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Traduit de l’américain
par Emmanuel Chastellière

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PROLOGUE

L’apostat

L’apostat se tapit à l’ombre du rocher et pria, sans s’adresser à personne en particulier, pour que les créatures chevauchant les mules dans le col en contrebas ne lèvent pas les yeux. Ses mains lui faisaient mal, les muscles de ses jambes et de son dos tremblaient d’épuisement. Le mince tissu de ses robes cérémonielles s’agitait contre lui dans un vent froid chargé de poussière. Il prit le risque de baisser les yeux sur la piste.

Les cinq montures s’étaient arrêtées, mais les prêtres n’avaient pas mis pied à terre. Leurs robes étaient plus lourdes, plus chaudes. Les épées anciennes attachées dans leur dos scintillaient d’un éclat vert malveillant dans la lumière du matin. Des lames forgées par les dragons. Ce qui signifiait la mort pour leurs victimes. Avec le temps, le poison tuerait tout autant leurs porteurs. Raison de plus, se dit l’apostat, pour que ses anciens frères l’éliminent rapidement avant de rentrer chez eux. Personne ne voulait porter ces lames plus que nécessaire. On ne les employait qu’en cas d’extrême urgence ou de colère meurtrière.

Bon. Au moins, il était pris au sérieux, c’était flatteur.

Le prêtre menant le groupe de traqueurs se releva sur sa selle, les yeux plissés dans la lumière. L’apostat reconnut sa voix.

— Montre-toi, mon enfant, cria le haut prêtre. Tu n’as nulle part où aller.

L’estomac de l’apostat se tordit. Il se prépara à descendre, avant de s’arrêter.

Sans doute, se dit-il. Il n’y a sans doute aucune échappatoire. Mais peut-être que si.

Sur la piste, les silhouettes aux robes sombres pivotèrent pour discuter. Il ne pouvait pas entendre ce qu’elles disaient. Il patienta, son corps se faisant plus raide, plus froid. Comme un cadavre qui n’aurait pas eu la grâce de mourir. Une demi-journée parut s’écouler tandis que les chasseurs en contrebas discutaient entre eux, bien que le soleil ait à peine changé de position dans le ciel bleu sans nuages. Puis, tout à coup, les mulets se remirent en marche.

Il n’osa pas bouger de peur de faire rouler un caillou jusqu’au pied de ces falaises abruptes. Il essaya de ne pas sourire. Lentement, les choses qui autrefois étaient des hommes firent descendre à leurs montures la piste conduisant dans la vallée, avant d’emprunter un large coude vers le sud. Quand le dernier d’entre eux se trouva hors de vue, il se redressa, les mains sur les hanches, étonné. Il était encore en vie. Ils n’avaient pas su le trouver finalement.

Malgré tout ce qu’on lui avait appris, tout ce qu’il avait cru jusqu’à il y a peu, les dons de la déesse-araignée ne montraient pas la vérité. Ils donnaient quelque chose à ses serviteurs, c’était vrai, mais pas la vérité. De plus en plus, sa vie entière semblait avoir quitté une toile de mensonges crédibles. Il aurait dû se sentir perdu. Dévasté. Mais il avait l’impression d’avoir quitté une tombe et d’être revenu à la vie. Il se rendit compte qu’il ne pouvait s’empêcher de sourire.

La distance lui restant à gravir sur la pente ouest l’épuisa. Ses sandales glissèrent. Il dut lutter pour trouver des prises. Mais alors que le soleil atteignait son apogée, il rejoignit la crête. À l’ouest, une chaîne de montagnes s’étirait, surplombée de lourds nuages d’orage, formant un doux voile gris. Mais au loin, il vit le sol se relever. S’aplanir. La distance rendait les plaines gris-bleu et le vent au sommet de la montagne lui coupait la peau. Des éclairs illuminèrent l’horizon. Comme pour leur répondre, un faucon hurla.

