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La dame de Santal

De
212 pages
Abattu par la mort de son épouse, un maître scieur des Laurentides, au Québec, recherche l'équilibre lors d'un séjour dans le sur de l'Inde. Entre la dureté de la forêt nordique et l'éblouissement de la statuaire indienne, les drames, pourtant, souillent là-bas la beauté pure, comme le fait chez lui la brutalité industrielle. Après Martine, la payse, la douce Rekha saura-t-elle faire d'un honnête homme une vie épanouie, dans l'osmose des deux continents ?
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a réalisé de nombreux Ilms documentaires
dans les trois Amériques, en Europe, Afrique et Asie,
traitant notamment d’urbanisme, d’éducation, de santé,
de développement et de conLits socio-politiques. Citoyen
du Monde, la plupart de ses Ilms et livres s’inscrivent
dans la poursuite d’une meilleure compréhension
NordSud. Après et ,
est son troisième roman indien.

La

Michel Régnier

Dame

de

Roman

Santal
































© L’Harmattan, 2015
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ05042Ȭ3

EAN : 9782343050423

La Dame de Santal

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet

Sereno (Y.), La nuée blanche, 2015.
Bourgouin (Sylvie), L’or de la misère, 2015.
Winling (François), La clef des portes closes, 2015.
Lissorgues (Yvan), Ce temps des cerises, 2015.
DestombesȬDufermont (Michel), La ville aux remparts,
2015.
Mignot (Fabrice), Haute tension au Laos, 2015.
Michelson (Léda), Chapultepec, 2015.
Quentin (MarieȬChristine), Des bleus au ciel, 2015.
AubertȬColombani (Eliane), Le château du temps perdu,
2015.
Lozac’h (Alain), La clairière du mensonge, 2015.
Serrie (Gérard), J’ai une âme, 2014.
Godet (Francia), La maison d’Elise, 2014.
Dauphin (Elsa), L’accident, 2014.
Palliano (Jean), Lana Stern, 2014.
Gutwirth (Pierre), L’éclat des ténèbres, 2014.
*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

Michel Régnier

La Dame de Santal

Roman




















L’Harmattan

Du même auteur

Montréal – photographies et poèmesȬÉditions du Jour – 1961
Génération – poèmesȬÉditions de l’Arc – 1964
Les noces dures – poèmes Déom – 1968
Québec, une autre Amérique – photographies et poèmesȬÉditeur Officiel
du Québec – 1970
Tbilisi ou le vertige, suivi de Nordiques – poèmes, avec huit linogravures
de Yukari OchiaiȬDéom – 1976
L’humanité seconde, Un cinéaste face au TiersȬMonde – essaiȬHurtubise
HMH – 1985
L’homme courbé, suivi de Mourir dans les Bateyes – nouvellesȬHurtubise
HMH – 1988
Esperanza – romanȬL’Harmattan – 1992
Amazone – romanȬHurtubise HMH – 1993
L’éclatement, Vie, doutes et mort du Dr Flora Mars – romanȬL’Harmattan,
Hurtubise HMH – 1995
Kamala – romanȬL’Harmattan – 1997
La nuit argentine – romanȬL’Harmattan – 1998
Antipodes, Nouvelles de la Fragilité – nouvellesȬÉcosociété – 1999
L’oreille gauche, ou Gare d’Ofuna – romanȬÉditions Pierre Tisseyre – 2000
(Prix CanadaȬJapon 2000)
L’oeil et le cœur, Une passion du cinéma documentaire – essai autobiograȬ
phiqueȬHurtubise HMH – 2000
Retour à Corézy – romanȬHurtubise HMH – 2001
Le train pour Utopia – romanȬL’Harmattan – 2001 (Prix ISTOM 2002)
Le vol bas du héron – romanȬÉditions Pierre Tisseyre – 2002 (en traȬ
duction espagnole : El vuelo rasante de la garzaȬEditorial San Marcos)
ArgelèsȬCalcuttaȬroman – L’HarmattanȬ2004
Le fossile – romanȬÉditions Pierre Tisseyre – 2004 (en traduction brésiȬ
lienne : O FOSSILȬEdiçoes SESCȬInterarte)
L’Afrique en silence – nouvellesȬÉditions TROIS – 2005
L’Américaine de Da Nang – romanȬÉditions Pierre Tisseyre – 2006
La Doloé – romanȬL’Harmattan – 2007
Oruro Luna – romanȬHumanitas – 2009
Les galets de Hualien – romanȬFides – 2010
Le bouleau de Baffou – romanȬDemeter – 2010
Seize tableaux du mont Sakurajima – romanȬÉditions Philippe Picquier –
2012 (Prix CanadaȬJapon 2014)
Brûlure des villes – poèmesȬParadigme – 2012

