La confession de Shakespeare

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A la fois roman et document, cet ouvrage est d'abord une large fresque de l'Angleterre élisabéthaine. C'est ensuite une réponse, imaginaire certes, qui pourrait être avancée pour tenter d'expliquer non seulement ce mystère opaque qui entoure la vie de Shakespeare de 1585 à 1592, mais aussi l'acquisition de cette culture extraordinaire telle qu'elle se reflète dans son oeuvre. En effet , il est aujourd'hui établi que Shakespeare n'a jamais fréquenté l'université; où a-t-il pu acquérir ce savoir ?
Publié le : jeudi 1 février 2007
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EAN13 : 9782296167193
Nombre de pages : 190
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LA CONFESSION DE SHAKESPEARE

Roman historique Collection dirigée par Maguy Albet Déjà parus
Anne-Laure CARTIER de LUCA, Le papyrus de la Via Appia, 2007. Yves NAJEAN, La Robertière, 2007. Marie-France ROUVIERE, Cornelia, mère des Gracques, 2006. Claude DUMAS, Le crépuscule du chapultepec, 2006. Danièle ROTH, L'année de fête, l'année de Lou, 2006. Colette BURET, Le survivant: Baseure Adrien Jérôme Cornil, 2006. Claude BOURGUIGON FRASSETO, Complots à l'île d'Elbe, 2006. Jean MAUMY, La Valette, 2006. Daniel GREVOZ, Tombouctou 1894, 2006. Claude LEIBENSON, Jonathan, des steppes d'Ukraine aux portes de Jérusalem, la cité bleue, 2006. Annie CORSINI KARAGOUNI, L'Autre Minotaure, 2005. Isabelle PAPIEAU, Les cloches de brume, 2005. Pierre MEYNADIER, Le dernier totem. Le roman du Che, 2005. Daniel BRIENNE, Gautier et le secret cathare, 2005. Madeleine LASSÈRE, Girodet,2005. Le portrait double. Julie Candeille et

Robert CARINI, L'archer de l'écuelle, 2005. Luce STIERS, Et laisse-moi l'ivresse..., Rabia ABDESSEMED, 2005. 2005. du papesse Wellâda, princesse andalouse,

Guido ARALDO, L'épouse de Toutânkhamon, soleil et les papyrus sacrés, 2005. Loup d'OSORIO, Paul DELORME,

Hypathia, arpenteur d'absolu, 2005. Musa, esclave, reine et déesse, 2005. avec Jean-Pierre

Daniel BLERIOT, Galla Placidia. Otage et Reine, 2005. Daniel VASSEUR (en collaboration POPELIER), Les soldats de mars, 2005.

Rafik Darragi

LA CONFESSION DE SHAKESPEARE

L'Harmattan

Du même auteur:

La Violence dans la tragédie jacobéenne, Université de Tunis, 1984. The Sword and the Mask, Faculté des Sciences Humaines, Tunis, 1995. Theatrical Violence, Shakesperean and Other Studies, CPU, Tunis, 2000. Le Faucon d'Espagne, (1ère éd.) Noir/Blanc, Tunis, 2000. (2èmeéd.) L'Harmattan, Paris, 2003. Egilona, La Dernière reine des Wisigoths, L'Harmattan, Paris, 2002. Sophonisbe, La Gloire de Carthage, Séguier, Paris, 2004. La Société de violence dans le théâtre élisabéthain, Séguier. (Sous presse)

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-02748-0 EAN : 9782296027480

A Borhène

"Pour moi, écrire est une manière de penser et cette pensée doit être la plus propre, la plus libre et la plus rigoureuse possible". (Rosa Montéro, La Folle du logis, p. 47)

