LA CLE DE MES SONGES ROMAN

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Xiao Yu est née à l'époque de Mao, d'un couple d'officiers de l'armée chinoise. Elle a grandi à Pékin, élevée par ses grands-parents. En 1989, les événements dramatiques de Tian An Men, ont poussé la jeune fille à abandonner son travail et sa famille pour se réfugier en France. C'est le récit d'un combat : tracer les frontières entre passé et présent, entre vie et mort.
Publié le : mercredi 1 juin 2011
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EAN13 : 9782296807778
Nombre de pages : 256
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La clé de mes songes
Lettres Asiatiques Collection dirigée par Maguy Albet  Déjà parus  VO THI TRANG,Entre les neuf bouches du dragon, 2010. TU TRI Jean,L'ombre du passé, 2010. BALAIZE Claude,Saigon ! Regard déternité, 2010. PREMCHAMD,La Marche vers la liberté, trad. du hindi par Fernand OUELLET, 2008. LIYANARATNE Jinadasa,Les esclaves et autres nouvelles, 2007. TRAN Thi Hao,La jeune fille et la guerre, 2007. PREMCHAND,Godan. Le don dune vache, 2006. HOURCADE Etsuko,Adieu Capitaine Kamimura, 2001. KIM Sok Bom,La mort du corbeau,2000. LARROCHE Christine de,Rencontres en Corée, 1999. POOPUT Wanee, D'HONT Annick,Le Bodhisattva Mahosot l'Intelligent, 1999. PREMCHAND,Délivrance, 1999. RIGAUDIS Marc,Japon, mépris... passion...,1998. SINGHASENI Anchalee,Bangkok - Rennes. Le chemin dune vie, 1997. VOISSET Georges,Histoire du genre pantoun, 1997. PREMCHAND, Lettres asiatiques, trad. du hindi par Fernand Ouellet, 1996. WICKRAMA SINGHE Martin,Virogaya. Le non-attachement, trad. du cinghalais par M. Pannawansa, 1995. JOURNAL-GYAW MA MA LAY,La Mal-Aimée, du trad. birman par J.-C. Augé et Kh. L. Myint, 1994. PHAN HUY DUONG,Un amour métèque, 1994. KIM Rim,Sophat ou les surprises du Destin, trad. du khmer par G. Groussin, 1994. MYA TCHOU Khing,Les femmes de lettres birmanes, 1994. BHANDARRI Mannû,Le festin des vautours, trad. du hindi par N. Balbir de Tugny, 1993. SAKAI Anne,La parole comme art, le rakugo japonais,1992. TSCHUDIN Jean-Jacques, La ligue du théâtre prolétarien japonais, 1989.
 
 
GUAN Jian            
La clé de mes songes                                                                 
   
                           
 
Du même auteur  Vivre caché en France,recueil de nouvelles (Ed. Ecrivains, Pékin 2005) Je suis une petite barque,récit de voyage (Ed. Jiang Nan, Hangzhou 2006) Un rêve au milieu des rêves, roman (Ed. Jiang Nan, Hangzhou 2006)           
© LHarmattan, 2011 5-7, rue de lEcole-Polytechnique, 75005 Paris  http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr  ISBN : 978-2-296-54803-9 EAN : 9782296548039
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C’est l’aube. Il pleut. «Réveille-toi! » Une voix de petite fille résonne dans ma tête. Je ne sais pas si je suis réellement réveillée, ou encore dans un de ces rêves qui me poursuivent depuis une éternité. Les yeux fixés aux poutres du plafond, j’essaye de croire que je me suis arrachée du monde du rêve. Mon lit s’est fait plus large, la deuxième place est vide. Refermant les yeux, je m’enroule comme un chat et me niche sur l’autre oreiller, dans le creux aux odeurs encore chaudes laissées par une tête. Au pied du lit, le kilim attend tranquillement mes pieds qui s’attardent sous la couette. Du rez-de-chaussée une voix me dérange, une voix trop parfaite qui prononce des phrases trop bien formulées, elle suscite en moi un sentiment d’obligation : obligation de se réveiller, obligation de se connecter à la réalité, obligation de s’informer de ce qui se passe dans ce monde dit réel…Moi qui ne veux rien savoir, qui ne veux rien faire d’autre que rester dans mes rêves et continuer à