé par les Rebelles
pour désigner une sorte de règne reposant sur la
concertation permanente avec le peuple et la maintenance
perpétuelle de la paix), sans avoir encore mis au monde
de progéniture, et alors commença la période des troubles.
Premièrement, sans Guide, les Rebelles se sentaient
perdus, et certains d’entre eux, possédant le noir esprit
propre à l’humain, avaient une soif inaltérable de
pouvoir et de richesse ; c’est pourquoi certains se battirent
pour le siège, et finirent par s’entretuer sauvagement,
malgré les ordres et les invectives du Second, concubin de
la défunte Guide qui se devait d’assurer le siège durant
son absence. Mais, pire que tout, un énorme malheur
s’abattit sur la Cité : l’esprit de Kendoar, qui n’avait
cessé d’observer la Cité des Rebelles pour s’assurer de sa
paix et de sa prospérité, se souvint de la promesse qu’il
avait faite de son vivant : chasser les Rebelles de leur
14 La légende de Kendoar
Cité s’ils ne respectaient plus les lois et les règles, et s’ils
semaient le trouble parmi les leurs.
Désespéré, l’esprit de Kendoar regarda, impuissant,
les siens se massacrer entre eux pour acquérir la place
qu’ils convoitaient secrètement depuis si longtemps… il
constata avec désespoir que l’homme, même en sécurité et
en temps de paix, même le plus heureux du monde, ne
pouvait vivre sans en désirer encore plus, sans céder à ses
arrières-pensées qu’il pouvait combattre au lieu de les
entretenir si perfidement… aucun ne pouvait donc rester
bon et se contenter de ce qu’il avait ? Devaient-ils tous
aller jusque là, jusqu’à la tuerie pour satisfaire leur soif
de domination, qui d’ailleurs ne serait jamais assouvie ?
Une larme de fumée brûlante coula sur sa joue et se
perdit dans l’air profond et opaque qui masquait sa Cité
aux regards des autres.
Ne pouvant se résoudre à détruire la belle Cité qu’il
avait fondée, il repoussait chaque jour sa fin, et,
finalement, oublia presque qu’il devait chasser les siens
de leur seul refuge… L’esprit de la Mort, indigné d’une
telle malhonnêteté, décida de punir l’esprit de Kendoar
en le supprimant, et en menaçant de destruction la Cité
des Rebelles : il invoqua de puissants vents de magie,
dont les ondes maléfiques détruisirent le sort qui
protégeait la ville, l’exposant aux pillards, aux esprits
mauvais et aux nombreux dangers qui l’avaient toujours
entourée sans jamais l’approcher… En constatant le
désastre, et le malheur éternel auquel il avait exposé ses
descendants, l’esprit de Kendoar prit conscience de sa
15 La cité des vents
trahison, et, déchiré, empli de haine envers lui-même, il
ferma les yeux, et disparut à tout jamais…
Depuis ce jour, la Cité des Rebelles, également
baptisée Cité des Vents, serait chaque jour traversée par
des vents de sorcellerie invisibles, qui auraient, au fil du
temps, métamorphosé les Rebelles en leur conférant des
pouvoirs étranges, et rendu la Cité
Decker laissa échapper une bordée de jurons
en découvrant que les pages suivantes avaient
été déchirées sans aucun soin, laissant voir la
page de garde de la partie suivante, qui traitait
d’une légendaire Cité des dieux située au
sommet du mont Olympe. Il leva la tête pour
voir si personne ne l’avait entendu, et eut juste
le temps d’entrevoir un éclair rouge vif
disparaître dans l’escalier, et entendit résonner
sur les marches de marbre des chaussures à
talons… sans prendre le temps de replacer le
livre dans les rayonnages, Decker se leva d’un
bond et partit à toute vitesse derrière cette
personne, qui, visiblement, ne voulait pas qu’il
la voie. Il courut du plus vite qu’il le put,
dévalant d’abord le grand escalier, bousculant
l’adjointe du bibliothécaire qui renversa en
criant la pile de livre qu’elle portait en équilibre
dans ses bras, puis poussant avec force la
double porte, pour ensuite se précipiter dans la
rue sur les traces de l’inconnu, ou plutôt de
l’inconnue, à en juger par le son produit par les
talons de ses chaussures.