Seul et à pied, il en aurait pour des semaines. Il n’avait pas de nourriture et pire, pas d’eau. Il avait passé les cinq dernières nuits dans des grottes et des buissons. Ses anciens frères et amis – les hommes qu’il avait connus et aimés toute sa vie – passaient au peigne fin les pistes et les villages, déterminés à le tuer. Des lions de montagne et des loups géants chassaient dans les hauteurs.

Il fit courir une main dans ses cheveux raides et soupira avant de se lancer dans la descente. Il serait sans doute mort avant d’atteindre le Keshet et une ville assez grande pour se fondre dans la masse.

Mais sans doute seulement.

 

Aux dernières lueurs du jour, il trouva une avancée rocheuse, près d’un petit ruisseau boueux. Il sacrifia une longueur de la lanière de sa sandale droite pour fabriquer un archet rudimentaire et s’accroupit à côté du grand anneau de pierres qui dissimulait son petit feu. Les broussailles sèches produisaient peu de fumée, mais brûlaient vite. Il devait constamment nourrir le feu de petites brindilles, sans jamais le laisser devenir assez gros pour illuminer son abri et risquer de le rendre visible.

La chaleur ne semblait pas vouloir dépasser ses coudes.

Au loin, quelque chose hurla. Il tenta d’ignorer ces cris. L’épuisement et l’énergie dépensée le faisaient souffrir, mais son esprit, désormais libéré des distractions de son voyage, s’emballait. Dans les ténèbres, ses souvenirs s’avivèrent. La sensation de liberté qui l’avait envahi laissa place aux sentiments de perte, de solitude et de désarroi.

Il était né dans des collines ressemblant beaucoup à celles-ci. Il avait passé son enfance à jouer à l’épée et au fouet en utilisant des branches et de l’écorce tressée. Avait-il déjà eu l’ambition de rejoindre les rangs des moines dans leur grand temple caché ? Sans doute, bien que cela soit difficile à imaginer dans le froid mordant de son piteux abri de pierre. Il se souvenait avoir levé les yeux avec une admiration craintive sur les hauts murs du temple. Sur les sentinelles de pierre représentant les treize races de l’humanité usées par le vent et la pluie jusqu’à ce que toutes – Cinnae et Tralgu, Sudiens et Premiers Nés, Timzinae et Yemmu et Noyés – arborent finalement le même visage blanc et les mêmes poings serrés les rendant impossibles à distinguer les unes des autres. Seules les grandes ailes et les dents en forme de dague du dragon cambré au-dessus étaient encore visibles, tout comme les lettres noires inscrites sur les énormes portes de fer dans un langage que personne ne connaissait dans le village.

Une fois novice, il avait appris ce qui était écrit : LIER N’EST PAS BRISER. Il avait cru un temps savoir ce que cela signifiait.

La brise changea, soulevant des lucioles de braises. Un morceau de cendre le frappa dans l’œil et il se frotta la paupière du dos de la main. Son sang s’agita, les courants parcourant son corps répondant à un appel extérieur : la déesse, sans doute. Il s’était rendu jusqu’aux grandes portes avec les autres garçons de son village. Il s’était offert en sacrifice – corps et âme – et en retour…

En retour, les mystères lui avaient été révélés. Au début, il s’était agi de savoir. De quoi être capable de lire les livres saints, de tenir à jour les archives du temple. Il avait lu les histoires sur l’Empire Dragon et sa chute. Sur la déesse-araignée venue apporter la justice au monde.

La supercherie n’avait aucun pouvoir sur elle, avaient-ils dit.

Il avait mis la déesse à l’épreuve, évidemment. Il croyait les moines et pourtant il avait menti aux prêtres, juste pour voir si c’était possible. Il avait choisi des choses que lui seul pouvait connaître : le nom du clan de son père, les plats préférés de sa sœur, ses propres rêves. Les prêtres l’avaient fouetté quand il avait menti, l’avaient épargné quand il avait dit la vérité, et ils ne s’étaient jamais trompés. Ses certitudes avaient grandi. Sa foi. Quand le grand prêtre l’avait choisi pour être élevé au rang de novice, il avait été certain que de grandes choses l’attendaient, car les prêtres espéraient beaucoup de lui.