chercher…chercher jusqu’au bout… Trouverai-je la Clé ? Soudain, je me rends compte que cette voix parfaite n’est pas celle du speaker de Radio Xin Hua qui me tirait du sommeil chaque matin pendant que Grand-mère préparait le petit déjeuner. A présent, ce n’est que dans mes songes que je peux encore entendre le speaker pékinois qui accompagnait si bien la soupe de nouilles parfumée à la ciboulette, la voix que j’ai détestée autrefois. L’autre voix, celle qui m’arrache tous les matins de mes songes, dans ce français si parfait, ne va pas avec les odeurs d’un petit déjeuner, même s’il s’agit du café et du beurre fondu sur le pain grillé. «Il faut se réveiller! » Une voix de petite fille résonne dans ma tête. En bougeant le moins possible, je cherche, de la main droite, quelque chose sur la table de chevet. J’y trouve un papier et un crayon. J’ouvre enfin les yeux, cale bien mon dos contre l’oreiller
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et commence à griffonner sur la feuille. Il paraît que mon écriture française est illisible. Moi, je la déchiffre sans problème et c’est l’essentiel. Je ne sais pas pourquoi je veux absolument écrire en français. C’est une langue que j’ai bien apprise, certes, mais sa substance me reste malgré tout étrangère, et je me sens souvent impuissante face à elle, sachant que je ne la maîtriserai jamais comme je le voudrais. Pourquoi ne pas écrire en chinois, ma langue maternelle, que je crois maîtriser avec aisance et élégance ? Écrire une telle histoire dans une langue étrangère, c’est tenter un impossible dont j’ignore le résultat sur le plan littéraire. Mais c’est pour moi une nécessité que je n’arrive pas à repousser, une pulsion. Comme enfermée dans une pièce noire, dont la seule porte de sortie est une bouche géante qui m’aspire. « La Petite Fille marche seule dans la rue … » La page remplie, je la mets dans un panier en bambou au pied du lit. D’un saut, je me lève, me précipite à la fenêtre. D’un coup sec, j’ouvre les volets, laissant entrer dans la chambre et dans mon corps ce qui attend sagement dehors, comme tous les matins : l’air frais et pur. La nature ne me déçoit jamais : la mélancolie de la pluie, la promesse du soleil, le mystère de la neige, la folie du vent…Sans hésitation, j’ouvre grand mon cœur et absorbe tout. Personne n’a le droit de se plaindre quand il a la chance de com-mencer sa journée ainsi. Ma chemise de nuit en soie se fait toute légère devant l’air mati-nal venu des montagnes au loin. J’ajoute par-dessus une robe de chambre en polaire. Je monte toujours pieds nus dans ma chambre, pour avoir le plaisir de redescendre pieds nus le lendemain. J’aime tant sentir le mélèze sous mes pieds. Je passe devant mes chaus-sons qui m’attendent fidèlement depuis la veille en bas de l’escalier. Ce matin, je reste pieds nus jusqu’à la cuisine. Alors que je passe devant mes jolis chaussons, je trouve qu’ils ont l’air triste. L’idée d’avoir rendu mes chaussons tristes me donne envie de rire. Sur la nappe de la table, quelques miettes de tartine peinent à couvrir des taches de beurre et de confiture d’abricots. Juste à côté,
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une assiette en porcelaine affiche avec ironie sa propreté. Visible-ment, pour beurrer le pain grillé, mon homme n’a pas voulu utiliser l’assiette que j’avais mise sur la table hier soir avant de me coucher. Refus de faire les choses « de manière conventionnelle » ou bien tout simplement oubli ? Dans l’évier, un grand bol bleu foncé avec un fond de café au lait attend sagement d’être lavé. La voix parfaite continue à parler, mais elle n’est plus toute seule, d’autres voix la rejoignent, moins parfaites mais aussi agacées et agaçantes. J’éteins la radio