16 La légende de Kendoar
S’habiller en rouge quand on espère ne pas
être repéré n’était pas une tactique
extraordinaire, songea Decker en tournant au
coin d’une ruelle après avoir renversé une
poubelle vide. Peut-être était-ce un piège ? Il
allongea ses foulées, repérant une silhouette
rouge assez loin devant lui. Il crut
entr’apercevoir une chevelure brune, mais n’eut
pas le temps d’en être certain, car, quand il
bifurqua de nouveau à la suite de la femme, il se
retrouva face à une impasse, complètement vide
.
17
CHAPITRE 2 : LA LETTRE
Decker s’éveilla en sursaut, projetant de la
paille autour de lui. Il se redressa sur ses coudes
et considéra la grange dans laquelle il avait
dormi cette nuit-là. Délabrée, étroite mais très
longue, une charpente en mauvais état et une
porte branlante qui grinçait détestablement au
moindre souffle de vent. L’obscurité régnait
dans le vieux bâtiment, aussi l’adolescent dut-il
être prudent en sortant, car, en entrant, la veille,
il avait remarqué que le sol était jonché d’outils
rouillés et de gros morceaux de bois rongés par
les termites et l’humidité stagnante. Dès qu’il
fut à l’extérieur, il put humer l’air frais du matin
naissant, admirer la voûte céleste peinte de
longs nuages roses et les cimes des pins
flambant des premières lueurs du levant, et
apprécier la rosée sous ses pieds nus foulant
l’herbe haute.
C’est alors qu’il aperçut un éclat lumineux
près d’un mur à la peinture rouge écaillée.
S’approchant, il découvrit un miroir, ou plutôt
un morceau sali et terni aux bords coupants, qui
19 La cité des vents
devait provenir d’une glace brisée. Decker
baissa les yeux et se retrouva face à sa propre
image, qui se réfléchissait dans le petit objet
brillant qu’il tenait précautionneusement dans
sa main. Cela faisait longtemps qu’il ne lui avait
plus été donné de revoir son visage, et il fut
surpris de constater combien il avait changé.
Bien sûr, il avait toujours les mêmes cheveux
châtain très sombre d’où s’échappait une mèche
qui retombait en virgule sur son front, les
mêmes yeux d’un vert surprenant étincelant
d’une lueur malicieuse, le même nez trop fin et
trop petit. Mais, incontestablement, il avait
mûri, et n’était plus le gosse rusé dont on parlait
dans la rue où il vivait auparavant. Ce n’était pas
seulement le fait qu’il soit plus grand ou plus
fort, ni une lumière changée dans son regard…
il était différent.

Decker laissa tomber l’éclat de miroir et
balaya le pré du regard, puis sourit en
apercevant un ruisseau au bord duquel
poussaient des mûriers et un poirier majestueux
croulant sous d’énormes fruits. Sam avait le
chic pour toujours trouver les meilleurs
endroits, du moins lorsqu’il avait le temps. On
se serait cru dans un conte de fées… Le garçon
se précipita pour s’abreuver et se rassasier,
heureux d’avoir quitté cette ruelle odieuse et
grouillante de rats qu’il avait dû occuper les
20 La lettre
nuits précédentes, à défaut d’une meilleure
planque. Puis il décida de retourner dans la
grange pour récupérer sa veste avant de partir il
ne savait trop où.