Introduction Cet ouvrage est plus qu'un roman historique ou simplement un roman sur Shakespeare. Il est à la fois roman et document, car il se présente d'abord comme une large fresque de l'Angleterre élisabéthaine, c'est-à-dire l'une des plus riches, voire, artistiquement parlant, la plus riche période de ce pays. Tous les écrivains et les artistes mentionnés ont bel et bien existé. Les œuvres que l'auteur leur attribue sont les leurs sans conteste. Seule la possibilité que Shakespeare les ait tous croisés reste à prouver. C'est ensuite une réponse, imaginaire certes, mais fort plausible, qui pourrait être avancée pour tenter d'expliquer non seulement ce mystère opaque qui entoure la vie de Shakespeare de 1585 à 1592, mais aussi l'acquisition de cette culture extraordinaire telle qu'elle se reflète dans son œuvre. En effet, il est aujourd'hui établi que Shakespeare n'a jamais fréquenté l'université. Où a-til pu acquérir ce savoir qui fait pâlir plus d'un érudit? Les shakespeariens du monde entier se perdent en conjectures sur cette période bien précise de sa vie. Entre 1585 (le 2 février, exactement), date de la naissance des jumeaux Ramnet et Judith, et 1592, date à laquelle apparut le pamphlet, Groatsworth of wit, de Robert Greene attaquant nommément Shakespeare, aucun indice biographique sérieux sur le grand dramaturge anglais n'a pu être trouvé jusqu'à ce jour. Il n'existe aucune trace paroissiale ou administrative. D'où, d'ailleurs, cette profusion de suppositions et supputations plus ou moins fantaisistes, attribuant l' œuvre shakespearienne à d'autres figures historiques élisabéthaines comme Sir Francis Bacon, le comte Edward de Vere ou encore la Comtesse de Pembroke, Mary Sidney Herbert. Enfin ce roman s'adresse non seulement aux gens du théâtre, aux professeurs et aux étudiants, mais à tous ceux qui désirent, à

travers cet ouvrage joindre l'utile à l'agréable, élargir leurs connaissances et accéder à d'autres champs disciplinaires. Il va sans dire que le monde anglophone est aujourd'hui au centre du contexte mondial. Grâce au développement de la langue de Shakespeare, l'univers tout entier connaît une formidable expansion du savoir. Et c'est précisément de la maîtrise de ce savoir que dépendent toutes les réussites, qu'elles soient universitaires, professionnelles ou sociales. «Je suis le plus grand historien du XIXe siècle» proclamait Balzac. Comme l'histoire n'est, après tout, qu'une éternelle répétition, à l'image même de l'homme qui la façonne et qui la gère, elle est la source naturelle où va puiser le romancier tant elle présente des analogies frappantes avec les temps présents. L'auteur ne prétend pas être historien, même si tous ses précédents romans s'inspirent de l'Histoire, mais shakespearien de longue date, il tire aujourd'hui prétexte des faits historiques et des œuvres du grand dramaturge anglais, pour tenter, par fiction interposée, de véhiculer son message et de joindre, en tant que pédagogue, enseignement et divertissement. L'authentification ne saurait, par conséquent, être la clef de voûte de ce travail. Si ce roman n'est pas le reflet exact de cette période obscure de la vie du barde anglais, il n'en est pas moins une émanation. Critique indirecte des temps présents, il en offre peut-être une vue quelque peu idéalisée, voire déformée, mais qui, en définitive, peut servir de base à d'utiles réflexions. Paris, janvier 07

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Première partie

Le vieil homme, à moitié caché derrière un vieux pupitre noir, ouvrit un grand registre en cuir et le feuilleta lentement, puis il ajusta ses petites lunettes cerclées de fer, trempa une longue plume noire dans l'encrier en porcelaine blanche, encastré juste devant lui, puis me dit d'une voix pâteuse sans même me regarder: - Alors, tu t'appelles William? - Oui, Monsieur, William ou Will. - Will, comment? - Will Shakespeare, William Shakespeare. - Shakers, pear? En deux mots? - Non, en un seul. Shakespeare, Monsieur, je m'appelle Shakespeare. - Shakespeare? Hum! Drôle de nom... Tu l'écris avec un 'e' à la fin ? - Oui, Monsieur, dis-je poliment. Comme le petit tabouret sur lequel j'étais assis grinçait terriblement à chaque mouvement, je serrais les jambes pour ne pas bouger. - Et tu es né... - Le 26 avril 1564. - 64, donc, vingt ans. Le 26 avril, c'est bien la date qui figure au registre? - Quel registre? - Le registre paroissial, tu connais?.. Celui des baptêmes... Dans ton église. - Oui, je pense. - Alors tu es né le 23. Hum! C'est mauvais signe. Le vieil homme s'était redressé et me regardait par-dessus ses lunettes comme si j'étais une bête curieuse. Pour la première fois, depuis mon arrestation dans le parc de Sir Thomas Lucy, j'eus peur. Une étrange douleur me tordait maintenant les boyaux et tout mon corps s'était mis à trembler comme une

