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La colline

De
282 pages
La vie d'un brillant étudiant en physique aurait pu être agréable à Berlin à la fin des années vingt. Mais l'ombre du parti national-socialiste commence à s'étendre sur le pays. Le jeune Hans s'en inquiète mais ne réagit pas. En quelques mois les nazis remportent des succès électoraux spectaculaires, ils sont maintenant partout dans Berlin compris à la faculté des sciences...
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La colline
Philippe Auverny-Bennetot
La colline
Roman
collection Amarante
La colline
Amarante Cette collection est consacrée aux textes de création littéraire contemporaine francophone. Elle accueille les œuvres de fiction (romans et recueils de nouvelles) ainsi que des essais littéraires et quelques récits intimistes.
La liste des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.harmattan.fr
Philippe Auverny-Bennetot La colline Roman
Du même auteur Les morts dans l’âme,Publibook, 2012. © L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-10422-5 EAN : 9782343104225
BerlinMon père, le 21 octobre 1924, était venu me chercher au lycée — il l’avait fait très rarement — et en voyant son élé-gante silhouette fendre l’attroupement qui se tenait devant la porte, j’avais pensé qu’il s’était passé quelque chose. « Hans, pour tes treize ans, ta mère et moi souhaitons t’offrir une montre de qualité », me dit-il. Sur le chemin du magasin, situé sur une des avenues les plus commerçantes de Berlin, on rencontrait beaucoup d’hommes en uniforme, car, pour suppléer à la faiblesse de l’armée, imposée à l’Allemagne par ses vainqueurs, de nom-breuses associations habillaient ainsi leurs membres, organi-saient des manœuvres avec des camions et des armes, et des défilés au pas avec fanfares, chants et drapeaux. On entendit au loin le bruit de tambours, deux coups lents, trois coups rapprochés, puis apparurent les lueurs mouvantes de flambeaux dans la pénombre de cette fin d’après-midi. Il était trop tard pour changer de trottoir, mon père me serra fortement la main et nous dûmes avancer entre deux longues rangées de jeunes hommes, vêtus de l’uniforme brun de la milice du parti national-socialiste. L’un d’eux tendit un tract, que mon père refusa poliment de
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prendre. Aussitôt, deux autres sortirent des rangs, le saisirent par les bras, et pendant que celui de gauche lui administrait une claque sur la nuque, celui de droite lui glissait le tract dans la poche. Mon père ramassa son chapeau et ses lunettes sous les huées des militants. Tout en marchant en silence, il me passa son mouchoir pour que j’essuie mes larmes puis déclara d’un ton trop naturel : « Ce n’est rien, Hans, une poignée de ratés qui cherchent à se venger de leurs échecs, la police et la justice sauront s’occuper d’eux. » Nous allâmes quand même chez l’horloger. Ayant été prévenu, il avait préparé un plateau de six montres à bracelet parmi lesquelles j’en choisis une au hasard, incapable d'échapper au désespoir qui m’envahissait. Le tract condamnait l’occupation franco-belge de la Ruhr, assimilée à une invasion sans déclaration de guerre « hors de tout droit et de toute moralité. C’est à nouveau la guerre, l’ennemi est au cœur de l’Allemagne. C’est le coup de poi-gnard fatal, destiné à briser l’Allemagne et à corrompre sa pureté raciale par l’envoi de troupes coloniales. » Ma mère, le soir, m’expliqua que des troupes françaises et belges occu-paient la Ruhr en représailles au retard pris par le gouverne-ment allemand dans le paiement des dommages de guerre prévus il y a cinq ans par le traité de Versailles. C’est au cours de cette même année que mon goût pour la science se déclara, suite au séjour que nous fîmes avec mes parents à Munich pour visiter le planétarium que venait de construire la société d’optique Zeiss. Mon père marquait un grand intérêt pour la science bien que ses connaissances soient restées superficielles. En fait, il avait surtout une ad-miration sans limite, et qu’il savait transmettre, pour les sa-vants qu’il vénérait pour leur capacité, supposée, à améliorer le sort des hommes. L’astronomie était devenue très popu-laire suite à une nouvelle théorie selon laquelle l’univers est né d’une explosion primordiale, idée encouragée par les
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théories d’Albert Einstein et par les observations de l’Américain Edwin Hubble selon lesquelles les galaxies s’éloignent les unes des autres. Certaines nuits, mon père me réveillait et me portait jusqu’au balcon pour me montrer les merveilles du ciel. Ma vie d’adolescent et celle de mon frère Hugo, d’un an plus jeune, se déroulaient au lycée et le reste du temps à la maison. Notre père n’envisageait pas pour nous des études exceptionnelles mais il était persuadé qu’une adolescence réussie ne pouvait être que studieuse et casanière. Nous pas-sions un nombre incalculable d’heures dans nos chambres à faire des devoirs et aussi à rêvasser, avec comme distractions la pratique du piano, des parties d’échecs, une collection de timbres et surtout la lecture. Plus les enfants travaillent, moins ils pensent à faire des bêtises, répétait mon père. A condition de se