Decker s’était déjà remis en route, quand
soudain, en glissant ses mains dans les poches à
demi décousues de sa vieille veste, il sentit sous
ses doigts le contact lisse d’un papier. Intrigué,
il le sortit, le déplia, et s’aperçut que plusieurs
feuilles, pliées les unes dans les autres, et
contenant un petit objet enveloppé dans du
tissu, avaient été glissées dans son vêtement,
sans doute durant la nuit. Il fut tout d’abord un
peu surpris, car il savait avoir le sommeil léger,
puis l’incrédulité le gagna : il se souvenait
d’avoir dormi la tête posée sur l’habit, il était
donc impossible que l’on ait pu le soulever sans
le réveiller pour cacher le message – car c’en
était probablement un. Les hypothèses les plus
folles et les plus improbables lui vinrent alors à
l’esprit : et si on lui avait fait avaler un
somnifère durant son sommeil ? Si on avait
drogué le pain qu’il avait volé la veille ? Si on
l’avait assommé pendant qu’il dormait ? Si…
L’adolescent se ressaisit et commença tout
simplement à lire la lettre, car visiblement c’en
était une…


21 La cité des vents
Cher ami,
J’ai l’immense plaisir de vous annoncer que, durant
une quinzaine de jours, vous pourrez disposer d’un
logement qui vous appartiendra, à condition que vous
soyez prudent et intelligent, ce qui semble heureusement
vous être propre. En effet, la famille qui occupait la
demeure dont je vous parle n’est plus aujourd’hui, pour
la simple et bonne raison que ses membres sont morts
dans un regrettable accident de voiture dont personne ne
semble informé. Vous pourrez donc, grâce à la clé jointe,
profiter d’une maison entièrement meublée et contenant
tout le nécessaire.
Dès que quinze jours auront passé, trouvez le moyen
de vous éclipser le plus discrètement possible, afin que
nul ne soit en mesure de deviner votre passage. Il est
pour cela préférable d’utiliser les gants joints. Je vous
conseille également de visiter toute l’habitation avant
d’en disposer, afin que vous puissiez décider si vous tenez
réellement à y rester durant le délai mentionné plus haut,
ou bien si vous préférez vous diriger vers une destination
sur laquelle je n’ai pas le moindre doute, mais que vous
ne connaissez sûrement pas encore…
Vous trouverez dans cette demeure quelque chose qui
vous fera souhaiter ma mort de toute votre âme, j’en ai
la certitude. Mais vous y découvrirez également autre
chose, qui vous permettra peut-être de réaliser le souhait
précédemment indiqué. Grâce à cette seconde chose, qui
ne sera autre qu’une deuxième lettre, vous saurez où
vous rendre, mais peut-être pas comment vous y rendre,
22 La lettre
mais je pense que vous saurez de quoi il s’agit, si mes
intuitions sont exactes.
Toutefois, si vous ne souhaitez pas vous rendre dans
ce logement, vous ne saurez sans doute jamais de quoi je
vous parle, et vous ne saurez pas non plus ce qui vous
aurait fait ressentir pour moi une haine sans limites.
Vous penserez assurément ne pas être capable de haïr
quelqu’un à ce point, et j’aurais tellement aimé vous
donner raison… malheureusement, il m’est impossible
d’espérer un seul instant que vous ne m’en voudrez pas
le moins du monde, car pour cela, il faudrait que vous
ayez déjà fait le Voyage, et j’imagine que ce n’est pas le
cas.
Comprenez que je m’excuse et implore votre pardon
du fond de mon âme, non de crainte d’être victime de
votre colère, ce qui serait affreusement égoïste, mais tout
simplement parce que je sais parfaitement ce que vous
allez ressentir, pour la bonne raison que cela m’est arrivé
également. Mais vous oublierez assurément, en
constatant les faits, que j’ai moi aussi traversé une
épreuve de la sorte, et que je croule sous les remords et la
désolation. Mais il le fallait. Il le FALLAIT. Vous
penserez qu’il ne le fallait pas, mais si. Peut-être y
avait-il un autre moyen, mais lequel ? Toujours est-il
qu’il y a, je vous l’assure, je vous le jure, je vous le
promets sur tout l’honneur qu’il peut me rester depuis,
sur tout ce et tous ceux que j’aime profondément, il y a
et demeure une solution.