feuille. Ainsi, sans l'avoir jamais su, je suis un homme maudit. A vrai dire, depuis quelque temps, je m'en doutais un peu. Mon nom faisait sourire tout le monde. A l'école, surtout. Chaque année, à la rentrée, le maître ne m'appelait que par mon prénom de peur de faire sourire toute la classe. C'est peut-être un signe d'infamie. Mais je ne savais pas que ma date de naissance était un mauvais signe et qu'elle ne présageait rien de bon. Cet homme de loi, qui s'apprête à m'envoyer au cachot ou, peut-être, au gibet, en est convaincu. Il a peut-être raison. Sous quel signe maudit suis-je donc né ? Qu'ai-je donc fait au Bon Dieu dans le ventre de ma mère? Suis je donc, dès le départ, une mauvaise ronce, né pour le malheur? Pourtant Romney, le marguillier, n'avait jamais rien remarqué. Au contraire, il m'aimait bien. J'avais même fait partie de sa chorale et jamais, jamais, il n'avait fait la moindre allusion à cette malédiction. Pourtant il me semble qu'il est bien placé, bien mieux placé que ce magistrat, pour le savoir. M'aurait-il caché la vérité, par pitié, par compassion? Il faudra aller le voir. Pour l'instant... Je murmurai dans un souffle: - Mais, Monsieur, pourquoi est-ce mauvais signe? D'abord je suis né le 26, pas le 23. C'est écrit... - Oui, c'est écrit, je le sais, mais. .. L'homme hésita un instant, hocha la tête, puis souffla presque: - Tu oublies, jeune homme, que dans ce comté, et depuis des lustres, les baptêmes ont lieu trois jours après la naissance. Donc, tu es né le 23 avril et non le 26. Je restai hébété. Et toutes ces années -vingt, exactement- où l'on fêtait mon anniversaire le 26! Je repris néanmoins, un peu d'assurance: - Mais le 23 ou le 26, quelle différence y a-t-il ? - Le 23 est le jour de la Saint Georges! Tout s'embrouillait maintenant dans ma pauvre tête. Encore une chose que j'ignorais! Je suis né le jour de la Saint Georges, le patron des chevaliers, celui qui a terrassé le dragon et sauvé la fille du roi. Mais alors, où est le mal? Mon cœur bondit de joie: - Ah ! Je ne le savais pas, m'écriai-je, un grand sourire sur les lèvres, mais alors, c'est magnifique, c'est bon signe, au contraire! 10

