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La Dame et le Poète

De
528 pages

Dans l’Angleterre élisabéthaine, il ne fait pas bon être érudite lorsque l’on est une jeune fille de bonne famille. Pourtant, la jeune Ann More a reçu une solide éducation de la part de son grand-père. Conséquence de cette anomalie : la jeune fille refuse d’épouser un homme avec lequel elle n’aurait aucun plaisir à vivre. Un tel entêtement ne peut que lui créer des problèmes, surtout lorsqu’il se double d’un amour déraisonnable pour un jeune poète à la réputation sulfureuse... un certain John Donne.


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La Dame et le Poète
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Claire Sarradel
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Je ne sais trop, ma foi, ce que nous pouvions faire Avant de nous aimer : n’étions-nous donc sevrés ? Nous paissions-nous, enfants, de plaisirs terre à terre ? Ou chez les Sept Dormants, étions-nous à ronfler ? Certes : ce plaisir seul ne fut imaginé, Et si jamais je vis et désirai beauté Et la pris, c’est alors que de toi je rêvai. Et maintenant, bonjour, nos âmes qui s’éveillent, Et qui de crainte encor ne s’osent regarder : Car Amour tient l’amour de toute autre merveille Et fait d’une chambrette un univers entier. Qu’aillent navigateurs vers des mondes nouveaux, Que cartes fassent voir des mondes tant et trop : Soyons monde chacun, nul autre ne nous faut. Nos visages l’un l’autre en nos yeux se reflètent, Sur nos visages sont nos cœurs simples et francs ; Où mieux qu’ici trouver mappemonde parfaite Sans l’âpreté du Nord, le déclin du Couchant ? Ce qui meurt est le fruit d’un mélange mal fait : N’ayant qu’un seul amour, aussi bien partagé Que nul ne peut faiblir, nous ne mourrons jamais1.
1. DONNE (John),Poèmes (trad. J. Fuzier), Gallimard, Paris, 2005, pp. 100-101. (NdÉ)
Chapitre premier
— C’est ta faute, maîtresse Elizabeth More ! Dans le grand lit que nous partagions, je réveillai ma sœur en la secouant gentiment : elle me sourit, les yeux lourds de sommeil et de satisfaction. — À cause de ton stupide mariage, nous devons quitter la maison aujourd’hui pour qu’elle soit aérée. (J’imitai le ton hautain de ma grand-mère.) « Je n’accepterai pas que la noblesse du comté se bouche le nez en se soulageant dans mes latrines. » Alors à cause de toi, Beth, les domestiques vont devoir sortir tous les meubles et répandre une jonchée fraîche sur tous les sols. — Père m’a-t-il pardonné d’avoir voulu organiser le mariage ici, et non à Londres, où la reine Elizabeth aurait pu venir ? Beth tendit la main et repoussa doucement une de mes boucles auburn sous mon bonnet. Elles ne voulaient jamais y tenir. Je ris. — Oh, il a vite accepté lorsque grand-père a offert de prendre à son compte toutes les dépenses de la noce. Mon père, bien que fort riche, était plutôt enclin à dépenser son argent avec parcimonie. En regardant le joli visage qui avait accompagné chaque réveil de ma vie, je ressentis une soudaine tristesse m’envahir. Depuis le décès de notre mère, alors que je n’étais qu’une frêle enfant, ma sœur était la personne la plus chère à mon cœur. Et pourtant nous étions aussi différentes de tempérament que deux continents séparés. Alors que j’étais feu et air, toujours prête à débattre et à raisonner quand j’aurais dû faire preuve d’humilité, ma chère Beth était terre et eau. Elle paraissait aussi calme qu’une chapelle par une paisible journée et ses yeux avaient la clarté du rayon de soleil sur la mer. Et elle se montrait d’une telle bonté ! Alors que mon esprit était prompt à s’emporter à la moindre bagatelle – parce que le pain de notre soupe quotidienne était rassis, que je m’étais piqué le doigt sur une aiguille, ou que grand-mère ne cessait de me houspiller – Beth, elle, se révélait toujours douce et souriante. Et lorsque Frances, notre plus jeune sœur, pourtant âgée d’à peine dix ans, me rendait folle à sans cesse ranger et sermonner, Beth me rappelait que c’était notre cadette et non moi, le modèle de la bonne épouse chrétienne, et qu’il fallait que je garde mon calme. Le mariage n’effrayait pas Beth. Peu lui importait que son