La déraison

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Qui était cette ancienne comédienne dont la voix magnifique envoûtait ses patients : une analyste, un apprenti sorcier ou une manipulatrice ? Vers quel univers fantasmatique entraîna-t-elle une jeune femme sans trouble psychologique sérieux à l'origine ? Retraçant le face-à-face entre une psychothérapeute et sa patiente à peine sortie de l'adolescence, La Déraison visite la face sombre d'une psychothérapie tournant au drame.
Publié le : samedi 1 novembre 2008
Lecture(s) : 205
EAN13 : 9782336264073
Nombre de pages : 262
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La Déraison
Dérive d'une psychanalyse@
L' Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://v..;ww.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo. fi
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-05474-5
EAN : 9782296054745Valérie Fonta
La Déraison
Dérive d'une psychanalyse
L'Harmattan«Mais moije puis pénétrer jusquJà tâmeJ car la parole
Répond dans la pensée des autresJ comme quand je joue je sais ce
que IJautre répondraJ il ne peut pas faire autrement.
cJCar les voixJ est comme les couleurs
Et comme entre les voix il y a réponse
sJEntre les âmes quJelles se haïssent ou aiment. »
Paul Claudel
LJéchangeC) était hier)
La nuit des temps...
Ma frêle silhouette me colle à la peau
Avec ses états d)âme.
Je me retourne sur elle) sur mon passé
Au risque de devenir statue de sel.
Le vent soufflera sur mes cendres un jour
Mais les mots se souviendront.
Cette amertume au lointain souvenir
Se charge de mes pensées au lieu de mes poussières.
Elles investissent la moindre particule.
L)homme politique existe par élection.
L)acteur par tadmiration et les applaudissements.
d) rd)Elle parce que je venais la voir et que je parle elle aujo u hui.À la mémoire de Pierre D.
Remerciements à Fernande Chambon, Anne Lapiz, Virginie
Noubissié, Anne-Sophie et Philippe Schmitt-Kummerlee
à Pierre-Yves, aussi, mon épouxongtemps, le réveil fut un frisson d'effroi,
un rappel au vacarme et au gâchis, un sursaut,L
parce que la crainte était devenue réalité.
~ancinantes images du passé.
Ecoute de fous rires et de larmes.
Les yeux s'ouvraient dans des domiciles nouveaux.
Et dans ce vide résonnait, teDe une sentence,
le mot "fixation ': verdict d'un psychiatre.
C'est vrai, je n'avais qu'une idée:
la revoir, comprendre.
La volonté de ce jour me raccrochait à l'infime.
La situation avait été arrêtée par des murs.
Nécessité de choisir embarrassante...
pour celui qui s'agite £ace à l'injustice.
Les murs de l'hôpital psychiatrique
ou ceux du commissariat de police?
Sur moi, des mains fermement.
Conduite à la résignation du corps,
en regard d'une volonté de révéler comme du béton.
Se dire en cet instant que de lutter est inutile.
On m'emmène.
Je ne reviendrai pas.
Je le sais.
EDe venait de le crier:
« C'est fini! »
Soudain,
le regard s'aveugle de ces années...
Chemin à la renverse.
En face de moi, ma silhouette
cherchant le bouton d'électricité
pour éclairer le jardin de la résidence,
un soir de janvier.
Les chevilles se tordent
sur les interstices du tracé de pierres plates.10
a personne qui m'ouvre la porte ne me regarde pas, ne regarde
Ljamais l'autre.
Avec un geste qui souligne la précaution envers un premier
instant, elle la referme très doucement derrière moi. Elle m'invite à
entrer dans le salon et à venir m'asseoir près de la baie vitrée puis
s'assied en face de moi. Son regard se dirige vers la vitre.
Elle me demande ce que je souhaite.
Je ne sais pas. .. Je réfléchis. .. Je réponds:
« Je ne me sens pas du tout adulte. »
Elle me demande mon âge, les études que j'ai suivies, si je
travaille.
J'ai 24 ans. J'ai suivi des études en architecture. Je travaille
comme dessinatrice dans un ministère.
Son regard n'a pas quitté la vitre.
Elle s'étonne de la couleur de mes cheveux, qu'elle trouve
beaux.
Un silence. ..
Elle s'étonne aussi de la ressemblance "étrange" avec mon
père.
Un silence...
Elle me demande de lui parler de mes parents qu'elle dit
connaître et aimer tous les deux.
Je préfère ma mère. Je la trouve plus belle, plus pure.
« Plus pure? » cette réflexion semble l'indigner.
Elle pense que tout un raffinement se cachait" sous la trogne
d'alcoolique" de mon père:
«Je suis sûre qu'il avait dans sa jeunesse un petit visage
frais comme le vôtre. »
Elle m'avait aperçue à ses obsèques:
Mes cheveux étaient très blonds. Un foulard de soie claire
était noué autour de mon cou. Je portais une robe bleu foncé et
me tenais très droite, les jambes serrées.
Elle s'était demandé si j'étais sa fille ou bien sa maîtresse.
Un long silence. Je revois cet après-midi, l'église de
SaintThomas-d'Aquin, le cimetière du Père-Lachaise, la foule.
Affaiblie par les larmes, je pleurais. Pourtant, je ne l'aimais pas.
Elle me demande d'où venaient toutes ces larmes.