Après son initiation cauchemardesque, il avait senti le pouvoir de la déesse-araignée dans son propre sang. Sentir mentir quelqu’un pour la première fois avait été comme découvrir un nouveau sens. En parlant avec la voix de la déesse pour la première fois, ses mots avaient imposé leur volonté comme s’ils avaient été faits de feu.

Et à présent, il était tombé en disgrâce et peut-être que tout cela était faux. Et si le Keshet n’existait pas ? Mais il y croyait tellement qu’il avait risqué sa vie pour prendre la fuite. Les indications sur la carte étaient peut-être des mensonges. D’ailleurs, il n’y avait peut-être jamais eu de dragons, d’empire, de grande guerre. Il n’avait jamais vu l’océan ; peut-être qu’une telle chose n’existait pas. Il ne savait que ce qu’il avait lui-même vu, entendu ou senti.

Il ne savait rien.

Poussé par une envie soudaine, il se mordit la paume, récupérant son sang au creux de sa main. Dans la faible lueur du feu, il avait l’air presque noir. Noir, avec de petits nœuds plus sombres. L’un des nœuds déplia de minuscules pattes. L’araignée rampa sans réfléchir sur sa peau. Une autre la rejoignit. Il les regarda : les agents de la déesse en laquelle il ne croyait plus. Prudemment, il pencha la main au-dessus de la modeste flamme. L’une des araignées tomba et ses pattes aussi fines qu’un cheveu se flétrirent aussitôt.

— Eh bien, dit-il. Tu peux mourir. Ça, je le sais.

 

Les montagnes semblaient s’étendre à l’infini, chaque crête représentant une nouvelle menace, chaque vallée de nouveaux dangers. Il évitait les petits villages, s’arrêtant seulement pour boire dans les citernes en pierre. Il mangea des lézards et des petites noisettes couleur chair. Il évitait les endroits où de grandes empreintes de pattes dotées de griffes se dessinaient dans la terre. Une nuit, il trouva un cercle de piliers qui semblait offrir un abri, mais son sommeil avait été troublé par des rêves si étranges et violents qu’il avait préféré reprendre la route.

Il avait perdu du poids et le cuir tissé de sa ceinture pendait à sa taille. Les semelles de ses sandales s’étaient amincies et son archet s’était usé bien vite. Le temps avait perdu sa signification. Chaque matin, il pensait : Ce sera sans doute le dernier jour de ma vie. Sans doute.

Le sans doute était toujours suffisant pour continuer. Et pourtant, tard, un matin, il s’était hissé au sommet d’une colline parsemée de blocs de roche. La toute dernière. Les immenses plaines de l’ouest s’étiraient devant lui et une rivière brillait sous un manteau d’herbes et d’arbres. La vue était trompeuse. Il se dit qu’il en aurait pour encore deux jours à pied avant de l’atteindre. Pourtant, il s’arrêta sur une grosse pierre rugueuse, contempla le monde et s’abandonna aux pleurs jusqu’à près de midi.

En s’approchant de la rivière, il sentit une nouvelle angoisse lui ronger les entrailles. Des semaines plus tôt, quand il s’était enfui du temple, l’idée de disparaître dans une cité n’était qu’une inquiétude lointaine. À présent, il distinguait la fumée d’une centaine de feux s’élever des arbres. Les traces d’animaux sauvages étaient rares. Deux fois, il vit des hommes montant d’énormes chevaux au loin. Sa robe en loques, ses sandales en lambeaux et la puanteur de sa peau lui rappelèrent que ce nouveau monde était aussi dangereux que tout ce qu’il s’apprêtait à laisser derrière lui. Comment les hommes et les femmes du Keshet accueilleraient-ils un homme sauvage des montagnes ? Le découperaient-ils aussitôt en morceaux ?