L'homme de loi se pencha en avant sur son pupitre, posa les deux coudes, cala lentement la tête entre les deux mains et me regarda d'un air triste ou peut-être désabusé: - Oui, jeune homme, Saint Georges est notre saint national et le patron des chevaliers, je te l'accorde, mais... 'Mais'... 'Mais'... Encore un 'mais'... Décidément cet homme adore ce mot. Moi, en revanche, je commence à le détester. Il n'annonce rien de bon: - Dis-moi,tu as déjà vu un dragon, toi? La question me surprit. J'esquissai un large sourIre; Je ne tremblais plus, j'oubliai ma frayeur: - Non, bien sûr; les dragons n'existent pas. Le magistrat marmonna entre ses dents, comme s'il ne voulait pas que le garde, celui-là même qui m'avait tiré de ma geôle ce matin, et qui se tenait assis sagement près de la porte, l'entendît: - Mais si, ils existent; ils existent dans les esprits... Les esprits faibles, bien entendu. Il souffla cette dernière phrase presque dans un murmure en me regardant bien dans les yeux, puis, vite, il reprit sa plume, la trempa brièvement dans l'encrier et ajouta: - Tu ne le sais pas, mais l'année 1564, celle de ta naissance donc, est l'année de la disette et de la peste dans cette région. - Ah ! C'est terrible. Vous en êtes sûr? - Et comment donc! Le vieil homme me regarda fixement un long moment qui me sembla une éternité, puis reprit: - C'était terrible; la peste a ravagé tout le comté de Warwick. L'homme s'arrêta un instant et interpella le garde: - Vous vous en souvenez, vous, Howard, n'est-ce pas? - Oh, oui, Monsieur, répondit le garde en toussotant; j'ai même fait le fossoyeur dans mon village. Oh ! C'était horrible. - Moi aussi, je m'en souviens très bien. Je ne suis pas près d'oublier les scènes atroces auxquelles j'ai assisté à Warwick même. Il y avait des cadavres partout. Les rues étaient jonchées; des maisons brûlaient; quelques jours plus tard, il n'y avait plus personne; tout le monde avait fui; la ville s'était vidée, tout simplement; un vrai désert plongé dans une fumée irrespirable. - Oui, Monsieur. Moi, j'avais ordre de jeter dans la fosse commune des malades simplement évanouis. C'était atroce. Il

- C'est vrai, c'était atroce. Les premiers jours, j'ai assisté à des scènes indescriptibles: des malades agonisants étaient achevés froidement, parfois à coups de pierre; des fossoyeurs pressés jetaient dans la fosse commune des malades simplement évanouis; des charrettes sillonnaient les rues ramassant des cadavres qui gisaient dehors. - Monsieur, moi j'ai vu des familles qui se débarrassaient la nuit de leurs morts pour éviter que leur maison ne fût brûlée par les autorités. - Et les scènes de pillage! Elles étaient quotidiennes. Que Dieu nous protège! II resta un moment pensif, perdu dans ses pénibles souvenirs et je retombai dans ma léthargie. Adieu, mes espoirs et mes espérances! Je ne serai jamais un chevalier sans peur et sans reproche; je vais même finir peut-être comme Saint Georges, dans les pires souffrances. Le braconnage est passible de la corde. Harry, notre voisin, a bien fini sur le gibet, lui. - Bon, reprenons, tu dis donc que tu es né le 23 avril 1564... Ici, à Worcester? L'homme a maintenant repris sa position initiale, c'est-à-dire penché sur son registre jusqu'à le toucher presque: - Non, Monsieur, à Stratford-Upon-Avon. - Ton père? Il s'appelle comment? - John. - Il est de Stratford lui aussi? - Non, il est de Snitterfield, pas très loin. - Il habite là-bas? - Non, à Stratford. - L'adresse? - Henley Street. - Il travaille? Toujours couché sur son grand registre, l'homme griffonnait lentement. Derrière lui, sa Majesté, la reine Elisabeth, avait l'air figée, noyée dans une immense robe blanche. Un grand tableau où le visage livide se détache, jeune mais anguleux et laid. Elle tient un éventail à la main droite et des gants à la main gauche. - Avant, il fabriquait et vendait des gants; aujourd'hui il est dans le négoce. ..