Je ressens la chaleur de ce printemps 1976. Dans mon dos le
radiateur brûle. Le feu monte au visage. Les mains deviennent
moites. Je voudrais fuir. TIest trop tard.Il
« C'était quelqu'un votre père... Un grand peintre! il était
non seulement connu mais reconnu. »
Je sais son talent mais lui en veux. il ne s'est jamais occupé
de nous.
Elle me demande de lui parler de moi.
Ma vie est faite d'éloignement et de séparation. J'ai peur de
l'abandon. .. Peur de la mort... Peur de m'évanouir en pleine rue.
J'habite le cœur de Paris, tout près de la Seine et des
Tuileries, dans un grand appartement, chez ma grand-mère. Là,
vivent aussi ma mère, mon frère...
Des questions encore.
Des réponses.
Des silences.
Des questions sans réponse.
Des propos sans importance.
Des paroles effacées dans le temps.
Plus tard, je me lève avec la détermination de ne rien
pourSUIvre.
Mais elle me fait un prix:
« Quatre-vingt-dix francs. »
Car elle souhaite me voir venir, aussi, le samedi matin, pour
faire de la relaxation. Elle désigne la natte de paille.
Je voudrais refuser, dire:
«Je suis venue seulement ce soir, pour des conseils. »
Et dans une succession de maladresses tombent mon
manteau, que je relève, mon écharpe, mes gants l'un après l'autre.
Elle se baisse aussi pour les ramasser, m'aide à revêtir mon
manteau:
« Cela va aller un petit peu mieux à présent. »
Puis elle me raccompagne vers la porte et me serre la main,
très fort:
« À samedi! »
Je m'enfuis en courant, avec un sentiment de peur étrange,
peur de l'inconnu, prescience d'un malheur. Impression
indéfinissable d'avoir déjà vécu ces instants.
Ce soir-là, dans l'attente de l'autobus, face à l'Hôpital
SaintAntoine pouvais-je prévoir que je serais précipitée en ces murs?
Pouvais-je prévoir toute cette violence?12
Années de doute et de certitude)
de partage entre la tristesse et la joie.
Ses mots résonnaient durs) tendres.
Années d)espoir mêlé de désespoir.
L Jesprit se vide de toutes ses impressions.
Les moments où lJon donnerait tout.
Ceux où lJon se culpabilise.
Passage du soulagement à l'appréhension
Toujours.
C'était à une époque où tout, pour moi, n'allait plus très
bien. L'enfance s'en était allée. Le passage de l'adolescence à l'âge
adulte, des études au monde du travail, me rendait morose. TIy
avait eu la mort de mon père. Je travaillais depuis peu dans un
ministère et ne m'y plaisais pas. J'avais eu beaucoup d'amis, de
Ilpetites aventures amoureuses. TI y avait eu l'exposition" EUes de
Lautrec au musée Marmottan. Intime rencontre, un soir, d'une
peinture incantatoire. Puis je m'étais isolée dans la fumée du
tabac, inhalant gitane sur gitane. Volutes bleues! Je voulais écrire
et avais commencé un roman; mais au milieu des lignes, je me
sentais plus seule encore, à rechercher je ne sais quoi
d'impossible. Sans doute l'âme sœur. Et cet hiver, je vins échouer là...
Auprès d'un être qui devait troubler ma jeunesse et bouleverser
mon existence.
« Ma fille aurait besoin d'avoir des échanges », lui avait dit
ma mère, pensant qu'elle lui conseillerait pour moi quelqu'un de
bien.
« Qu'elle m'appelle! »
Au début, je riais.
Ma grand-mère soupirait:
« Pas toi Valérie! »
Elle se moquait:
Elle voulait bien m'écouter et ce serait moins cher.
Ma mère me rapporta ces mots:
« Vous ne m'aviez pas dit que vous aviez une fille comme
cela! Votre fille, c'est une fleur! »13
Non, elle ne me plaisait pas, cette dame que j'avais prise
pour la secrétaire, à l'ouverture de la porte. Je la trouvais bizarre
même, au point d'avoir des fous rires. Elle paraissait tantôt âgée,
tantôt jeune. Mais... TI y avait sa voix si magnifique, si
envoûtante. Elle en devenait très grande, très belle... Elle était très
intelligente et semblait tout comprendre. Elle était si persuasive,
aussi. Elle me disait: « Vous avez eu une réaction très saine de
vouloir venir ici ». Et ma mère pensait que c'était bien.
Alors, à contre cœur, je me rendais là-bas.
A contretemps, à contresens.
Au rythme infernal, bientôt,
de cette semaine de deux jours .'
le mardi soir, le samedi matin.
Je me hâtais pour ne pas arriver en retard
à un rendez-vous où je ne saurais trop quoi dire.
Vers un salon, un fauteuil
Vers un lieu qui s'éloigne de l'animation du faubourg
par une petite rue, avec tout au fond une église.
Après avoir traversé le hall d'un premier bâdment,
le chemin en lacet du jardin menait à
une autre partie de l'immeuble.
La main allait sur le bouton d'interphone.
Un moment d'attente... Long parfois...
La porte vitrée s'ouvrait.
L'appartement se situait au rez-de-chaussée,
en face presque de l'entrée.
Le soir, un trait de lumière sous la porte guidait
les pas dans la pénombre.