Il contourna la cité près de la rivière, stupéfait par la taille même de la ville. Il n’avait jamais vu quelque chose d’aussi grand. Les longs bâtiments en bois aux toits de chaume pouvaient abriter un millier de personnes. Les rues étaient pavées. Il demeura dans les taillis, comme un voleur.

La vision d’une femme yemmue lui donna du courage. Et réveilla la faim. Elle travaillait dans son jardin, à l’orée de la cité, où se trouvait la dernière des maisons entre la route et la rivière. Elle était bien plus grande que lui et aussi large d’épaules qu’un taureau. Ses défenses dépassaient de ses mâchoires au point qu’elles semblaient prêtes à percer ses propres joues si elle avait ri. Ses seins étaient hauts au-dessus d’une ceinture de paysan pas si différente de celles portées par sa mère ou sa sœur, si ce n’était la quantité de cuir et de tissu requise.

Elle était la première personne qu’il ait jamais vue qui ne soit pas un Premier Né. La première preuve que les treize races de l’humanité existaient vraiment. Caché derrière les buissons, l’observant furtivement alors qu’elle était penchée sur la terre meuble et arrachait des mauvaises herbes entre ses gigantesques doigts, il éprouva quelque chose semblable à de l’émerveillement.

Il décida de s’avancer avant de se convaincre de renoncer. La grande tête de la femme se releva brusquement, ses narines dilatées. Il leva la main, presque comme pour s’excuser.

— Pardonnez-moi, dit-il, j’ai… j’ai des ennuis. Et j’espérais que vous puissiez m’aider.

Les yeux de la femme se plissèrent. Elle se baissa comme un chat sauvage se préparant à l’attaque. Il aurait peut-être été plus sage de vérifier si elle parlait sa langue avant de s’approcher.

— Je viens des montagnes, ajouta-t-il, percevant le désespoir dans sa propre voix, mais pas seulement.

Il pouvait sentir le crépitement inaudible de son sang et le don de la déesse-araignée ordonnant à la femme de le croire.

— Nous ne commerçons pas avec les Premiers Nés, grogna la femme yemmue. Pas avec ceux de ces montagnes maudites en tout cas. Partez et emmenez vos hommes avec vous.

— Je n’ai aucun homme, dit-il. (Les créatures dans son sang se réveillèrent, excitées à l’idée d’agir. La femme bougea la tête comme si sa magie l’avait convaincue.) Je suis seul. Et désarmé. Cela fait… des semaines que je marche. Je peux travailler si vous voulez. Pour un peu de nourriture et un endroit chaud où dormir. Juste pour cette nuit.

— Seul et désarmé. Dans les montagnes ?

— Oui.

Elle renifla et il eut l’impression d’être évalué. Jugé.

— Vous êtes un idiot, dit-elle.

— Oui, répondit-il. Oui. Mais amical. Inoffensif.

Il se passa un long moment avant qu’elle se mette à rire.

Elle lui fit remplir sa citerne avec l’eau de la rivière tandis qu’elle finissait de jardiner. Le seau était fait pour des mains yemmues et il ne put que le remplir à moitié avant qu’il ne soit trop lourd à porter. Mais il tint bon puis recommença, encore et encore. Il fit attention à ne pas s’érafler ou du moins pas au point de faire couler le sang. Son apparition était déjà suffisamment étrange pour ne pas devoir expliquer les araignées.

Au coucher du soleil, elle lui fit une place à sa table. Le feu lui parut trop fort et il dut se souvenir que les êtres qui avaient été ses frères n’étaient pas ici, à sa recherche. Elle lui donna un bol de ragoût puisé dans la marmite au-dessus du feu. Il possédait un goût riche, profond et complexe. Le faitout ne quittait jamais le feu et de nouveaux morceaux de viande et de légumes y étaient jetés au fur et à mesure. Certains morceaux de chair sombre nageant dans le bouillon gras cuisaient peut-être depuis sa fuite du temple. Ce fut le meilleur repas de sa vie.