promis, sir John, soit corpulent et pompeux, et qu’il recherche une épouse pour sa dot et sa docilité plus que pour sa douceur ou son esprit. Contrairement à moi, Beth ne se mettait pas en colère à l’idée que les filles puissent être achetées et négociées comme des vaches sur la place du marché et que les premières questions qui présidaient aux fiançailles soient le montant de la dot et les avantages de l’accord. D’après ma noble grand-mère, tout cela était des plus naturel. Ce qui ne l’était pas, c’était l’amour. Ma grand-mère disait que l’amour tiédit, ne laissant qu’une marmite calcinée qu’il revient à d’autres de nettoyer. Peut-être Beth serait-elle heureuse avec son mari qui s’intéressait plus à la chasse et à la fauconnerie qu’aux joies du mariage. Autour de nous, la maison commençait à s’éveiller. C’était dimanche : nous ne faisions pas la prière matinale à la maison puisque nous allions à l’église. Les
domestiques étaient déjà occupés à ranger les paillasses sur lesquelles ils avaient dormi dans la grand-salle et à allumer les foyers avant que nous partions faire nos dévotions. Bientôt, la demeure entière fourmillerait d’activité. Il m’arrivait de penser qu’avec cinquante domestiques, sans compter nous cinq et les invités de passage à qui il fallait bien donner un lit, il n’y avait pas le moindre recoin dans la maison de grand-père où l’on puisse être seule. Pas même au lit. En songeant au mariage de Beth, je me demandai un instant ce qu’on pouvait ressentir en se glissant sous les couvertures avec un homme au regard enflammé non à l’idée d’une dot ou de négociations sur le contrat de mariage, mais par l’amour et le désir. Aussitôt cette pensée m’émoustilla. La tête sur l’oreiller, Beth me regardait. — Quel sourire étrange, Ann. On dirait que tu as goûté une pêche bien mûre de la serre de notre grand-père et que le jus t’en coule sur le menton. Je ris de timidité : ses mots avaient fait mouche. — Que vais-je devenir quand tu m’auras quittée, Beth ? — Tu viendras souvent me rendre visite à Camois Court. Ce n’est pas si loin. Avec une bonne monture, cela fait à peine une demi-journée de trajet. — Une demi-journée ! Autant dire une demi-éternité ! J’ouvris les rideaux de notre lit – notre petit monde à nous –, et le soleil entra à flots dans la grande salle froide. Je savais que nous avions bien de la chance d’avoir notre propre chambre. Parfois, lorsque la maison était pleine, cinq, parfois six personnes devaient loger dans la même pièce et partager leur lit avec un étranger. Ces jours-là, les serviteurs de passage couchaient dans les couloirs ou dormaient dans des lits gigognes avec leur maître ou leur maîtresse. Le vieux manoir de Loseley, près de Guildford, dans le comté du Surrey fut construit par mon arrière-grand-père, sir Christopher More ; mon grand-père en hérita. Il aurait pu continuer à y habiter : c’était une bonne vieille maison bien solide, quoique un peu austère. Mais la reine Elizabeth l’avait gourmandé. Il lui fallait une nouvelle demeure digne de son rang, lui avait-elle fait remarquer, afin qu’elle puisse venir y séjourner en sa compagnie lors de l’une de ses échappées estivales. Lorsque la reine Elizabeth exprimait un souhait, elle n’avait pas à le répéter deux fois à ses sujets. Mon grand-père, sir William More, fit donc bâtir une nouvelle demeure avec les pierres de l’abbaye de Waverley située non loin de là et désertée par les cisterciens depuis la dissolution des monastères. En homme prudent, il supervisa lui-même la construction, qui lui coûta 1 640 livres, 19 esterlins et 7 deniers tournois ; il avait conservé les livres de comptes pour en témoigner. Pourtant, mon grand-père regretta certainement ses largesses lorsque la souveraine, escortée par toute sa suite de serviteurs et de courtisans – soit trois cents personnes au total –, vint lui rendre visite à trois reprises, apportant plus d’une centaine de charrettes d’effets personnels, y compris meubles et tapisseries, comme si les nôtres n’étaient pas assez bien. J’avais entendu dire que certains gentilshommes avaient été ruinés par les visites de la reine, à cause de tous les mets et vins fins que sa suite prisait