Aux heures claires, une ouverture au fond du hall,
laissait entrevoir le dernier jardin de la résidence.
EUe ouvrait la porte:
« Entrez! »
D n y avait pas de serrement de main,
seulement en fin de séance.14
n salon aux tentures de velours scarabée, une moquette ocre
Ujaune. Au fond, près de la baie vitrée, un fauteuil et une chaise
se regardent. Contre le mur de droite, un secrétaire frôle un
tabouret. Sur l'écritoire en cuir, un encrier sophistiqué où trempe
un porte-plume forme un ensemble noir laqué. Tout près, une
photo d'elle en tragédienne. Une natte de paille s'étend, non loin,
sur le sol. Et en retrait, vers la porte, un lampadaire se coiffe d'un
abat-jour clair. Divers objets, à même la moquette, induisent le
monde de la pensée vers la terre. Entre la porte et le fauteuil, une
pile d'ouvrages épais, napée de guipure amidonnée se pare d'une
lampe, un vase de fleurs, une plante verte. Tout autour, en
méandre, un coffret de savonnettes, des boites anciennes, des plantes
sur leurs soucoupes, un artichaut en fleurs... Sous la haute
fenêtre, des livres d'art s'alignent et supportent, vêtue de velours noir,
une poupée au teint de porcelaine, des plantes encore. Au centre
de la pièce, c'est une autre pile sous un linge blanc, en guise de
guéridon pour un bougeoir, un flacon de parfum. Le tableau au
vert sombre d'un paysage naïf s'y adosse. Les murs sont vides.
Tout s'ordonne dans la rigueur d'un espace suggéré où, seule
note de fantaisie, un bouquet de fleurs séchées sur le sol appelle
le silence de la réflexion. Aux pieds du fauteuil du patient, un
cendrier de verre épais.
Près de la fenêtre, Madame D. s'assied très droite. Un bras
plié sur le buste soutient l'autre avant-bras dont la main élève le
visage bien haut. Le bout des doigts étire légèrement la paupière.
Son regard se dirige vers la vitre où mon image, peut-être, se
reflète.
Que dire devant cette femme? Face à la connaissance et la
maturité. Le maintien, la prestance, l'éloquence. Je suis jeune,
timide et vulnérable... De me sentir ainsi observée, je détourne la
tête pour regarder le sol puis la plinthe où s'appuie une carte
postale au vase de fleurs peint par Van Gogh. Position à se rompre le
cou. Le dos me fait mal. Le face à face s'avère une épreuve, une
souffrance. Le silence empourpre mes joues. Je me dissimule
derrière mes longues mèches flottantes. Je voudrais fuir mais reste
une heure ainsi, tordue sur une chaise à décrypter les arabesques
de la tapisserie et m'enlise dans la paresse de mes pensées.
Un temps... Me vient un mot... un autre... une idée. Pensée
salutaire ! Terme salvateur! L'esprit en saisit le fil.
La conversation débute....15
« La vie n' a pas de sens. .. Je ne sais pas quoi dire. »
Je m'entendais prononcer des paroles superficielles,
insipides. Dépourvue de confiance en moi, je bafouillais de me sentir
épiée par cette femme intimidante.
« Vous vous exprimez mal. .. Ici, vous apprendrez à parler. »
« Les gens... », disais-je, pour évoquer mon entourage.
« Les », soupirais-je, lors d'un vague récit.
« Les gens... », Murmurais-je, pour conter un événement.
Elle s'impatientait ou riait:
« Mais quels gens? Quand vous dites cela, on voit toute une
foule!... »
Sans doute le savait-elle, ces généralités m'évitaient toute
confidence. En fait, je n'étais pas prête à me confier, à révéler le
fond de mes pensées, mon passé, ni à suivre ses incitations:
« Ici, vous pouvez dire tout ce qui vous passe par la tête. »
Une telle spontanéité, m'était impossible. Un tel abandon de
soi exhalait l'indécence et l'impudeur. Dire n'importe quoi me
semblait ridicule, sans intérêt, absurde. Un par un, les mots
s'égrenaient. J'en mesurais la portée avant de les prononcer. Dans
ma tête se dressait toute une hiérarchie de termes et d'idées:
« Vous aimez les mots, assurait -elle, vous les choisissez! »
Lors de certaines séances, elle intervenait tout de suite pour
évoquer mes parents, l'un et l'autre, comme si elle tenait à
remettre en place les sentiments que j'éprouvais pour eux. Images,
valeurs s'inversaient. C'était la révision de toute une vie:
« Quand vous aurez fini d'imiter votre mère! »
Elle tentait de m'éloigner d'elle, mon modèle, pour me
rapprocher de mon père et me faire admettre une ressemblance avec
lui. Ses mots nous réunissaient, nous assimilaient:
« Votre père et vous, tous les deux, m'êtes chers au cœur! »
« Vous savez, je prends toujours la défense de votre père... »
Mais j'avais peur d'entendre parler de cet homme. Parler de
lui, c'était évoquer le mal, la destruction, la mort. Et j'avais peur
de mourir aussi. Depuis son décès, la petite chaîne, autou~ de
mon cou, se parait en pendentif d'une médaille miraculeuse. Elan
de superstition ou de foi pour implorer une divine protection. Si
je lui ressemblais, il était hors de propos de le suivre dans
l'audelà.