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Mon père s'occupait d'autres choses, aussi, je le sais, mais pourquoi le dire à ce monsieur? « Je suis maintenant le bailli », m'a dit mon père un jour calmement, mais comme je ne réagissais pas, il n'insista pas. Je regardai de nouveau l'immense tableau en face de moi. Et dire que la mère de ce personnage qui campe si fièrement a fini sur le billot. Or, qui avait décrété ce châtiment terrible? Le roi, c'est-à-dire son propre père, ce roi barbu, rondouillard, coureur de jupons, à ce qu'il paraît. Je voyais son portrait, de la fenêtre, accroché au-dessus de la tête du directeur chaque fois que je traversais le long couloir de l'école. En fait sa Majesté a perdu ses deux parents d'un seul coup de hache, pensai-je, car comment peut-elle pardonner à son père un tel acte? Impossible. Il a dû lui aussi mourir dans son cœur. C'est normal si elle semble si sévère, si dure. C'est évident, elle est même très laide à cause de cette dureté qui émane de tout son visage! Sa Majesté n'est pas belle, avec ces petits yeux de belette et cet air pincé; c'est une évidence. Je me demande si un jour elle pourra trouver un mari. Anne est mille fois plus belle. Ah, ma pauvre Anne! Tu dois être bien anxieuse, maintenant! Thomas a dû te prévenir. Tu dois être dans tous tes états. - Alors ton père est négociant? Où ça ? La voix de l'homme, sourde, à peine audible me fit sursauter: - A Stratford. Je répondis presque machinalement car je n'arrivais pas à détacher mon regard de l'immense tableau. Les yeux de sa Majesté semblaient maintenant me fixer comme ceux d'un serpent. Mon père? Comment va-t-il réagir quand il entendra la nouvelle? Bien sûr, il est autoritaire, mais il n'est pas jaloux et cruel comme le sien, ce roi sanguinaire, ce Barberousse. Le mien fera tout pour me venir en aide, j'en suis sûr. - Et ta mère? Son nom? - Arden, Elisabeth Arden. Elisabeth, comme la reine. Je me demande qui a bien pu faire ce tableau. Les pieds de sa Majesté apparaissent comme deux petites souris sous une lourde tenture. Décidément, avec ces yeux de belette à l'affût et cet air renfrogné qui se veut autoritaire, il faut vraiment aimer l'argent et les honneurs pour accepter de se marier avec elle. 13

? Le magistrat avait l'air incrédule. Il s'était soudain arrêté de griffonner, et sa plume pointée vers moi, il me fixait de ses yeux mi-clos. - Oui, sa fille aînée. - Je connais bien Robert Arden. Mon cœur se mit à battre très fort; je retins mon souffle. Est ce possible? Ne suis-je plus l'enfant maudit? Le vieil homme, maintenant, semblait songeur; il resta silencieux pendant un long moment, puis, poussant un petit soupir, il baissa de nouveau la tête et reprit son interrogatoire: - Tu as des frères et sœurs?

- La fille du fermier Robert Arden de Wilmcote

- Oui,

Je levai de nouveau les yeux vers le portrait de sa Majesté. Nous sommes tous fiers de nos prénoms dans la famille. Des prénoms aristocratiques, qui évoquent la guerre des Deux Roses, notamment. Edmund est le cadet; il veut faire du théâtre, comme moi. L'homme continuait à écrire lentement; on n'entendait que le crissement de la plume et parfois le crépitement du feu dans la cheminée au fond de la salle. Même le garde, pourtant secoué par une terrible quinte de toux dès mon entrée, se tenait maintenant, silencieux. Peut-être somnolait-il? J'allai me retourner pour vérifier quand la voix du magistrat me fit de nouveau sursauter: - Tes sœurs? - J'ai une sœur, Joan. Joan est gentille; elle sera bouleversée, elle aussi. Pauvre Joan, encore un malheur pour elle; elle a tant souffert à la mort de notre petite sœur, Anne, il y a six mois; elle avait à peine 7 ans, la petite Anne. Moi aussi, j'ai pleuré. - Tu es célibataire, je suppose? - Non, Monsieur, je suis marié.

- Tes frères s'appellent comment? - Gilbert, Richard et Edmund; je suis l'aîné.

- Ah, fit l'homme,surpris. Avec qui?
- Avec Anne Hathaway, de Shotterey.

