La colline en larmes

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Dans un village du Centre, au Cameroun, un clan semble marginalisé depuis plusieurs générations parce qu'il descend d'un esclave. Mbèdè Nyo, jeune homme très alerte issu de ce clan, entend briser ce mythe. Mais pour y parvenir, il faudra bien qu'il balaie sa propre cour, en éradiquant la haine qui consume son clan...
Publié le : lundi 2 mars 2015
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EAN13 : 9782336371993
Nombre de pages : 226
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AndréPascal Likwaï
La colline en larmes
Lettres camerounaises
20/02/15 09:44
La colline en larmes
Lettres camerounaises Collection dirigée par Gérard-Marie MessinaLa collectionLettres camerounaisesl’avantage du présente positionnement international d’une parole autochtone camerounaise miraculeusement entendue de tous, par le moyen d’un dialogue dynamique entre la culture regardante – celle du Nord – et la culture regardée – celle du Sud, qui devient de plus en plus regardante. Pour une meilleure perception et une gestion plus efficace des richesses culturelles du terroir véhiculées dans un rendu littéraire propre, la collectionLettres camerounaises s’intéresse particulièrement à tout ce qui relève des œuvres de l’esprit en matière de littérature. Il s’agit de la fiction littéraire dans ses multiples formes : poésie, roman, théâtre, nouvelles, etc. Parce que la littérature se veut le reflet de l’identité des peuples, elle alimente la conception de la vision stratégique. Déjà parus André BION,Les enfants d’aujourd’hui, 2015. Golimé MARKUS,Le coup de ma fustibale, 2015. ÉPINGLÉ,Les faces du monde, 2015. SHANDA TONME,Tourments de polygamie. Un enfant de sa mère, 2015. Séverin Modeste MEBENGA EKOMBA, L’ombre éclairée, 2014. Rodrigue FOTSO SOP,Au cœur d’un engrenage, 2014. Daniel KENGNI TIOMO,Un chemin incertain, 2014. Mariette Blanche EKOUME,L’inconnu sur la toile ou rencontre avec Khaled M.,2014. Gérard ESSOMBA MANY,Le zouave de Raspoutine. La faillite d’une élite, 2014. MARGO,Cette femme-là…,2014. Eli MEMVOUTA,Blues au village, 2014. André Léonard TIAGNI,Une apparition surnaturelle, 2014. Christian TIAKO,L’albinos, 2014.
André-Pascal Likwaï
La colline en larmes
© L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-05614-2 EAN : 9782343056142
À ma fille Andréa grâce Likwaï.
I
Deux bonds. Et le bout de la machette scintilla sous le reflet du soleil. - Misérable animal bon à tuer ! Que fais-tu dans ma plantation ? - À qui parles-tu ? Longuè Tobè… Je jure sur la tombe de mes deux fils que j’ai enterrés en un seul jour que si tu oses encore t’approcher, je serai le premier à creuser la tienne ce soir !
- Vas-y! Vas-y, A Ngan… Si tu es né… Si tu es un homme, fais un seul pas vers moi… Tu m’as cherché et tu m’as trouvé. Je vais te montrer ce qui a rongé la coquille de l’huître dans l’eau…
- Tu vas me montrer ? s’écria Ngan, surpris par l’audace de son interlocuteur. Il jeta derrière lui le bâton qu’il tenait dans la main gauche, et concentra toute sa force sur la main droite qui, elle, tenait la machette. Il la secoua par deux fois. - Je vais te frotter le nez au sol avant de te massacrer le reste du visage. Et je peux t’assurer que ton épouse ne pourra même pas reconnaître ce qui restera de ta dépouille. C’était parti pour le premier coup de machette. Ils allaient s’entretuer. Ou s’agissait-il peut-être d’une simple intimidation ? Ça, on ne le saura jamais. Nul ne sait d’où sortit Ngo Hu ce jour-là pour s’interposer entre les deux hommes, juste au moment où l’irréparable allait se produire. - Tuez-moi, fit-elle, si vous voulez à tout prix tuer une personne ! Me voici, tuez-moi ! N’avez-vous pas honte ? Les gens de ce village en ont marre des Nlèêm. Nous sommes presque bannis. Lebodol n’est-il pas assez minuscule pour que vous cherchiez encore à le couper ? Des morts, du sang, des années de
prison ! Quel aujourd’hui ?