Parfois, face au vide silencieux, je lui demandais de me poser
des questions pour me venir en aide. Elle m'interrogeait sur ma16
vie amoureuse de façon très directe. En d'autres instants, je
disaIs:
«Je n'ai plus envie de venir.
- Ce qui vous ennuie, c'est de vous dévêtir, de vous mettre
à poil! Que je sois entrée dans votre vie intime ça, ça vous
ennuie !... Un sexe, vous en avezun comme tout le monde! »
Prude, je me scandalisais sans l'avouer de ce langage cru,
intériorisant toute émotion pour freiner toute critique orale.
« Si vous continuez à venir ici, c'est bien qu'il y a quelque
part en vous, quelque chose en moi qui vous plaît. TI y a des
personnes qui ne reviennent jamais! »
Et c'est vrai, je revenais tout en en restant souvent heurtée.
Par tant d'assurance, je me laissais convaincre.
« Ici, je reçois des gens supérieurement intelligents. Dans
mon cabinet, je reçois l'élite de Paris. Les cons, je n'en veux
pas! »
Au début, elle semblait se souvenir de mes moindres propos.
Sa mémoire m'impressionnait:
« Vous écrivez tout ce que je vous dis? »
Son savoir, son humour, son esprit d'à propos, sa force de
conviction, sa façon de précéder d'un éclair nos pensées, nos
mots, avant qu'ils ne franchissent les lèvres, tout cela me la faisait
paraître intelligente. Ses réflexions hors du commun, son franc
parler, sa rapidité d'esprit, son absence de conformisme, son
aplomb esquissaient un être à part. Brillante, captivante, elle
semblait forte comme un roc et avoir réponse à tout. Peut-être
m'aiderait-elle à voir clair en moi et à m'orienter? N'étais-je pas
comme bien des jeunes de mon âge à la recherche d'eux-mêmes,
désireux de conseils pour éclairer leur chemin? Au début, je
venais là, avec les difficultés de mes vingt-quatre ans et toute ma
timidité... Vers quelqu'un aux attitudes si changeantes, aux
inflexions de voix si étudiées, vers cette femme dont les accueils
décideraient de ma façon d'être et mèneraient l'entretien.
Tant de vicissitudes me passeraient à travers le cœur. ..
Mot timide tel une main humide et moite. Parfois osé, il
parait effronté.
Elle a le visage fermé des mauvais jours. Tapie, blottie,
recroquevillée au fond du fauteuil, j'avale ma salive pour me
lancer dans cette bravade:
« Ça vous ennuie que je vienne?17
- Ma chère Valérie, j'ai la réputation, si quelqu'un ne me
plaît pas, de le mettre à la porte. Cela ne traîne pas! »
Et pour tempérer l'instant, elle ajoute:
«Je vous ménage beaucoup. D'habitude, je suis très dure
avec les gens que j'aime. Vous, je vous ménage beaucoup. Je suis
très dure avec votre mère pourtant je l'aime beaucoup. »
Ses réflexions m'incitaient à pressentir de sa part une
hiérarchie de sentiments envers tous ses patients et par là, entre ma
mère et moi. En ce salon à prétention mondaine, teinté du
ToutParis, elle voulait me convaincre, mais le climat restait si instable.
« On va se quitter! »
La séance s'achève...
C'est une nuit où l'on retourne d'où l'on vient. La pensée
imprégnée du mystère de cette relation et d'une destinée qui me
mène vers l'impalpable territoire de l'âme. Abysse insoupçonné.
Idée informelle. Une voix intérieure me parle mais je ne l'entends
pas: «Que va-t-il m'arriver? » Au fond sommeille, à l'ombre du
danger, la peur de l'inconnu, instinct de défense.
Le samedi matin, la séance débutait de temps en temps, par
un peu de relaxation. À même la natte de paille, il fallait
s'allonger sur le dos, les paupières closes, les ailes du nez souples, la
bouche à peine entrouverte et penser à son corps. Positionner de
façon décontractée les bras, les jambes, les écarter un peu. Puis
dérouler la colonne vertébrale tel un ruban. Modeler les doigts,
un par un, en commençant par le gros orteil. Façonner la plante
du pied, le talon. Remonter la détente dans la jambe.
Recommencer l'exercice avec l'autre membre. Dans la somnolence, il
fallait entendre et voir un jet d'eau, puis rythmer sa respiration
sur le ruissellement de l'onde, imaginer enfin au niveau de
l'abdomen, une boule de feu pour se concentrer sur l'énergie de
son rayonnement...
Près de moi, elle se tenait debout pour corriger les positions.
Je me laissais couler sous la dictée de ses directives et le refrain de
cette recommandation:
« Mais surtout ne forcez rien!
Ensuite, je devais aller m'asseoir dans le fauteuil, investie par
le calme silence de l'engourdissement, sous la souveraineté et le
choix des mots.
L'entretien commençait...18
Le mardi soir était plus éprouvant car je venais d'une autre
extrémité de Paris. Après la cohue, la bousculade, la précipitation
du métro, je retrouvais le silence et le vide sans comprendre ce
qui me poussait à venir là, dans le coin de ce salon, tout près de la
petite lampe dont l'abat-jour dessinait un léger halo de lumière.