tant ainsi que de toutes ces pièces et concerts qu’il fallait donner, aux frais de l’hôte évidemment. Et à chaque visite, Sa Majeté avait insisté pour que mon grand-père nous fasse quitter la maison, nous, sa famille. Il avait aussi fallu faire épandre de la paille le long des routes pour que son carrosse ne la secoue pas trop. Toute la domesticité féminine avait dû en outre nous suivre en exil, la reine ne supportant pas les voix geignardes des femmes. Même lorsque mon grand-père évoqua sa maladie, la souveraine n’en eut cure et s’installa malgré tout, non sans exiger que Loseley soit encore plus étincelant que la fois précédente. Surmontée de nombreuses cheminées imposantes, la façade de la maison, longue
et large, avait été bâtie avec vingt-deux cargaisons de pierres extraites de la carrière voisine de Guildford, puis coupées en leur milieu. La roche des piliers, en revanche, venait de Hascome Hill. La demeure se composait de deux étages. Le rez-de-chaussée abritait la grand-salle, le salon et la bibliothèque de mon grand-père, ainsi que les cuisines, les garde-manger et la souillarde. Au-dessus, se trouvaient les chambres à coucher avec une belle vue sur les pâturages vallonnés et, au second étage, les quartiers des domestiques et des invités de moindre importance. C’était une maison très simple comparée à ces nouveaux manoirs tape-à-l’œil dotés de plus de vitres que de murs, construits par ces parvenus qui avaient prospéré sous le règne de notre reine ; mais mon grand-père disait que son aspect discret et distingué seyait à la demeure d’un gentilhomme. Comme ma grand-mère nous le rappelait souvent, nous avions le privilège de vivre dans un endroit orné de beaux meubles, aux murs habillés de lambris sculptés par des maîtres artisans et de confortables tapisseries qui empêchaient le vent de s’insinuer dans les interstices de la maçonnerie. Loseley était entouré d’un vaste parc verdoyant, où l’on pouvait voir des cerfs savourer l’herbe – lorsqu’ils n’étaient pas la cible des chasses de mon frère Robert ; derrière, un jardin potager donnait sur les douves et l’étang où l’on élevait les poissons pour notre consommation. Il y aurait même eu un passage secret menant aux celliers. Nous l’avions tous cherché étant enfants, en vain. Beth et moi nous habillâmes à la hâte, nous aidant l’une l’autre à lasser nos corsages et à attacher nos manches à nos robes, heureuses qu’elles soient faites de bonne laine anglaise. Prudence, notre femme de chambre, nous avait servi de la petite bière et du pain pour que nous puissions rompre le jeûne de la nuit. Après un dernier examen dans le miroir au-dessus de la garde-robe, je partis à la recherche de ma grand-mère. J’avais toujours vécu dans cette maison ; toutefois, mon père George More ne vivait pas ici avec nous, ce que certains trouvaient étrange. À la vérité, il ne s’entendait pas très bien avec son propre père. Il aurait aimé pouvoir diriger sa maisonnée comme il l’entendait, mais mon grand-père se considérait toujours comme le maître des lieux. « Le problème avec les More, marmonna un jour mon père d’un ton sec, c’est qu’ils vivent bougrement trop vieux. » Après la mort de notre mère, il se remaria rapidement et, avec l’argent de sa nouvelle épouse, fit bâtir une demeure dans les environs, à Baynard. Il prit avec lui notre frère Robert, son héritier, mais nous laissa – nous les cinq filles – à Loseley, sous la garde de nos grands-parents, sir William et lady Margaret. J’aimais profondément mes grands-parents, mais je fus blessée par ce choix. Je savais que cette décision était fortement influencée par la nouvelle épouse de mon père, Constance, une femme revêche qui souhaitait des enfants de son propre lit pour nous remplacer dans le cœur de notre père. « Qui voudrait toute une portée de filles encombrant la grand-salle ? » l’entendîmes-nous déclarer à ses invités. Ce à quoi Mary – ma sœur aînée, d’un tempérament encore plus enflammé que le mien – avait rétorqué : « Et qui voudrait d’une belle-mère aussi douce et charmante qu’une laie ? » Je dois avouer qu’agenouillée devant mon lit, j’avais imploré Dieu Notre Sauveur de ne donner que des filles à ma belle-mère et, à ma grande satisfaction – sans doute impie –, Il ne lui a jamais envoyé d’enfants. Cela faisait de mon frère Robert le seul héritier. Pour apaiser sa culpabilité de nous avoir abandonnées, probablement, et quitte à provoquer colère et ressentiment chez Constance, notre père mit à disposition de notre grand-père les bénéfices de plusieurs baux et loyers destinés exclusivement à l’éducation de ses cinq filles. Érudit, aussi à l’aise avec les œuvres de Sénèque que