- La date? - Quelle date? - La date de ton mariage. 14

- Le 28 novembre 1582. J'ai répondu rapidement, sans aucune hésitation. Comment puisje oublier cette date? Je me souviens de tous les détails comme si c'était hier. Anne était rouge comme une pivoine à cause de son ventre un peu proéminent. Elle le cachait à l'aide d'un petit bouquet de fleurs. - Vous n'avez pas encore d'enfants? - Si, une fille, Susanna. Elle est née le 26 mai 1583. - C'est rapide, je vois, grommela l'homme, en me fixant d'un air sévère. Je ne bronchai pas et soutins fièrement son regard. Ce genre de chose arrive souvent. Je ne suis pas le premier. Et puis, c'est mon problème, pas le sien. - Ton adresse? Stratford-Upon-Avon? - Non, Shotterey, près de Stratford-Upon-Avon. C'est normal. Anne ne voulait pas quitter sa vieille mère. Et puis la maison est grande et il faut l'entretenir. - Maintenant, veux-tu me dire ce que tu allais faire à Evesham ? Tête basse, je répétais ce que j'avais déjà dit à ce maudit gardechampêtre qui m'avait arrêté la veille. Ah ! Ce garde-champêtre! Je le tuerai un jour! Il ne doit pas être de la région car il a un drôle d'accent. Il jubilait quand il me débusqua, perché en haut d'un immense chêne. C'était pour moi le seul moyen d'éviter les crocs des deux molosses noirs aux yeux injectés de sang, qu'il avait lâchés à mes trousses. - Ah! Je t'avais déjà repéré la semaine dernière, mon bonhomme, et alors, tu te souviens, je t'avais prévenu. Maintenant, tant pis pour toi. Regardez moi cet attirail... Des lacets... Tu t'y connais en lacets? Mais cet arc? Tu as attrapé quelque chose? Non? Soit, on verra ça plus tard. Reste dans ton arbre; et surtout ne bouge pas; crois-moi, mes chiens ne badinent pas; je reviens. Effectivement, les chiens ne badinaient pas. Dès le départ de leur maître, ils se dressèrent contre le tronc de l'arbre et me fixant des yeux ils ne cessèrent pas un instant d'aboyer. Il ne m'a pas fallu longtemps pour comprendre que toute tentative de fuite était vaine. Un seul geste et j'étais un homme mort, instantanément déchiqueté par ces molosses à la mine patibulaire. Sagement, bien calé entre deux branches, j'attendis donc le retour du garde15

champêtre. J'en profitai pour concocter une ou deux explications plausibles. L'attirail ne m'appartient pas; je n'ai rien dans la besace. Je passais par là en route pour Worcester afin d'assister à une représentation théâtrale. J'adore le théâtre. Je ne braconne jamais. Je suis un jeune homme aisé, marié, père de famille, et poète à mes heures. Après tout, où est l'objet du délit? Il n'existe pas. Le cerf que Thomas a abattu ce matin doit être bien loin maintenant. Le coquin a pris soin de le charger sur son mulet et de détaler dès les premiers aboiements des chiens, non sans m'avoir intimé l'ordre de grimper dans le chêne pour retenir les molosses. Au bout d'un quart d'heure qui me parut une éternité, le gardechampêtre revint accompagné de deux hommes à l'air hirsute. Ils s'emparèrent de moi, me ligotèrent les mains derrière le dos et me traînèrent jusqu'au château, sans prêter la moindre attention à mes protestations puis à mes supplications, car, petit à petit, je commençai à me rendre compte que ma situation était périlleuse. Je m'imaginais déjà face à la potence, attendant mon tour de monter sur l'échafaud. La sueur perlait sur mon front; mon visage était livide et ma bouche sèche, si sèche. Ils m'enfermèrent à double tour dans une grange jusqu'à l'arrivée des gendarmes, tard dans l'après-midi. Ces derniers avaient fière allure sur leurs chevaux. Ils ne prirent même pas la peine de descendre de leur monture. Ils me fixaient d'un air dédaigneux, en silence, pendant que le garde-champêtre m'attachait à la selle de l'un d'entre eux. Je les suivis, tête basse, jusqu'à Worcester. On y arriva tard la nuit. J'étais à bout de force. Je fus immédiatement jeté dans un cachot humide et obscur. Peu à peu, ma vue s'habitua à la pénombre. Lentement, je m'efforçai d'explorer les lieux. Tout le sol était jonché de paille humide. Une odeur de moisi me prit soudain à la gorge, et instinctivement, je me dirigeai vers la lucarne. L'air y était plus respirable. Un gardien m'apporta une heure plus tard une écuelle pleine d'une soupe infecte à laquelle j'ai préféré ne pas toucher. D'ailleurs j'étais si fourbu, si malheureux que je m'affalai sur une banquette recouverte d'une vieille couverture en lambeaux, qui servait de matelas et m'endormis presque d'un coup.