Je me sentais lasse, l'esprit vaporeux. Le sang fourmillait dans
mes veines et se mêlait au bourdonnement de l'oreille. C'étaient
mes silences, mes pensées, rien d'autre que moi-même, devant cet
être qui disait m'attendre.
De la chaise au fauteuil s'intercale la mesure de nos âges. TIy
a tant d'années entre nous. Le jeu sonne faux.
Un mot, un silence, le vide de la solitude. Entre deux mots
un blanc immense où parfois se glisse sa parole. Parfois rien ne
vient. L'intermède se prolonge dans la pénombre intimiste,
lambrissée de reflets tilleul.
TIest effrayant cet instant où l'on n'a rien à dire, quand on se
sent obligé de raconter n'importe quoi pour devenir n'importe
qui. Mesure infinie d'un temps où l'on perd pied. Le mot devient
alibi. La voix résonne comme celle d'une étrangère. Le front
devenait moite. Les mains frémissaient.
Elle est l'autorité. Je suis devant ce tout. Cet absolu pose,
s'impose et semble détenir l'avenir avec la puissance de toute sa
stature, la force de sa carrure, l'ampleur de sa diction magnifique.
Elle regardait la montre à son poignet. Elle se levait, allait
s'asseoir sur le tabouret près du secrétaire et me regardait, un
instant encore. Ses mains se posaient sur ses genoux:
« On va se quitter maintenant! »
Souvent, je reprenais le bus dans un état second: le 86,
symbole d'un voyage de deux ans. Les yeux s'aveuglaient des
lumières du soir dans Paris. Une myriade de lueurs scintillait sur les
vitres et dansait pour illuminer les idées fugaces, inexprimées ou,
au contraire, les diluer dans une clarté trop intense. Je ne
comprenais rien à ce qui m'arrivait ni,à ce que je vivais. TI était
beau ce trajet le long de la Seine! A Saint-Germain-des-Prés,
j'élevais toujours un regard vers le clocher puis reprenais avec
hâte la rue Bonaparte, la rue Jacob, la rue des Saints-Pères avec
ses appels d'air, la rue de Lille.
Le hall de l'immeuble ressemblait à celui d'un château: le
damier noir et blanc du sol, la grande porte vitrée, les premières19
marches en marbre blanc, puis l'escalier avec sa rampe vernie aux
courbes souples, son tapis rouge et ses fenêtres aux vitraux
colorés. Je m'arrêtais au troisième étage, devant la porte gris perlé, à
double battant. La clef glissait dans la serrure. ..
Dans l'entrée, la console de marbre trônait sur ses pieds en
fer forgé; au-dessus, un visage andalou abrité sous un large
chapeau scrutait tout passage: c'était un tableau de mon père.
TIflottait une délicieuse odeur de cuisine dans l'appartement. Ma
grand-mère surgissait dans sa petite robe noire, avec ses
pommettes toutes roses et ses cheveux blancs q'argent. Elle souriait et
m'embrassait. On allait passer à table. A cette époque, j'aimais
encore ces bons repas qui avaient mijoté des heures pour l'amour
de sa fille et de ses petits enfants. Et j'appréciais de pouvoir
rassasier ma faim.
Dans la salle à manger, natures mortes, paysages d'Espagne
alternaient aux murs. Sous la clarté d'une pâte blanche
surgissaient des pueblos aux arbres desséchés, un chemin blafard où,
emmitouflée d'ébène, s'enfonce une silhouette furtive. Dans
l'ocre d'or, dansaient des citrons et des poires aux formes
oblongues. Sur un coin de table orangé roulait un camaïeu fauve
de pommes rondes. Le regard plongeait dans la substance
charnelle pour s'alimenter du feu de leur saveur. Ces notes
voluptueuses répondaient aux fleurs rouges des doubles rideaux, derrière la
table ovale à nappe blanche ajourée, où alternaient couverts et
porcelaine. Mon frère jouait à la guitare des solos de rock. Ses
longs doigts effilés couraient sur les cordes. TIlevait vers moi une
moue moqueuse et pleine de sous-entendus envers mon
escapade:
«Alors on est allée voir maman D. ? »
Il
"Maman D. : ironie amère! Reflet d'une inquiétude
inconsciente.
Je me trouvais entre les mains de la folie. Aux prises de la
démence et de l'incommensurable mécanisme de sa séduction.
Plus rien jamais ne fut naturel. Ni pensées, ni voix, ni façons.
Bientôt un masque désabusé se calquerait sur mes traits.
Oui, elle me hanta! Elle me hanta à travers mon père. ..20
éduction. Distance.SD'une séance à l'autre ce ne sont ni la même personne ni le
même accueil...
Sitôt le seuil franchi, je savais que ce serait une bonne ou une
mauvaise séance à la façon dont elle disait: « Entrez» ou dont
elle ne disait rien, en me tournant le dos et me laissant le soin de
refermer la porte derrière moi. Par des attitudes qui signifiaient:
«J e suis bien disposée ou mal disposée à vous entendre! » Elle
me recevait avec un air las, absent et maussade, une moue
boudeuse ou au contraire avec un sourire affectueux, des attentions
et des compliments redondants quand elle me comparait à un
fruit dont elle évoquait la saveur:
« Vous ressemblez à une pomme! ...