L’orthographe des noms des divinités varie souvent
selon les langues locales, et leur traduction par différents
auteurs. Dans ce roman, outre l’orthographe française,
on a, dans certains cas, retenu celle la plus courante
localement.

La beauté du corps frais est une rivière d’or
Qui coule sur la terre, qui coule sur la terre.
Tara Shankar Banerji
(Râdhâ au lotus)


Les gens ne savent pas toujours ce qui est essentiel dans la
vie.
Anita Desai
(Le jeûne et le festin)

Lorsque le Boeing fendit la mer de nuages, et qu’à l’éther
d’un bleu lointain, irréel, succéda la grisaille diffuse de la
mer d’Oman et de la côte, Gilles Lapierre s’éveilla pour la
énième fois dans une nuit cassée de vingtȬsept heures.
Durant la descente vers le plateau de Bajpe, au nord de la
grande courbe du fleuve Gurupur, il douta soudain du
bienȬfondé de l’épuisant voyage qui l’amenait là, quasiȬ
ment aux antipodes de sa terre natale. Il dut avancer sa
montre une seconde fois et se convaincre qu’il ne rêvait
pas. Bientôt se précisèrent, autant qu’ils se brouillèrent en
des verts saturés, les reliefs de la côte de Malabar et l’horiȬ
zon fuyant des Ghats. Juste avant l’atterrissage, l’appareil
tourna deux fois auȬdessus de l’aéroport de Mangalore qui
s’avance tel un porteȬavions sur l’épaisse forêt tropicale et
accidentée. VingtȬsept heures d’inconfort et d’insomnie,
coupées par l’aveuglant labyrinthe de l’escale de Roissy et
la nuit moite de celle, plus longue, de Mumbai. Et encore,
au terme du voyage, malgré le tumulte des voix étrangères,
cette nuit qui s’accroche à la lumière matinale, cette interȬ
minable nuit du survol du MoyenȬOrient que balisaient les
flammes des torchères, avant l’immense plaque lumineuse
de Téhéran. Ah ! cette nuit, à peine évanescente, quand
déjà le taxi, passablement défraîchi, descend en zigzags
dans la forêt dense exhalant des effluves inconnus. Pas de
soleil à l’approche de midi, mais un ciel d’étain duquel

11

tombe une chaude humidité, à moins qu’elle ne monte de
cette terre rouge que le bitume n’a pas recouverte. La ville
tarde à apparaître, dans son désordre criard du trafic et des
couleurs, là où les immeubles émergent de l’exubérante véȬ
gétation. Oui, Mangalore est bien aux antipodes de
Chertsey.
L’hôtel tout d’abord, avec ses chambres spacieuses aux
plafonds très hauts et dont les larges fenêtres à rideaux doȬ
minent la ville et le fleuve. Vite, une douche qui révèle la
fatigue de la tuyauterie, mais qu’importe, après une si
longue nuit d’avion l’eau est trois fois bénie. Au dixième
étage, le restaurant est plus qu’exotique et le service un
brin cérémonieux. Gilles Lapierre estȬil vraiment réveillé,
pour commander ce plat qui s’avère si déroutant à son arȬ
rivée : un petit poisson difficile à déguster, servi sur un lit
de riz rouge relevé par un curry plutôt corsé. Il a si beau
nom, ce poisson recommandé par le serveur, ce kané, en
langue locale (le tulu), aussi baptisé lady fish sur le menu.
Heureusement, les nan au beurre, galettes de pain encore
chaudes, facilitent le passage d’une fine arête, et le thé est
euphorisant. Il en reprend, lui qui n’a jamais apprécié les
tisanes, qu’elles fussent versées par sa mère ou ses tantes,
et qu’il appelait du « jus d’écorce ». Ce thé aȬtȬil goût
d’herbes ou de fleurs, après l’envahissant arôme du curry ?
Mystère, dans ce pays qui en a tant, ou simple illusion du
dépaysement.
Dans la longue baie vitrée du restaurant, la ville éclate
maintenant sous la fuite des nuages. Dernier client à ne pas
avoir quitté la salle, Gilles Lapierre s’attarde devant le paȬ
norama de Mangalore, sur lequel se décalque bientôt celui
de Montréal. Taches blanches qui passent lentement au
gris. Édifices inachevés, çà et là hérissés de fers à béton plus
ou moins droits ou tordus, laissant place aux gratteȬciel,