celles d’Aristote, mon grand-père tâcha donc de nous transmettre son savoir, à nous, faibles femmes. Je ne pouvais que sourire lorsque je repensais à nos réactions respectives. Ma sœur Mary, l’aînée, s’adonna à l’étude avec application et, rapidement, apprit à parler français et italien, bien qu’elle fût plus attirée par les poèmes d’amour des troubadours que par l’histoire de l’Empire romain. Ma sœur Margaret se contenta de soupirer, déclarant qu’il n’y avait nulle raison qu’une femme connaisse une autre langue que la sienne et qu’elle préférait acquérir le savoir-faire de ma grand-mère en matière de plantes aromatiques ou celui du cuisinier à son fourneau. Ma très chère Beth essayait d’écouter, mais son esprit vagabondait toujours, distrait par les rayons du soleil ou le chant des oiseaux. Quant à ma sœur Frances, trop jeune pour profiter de ces leçons, elle trouvait son bonheur dans la pratique de la broderie, reproduisant les devises les plus édifiantes qu’elle pouvait dénicher. Quant à moi… j’étais différente des autres. J’eus l’impression de revivre, comme une plante presque fanée qui aurait soudain reçu de l’eau et du soleil : ce fut un épanouissement. De fait, je travaillais tant à mes leçons que ma grand-mère devait y mettre fin, m’assurant que j’allais perdre la vue ou gagner une fièvre cérébrale. Habituellement docile, ma grand-mère réprimandait son mari d’avoir créé cette chose étrange et grotesque : une femme à l’éducation si poussée que cela allait finir par lui nuire. « Quel homme, lui demandait-elle avec colère, voudra d’une épouse qui peut citer les philosophes mais dont les serviteurs se laissent aller à la paresse et dont la viande brûle sur le feu ? » Mon grand-père ne pouvait faire la sourde oreille car ma grand-mère, lorsqu’elle laissait libre cours à son indignation, était une femme redoutable. Un jour, j’avais même entendu un valet de chambre comparer son visage à celui d’une statue sculptée dans le granit, et avouer que la sévérité de ses lèvres lui faisait penser au général d’une armée. Pourtant, ce n’était qu’un masque qui dissimulait sa profonde gentillesse. Dès lors, il me fut interdit d’étudier après 15 heures. Je me dirigeai vers la grand-salle, une belle et grande pièce dont les hautes fenêtres s’ouvraient sur le parc. Elles étaient ornées de vitraux aux armes de la famille More, et lorsque le soleil les traversait, l’après-midi, une lumière de rubis et d’émeraude dansait sur le plancher. Mon vitrail préféré, qui ne faisait pas plus de quatre ou cinq pouces de long, représentait un seigneur et une dame attablés, en train de se restaurer. C’était un peu comme un petit monde miniature rien qu’à nous. L’artisan verrier qui l’avait fabriqué avait dû bien rire en imaginant ces deux tables et ces seigneurs et dames de nature différente qui mangeraient dans la même pièce : les More et ces petites créatures figées dans le verre. Sur tous les murs lambrissés, de beaux portraits de famille nous toisaient. Trois fois par semaine on couvrait le plancher de cette salle d’une jonchée fraîche. Un grand feu ronflait à côté du portrait d’Édouard, l’enfant-roi, et un candélabre aux dimensions imposantes, déjà allumé à cette heure du jour, était suspendu aux sombres poutres, éclairant un beau plafond de plâtre. On entendit un vacarme monter du côté de la porte d’entrée principale, annonçant que mon père venait d’arriver et qu’il était déjà en grande discussion avec mon grand-père. Une fois de plus, je me réjouis qu’ils ne vivent pas sous le même toit. — Bienvenue, père, le saluai-je. Même pour parcourir les vingt miles séparant le Surrey de la cour ou du Parlement, mon père aimait à s’habiller selon son rang. Son pourpoint était fait de velours noir, orné de larges fils d’or ; ses hauts-de-chausses étaient ouvragés des mêmes motifs et le tout était surmonté d’un large chapeau noir, qu’il gardait sur la tête même pendant les repas à l’instar de nombreux gentilshommes. Il affirmait qu’il devait être digne de
