La déraille

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Rebelles, nous pensions pouvoir vivre un corps autre, créateur, une "chair profonde",surgissante; qu'à partir de cette chair se construirait une société alternative, à l'instar de la beat generation, qu'elle enjamberait le vide du siècle finissant, qu'elle nous sortirait de l' "asphyxiante culture". Nous n'avions pas soupçonné la mondialisation, la férocité du libéralisme à venir. Nous avions des modèles, nous revendiquions un rapport nouveau à l'instant, sans se douter que du même coup nous retrouvions l'Orient. Voici ce roman de la contreculture, retour sur une utopie.
Publié le : lundi 2 mai 2011
Lecture(s) : 33
EAN13 : 9782296460713
Nombre de pages : 177
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LA DERAILLE Roman
L’Ecarlate 18 années d’édition Littérature, érotisme, essais critiques, rock’n’roll Déjà parus Dominique Agostini :La petite fille qui cachait les toursFrançois Audouy :Brighton Rock(s) François Baschet :Mémoires sonores Georges Bataille :Dictionnaire critiqueJeanLouis Derenne :Comment veux-tu que je t’embrasse… Louis Chrétiennot: Le chant des moteurs (du bruit en musique)Guy Dubois :La conquête de l’Ouest en chansonsBrigitte Fontaine :La limonade bleueErwann Gauthier :L’art d’inexister Pierre Jourde :La voix de Valère Novarina Akos Kertesz :Le prix de l’honnêteté Akos Kertesz :Makra Greg Lamazères :Bluesman JacquesAndré Libioulle: la déraille Marielle Magliozzi :Art brut, architectures marginales Alain Marc :Ecrire le cri (Sade, bataille, Maïakovski…)Claire Mercier :Figures du loupClaire Mercier :Désir d’un épiloguePierre Mikaïloff :Some clichés, une enquête sur la disparition du rock’n’roll André Németh :La Commune de Paris !Bernard Noël :L’espace du désir Ernest Pépin :Jardin de nuit Maria Pierrakos :La femme du peintre, ou du bon usage du masochismeEnver Puska :Pierres tombales JeanPatrice Roux :Bestiaire énigmatique NathYot :Erotik mental food Jean Zay :Chroniques du grenier
JacquesAndré Libioulle
LA DERAILLE Roman L’Ecarlate/ L’Harmattan
Du même auteurLe joueur, la religieuse et la radio, pièce radiophonique d'après Ernest Hemingway. Chants de cinabre, Poèmes, L'Harmattan.
L’Ecarlate – Jérôme Martin / Librairie Les Temps Modernes 57, rue N.D. de Recouvrance, 45000 Orléans ecarlate.jeromemartin@yahoo.fr
Couverture : Sophie Laporte
© L'HARMATTAN, 2011 57, rue de l'ÉcolePolytechnique ; 75005 Paris ISBN : 9782296546608 EAN : 9782296546608
Vivre dans l'instant, c'est vivre une éternité sans passé ni futur. En écrivant ce texte, j'ai été hanté par « La Route des Flandres » (Claude Simon) et anxieux de pouvoir me situer dans cet ici et maintenant où surgit, depuis toujours, l'homme créateur. Pas de discursivité donc, des ruptures de continuité, des hachures du temps, une absence de devenir. L'instant. Toutefois, comme j'écrivais à partir d'une chronique, la mémoire faisait obstacle, lançant d'un coup ses giclées d'événements, tous sur le même plan. Il se posait la question de la lisibilité, par « contiguïté dans la conscience », comme chez Claude Simon, ou par interpénétration de l'énergie surgissante des images jetées comme un filet sur le présent. J'avais la crainte d'un éreintement du présent, d'un présent frelaté, chargé d'ombres. Il m'a semblé dès lors ne pouvoir jouir que d'une seule et unique possibilité: suivre la vie, sa déraison, son chaos, accepter donc un présent malmené, molesté par le passé. Ce faisant, ce qui tout à coup s'est présenté est une « défiguration » active, une écriture de la cassure, un présent dans lequel je récupérais une forme de surgissement. J'en suis resté là, pour l'heure. L'écrivain a toujours le choix: réorganiser ce qui vient, réaliser une œuvre « belle », ou se couler dans ce qui se porte
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au devant, dans l'aléatoire, l'imprévu. Se laisser écrire. A ses risques et périls. Ce texte n'est pas un roman au sens strict : il n'y a pas de personnages donnés, formant une trame de départ. Des faits, certes, des acteurs, des événements bruts, un vécu. Le vécu ne peut devenir créateur que s'il porte en lui une charge forte d'imaginaire. C'est celuici qui m'intéresse. Je me suis efforcé d'entrer dans cet imaginaire potentiel, de le déporter, l'extrapoler, l'amener à fiction. Est donc « roman », pour moi, le déploiement même qui enjambe le fait et le jette dans la fiction par le biais de son imaginaire propre. Les séquences relatives à mon père, ou les épisodes avec l'Algérienne, me paraissent y parvenir. Beaucoup moins, en revanche, Roland Barthes. L'homme demeure dans les bras de l'imaginaire puissant qui se dégage de lui. Je n'en rajoute pas. L'écrivain est un mâcheur de mots, mais son ruminement se heurte souvent à des limites. Les respecter renforce, paradoxalement, de mon point de vue, l'imaginaire.