12

tandis que le SaintȬLaurent chasse le Gurupur. Il n’est plus
dans cet hôtel indien, sur cette côte hospitalière du
Karnataka où chaque minute apporte sa découverte, mais
au quatorzième étage de l’hôpital montréalais où sa vie a
basculé. Non, la longue nuit ne s’est pas encore refermée,
malgré la nouveauté, sinon le choc des tropiques, et la maȬ
gie du thé. Ou seraitȬce l’air climatisé qui brouille la géoȬ
graphie et la mémoire, en cette heure où la montre aussi
trahit la raison ? Les garçons de table ont disparu, seul deȬ
meure le caissier à l’entrée de la salle. Seul également
l’arôme du thé, qui traverse, dissipe la nuit, jusqu’à cette
chambre si blanche de l’Hôpital Général. Jusqu’aux viȬ
sages, aux regards de deux femmes dont, étrangement, il
ne sait plus laquelle appelle ou efface l’autre.
Il reste là près de la baie. Entre deux mondes. Entre les
instants de lucidité et de tendresse. Le caissier se lève enfin,
s’approche, lui demande s’il ne désire pas quelque chose,
un fruit, un autre thé, une glace, car l’heure est celle de la
fermeture habituelle du restaurant, qui rouvrira à 18 h. Il
s’excuse, n’osant abuser de la gentillesse du personnel avec
un troisième thé. Quitté la quiétude de l’hôtel, la circulaȬ
tion n’a plus rien d’exotique, avec sa noria d’autobus
bruyants et polluants entre lesquels slaloment les pétaraȬ
dants triporteurs. La fascination du pays est plutôt sur le
trottoir, parmi cette profusion de couleurs douces et vives,
de soies et cotonnades légères dont se drapent des femmes
bellement halées. Leurs saris aux tendres pastels unis, fleuȬ
ris, lamés ou bordés d’or ou d’argent, accompagnent leur
démarche, souple et gracieuse, dans une ondoyante harȬ
monie. Bracelets et colliers, bijoux discrets ou éclatants,
1
fronts marqués du rouge bindi , division soignée des

1
Bindi, ou bottu, en kannada, ou tikka, en hindi : point, de couleur rouge

13

cheveux de jais de part et d’autre d’une raie médiane,
tresses retenues par une barrette dorée ou des fleurs, et ce
châle diaphane qui souligne la pudeur du regard ; quelle
féerie, ce passage des femmes, face auxquelles les hommes
paraissent si négligés avec leurs chemises et pantalons
froissés. Oh ! cette pudeur des grands yeux sombres peut
devenir ensorcelante. Il suffit d’un instant, d’un arrêt dans
le flot des couleurs et des parfums. Il suffit, pour l’étranger,
d’un cillement, d’un bref éclat d’aigueȬmarine, ou d’obsiȬ
dienne sous l’arc prononcé du sourcil, ce trait noir et divin
sur l’ambre clair du visage. En cette première journée à
Mangalore, l’Indienne du Sud ne détientȬelle pas à elle
seule la clé d’un continent, aux yeux de Gilles Lapierre. Ou
peutȬêtre la Terre aȬtȬelle tourné trop vite, en cette longue
nuit tricontinentale. En cette nuit et quelques autres, après
qu’un soleil dur eut crevé la blancheur de la chambre, au
flanc du MontȬRoyal.

généralement, que les femmes impriment le matin auȬdessus de leur
nez. Autrefois réservé aux femmes mariées, il est aujourd’hui adopté par
les jeunes filles, et peut s’acheter sous la forme d’une pastille
autocollante.