son statut de membre du Parlement et représentant de l’ordre local. — Ann. Je vous donne le « bonjour ». Des yeux gris perçants brillaient au milieu d’un visage certes long mais délicat souligné d’une fine moustache et d’une pâle barbe rousse. Mon père décriait souvent les hommes arborant une barbe pleine, toutefois, je savais que secrètement il enviait celle, coupée au cordeau, du comte d’Essex – l’indétrônable idole du moment, quand bien même ses relations avec la reine variaient telle la girouette au vent en fonction des campagnes à l’étranger. — Tes sœurs sont-elles déjà là ? — Non, père. J’ai pris le bruit de votre cheval pour le signal de leur arrivée. — Ta sœur Mary doit encore se demander quel joyau porter pour tous nous éblouir, répondit mon père d’un ton brusque. Quand je pense que ce qui lui sert d’époux n’a pas deux sous qui s’entrechoquent dans sa bourse. Ce jeune homme est une bien sévère déception. Il a peut-être de grandes aspirations, mais les aspirations peuvent être aussi creuses que le fond d’une calebasse si elles ne mènent à la richesse et au pouvoir. Quel que soit le bijou qu’elle portera, il aura été hypothéqué au moins trois fois. Je fus un instant saisie de tristesse pour Mary, qui croyait effectivement nous impressionner, nous pauvres campagnards, en faisant étalage de ses plus beaux atours sans savoir que mon père n’était pas dupe le moins du monde. L’époux de Mary, Nicholas Throckmorton, venait d’une bonne famille, mais avait l’infortune d’être l’un des plus jeunes fils. Il avait néanmoins des relations dans le monde, sa sœur Bess étant l’épouse de sir Walter Ralegh. Et les accointances, en ces temps où l’avancement reposait sur un mot favorable d’une personne influente, étaient une solide monnaie d’échange. C’étaient ses relations qui avaient persuadé mon père de lui céder la main de Mary. Mais ce qui depuis provoquait son ire, c’était que notre famille n’en avait tiré aucun avantage. En fait, Nicholas avait même fait l’erreur suprême de lui demander de lui prêter de l’argent. Le trait le plus remarquable chez mon père était sa stature. Ou plutôt, son manque de stature. Lorsque mon grand-père et lui se tenaient l’un à côté de l’autre, il était difficile de voir le lien de parenté. Mon père était de si petite taille qu’il ne pouvait jamais se proposer pour porter le cercueil lors de funérailles de crainte de précipiter la bière dans la fosse un peu trop rapidement. Pourtant, il se montrait toujours prompt à s’emporter s’il s’estimait humilié, alors que mon grand-père, plus grand et trapu, avec un regard qui exprimait autant la gentillesse que la perspicacité et une longue barbe blanche taillée en deux pointes comme l’exigeait la mode, semblait posséder tout le calme de Dieu le Père – sans vouloir proférer de blasphème – et beaucoup de sa patience aussi. Ce qui était bien nécessaire quand on avait affaire avec mon père. Mon grand-père n’avait pas toujours été aussi calme. Dans sa jeunesse, avais-je entendu dire, il avait été un féroce opposant aux papistes, et beaucoup le craignaient, à juste titre. À présent, ils en étaient à discuter de l’opportunité d’ajouter des festons d’herbe et de baies rouges au plafond sculpté de la grand-salle pour la noce de Beth. — Oui, oui, insistait mon père. Vous avez besoin de couleur pour égayer les ténèbres de cette immense caverne démodée. Si nous étions en ma demeure, nous pourrions festoyer dans la galerie. Je ne comprends pas, père. (Il secoua la tête en signe de stupéfaction.) Comment pouvezvous faire sans galerie ? Comment supportez-vous de dîner encore dans cette salle avec vos domestiques, sans intimité aucune pour discourir ou entretenir une conversation spirituelle ? À Baynard, nous avons abandonné le dîner dans la grand-salle au profit d’une confortable salle à manger et disposons toujours de la galerie à l’étage dans laquelle nous pouvons