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I Je suis tombé dans un mal terrible. Un trou. C'est venu comme une tenaille, qui serre, écrase, toujours plus jour après jour. C'est d'abord le sommeil qui a disparu. Complètement. La nuit, mon crâne était pris dans une vipère, un poison, un poing serré à sang, un caillou. Le caillou irradiait, au centre de ma tête, des lueurs noires. Yeux fermés, il se fixait au centre de moi. Yeux ouverts, il se faisait plus dur encore. Les médecins m'ont filé leurs saloperies habituelles. Aucun effet. Le poing s'acharnait. On meurt de ne pas dormir. Et ça ne traîne pas. Le jour, mon mal de poing, l'impression de chavirer sous son poids, cette tentacule douloureuse atteignaient des sommets. Je vivais plié sur moimême, la tête bandée dans les mains, incapable d'autre chose, priant, insultant, vitupérant. Les médecins, de leur rire jaune, disaient que c'était impossible, ce mal, que je n'avais pas l'air fatigué. Et puis, je ne sautais pas, je ne courais pas, ne me fatiguais pas tant et plus avant de glisser dans le lit. Le lit, j'en avais peur. Une phobie. J'essayais de parler au caillou, de l'amadouer. Il s'en foutait. Les médecins ont prétendu que je dormais sans le savoir. Le corps dormait. La tête, à cause de mes idées, non. Aucune drogue n'était assez puissante. Je me levais
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mort d'épuisement. Les journées passaient. « Va te distraire ! » me serinait ma femme. Et si c'était la folie ! Absurde, vengeresse, procédant par pressage inexorable du citron, décidant de me tronquer le monde. Pourquoi moi ? Il tombait un noir silence. Je ne parlais plus. J'ai pensé à Nietzsche, sa chute soudaine dans un grand cri, puis la mort irrémédiable de la parole, la mort de l'écrit. Vivant, mais mort. Les jours se sont empilés devant la fenêtre fermée de ma chambre, avec les vieux dans la cour de l'immeuble. Stupeur morbide devant leur manière ralentie. On pousse un pas, puis l'autre. On s'arrête. On repousse. On regarde ses pieds. On reprend. Vers nulle part. J'ai eu peur de sortir, et peur de cette peur. Sortir où ? Se lever, se laver, s'habiller, enfiler des chaussures, c'était une montagne. J'ai pensé que c'était ça, la mort qui venait. Le psychiatre m'a dit : « Essayez d'avoir des projets ! » Mon projet, impensable, c'était d'éviter la nuit avec son poing dressé, dément. Il a été question de m'envoyer à l'hôpital psychiatrique. Finir mes jours dans une cour d'hôpital, avec des murs suintants, des platanes mornes, des gens qui hurlent, crachent ! Qui vous regardent avec dégoût ! « C'est terrible ! » j'ai dit. Et j'ai pleuré. « Oui, c'est terrible » a fait le psychiatre. Il ne m'a plus regardé. J'étais déjà dans l'autre monde, l'enbas, celui des aliénés.
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On en ressort. Je vous raconterai. La vie vous a joué un tour, c'est tout. Elle a pris soin de vous, à sa façon. A vous de comprendre. J'avais tout de même perdu l'imagination. J'errais la tête vide. Comme si le poing, maintenant disparu, avait laissé un immense cratère. Tête creuse maintenant, ouverte à tous vents. Ma femme a recommencé à s'affoler. « Je ne veux pas vivre avec un estropié de la cervelle ! » Je me vivais comme une épave. Puis je suis tombé sur un bouquin. Comment reconquérir sa créativité. Ce mot a sonné en moi, tout redéclenché. Le précepteclé : écrire trois pages tous les matins, sur n'importe quoi, n'importe comment, sans se censurer. J'essaie. Je laisse couler. Après dix jours, les « pages du matin », à force, ça devient de la bouillie de chat. Comment « reconquérir » avec ça ? On est allé dans une petite ville de la côte normande avec ma femme. Je faisais mes pages insipides dans un bistrot de gueulards, devant un marché. La recommandation du bouquin, c'était de ne jamais se relire. Foutre les pages au rancart, si possible. La chose la plus inepte que j'ai noté c'était : « En face de moi il y a un vieux avec un clebard qui s'emmerde. Le chien a une sale tronche. Le type aussi, qui veut embrasser la serveuse à tout bout de champ. Elle doit se laisser faire. Les clients, ça l'assomme, c'est écrit grand comme ça sur son front. Boulot stupide pour des journées perdues. Des journées à trois clopes. »a
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valait pour moi aussi. Bon. Le reste n'était que redites, jérémiades, enlisement. Blocage absolu. Sur ce point, le bouquin indiquait : « Donne quelque chose au monde et Dieu fera le reste. » Donne ! Donne ! J'ai continué, et finalement il se formait comme des bulles dans la bouillie. Certaines éclataient et je me suis retrouvé à écrire quelque chose qui ne m'emmerdait plus, je l'appelle l'histoire du singe agité. Le « singe agité » c'est le mental qui court, vagabonde, se précipite. Le mental se leurre sans cesse puisqu'il n'est que le mental. Il n'inspire pas, ne fait rire personne. Alors le singe se jette contre les barreaux de sa cage. Des barreaux invisibles.a l'enrage encore plus. Et il pense ! Il pense ! Pas d'autre issue. Il pense jusqu'à l'épuisement des mots, se cogne à luimême, dans l'espace de son propre ressassement. Son voyage, c'est la distance d'un bond à l'autre. Le sansrepos appelle l'impossible quiétude, qui lui fout des coups de pieds au ventre parce qu'il n'est qu'une illusion. Oh ! Le silence est bien loin encore ! C'est dans le bouddhisme indien. Moi, il m'a suffi de suivre les déambulations grotesques de cet animal. Je m'y retrouve parfaitement. Ma mère est morte de me donner naissance. C'est tragique ou grotesque selon l'angle. Les médecins n'ont pas eu le temps de réfléchir. Il y avait
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