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Le lendemain matin, à mon réveil, je pris peur. C'était la première fois de ma vie où je me retrouvais enfermé comme un rat dans un cachot. Un long frisson me parcourut tout le dos. Les événements de la veille remontaient soudain à la surface, se télescopaient brutalement dans mon esprit torturé. Allongé sur la banquette, le ventre serré, je promenais lentement mon regard autour de moi, à droite, à gauche, au plafond. Ma cellule était minuscule et sombre, les murs décrépis et le sol jonché de paille humide. Je me mis à pleurer. Les larmes coulaient. Je pleurais en silence. J'étais fait comme un rat. Thomas m'avait piégé car j'aurais pu détaler comme un lièvre et le laisser se débrouiller avec les chiens du garde-champêtre. Mais je suis gentil; c'est mon malheur, d'ailleurs. Anne me l'avait déjà dit à plusieurs reprises: «Fais attention, méfie-toi, Will, tu es trop bon; tu es toujours dans la lune; il t'arrivera malheur un de ces jours ». Et voilà, c'est arrivé, mais qu'y puis-je? Je suis ainsi fait. Un poète ne peut pas être méchant. Je ne vous parlerai pas de l'humiliation que j'ai ressentie le long du chemin. Heureusement, la nuit commençait à tomber et les passants se faisaient rares. Deux ou trois femmes s'arrêtèrent pour me dévisager, mais j'évitai soigneusement leur regard. Je craignais, évidemment, d'être reconnu par quelqu'un de Stratford, qui irait ensuite colporter la nouvelle dans tout le village. L'homme m'écouta en silence puis, se penchant de nouveau sur son registre, souffla: - Donc tu ne braconnais pas à Charlecote, sur les terres de sir Thomas Lucy? Tu ne faisais que passer? - Oui, Monsieur ;j'ai l'habitude d'utiliser ce raccourci pour aller au marché du village voisin, Evesham. Le garde-champêtre me connaît pourtant. - Il t'a déjà arrêté? - Oui, à deux reprises. Comme je ne faisais que passer, il se contentait de fouiller dans ma besace puis me laissait repartir. Je ne sais pas pourquoi cette fois-ci, il préféra appeler les gendarmes, dis-je d'un air candide, à voix basse. L'homme se tut. Il griffonna quelques mots puis, relevant la tête, il baissa ses petites lunettes sur le nez et me dit: - Samedi dernier, c'était jour de marché à Evesham ? 17

Il voulait me coincer le petit vieux; c'était évident. Il avait posé sa question lentement, d'un ton calme, mais je perçus comme un léger frémissement ironique dans sa voix. - Non, le marché c'est le vendredi mais...