— Mon homme fait partie du caravansérail, dit-elle. L’un des princes est censé v’nir ici et ils auront faim. Il a pris tous les cochons avec lui. Les vendra tous avec de la chance. Nous donnera assez d’argent pour voir venir durant la saison des tempêtes.

Il écouta sa voix, de même que l’agitation dans son sang. La dernière partie de sa phrase était un mensonge. Elle ne croyait pas qu’ils en tireraient assez d’argent. Il se demanda si cette situation inquiétait la femme et s’il pouvait d’une façon ou d’une autre l’aider. Il essaierait en tout cas, avant de partir.

— Et toi, mon pauvre ? demanda-t-elle, d’une voix douce et chaleureuse. Tu as baisé le mouton de qui pour te retrouver à me mendier du travail ?

L’apostat gloussa. La nourriture chaude dans son ventre, le feu et la perspective de retrouver une paillasse et une mince couverture de laine pour la nuit poussèrent ses épaules et son estomac à se détendre. Les énormes yeux piquetés d’or de la femme yemmue restaient posés sur lui. Il haussa les épaules.

— J’ai découvert que croire en quelque chose ne le rend pas vrai, dit-il prudemment. J’ai accepté des actes auxquels je croyais au plus profond de moi, et j’avais… tort.

— Tu as été induit en erreur ?

— Oui, acquiesça-t-il avant de marquer une pause. Ou peut-être pas. Pas intentionnellement. Peu importe à quel point vous vous trompez, ce n’est pas un mensonge si vous y croyez.

La Yemmue siffla – un exploit impressionnant étant donné ses défenses – et frappa dans ses mains pour feindre l’admiration.

— De la grande philosophie de la part de mon ouvrier, dit-elle. La prochaine fois, je te verrai en train de prêcher et tu demanderas une dîme.

— Ce n’est pas pour moi, répondit-il en riant avec elle.

Elle aspira bruyamment une longue gorgée de ragoût. Le feu crépita. Un bruit – des rats, peut-être, ou des insectes – se fit entendre dans le chaume.

— Tu t’es fâchée avec une femme, n’est-ce pas ?

— Une déesse, précisa-t-il.

— Ouais. On dit toujours ça, hein ? fit-elle, le regard rivé sur les flammes. Certaines nouvelles amours donnent l’impression qu’elles sont différentes. Comme si Dieu lui-même parlait à chaque fois que leurs lèvres bougeaient. Et alors…

Elle renifla de nouveau, en partie amusée, en partie amère.

— Et qu’est-ce qui a mal tourné avec ta déesse ? demanda-t-elle.

L’apostat porta un petit morceau de quelque chose qui était peut-être une pomme de terre à sa bouche, mâchonna la chair tendre, la peau terreuse. Il lutta pour trouver ses mots. Il n’avait jamais exprimé ses pensées à haute voix. Sa voix tremblait.

— Elle va dévorer le monde.

Capitaine Marcus Wester

Marcus se frotta le menton d’une main calleuse.

— Yardem ?

— Monsieur ? gronda le Tralgu le dominant de toute sa taille.

— Le jour où tu m’abandonneras pour prendre le commandement de la compagnie…

— Oui, monsieur.

— Ce ne serait pas aujourd’hui, par hasard ?

Le Tralgu croisa ses larges bras sur sa poitrine et replia une oreille.

— Non, monsieur, dit-il enfin. Pas aujourd’hui.

— Dommage.

La prison publique de Vanaï était naguère une ménagerie. Les dragons eux-mêmes avaient arpenté la grand-place et s’étaient baignés dans la fontaine en son centre. Aux abords de la place, on trouvait une immense fosse remplie de cages s’élevant sur trois étages. La façade de jade représentait les bêtes qui avaient autrefois fait les cent pas derrière les barres de fer : des lions, des griffons, de grands serpents à six têtes, des loups, des ours ou de grands oiseaux avec des poitrines de femmes.