plat amer voulez-vous encore nous servir
Aucun mort ne fut enregistré ce soir-là, personne d’ailleurs ne fut blessé, mais la querelle qui s’ensuivit et qui dura deux heures ou plus était plus douloureuse que la mort elle-même. Il faut être né sous les arbres des forêts de chez nous, sur des feuilles de bananiers étalées au sol en guise de table d’accouchement pour le comprendre. Il faut avoir eu pour première berceuse le cri d’une maman crucifiée par la douleur de l’enfantement sur les racines d’un arbuste qu’elle tente de déterrer, la nuque au sol et les seins en l’air, pour mesurer la gravité des propos que les deux hommes s’étaient assénés. Seuls ceux qui ont tiré le sein tari, qui ont grandi sous les secousses du pilon s’écrasant sur les feuilles de manioc, et sous la protection des écorces dulangooou dukogmodpouvaient évaluer la profondeur des plaies laissées par les couteaux que ces gens s’étaient enfoncés dans l’âme.
Vous pourriez néanmoins, même si vous n’aviez pas reçu ces merveilleux cadeaux de la nature, ressentir sans doute quelques secousses si un jour quelqu’un vous disait : « J’ai enterré deux de mes fils en un seul jour et je me demande bien pourquoi tu n’as pas encore perdu d’enfants. » Vous iriez certainement rencontrer un marabout si votre ennemi vous lançait : « Multiplie les tentes chez toi, car tu n’en finiras plus jamais avec les deuils », ou s’il ajoutait : « Je vais marcher sur la terre rouge de ta tombe. » C’était en miniature, sous une version très atténuée, les mots que nos deux belligérants, dans leur querelle, s’étaient lancés ce jour-là. Le tout renchéri par des appellations des bêtes les plus méprisables qu’ils pouvaient imaginer : chauve-souris, taupe, cafard…
Ces querelles nourrissaient le quotidien du clan Nlèêm. Curieusement, elles lui permettaient de résister à la haine féroce et mal voilée que lui vouait le clan Nlet, majoritaire dans ce village. Les Nlet étaient la vraie descendance du chef fondateur du village Hiséba. Ils semblaient en vouloir à ce dernier d’avoir affranchi le clan Nléêm en l’établissant au bas de la colline non comme un clan d’esclaves, mais comme un clan frère. Ils voulaient à présent le replonger dans l’esclavage, voire l’expulser complètement de ce
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village où des lopins de terre commençaient à se montrer insuffisants pour eux.
Même si cette position inconfortable semblait le fragiliser, le petit clan Nlèêm résistait. Ce n’était pas parce que les familles du clan s’étaient levées comme un seul homme pour crier à l’oppression, mais plutôt parce que la haine qu’on retrouvait au sein même du clan était encore plus féroce. Les Nlet durent simplement les laisser s’entredéchirer. Les différentes familles de ce petit clan, autrefois solidaires, vivaient désormais dans une déréliction sans précédent.
L’hospitalité, chère aux campagnes africaines, n’était plus dans ce petit coin du village qu’un vague souvenir enfoui dans les ténébreuses profondeurs de la rancœur. Personne n’avait opté pour l’indifférence de la ville où, chacun s’occupant de ses affaires, ne voit en l’autre qu’un vulgaire inconnu qu’on ignore au passage. Non ! Ici, la situation était tout à fait différente. On ne ménageait aucun effort pour montrer à l’autre qu’il était un ennemi, une bête à abattre. Il était strictement interdit de se saluer, de retarder ses pas devant la concession du voisin, et même d’y tourner son regard. Les hommes s’insultaient du regard. Une femme crachait au sol à la vue d’une autre. Les enfants utilisaient toutes les stratégies pour provoquer des bagarres sur l’aire de jeu à l’école, ou en route, loin du clan, pour montrer qu’ils n’avaient pas toujours besoin de leurs parents pour aller en guerre ou pour se défendre.
Une petite friction entre deux enfants enflammait tout de suite le quartier. Elle devenait ensuite une sorte de querelle générale où, adulte ou enfant, chacun disait ce qu’il savait ou qu’il pouvait imaginer de plus offensant et de plus outrageant à toute personne du camp opposé, sans tenir compte de la différence d’âge.
Lorsque l’altercation était terminée, et que chaque famille s’était retrouvée le soir, autour de la lampe-tempête ou d’un feu de bois, les adultes congratulaient les enfants qui, pendant la querelle, s’étaient montrés particulièrement odieux en proférant à l’endroit des autres les injures les plus ignobles. Après la prière du soir où ils demandaient à l’archange Michel, à Jésus ou à son Père de punir et d’écraser le méchant voisin, ils mettaient dans la bouche de ces enfants et gravaient dans leur tête, en prévision de la prochaine
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