Quand vous verrez, si vous voyez, ce dont à présent je
ne doute plus, vous penserez savoir qu’il n’y a plus et n’y
23 La cité des vents
aura plus jamais de solution, mais, si votre esprit n’est
pas trop embrumé et aveuglé par la haine, la colère, ainsi
que les autres sentiments qui vous empliront forcément,
remémorez-vous mes mots, IL Y A une solution, je sais
en moi que cela vous semblera impossible, absolument
impossible, mais je vous ai juré, sur tous mes amis, ma
famille, mes proches, ma Cité, et, si vous imaginez que
quelqu’un comme moi ne peut plus avoir de parole ou
d’honneur, ni de bon cœur, souvenez-vous que, moi
aussi, j’ai songé aux mêmes choses, et je compatis déjà.
Je vous remercie d’avance de toute mon âme et du
fond de moi, avec toutes mes condoléances, d’accepter.
Au revoir sûrement, adieu peut-être,
Un ami que vous n’avez jamais soupçonné…

Decker était plus intrigué et empli de
questions que jamais… au début de la lettre, il
croyait avoir affaire à un être perfide, mais à
présent il imaginait une personne chétive et
malheureuse. Des dizaines de questions
déferlaient dans sa tête, mais une dominait
toutes les autres : qu’allait-il trouver de si atroce
dans cette maison ? Mais il y avait évidemment
toutes les autres interrogations : qui avait écrit la
lettre ? Etait-ce un homme ou une femme ? A
quel voyage l’auteur faisait-il allusion ? Quelle
était cette histoire de solution ? Et qu’avaient à
faire la haine et la colère avec quelque chose qui
semblait infiniment désespérant et malheureux ?
Pourquoi y avait-il une majuscule à « Voyage »
24 La lettre
et à « Cité » ? Y avait-il un lien avec la femme en
rouge qui avait mystérieusement disparu dans
l’impasse de la veille ?
Le jeune homme n’avait pu s’empêcher de
remarquer l’orthographe du mot « clé », auquel
lui-même ajoutait un « f ». Il se rappela ainsi une
discussion animée avec Sam, au cours de
laquelle tous deux avaient établi une différence
entre « clé », qui aurait signifié « solution,
résultat », et « clef », qui aurait défini l’objet
servant à déverrouiller une porte. Decker sourit
à ce souvenir.
Il ouvrit ensuite le petit paquet de tissu. Il
contenait, comme prévu, une petite clef de fer
aux formes compliquées, ainsi qu’une paire de
gants de latex blanc soigneusement pliés. Après
s’être attardé un instant sur ces deux « pièces
jointes », il s’arrêta sur le tissu. C’était un carré
taillé dans une matière pour le moins étrange :
souple, légère, visiblement fragile, toujours
froide et très élastique. Decker essaya
d’appliquer de l’eau puis de la boue dessus, afin
d’observer ensuite le résultat : les deux liquides
coulèrent sur le morceau de tissu et en
tombèrent sans laisser aucune trace.
L’adolescent fronça les sourcils et retourna
l’étoffe dans tous les sens dans l’espoir de
découvrir quelque chose cousu ou écrit dessus.
Il se demandait si l’encre n’aurait pas refusé
d’adhérer à cette surface trop lisse.
25 La cité des vents
Finalement, dévoré par la curiosité et la
perplexité, il choisit de partir immédiatement
pour cette demeure, en espérant que tout cela
n’était qu’une bonne blague, et qu’il
retrouverait, en arrivant, Sam plié de rire devant
la porte. Malheureusement, un sombre
pressentiment lui murmurait que tout cela
n’avait rien d’une plaisanterie, et que ce pourrait
même être dangereux…
Brusquement, Decker se trouva stupide, en
train de marcher d’un pas résolu sur sa route
habituelle. Il ne savait pas comment se rendre à
destination ! Il avait été tellement bouleversé
par toutes ses questions qu’il n’avait pas songé
un seul instant à la manière de parvenir à son
but. Il essaya de discerner, parmi les caractères
de la lettre, un message caché lui indiquant
comment trouver le lieu indiqué, mais ce fut en
vain qu’il tourna et retourna le papier entre ses
doigts fébriles. Il inspecta le petit paquet, les
gants, tenta même d’ouvrir la clef en deux au
cas où un plan y eût été dissimulé. Mais rien.