14

C’était à la fin de l’été. Déjà les érables se paraient d’or
avant leur rouge embrasement automnal. Trembles, bouȬ
leaux et merisiers les imiteraient bientôt avec moins de paȬ
nache, tandis que pins, sapins, cèdres et pruches
conserveraient leurs verts moutonnements dans cette
Matawinie au seuil des Laurentides.
Il n’y avait pas deux siècles qu’une trentaine de colons
avaient bâti leurs maisons de bois rond ou grossièrement
équarri et à toits de bardeaux, aux détours de la rivière
Burton avant qu’elle ne se jette dans la Ouareau. Ainsi était
né Chertsey, village forestier au cœur d’une flopée de lacs
dont les noms écrivaient toute une histoire : Lacs Dupuis,
Vivi, Théodore, Cairo, Réjean, Collette, à Lunettes,
Diamant, Ukrainiens, à la Barbotte, des Atacas, Dinosaure,
et cent autres noms de la même eau claire, grise ou brune
selon les fonds, abreuvoirs à moustiques autant qu’à chréȬ
tiens. Les premiers Lapierre y prenaient racine, parmi les
Beauchamp, les Dupuis, les Poudrier, les Riopel, les
Mireau, et quelques familles irlandaises. Du monde dur à
l’ouvrage, du « monde d’église » aussi, quand le curé de
Rawdon voulait bien venir jusqu’à eux, une fois par mois
dans la chapelle qui avait coûté son bénitier de sueur. Ce
QuébecȬlà, royaume du castor et maudit paradis du marinȬ
gouin, n’était, pas plus que pour les guidounes en denȬ
telles, fait pour les manchots et les dortȬdebout. Plus forts

15

à la cognée qu’à la parlote, aussi soigneux de leur cheval
que de leur femme, les pionniers de la Matawinie s’étaient
taillé un village tout droit entre la rivière Burton et le ruisȬ
seau Rivest, aussi droit qu’une rue de Montréal, le pavage
en moins, cela ne viendrait qu’au siècle suivant.
*
* *
— De ses ancêtres, Gilles Lapierre gardait la saine simȬ
plicité, sans la moustache et les bretelles. Il les avait seuleȬ
ment trompés en se mariant tardivement, avec une
demoiselle de Rawdon frisant elle aussi la quarantaine.
Quasiment un brin de fil, Martine Bastien, mais l’amour
soudain lui avait donné de l’appétit et elle avait dû changer
ses robes après quelques lunes. Oh ! pas de quoi faire jaser
sur une graine d’héritier, mais une femme épanouie, éléȬ
gante, au passage de laquelle on se retournait sur la rue
Queen, le cœur de la petite ville où elle était depuis quinze
ans secrétaire à la mairie. Quant au paisible Chertsey, l’anȬ
nonce des fiançailles y avait remué, épicé les esprits autant
qu’une charge d’orignaux, de quoi faire pencher le clocher
de l’église Saint Théodore, bien léger pour le poids de ses
deux cloches. Si le Gilles prenait femme, qui alimenterait
désormais les placotages sur les longues marches de bois
du Dépanneur, ou devant les étagères de Madeleine, garȬ
nies des meilleures tartes du comté : au sucre, aux bleuets,
fraises, pommes ou rhubarbe. Un client de sa Tarterie ne
lui avaitȬil pas déclaré, la bouche à peine sucrée :
— FautȬil qu’il n’ait plus rien à apprendre des billots et
des machines, pour que Gilles Lapierre s’intéresse enfin
aux créatures…
Le mariage avait été célébré à Rawdon, où le quart de
Chertsey s’était déplacé. Quinze kilomètres entre les