pour mieux écouter les bruits que j’aime entendre à cette heure-ci : l’autocar qui vient chercher les enfants pour les conduire à l’école, l’eau qui coule continuellement de la fontaine, la douche et le chant de mon homme. Il chante tous les matins sous sa douche, inventant des chansons que personne ne connaît. La mélodie n’est pas toujours harmonieuse et les phrases n’ont aucun sens, mais je trouve cela drôle et rassurant. Tant qu’un homme chante des chansons stupides sous sa douche, c’est qu’il est heureux et en pleine forme, alors tout va bien. Je mets de l’eau à chauffer pour préparer mon thé. J’aime sentir l’odeur du café le matin, mais je n’en bois qu’en début d’après-midi. Au petit déjeuner, je préfère boire du thé, thé au jasmin ou « Puits du Dragon ». La bouilloire commence à siffler doucement comme si elle voulait accompagner le chanteur de la douche. Dehors, il fait encore sombre. La pluie continue à arroser le petit village. Le coq en pierre au-dessus du monument aux morts garde son air solennel et fier, malgré la lumière froide des projecteurs. Quelle idée d’illuminer le monument toutes les nuits, surtout avec cette lumière qui donne au coq la grise mine d’un malade ! Il paraît que ce sont des ampoules qui consomment très peu d’électricité, mais ce n’est pas une raison pour fabriquer des effets de film d’horreur au milieu d’un village si paisible ! D’ailleurs, ce village commence à ressembler à n’importe quel village « fleuri » ou « de charme », abandonnant son identité de village de montagne, c’est-à-dire un peu triste, pas très beau, mais avec ses chemins caillouteux et ses vieilles maisons poussiéreuses, au moins il avait du caractère. La vie au village
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n’est plus un long fleuve tranquille, mais une flaque d’eau immobile prête à s’évaporer sous le soleil et le vent. Cette pensée évoque en moi un sentiment de tristesse qui risque de m’enfoncer dans une grande paresse pour le reste de la journée. Pour éviter cela, je saisis de mes deux mains mes longs cheveux noirs et en fais rapidement un chignon que je fixe avec une baguette pointue et laquée. Je pense aux vêtements que je vais porter pour le rendez-vous de ce matin. Je décide d’y aller habillée en rouge et noir. Une tunique noire en lin et un pantalon rouge en soie lourde. Surprise par cette curieuse envie de soigner mon apparence, je me demande si c’est pour séduire, pour afficher mon identité, ou pour donner la juste impression de ma personnalité. J’avoue que je ne me sens très sûre ni de mon identité ni de ma personnalité. C’est sans doute ce que je suis en train de rechercher. En tout cas, depuis que j’ai eu le courage de prendre ce rendez-vous, je me sens déjà un peu différente.
Une heure plus tard, la pluie commence à négocier avec le soleil. Arrivée devant un immeuble sans style, autrement dit ni ancien ni moderne, ni beau ni laid, je m’arrête un instant avant de pousser la porte d’entrée. Une étrange sensation m’envahit. C’est un mélange d’excitation, de curiosité et d’inquiétude. On dirait que j’ai à la fois très envie et très peur d’affronter un inconnu. L’ascenseur m’apparaît tellement rapide que j’en ai presque le vertige. Lorsque je me trouve devant une porte lourde sur laquelle un petit panneau indique « Sonnez et entrez », je pose immédiate-ment ma main droite sur le bouton de la sonnette malgré mon envie de fuir. J’appuie fermement sur le bouton comme si j’avais besoin de clouer ma décision sur une planche pour m’empêcher de changer d’avis. La voix de la Petite Fille s’impose et se superpose à ma propre voix : «C’est parti, ma grande! » Le son de la sonnette me semble un peu hésitant.
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