Des piliers sculptés représentant les treize races de l’humanité se dressaient entre eux : les Tralgus aux grandes oreilles, les chitineux Timzinae, les Yemmus avec leurs défenses et ainsi de suite. Les Dartinae avaient même de petits braseros pour imiter la lueur de leur regard, bien que plus personne ne les allume plus. Les silhouettes n’avaient pas été usées par le temps ou la pluie, mais étaient seulement salies par des traînées de rouille : rien n’érodait le jade de dragon et rien ne pouvait le briser. Mais les animaux avaient disparu, remplacés par des gens.

Maussades, en colère ou contrariés, les victimes de la justice de Vanaï étaient exhibées ici pour être tournées en dérision et identifiées en attendant la sentence du magistrat désigné. Les bons citoyens pouvaient défiler sur la place où quelques pièces de bronze leur permettraient d’acheter des ordures, généralement enveloppées dans de vieux chiffons. Des garçons s’amusaient à faire pleuvoir des excréments, des rats morts ou des légumes pourris sur les prisonniers. Quelques veuves ou maris en pleurs apportaient du fromage et du beurre pour les jeter dans le vide, mais, même si le cadeau parvenait à son destinataire, la prison n’était pas un lieu de paix. Posté près du mur bas au bord de la fosse, Marcus vit l’un de ces hommes chanceux, un Kurtadam aux perles cliquetantes, être battu pour un morceau de pain blanc tandis qu’un groupe de gamins premiers nés riaient en le pointant du doigt et en l’interpellant avec des « cliquet, cliquet, lécheur de cul » et autres insultes raciales.

Sept hommes se tenaient assis dans la rangée de cellules la plus basse. La plupart avaient la carrure et les cicatrices de soldats, mais l’un d’eux restait à l’écart, ses minces jambes coincées entre les barreaux, ses talons se balançant au-dessus de la fosse. Les six soldats avaient été des hommes de Marcus, l’autre, le conjuraire de la compagnie. Ils appartenaient au prince maintenant.

— On nous surveille, dit le Tralgu.

— Je sais.

Le conjuraire leva un bras, comme pour exprimer sa tristesse. Marcus répondit d’un faux sourire et d’un geste moins poli. Son ancien conjuraire détourna les yeux.

— Pas lui, monsieur. L’autre.

L’attention de Marcus se détourna des cages. Il ne lui fallut que quelques instants pour comprendre ce que Yardem voulait dire. Non loin de là, un jeune homme revêtu de l’armure dorée de la garde du prince se tenait au repos, le dos voûté. Il se souvint de son nom.

— Eh bien, Dieu nous sourit, lança Marcus d’un ton aigre.

Le garde, se sentant repéré, leur adressa un salut sommaire et s’avança vers eux. Il avait un visage aux traits épais et des épaules tombantes. Il se dégageait de lui une odeur d’huile de cèdre venue des bains publics, à croire qu’il en était imbibé. Marcus redressa les épaules comme avant un combat.

— Capitaine Wester, dit le soldat, avec un signe de tête. Et Yardem Hane. Toujours derrière le capitaine, n’est-ce pas ?

— Sergent Dossen, c’est ça ? dit Marcus.

— Tierce Dossen à présent. Le prince aime les anciens titres. Ce sont vos hommes ?

— Qui donc ? demanda Marcus avec une innocence feinte. J’ai travaillé avec beaucoup d’hommes. Il n’y a rien de bien surprenant à ce que j’en connaisse dans chaque prison des Cités Libres.

— Ce groupe, là-bas. Nous les avons arrêtés hier soir pour ivresse et troubles à l’ordre public.

— C’est ce que font généralement les hommes.

— Vous ne savez rien à ce sujet ?