16

arbres, à jaspiller dans les voitures sur la vertu de la belle
et la tardive fringale du mâle. Quinze kilomètres, dix milles
pour les vieux, un rien dans l’immense forêt laurentienne,
bien que Rawdon, perle de la Matawinie, fût déjà presque
un autre monde, un peu à l’instar de Montréal cinq fois
plus loin. Depuis une décennie, Rawdon se donnait des
airs de parvenue, avec quelques pimpantes boutiques et
cafés mode, jusqu’à une Maison du Chocolat tenue par
trois dames au bec fin : Patricia, Simone et Lucille. Si
proche de l’Hôtel de Ville, la tentation des chocolatières, ne
disaitȬon pas que Martine Bastien s’y rendait plus souvent
qu’à prière. Et Dieu sait si Rawdon ne manquait pas
d’églises, se prévalant même de deux églises russes orthoȬ
doxes joliment entretenues. Cependant, Chertsey n’avait
rien d’une maigre banlieue de Rawdon ; le paisible village
avait sa fierté, pour certains un brin froissée par l’intention
de la mariée de toujours habiter sa ville natale, à cent pas
du cimetière russe Saint Séraphin, certes le mieux ordonné
et fleuri de la province, avec ses noms slaves gravés au bas
des croix cyrilliques.
Ainsi Gilles Lapierre, ouvrier chevronné de la belle scieȬ
rie Riopel, rejoindraitȬil chaque soir son épouse à une voix
de carouge du tombeau de l’illustre Ludmilla Chiriaeff,
plutôt que de lui bichonner un nid d’amour dans la vieille
maison des Lapierre, auȬdessus de laquelle pouvait flotter
la familière odeur d’écorce et de bran de scie, quand un
vent léger venait de l’ouest.
Des langues surettes, au village, susurraient que cela
pourrait leur porter malheur, car c’était briser la tradition
de ce côté de la Ouareau, où cinq générations de bûcherons
s’étaient plus échinés que viraillés avant que la coupe du
bois ne devînt moins pénible. Puis on apprendrait que
l’épouse de Gilles avait une raison fort respectable pour ne

17

pas abandonner son lieu d’enfance. Ses parents s’étaient
éteints, à quelques mois d’intervalle, au seuil de la soixanȬ
taine, et elle était fille unique, le frère tant espéré étant mort
le lendemain de sa naissance, à l’hôpital de Joliette. Lors du
mariage, Gilles n’en avait pas parlé, et ce jourȬlà les Bastien
n’étaient qu’oncles, tantes, cousins, cousines autour de
Martine.
*
* *
Non, pas plus après qu’avant les noces, Martine Bastien
n’avait rien d’une prétentieuse ou d’une mouche à trois
culs, et si elle venait souvent le samedi à Chertsey, ce n’était
pas uniquement pour choisir une tarte ou une quiche chez
Madeleine, mais aussi pour raviver la lune de miel qu’ils
s’étaient offerte à Acapulco. Là, dans la plus que centenaire
maison des Lapierre, à vingt minutes de Rawdon, elle vouȬ
lait que la chambre de Gilles, avec son parquet disjoint, son
lourd lit grinçant, fût leur chalet de vacances, leur trou
d’évasion, le brin de folie qui leur referait une jeunesse. Pas
besoin de monter au nord de SaintȬDonat ou de SaintȬ
MichelȬdesȬSaints, de louer un chalet du Lac Archambault
ou du Lac Taureau, ni de faire la nique aux ours de la
Matawin, pour se donner des frissons de squaw et les
transes d’Iberville. À la sortie du village, au bord du Lac
Diamant, Madame Lapierre courait après la vingtaine
qu’elle n’avait pas connue, ou si amèrement par les rares
confidences de quelques amies. Ah ! la promesse faite à sa
mère sur son lit de mort, quand elle lui avait demandé, la
voix si affaiblie :
— Martine, ma fille, nous n’avons pu te donner un frère,
seulement une maison ; alors, gardeȬla, ton père aussi le
souhaitait.