conformer à ces contraintes, la vie était pai-sible et même plutôt agréable. Nos parents réussissaient à nous mettre largement à l’écart des violences qui nous en-touraient. On écoutait la radio en famille, mais seulement les émissions musicales, et on était abonné à deux revues heb-domadaires de centre droit, dépourvues de photographies, consacrées à la vie culturelle, dans lesquelles on n’attaquait ni le parlementarisme, ni les bolcheviques, ni les Juifs, ni le traité de Versailles, abonnements qui donnaient à mes pa-rents le sentiment d’être de parfaits républicains. Ils s’intéressaient au monde mais pensaient protéger leur famille en la confinant dans l’appartement. Pendant les années 1922 et 1923, marquées par une très forte inflation, dès que mon père recevait un paiement d’un gros client, il se précipitait avec ma mère et moi au marché de gros, avec plusieurs mil-liards de marks qui déformaient nos poches. Il achetait des denrées alimentaires non périssables, qui encombraient en-suite l’appartement, mais qui auraient coûté cent fois plus cher la semaine d’après. Un dimanche, il prit le train avec son accordéon et revint avec un gros paquet de viande car
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les paysans n’acceptaient plus d’être payés en monnaie. En quelques trimestres, toutes ses économies et celles de mes grands- parents ne valaient plus rien. Sur le chemin du lycée nous précédions, un jour, mon frère et moi, quatre jeunes en uniforme des Jeunesses hitlé-riennes, âgés de onze à douze ans, qui vendaient l’insigne du Secours d’hiver, organisme nazi distribuant des repas aux chômeurs. Assez content de moi, je leur conseillai de se le coller au cul, mais mon frère me fit remarquer que jamais je n’aurais dit une chose pareille s’ils avaient eu notre âge. En fait, nous ignorions tout de la doctrine des nazis car dès qu’un discours de Hitler était retransmis à la radio, mon père se précipitait pour tourner le bouton. Ce qui nous empêchait de participer aux discussions animées au cours desquelles nos camarades de classe exprimaient leur mépris pour l’ancien caporal, l’orateur de brasserie, l’artiste peintre raté reconverti dans la politique ou, à l’inverse, leur admiration pour le créateur d’un homme nouveau dans une société sans classe. Mon père, à qui nous avions confié notre désappoin-tement, nous répliqua qu’il n’y avait rien d’intéressant à rete-nir de ces discours et que pour en savoir plus nous n’avions qu’à lire le journal qu’il rapportait à la maison. L’année sco-laire où le traité de Versailles fut au programme, une bonne partie de ma classe organisa dans la cour une sorte de pro-cession funèbre au cours de laquelle un exemplaire du traité fut déchiré solennellement et jeté dans une poubelle pour y être brûlé. Un peu machinalement, je me joignis au cortège. Des enseignants observèrent de loin la manifestation sans chercher à l’arrêter et aucune sanction ne fut prise contre nous. L’impression que je garde de cette période reste plutôt bonne, peut-être parce que l’appartement, dominant une allée de tilleuls, était grand et lumineux et que ma mère nous entourait d’une gentillesse et d’un amour à toute épreuve,
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même si elle n’arrivait pas à cacher sa préférence pour notre jeune sœur. Nos parents n’évoquaient jamais les problèmes de leur propre vie devant nous, et je me rends compte main-tenant que je passais peu de temps avec mon père pour la bonne raison qu’il travaillait la semaine à son bureau et que le dimanche après-midi il ramenait des dossiers à la maison. Par contre, le dimanche midi, principale distraction de la semaine, nous partions tous les cinq déjeuner dans une des grandes brasseries situées sur le Kurfürstendamm. Pour s’y rendre, ma mère nous faisait faire des kilomètres en traver-sant de nombreux jardins publics et squares, officiellement pour nous aérer, mais en fait pour nous éviter au maximum les scènes qui témoignaient de la grande misère qui avait envahi Berlin. Mais cela ne nous empêchait pas de rencon-trer souvent une charrette à bras surchargée de tout un bric-à-brac dérisoire qu’accompagnait une famille quittant son logement, parce qu’elle ne pouvait plus payer le loyer, à la recherche d’un porche ou d’une arrière-cour pour s’installer. Une fois, nous dépassâmes un énorme cheval mort en plein travail, encore chaud, entouré de vapeur, que son proprié-taire dépeçait et dont il proposait à la vente des morceaux pendant que son épouse, elle aussi couverte de sang, cher-chait à éloigner ceux qui découpaient eux-mêmes le cadavre. Souvent, on doublait sur le trottoir une longue queue de sans-abris qui, une gamelle à la main, passaient devant une marmite pour recevoir une louche de soupe. Quelques an-nées plus tard, les malheureux étaient assis à une table sous une tente, servis par des bénévoles en uniforme du parti national-socialiste. En 1929, inscrit en première année de physique, je dé-couvris les rites d’initiation indispensables pour être admis à une des nombreuses associations des étudiants de l’université de Berlin. La mienne regroupait des fils de la petite-bourgeoisie et n’acceptait pas les Juifs, qui disposaient
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