Evidemment, ce ne pouvait être qu’une farce,
bien mal montée qui plus est, et ce fut dépité
que l’adolescent revint à la grange.
Il donna des coups de pied de rage dans les
bottes de foin déjà éparpillées qui tapissaient le
vieux bâtiment de bois, faisant s’envoler des
brins de paille qui lui retombaient dans les
cheveux. Comment avait-il pu se laisser prendre
26 La lettre
par un farceur stupide ? Et dire qu’il s’était
emporté à l’idée de partir à l’aventure… Pour
un peu il se serait persuadé avoir rêvé la femme
en rouge de la veille, puisqu’il était tout
bonnement impossible que l’impasse, qu’il avait
ensuite fouillée de fond en comble, ait été vide.
Il balança sa veste parmi les outils abîmés qui
traînaient au sol, quand il vit virevolter quelque
chose qui semblait avoir glissé du vêtement.
Decker alla regarder de plus près, pensant
avoir manqué un plan, ou n’importe quoi… et il
ramassa un bout de papier complètement blanc,
qu’il rejeta avec fureur au milieu de la poussière
qui s’était envolée par nuages entiers pendant
qu’il remuait la paille avec colère. Mais le doute
subsistait en lui. D’où pouvait sortir cette feuille
vierge ? Il fouilla sa veste, la retourna, puis finit
par distinguer une déchirure très mince à
l’intérieur de la doublure… une fente assez
large pour accueillir un objet de la taille d’un
petit carré de papier… sur lequel il était
désormais impossible que rien ne fût inscrit.
Le garçon alors se souvint d’une farce jouée
avec Sam à un gamin hargneux qui volait tout
ce qu’il trouvait… une lettre scellée remise avec
solennité, qui était rédigée à l’encre invisible. Le
gosse avait été bien attrapé, car il était persuadé
que le directeur de son école le renvoyait !
Decker trouvait à présent ce jeu stupide, mais il
n’en était pas moins persuadé que cette feuille
27 La cité des vents
était couverte d’écriture. Et, comme c’était bien
connu, un des nombreux moyens de révéler ces
mots pour l’instant illisibles était de placer le
papier à la chaleur d’une flamme.
Il partit ainsi en quête de bois sec, et,
lorsqu’il eut trouvé deux brindilles, il commença
à les frotter l’une contre l’autre au-dessus d’un
tas de paille. Sam lui avait expliqué la technique
un soir d’hiver. Malheureusement, le jeune
homme était loin d’être doué pour ce genre
d’expérience, et, après plusieurs essais inutiles, il
secoua la tête, découragé, et ferma les yeux.
Lorsqu’il les rouvrit, il vit quelque chose luire au
soleil. L’éclat de miroir ! Mais bien sûr ! Il allait
s’en servir pour réfléchir la lumière du soleil et
ainsi allumer un feu ! Il était à deux doigts de
rire de lui-même. Bientôt, un mince filet de
fumée commença à s’élever de la paille, puis
une flamme chétive naquit pour bientôt
s’enhardir et grandir aux côtés de quelques
sœurs encore timides. Sans perdre un instant,
Decker plaça le message invisible au-dessus du
produit de ses efforts, qui, au bout d’une paire
de secondes, révéla l’esquisse d’un plan.
Lorsque les inscriptions eurent gagné en
netteté, on pouvait lire un plan détaillé d’une
partie de la ville où Decker s’était très peu
aventuré auparavant, pour la simple raison que
Sam y habitait, et qu’il n’était pas question que
les parents de son ami le voient, sans quoi ils
28