Vous n'aimez pas croquer dans une pomme? »
Certains jours, elle m'attendait et venait à ma rencontre dans
le hall. Un climat préparait l'entrée au salon. Je parlais sous l'effet
des nuances de ces atermoiements. Et le dialogue prenait la forme
qu'elle attendait. Tant de questions pourtant n'osaient franchir
mes lèvres. Pourquoi sa voix se fait-elle très douce pour dire des
phrases si belles? Mais pourquoi cette brutalité soudaine,
exprimée sur un ton glacial? Comment seraient accueillis mes
propos ? Quelle tournure prendrait la séance?
Elle ouvrait la porte, ses paupières bleues s'abaissaient, sa
bouche peinte en rouge restait muette. Perchée sur ses talons, elle
traversait le salon en ondulant dans sa jupe droite et son
chemisier satiné. Je la suivais, déposais ma lourde besace à terre puis
retirais mon manteau et m'asseyais en le serrant sur mes genoux.
Ses ongles longs, surlignés de vernis carmin, brillaient dans la
pénombre. TI faisait chaud près du radiateur. Dans mon pesant
silence de solitaire, elle se tenait très droite, le buste contre le
dossier. Je baissais le regard de gêne et détournais la tête pour
pénétrer dans l'espace infini de l'inconnu.
Je venais m'asseoir dans ce fauteuil pour les heures les plus
imprévisibles et douloureuses de ma vie. Et mes mots étaient les
bienvenus ou les malvenus.
Enfermée dans des préjugés et tout un conformisme de
bonne éducation, je n'étais pas disposée à livrer mes pensées ni
mon passé. Elle voulait m'entendre lui révéler ce que je ne tenais
pas à dire:
« Vous me cachez quelque chose. »21
Voile de cheveux, tête inclinée, dos rond l'incitaient à
poursUIvre:
« Vous n'avez pas été violée? »
Je restais perplexe, les lèvres serrées. Elle me posait d'autres
questions pour me soutirer des confidences et entrait brutalement
dans le secret de mon intimité.
il y avait la force d'impression de ce salon dont les murs
vides nous enserrent de leur silence. Et cet être, jamais le même,
qui venait vers moi ou, au contraire, me laissait en proie à mon
mutisme.
« Que m'apportez-vous aujourd'hui?
Que me donnez- vous? .... »
Ce face à face me semblait si ridicule et si insolite que je me
trouvais, au début, sous l'emprise de fous rires. Alors, elle se
déplaçait pour venir s'asseoir sur le tabouret, devant moi,
m'observer de plus près, encore plus droite, sans un mot, à me
faire rougir. Ensuite, elle retournait prendre place près de la
fenêtre.
En d'autres instants, elle me secouait si je restais trop
longtemps silencieuse:
« Valérie, vous ne venez pas ici pour dormir! Vous venez ici
Eour travailler! N'oubliez pas que vous allez avoir bientôt 25 ans.
A cet âge, votre mère était mariée et avait deux enfants... »
Ce rappel à l'ordre et l'évidence de ce constat me
consternaient. Mais je me taisais. J'étais seule. Que faire si ce n'est subir
des mots, dans l'espoir d'une impossible solution? Ici, il fallait se
construire, aller à l'essentiel sur un mode accéléré. Elle sollicitait
mon attention en minaudant:
«Pensez un peu plus à moi!... Ne m'enfouissez pas comme
un vieil objet. »
Voûtée, la tête enfoncée dans les épaules, je me cachais.
« Vous ressemblez à un hérisson qui dit :"Ne me touche
pas! "... Mais moi, j'ai envie de vous toucher! »
Sans doute, aurais-je voulu me faire invisible. Elle s'en
doutait. Elle le devinait:
« Je vous vois bien, vous savez! »
Mon visage se dissimulait derrière le rideau flamboyant de
mes cheveux. La situation devenait éprouvante. Moments de vide
oppressant où l'on se sent observé. Je n'aimais pas me trouver en22
situation de fuite. J'aurais tant souhaité pouvoir faire face. Garder
la tête haute. Pouvoir parler ou supporter le silence. C'était
impossible. Tant de prestance et d'éloquence m'écrasaient. Et ma
vie me semblait si peu originale.
Elle mettait pourtant l'accent sur ma personnalité:
«Vous n'êtes pas comme tout le monde!
Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous êtes. Vous
en imposez moralement"mais aussi physiquement. »
Le pensait-elle? Etait-ce un jeu, un si1l}ulacre, une
méthode? Voulait-elle gagner ma confiance? Etonnement,
réticence, fascination. Des sentiments confus surgissaient,
disparaissaient, se mêlaient. Impressions passagères. Mais tout au fond, le
doute faisait barrage. Trop sauvage pour agréer les compliments
ou les effusions, je me réfugiais dans une coquille. Rien pourtant
n'échappait à mon regard critique: nul geste, nul mot, nul
sousentendu, nulle intonation. En mars, j'aurais 25 ans. C'est vieux!
La vie m'apparaissait dénuée de sens. Que venait-on faire, ici
bas? Fallait-il aimer pour vivre? Avait-elle la réponse à ces
questions? Ces interrogations latentes restaient informelles. Je restais
incapable de les préciser.
Ici, je venais contrainte, hostile et pourtant si prête à
succomber.