- Mais...
Il m'attendait, la tête baissée sur son registre. Cette fois ce mot, 'mais', va me sauver, j'en étais sûr. J'avais ma réponse, toute prête: - Je voulais voir la troupe... - Quelle troupe? - La troupe d'acteurs ambulants. Ils ne se sont pas arrêtés à Stratford. - Jeudi? Ah ! Ce n'était pas le jour du marché? - Si, Monsieur, le jour du marché à Stratford, c'est bien le jeudi. Mais ils n'ont fait que passer. Ils doivent avoir quitté Evesham pour Tewkesbury, je suppose. - Ah ! s'exclama l'homme, tu supposes, tu n'en es pas sûr? - Oui, Monsieur, car l'un des acteurs m'a demandé la route de Tewkesbury. Le magistrat resta un moment silencieux. Je l'avais convaincu, il n'y a pas de doute, mais par prudence, je gardais moi aussi le silence. Ce n'est pas la peine d'en faire trop. Après tout, ce que je lui ai dit n'est pas la stricte vérité. J'aurais bien voulu assister au spectacle de cette troupe; j'ai vu les acteurs - une dizaine entassés dans deux chariots, passer par Henley Street jeudi, à I'heure où la cloche de l'église de la Sainte Trinité sonnait les douze coups de midi. Je les ai suivis en compagnie d'Edmund, mon frère, jusqu'à la route vers Evesham, mais vendredi dernier, j'avais d'autres préoccupations en tête. J'avais accompagné Thomas le boucher très tôt le matin. - Et ce matériel que le garde-champêtre a trouvé, ces lacets, par exemple? Le vieil homme avait retrouvé toute sa hargne. S'était-il souvenu de ma date de naissance? Probablement, car il ne me lâchait plus. Il se pencha sous son bureau, plongea la main dans un sac que je reconnus immédiatement. Mon cœur, maintenant, battait la chamade; j'avais chanté victoire trop tôt. - Ces lacets, ils ne sont pas à toi, je suppose? - Ils ne sont pas à moi. Je ne les ai jamais vus, ces lacets. 18

L'homme me jeta un coup d'oeil désabusé; il en a sûrement vu d'autres. Il posa la plume dans l'encrier, se redressa et me dévisagea longuement. Mon accoutrement a dû éveiller ses soupçons. Je ne devais pas inspirer confiance, forcément, avec cette veste jaunâtre rapiécée et ce pantalon délavé, trop large et surtout ces longs cheveux noirs comme le jais, qui me retombaient jusqu'aux épaules. Moi, je voulais les couper car je savais qu'ils allaient m'attirer des ennuis un jour ou l'autre mais Anne s'y était opposée farouchement: «Je t'aime avec ces cheveux, me répétait-elle à chaque fois que je lui demandais des ciseaux, c'est la première chose qui m'a frappée chez toi. Et puis, ne l'oublie pas, tu es poète: les poètes portent toujours de longs cheveux. Je t'adore comme tu es, mon amour ». Elle m'entourait alors de ses bras et me serrait contre elle tendrement. D'une main experte, elle me caressait les cheveux, les portait à la bouche et les humait longtemps, avec ravissement. Je me blottissais alors contre sa poitrine qui était généreuse et ferme, et je renonçais à la tonte. Anne était plus âgée que moi, de plusieurs années, huit je crois; je l'ai connue lors d'une fête foraine à Stratford et comme elle habitait dans la paroisse de Shotterey, loin du village, j'ai dû l'accompagner jusqu'à sa maison. Comme on était tous les deux un peu éméchés, elle me retint pour la nuit et ce qui devait se passer se passa. Je revins par la suite assez régulièrement. Anne vivait avec sa mère qui était clouée au lit à cause de méchants rhumatismes aux genoux. Anne et moi filions le parfait amour jusqu'au jour où elle tomba enceinte. Plutôt que d'aller voir une faiseuse d'anges, elle se précipita chez le curé de sa paroisse. Le reste, vous le devinez. Quelques jours plus tard ce bon curé se présenta chez nous. Il y eut de longs et mystérieux conciliabules avec ma mère et mon père, puis un beau jour, ce même curé nous administra sa bénédiction. Anne ne mit pas longtemps à accoucher d'un beau bébé qu'elle prénomma Susanna. Je n'aimais pas trop ce prénom, mais c'était celui de sa grand-mère, qu'elle adorait, paraît-il. Dire que c'est le bonheur total serait évidemment exagéré, mais jusqu'à la veille de mon arrestation, je peux affirmer que j'étais un homme heureux ou presque. Je ne me plaignais pas de mon 19

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