18

Gilles ne ferait rien pour compliquer les choses. Ils auȬ
raient donc deux maisons, l’une durant la semaine de traȬ
vail, l’autre pour la tendre liberté des weekȬends. Deux
résidences, si peu éloignées l’une de l’autre, de quoi trouȬ
bler les bonnes âmes et enfler les taxes municipales. Mais,
lorsqu’elle retrouvait la relative fraîcheur du Lac Diamant,
et la grande courtepointe bigarrée, héritée de la grandȬ
mère de Gilles, Martine pensait qu’ils étaient choyés, pour
avoir ainsi chacun leur emploi, leur maison, leur lac et leur
chalet dans un joli résumé des Laurentides, s’étendant des
populaires Chutes Dorwin à l’impressionnante Scierie
Riopel. Et quand le soleil descendait sur les pins et les bouȬ
leaux, et qu’après avoir tiré les rideaux de dentelle, elle
s’étendait sur la courtepointe habilement colorée, attenȬ
dant le bond du mâle, lui prenait plaisir à la faire languir.
À regarder la lumière, blanche ou dorée, glisser sur les
jambes, la robe qu’elle portait de plus en plus courte – belle
bravade à son âge –, les bras qu’elle repliait ou tendait imȬ
patiemment. Encore il étirait l’attente, l’heure nerveuse
dans les yeux de Martine, jusqu’à ce qu’elle se retournât à
demi, se lovât dans la lumière tombante. Avant qu’il n’alȬ
lumât la lampe de chevet. Qu’enfin il s’approchât, dégraȬ
fât, détachât tout ce qui pouvait l’être sur un corps chaud,
mais frémissant comme s’il sortait du lac. Alors la nuit
s’ouvrait, plus brûlante qu’un soleil d’août, au cœur d’un
pays neuf. Elle creusait cent détours et mystères sur les riȬ
vières incertaines de l’enfance. Sur la lointaine Rivière
Noire, et plus près la Rivière Rouge, la Burton et la
Ouareau, faisant jaillir des sources aussi pures que les
chansons de Félix, offrant des gourmandises plus douces
que les chocolats de Patricia. Elle déchirait la légende de

19

2
Nipissingue et Hiawhitha , et se réappropriait la beauté
sauvage de la terre algonquine.
À quarante ans, dans l’éclatant silence de Martine, il
n’était plus le Gilles sûr de lui, digne descendant de la liȬ
gnée des Lapierre, fiable opérateur des modernes et
puissantes machines finlandaises : les écorceuses, équarrisȬ
seuses, refendeuses, déligneuses qui chaque jour avalaient,
transformaient leurs centaines de baumiers et épinettes
dans la stridence des lames et des couteaux. L’homme du
Nord, maître du bois et de l’outil, maître de la matière, de
la forêt qui était l’histoire du pays. À quarante ans, près de
Martine nue et renaissante, il approchait le rêve d’une jeuȬ
nesse perdue. Oui, cela semblait écrit au bord du Lac
Diamant, ainsi que le lui avaient répété ses frères cadets
avant de partir pour Montréal : « Dans la vie, Gilles, il n’y
a pas que les tronçonneuses, les tracteurs et les grumiers ;
lâche un peu le bois, et prends le temps de zyeuter les filles,
elles ne sont pas toutes des agaceȬpissette ». Ses parents
également l’avaient plusieurs fois sousȬentendu, avant de
se retirer à SaintȬCalixte, proche village natal de la mère.
Hélas ! ils avaient oublié de lui donner une sœur, et les
femmes, depuis l’école, lui étaient toujours apparues comȬ
pliquées : des oiseaux capricieux, les écolières, et de sévères
ou revêches madames, les institutrices.
L’attrait de la forêt avait écourté son enfance. Il avait tôt
couru les chantiers de coupe et de sciage des comtés de

2
Légende du sorcier indien Nipissingue, auquel se refusait la ravissante
Hiawhitha, et qui par dépit la précipita dans un étroit abîme de la rivière
Ouareau. Mais à l’instant où la malheureuse toucha le fond, un coup de
tonnerre marqua le jaillissement d’une splendide chute au sommet, où
Nipissingue fut changé en pierre, face au grand remous dans lequel il
entendrait pour l’éternité le chant de victoire de l’héroïne des Chutes
Dorwin.

20