« Ça va durer longtemps cette psychothérapie?
- Ah ça, je n'en sais rien!... Nous sommes dans la même
galère! »
Elle tentait de m'apprivoiser et voulait me faire croire en une
relation personnelle, privilégiée:
« TIfaut que vous acceptiez de croire que j'ai pour vous de la
tendresse! »
« Ici, vous êtes attendue...
Ici, vous êtes reconnue. ..
Moi, je crois en vous! »
Invariables refrains!
« Si à vous je ne dis pas la vérité, à qui la dirais-je alors? »
Ces mots revenaient souvent pour me convaincre sans réussir
à me rassurer. Je ne parvenais pas à croire en la sincérité de toutes
ses paroles.
«Pourquoi ne me croyez-vous pas? demandait-elle, devant
mes réticences, parce que c'est ici? »23
J'avais conscience que les choses, en ce lieu, venaient
davantage de l'esprit et de la raison que du cœur. Elle était thérapeute,
me prodiguait des marques de sympathie inattendues. Et les
sommes remises chaque séance semblaient également acquitter
ses attentions parfois démesurées. Cela me dérangeait. La relation
m'apparaissait factice.
Une réflexion de ma part lui fit sentir que je ne la jugeais pas
désintéressée. Un soir, elle était revenue dans la pièce avec, dans
les mains, une liasse de billets en éventail comme pour me
signifier: «Je ne compte pas sur votre argent. »
Au terme de l'entretien, je partais toujours très vite. Un jour,
elle s'interposa entre la porte du salon et moi pour m'empêcher
de sortir:
« Mais, ne vous enfuyez pas comme cela! »
J'inclinais la tête sur le côté.
«Pourquoi vous cachez-vous toujours ainsi ? Vous êtes
belle! »
Un instant, elle resta à me dévisager de toute sa hauteur. Puis
elle ouvrit la porte. Je m'enfuis.
Elle tentait de m'apprivoiser. Je résistais de toutes mes
forces. Pourtant, je m'enlisais peu à peu, dans les sables mouvants de
cette relation et sombrais sous le charme de sa voix, ses
intonations, son intelligence, sous l'emprise de ses mises en scène et sa
séduction. En cette immensité silencieuse cernée de quatre murs.
Un nuage de fantaisie flottait au-dessus de certaines séances.
Robe noire, escarpins dorés, pochette assortie posée sur les
genoux... il m'arrivait de m'asseoir en face d'une dame en tenue
de soirée, qui me disait un peu avant la fin de la séance:
« Qu'avez-vous encore à dire ? Faites vite, Valérie!... »
Un soir, elle sortait d'une longue pochette en cuir blanc un
bâton de rouge à lèvres pour l'appliquer sur l'expression sérieuse
de sa bouche avec une mimique de grande dame. Un autre soir
encore, elle me recevait coiffée d'un foulard d'où s'échappaient
des rouleaux de mise en plis en visière, au dessus d'un regard
vague.
Parfois l'entretien commençait par cette tirade:
« Qu'est-ce que j'ai fait de mon sac? Mais qu'est-ce que j'ai
fait de mon sac à main? »24
Elle furetait, allait et venait de l'entrée au salon avec des
soupirs, tapotait le coussin de la chaise et finissait par s'asseoir.
Bien droite.
Ce personnage fantasque se mouvait, en tout naturel, sans se
soucier du regard de l'autre. Pantalon écossais et mocassins
beiges, veste bleu marine à grosses mailles de laine, absence de
maquillage lui donnaient un style classique au visage de marbre. Sans
âge. En dehors du temps... Je la trouvais curieuse avec sa voix
splendide aux accents de théâtre, étrange avec ce regard qui
glissait toujours sur le côté, observant pourtant le moindre détail.
Il
Elle avait... Elle avait des exclamations désuètes: Fichtre!...
Il
Diable! ... Mais parlez, Grand Dieu!
Plus tard, j'oserais lui dire que je la trouvais extravagante:
elle trafiquait sa voix et aussi ne regardait jamais en face.
«Alors, comme ça, vous me trouvez extravagante! » me
confiant avoir bien ri de cette remarque avec son professeur de
chant.
Elle intriguait par son originalité et le savait. Peut-être même
en usait-elle. Abusait-elle de son profil insolite et de l'ambiance
irrationnelle de tout un climat? Elle racontait des anecdotes en
s'amusant:
Éventuelle patiente, une dame au téléphone avait fini par
avouer se trouver sous le charme de sa parole:
« Madame, vous avez une si belle voix que je vais venir vous
VOlr.»
Et cette même personne lors du premier entretien, avait
porté son regard sur la vitre. Elle avait aperçu un chat traverser le
jardin de la résidence:
« Oh un chat noir! s'était-elle écriée d'épouvante. Madame,
je ne reviendrai pas chez vous! »
Cette femme, avec toute sa superstition, avait dû
probablement se sentir sur le territoire de Belzébuth. En toute naïveté, elle
avait su échapper au malheur.
Heures troublantes.
Sa voix travaillée par le théâtre et le chant resplendissait dans
l'intensité de l'instant. Les intonations sculptaient son visage, le
transfiguraient de beauté. Chaque note faisait vibrer une corde de
l'âme. Douce et chaleureuse, froide et culpabilisante, outil
redoutable de son emprise, elle scandait l'air, le temps d'une
empreinte. Se réveillait alors, mon mal de vivre.25
Pas de plaque de cuivre près de l'interphone. Seul un nom
étranger à la tonalité chantante.