— Je ne voudrais pas dire quoi que ce soit qui pourrait revenir aux oreilles du magistrat, répondit Marcus. Il pourrait ne pas partager ma vision des choses.

Dossen cracha dans la fosse.

— Je peux respecter le fait que vous vouliez leur éviter des ennuis, capitaine. Mais cela ne fera aucune différence. La guerre est proche et le prince a besoin d’hommes. Ceux-là ont de l’entraînement. De l’expérience. Ils seront incorporés dans l’armée. Certains seront même des gradés.

Marcus sentit la colère monter en lui, son échine se raidir. Une sensation agréable pour lui, mais, comme toutes les choses qui lui faisaient du bien, il s’en méfiait.

— On dirait bien que vous avez quelque chose à dire.

Dossen sourit comme un serpent de rivière.

— Vous avez encore bonne réputation. Le capitaine Wester, héros de Gradis et Wodford. Le prince en tiendra compte. Vous pourriez être nommé officier supérieur.

— Princes, barons, ducs. Ce sont tous de petits rois, répliqua Marcus, plus vivement qu’il n’en avait eu l’intention. Je ne travaille pas pour les rois.

— Vous le ferez pour celui-ci, affirma Dossen.

Yardem se gratta le ventre et bâilla. C’était un signal pour rappeler à Marcus de se contrôler. Ce dernier ôta sa main du pommeau de son épée.

— Dossen, mon vieil ami, dit-il, la bonne moitié des défenseurs de cette cité sont des hommes engagés par contrat. J’ai vu Karol Dannian et ses hommes. Merrisan Koke. Votre prince les perdra tous si le bruit se répand qu’il incorpore de force des soldats professionnels…

Dossen en resta bouche bée.

— Vous, vous n’êtes pas sous contrat.

— Si, répondit Marcus. Nous sommes chargés de protéger une caravane jusqu’à Carse, en Norrive. Nous avons déjà été payés.

Le garde regarda les hommes incarcérés dans la fosse, le conjuraire dépité et le jade maculé de rouille. Un pigeon se posa sur le pied d’un griffon, puis secoua ses plumes d’un gris perle et déféqua sur le genou du conjuraire. Un vieil homme éclata derrière eux d’un rire sonore.

— Vous n’avez pas d’hommes, dit Dossen. Vous et votre homme-chien, vous ne pouvez pas surveiller une caravane à deux. L’annonce demandait huit épéistes-archers et un conjuraire.

— Je ne savais pas que vous aviez lu nos contrats, dit Yardem. Et ne m’appellez pas homme-chien.

Dossen pinça les lèvres, les yeux plissés, contrarié. Son armure tinta quand il haussa les épaules, un son trop léger pour signifier un réel emportement.

— Oui, je l’ai vu.

— Mais je suis sûr que cela n’a rien à voir avec le fait que ces hommes-là aient été arrêtés, répliqua Marcus.

— Vous feriez mieux de venir avec moi, capitaine. La cité de Vanaï a besoin de vous.

— La caravane part dans trois jours, répondit Marcus. Et je partirai avec elle. Sous contrat.

Dossen ne bougea pas, mais son visage s’empourpra. Marcus se doutait qu’un membre de la garde du prince n’avait pas l’habitude de se voir opposer un refus.

— Vous vous pensez au-dessus d’hommes comme moi ? demanda Dossen. Vous pensez que vous pouvez imposer vos conditions et que le monde va écouter ? Réveillez-vous, Wester. Vous êtes très loin des champs d’Ellis.

Yardem grogna comme s’il avait encaissé un coup douloureux et secoua son énorme tête.

— Je n’aurais pas mentionné Ellis, dit-il d’une voix évoquant un grondement sourd.

Dossen leva les yeux sur le Tralgu avec mépris puis dévisagea Marcus avant de détourner le regard, nerveux.

— Je ne voulais pas manquer de respect à votre famille, capitaine, ajouta-t-il.

— Partez, dit Marcus. Tout de suite.

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