Déclic de la serrure. Reflets des vitres de l'entrée. Des pas
dans le hall... Une porte close sur le silence... Un cabinet feutré
et retiré. Rien ne se sait... Rien ne laisse supposer ce qui se joue.
Quand la porte du salon se refermait, le cœur se serrait.
L'esprit s'alourdissait. L'envie <Jeme lever, de partir en courant
prenait au ventre avec la peur. A travers le silence, il me semblait
entendre mon sang fourmiller, passer et repasser dans mes veines.
Je me blottissais au fond du fauteuil, dans l'obligation absolue de
penser. Les mots se bousculaient. Les phrases se retournaient en
ma tête comme se tournent les pages d'un livre. Mais ce n'était
pas le bon passage, ni le bon feuillet. Je cherchais une idée en
vain, quelque chose d'intéressant à raconter. Rien ne venait. Elle
était là, dans la toute puissance de sa stature, de son savoir, de ses
idées, de ses regards, au dessus des règles et des lois, si sûre de sa
méthode. Pénétrée de son importance... Sa voix splendide
emplissait l'espace. .. Envoûtante...
En ce temps-là, je n'étais qu'une petite chose...
ans ce salon, ma mère vient elle aussi, deux fois par semaine,
Dle lundi et le vendredi soir, depuis plus d'un an, après une
très forte dépression. Son psychiatre lui a proposé l'aide en
parallèle de cette femme. Transportée vers d'autres sphères, elle se
sent mieux comprise. Ces échanges semblent l'aider. Pourtant,
elle reste anxieuse et songeuse, maigrit tant que son entourage
s'interroge. Mon père, avant son décès, s'inquiétait aussi, même
s'il ne vivait plus avec elle.
Quand nos parents se séparèrent, nous étions encore de
jeunes adolescents mon frère et moi. Entre eux subsistait un lien très
fort: n'ayant jamais voulu divorcer, ils se voyaient de temps en
temps. Ma mère était retournée vivre chez sa mère mais souffrait
encore de cet homme pour lequel elle avait sacrifié une carrière
artistique. Impuissante, malheureuse devant sa peine, je tentais de
l'apaiser en l'assurant d'être à ses côtés et de le rester toujours.
Leur séparation avait peut-être suscité en elle un sentiment
encore plus profond pour ses enfants. Elle m'avait retirée du
pensionnat où je vivais depuis l'âge de neuf ans pour nous réunir
enfin avec mon frère. J'en avais rêvé pendant des années mais ne26
parvenais pas à trouver ma place dans cette soudaine cellule
familiale. Mon frère ne tenait pas vraiment à mon retour. Nous
nous aimions et nous querellions sans cesse, disputant un absurde
droit d'aînesse: nés le même mois, à un an d'intervalle, j'étais la
plus âgée, il était le garçon et se comportait comme l'aîné. Et puis
il y avait, auprès de nous, deux mères. Une grand-mère qui
m'avait élevée. Je l'adorais. Mon frère semblait ne pouvoir la
supporter au point de lui faire les pires misères. Une mère si
jeune et fragile que nous la traitions un peu comme une sœur.
Mais cette sœur revendiquait son rôle de mère. Dans cet
imbroglio nous avions atteint l'âge adulte. Ma grand-mère régnait
dans son apparte-ment. Elle incarnait l'ordre et la sécurité.
À voir son épouse ainsi maigrir, mon père avait accepté de se
rendre chez Madame D. dont le désir semblait alors de réunir
mes parents à nouveau. Mais ce n'était plus possible. Sous le
sceau du secret, il lui avait révélé être père d'une petite fille de
deux ans dont la mère avait presque mon âge... Quand il se
promenait aux jardins des Tuileries, il ne vivait pas à l'idée de
rencontrer sa femme avec cette enfant car elle comprendrait tout
de suite. TItremblait de la voir traverser le parc, le soir, après le
travail, ne voulant pas la faire souffrir. Sans doute l'aimait-il
toujours. Le jour de sa mort seulement, elle apprit l'existence de
cette petite fille de deux ans, puis me la révéla à son tour.
Que s'était-il passé entre cette dame et lui? Que s'était-il
passé pour la voir changer d'attitude vis à vis de ma mère, afficher
tant d'estime, tant d'admiration pour mon père et plus tard
s'intéresser à moi, au point de raviver son souvenir à travers mon
être? Pour que tout soit dévié et l'entendre affirmer:
« Votre mère n'a rien compris à votre père! »
Ou encore sur un ton de confidence:
« Quand je vous ai ouvert la porte, la première fois, j'ai cru
que votre père revenait sous les traits d'une jeune fille. »
Le personnage de mon père l'avait séduite. Odieux par
moments, il pouvait exercer aussi une grande fascination sur les
êtres. .. Enfants, ses tours de prestidigitations nous émerveillaient.
il y avait, dans son passé, du mystère. Robert Fanta disait avoir
travaillé dans un cirque, avoir eu une marraine gitane milliardaire
qui faisait le tour du monde et dont il hériterait un jour. Son
visage de matamore, ses allures fières dissimulaient un passé

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