La dernière charge

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Angleterre, février 1876, Louis de Serk apprend que sa soeur Elena a été enlevée par les Indiens sioux dans le Nord-ouest des Etats-Unis. Parti à sa recherche, de Serk suit la piste depuis New York jusqu'à Chicago, Denver puis Deadwood, où il croise le chemin de Wild Bill Hickock et Calamity Jane. Il réussit à s'engager comme officier dans le 7e de cavalerie commandé par un héros de la guerre de Sécession : George Armstrong Custer. Au coeur des paysages sauvages de l'Amérique du XIXe siècle, un grand roman d'aventures où s'affrontent deux conceptions du monde.
Publié le : lundi 1 décembre 2008
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EAN13 : 9782336274522
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La dernière chargeRoman historique
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Gérard POUHA YAUX, Le Gaoulé, 2007.Jean-François LE TEXIER
La dernière charge
L'Harmattan@ L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.ft
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-06856-8
EAN : 9782296068568A Thierry Perrin et Patrick Bard pour leur
soutien et leur amitié, et en souvenir de nos
chevauchées dans POuest américain.PROLOGUE
25 juin 1940 à Paris
Le vieil homme apercevait l'Arc de triomphe, au carrefour
de l'Etoile. Un immense drapeau rouge et noir à croix
gammée pendait, plus qu'il ne flottait, entre les arches
dédiées aux généraux de l'Empire. Pour célébrer ses
victoires et ses officiers, Napoléon avait d'abord pensé à
édifier ici un éléphant géant. Puis il avait tranché pour un
arc de triomphe plus impérial. Rome l'avait à nouveau
emporté sur Carthage. Scipion, encore, avait battu
Hannibal et ses pachydermes. Louis de Serk posa le front
contre la vitre. De son nid d'aigle perché au sixième étage
d'un immeuble du haut des Champs-Elysées, il regarda
les soldats de la Wehrmacht déambuler gaiement sur
l'avenue. Comment en était-on arrivé là? Comment
l'armée française, réputée la plus qualifiée d'Europe,
avaitelle pu céder aussi facilement face aux panzers du général
Guderian? Comme tant d'autres, le vieux soldat n'était
pas loin de penser à un complot. Quelqu'un avait dû
trahir, les politiques avaient abandonné le pays. A
quatrevingt-six ans, il ne s'y entendait plus guère entre les partis
de la droite, les centristes et les socialistes. Léon Blum lui
avait été plutôt sympathique avec ses idées de donner un
peu de bon temps aux ouvriers. Pourquoi pas? Mais il
détestait les communistes presque autant que l'homme
qui avait soit-disant pris le pouvoir en France, Philippe
Pétain. « L'imbécile! jeta-t-il à haute voix, il a presque
mon âge. » Le colonel Louis de Serk avait combattu sous
les ordres de Pétain à Verdun, lors de la « Grande
Guerre». Ni l'homme, hautain et capricieux, ni le soldat
qui envoyait ses troupes à l'abattoir sans lever un sourcil etfaisait fusiller « pour l'exemple» de pauvres garçons
écrasés de peur ne trouvaient grâce à ses yeux. Quand il
avait appris que le maréchal rentrait de l'ambassade de
Madrid où il faisait les yeux doux au caudillo Franco, de
Serk avait eu un accès de rage et son cœur avait
commencé à battre la chamade. Fort, trop fort. Son
horloge interne était fatiguée. Il avait rapidement avalé un
médicament et réussi à se calmer en se persuadant que
mourir à cause de cet homme-là ne résoudrait rien.
Depuis, Pétain avait traité avec l'ennemi allemand et signé
un armistice honteux. De Serk avait eu honte d'être
français jusqu'à ce que, sur la BBC, où il quêtait des
informations d'une nation toujours en guerre, il entende la
voix d'un général. L'homme disait que la France avait
perdu une bataille mais pas la guerre, qu'il fallait
continuer à se battre. Louis de Serk connaissait
vaguement ce de Gaulle. Un homme sûr de lui, compassé,
pas très sympathique et qui traînait toujours sa haute
silhouette dans les pas de Pétain il y avait quelques
années. Se pouvait-il que ce garçon ait pris son envol? En
tout cas, il ne s'était pas rendu, comme les autres, et
semblait désormais s'opposer à son ancien protecteur.
Pour l'ancien colonel de Serk, c'était un bon point.
Depuis, il réfléchissait à ce qu'il pourrait faire.
Le vieil homme retourna vers la table en merisier ciré qui
lui servait de bureau. Son regard se posa sur le calendrier
et il sursauta: « Bon Dieu, s'écria-t-il, le 25 juin! » Il se
souvint. Soixante-quatre ans plus tôt, le même jour, un
dimanche. Les fumées de poudre, les cris des hommes et
les hennissements des chevaux. La peur qui étreignait la
poitrine. C'était si loin, c'était si fort. Comme une autre
vie. Avec difficulté, de Serk se baissa pour ouvrir un coffre
de cuir dont il tira un album photo jauni par les années et
les voyages. Il ouvrit à la première page et regarda un
jeune homme au regard clair et à la fine moustache qui
souriait naïvement à l'objectif. Il fronçait en même temps
8les sourcils, comme s'il lui fallait encore convaincre le
photographe qu'il était bien devenu un homme. Le garçon
d'une vingtaine d'années portait un uniforme foncé à
boutons dorés et sa main gantée de blanc reposait à côté
d'un casque de dragon emplumé. Sur le col montant de sa
tunique, on devinait le chiffre 7. De Serk se regardait à
vingt ans sous un autre uniforme que celui de son pays. Il
tourna lentement les pages et s'arrêta sur une photo de
groupe. Il y était, à peine visible, au deuxième rang. Avec
lui une dizaine d'officiers barbus ou moustachus dont il
connaissait toujours les noms par cœur: Calhoun,
McIntosh, Mathey, Varnum, Keogh, de Rudio, Hogdson...
Puis, au centre, près de l'éclaireur indien Bloody Knife, un
homme au visage d'ascète, aux cheveux longs et au regard
clair, Ie lieutenant-colonel George Armstrong Custer,
ancien général de l'U nion, commandant alors le 7e
régiment de cavalerie des Etats-Unis d'Amérique. Au bas
de la photo, il y avait à demi effacée une mention portée
au crayon: Fort Lincoln, mai 1876. Louis de Serk sourit à
ce souvenir. Il se rappelait l'impatience du général à
l'égard du photographe, qui n'allait pas assez vite. Mais,
comme Custer ne savait pas résister à une photo, il était
resté, les bras croisés et avait demandé trois exemplaires
du cliché avant de retourner s'occuper des préparatifs de
l'expédition vers le territoire du Montana. Elle avait bien
failli se faire sans lui. Mais, comme d'habitude, la
proverbiale chance de Custer avait retourné la situation en
faveur du général. C'était six semaines environ avant le
fameux 25 juin 1876. Avant la bataille de Little Big Hom.
De Serk soupira en refermant l'album. La nostalgie,
mélange de peine et de plaisir, montait en lui comme une
déferlante. Il avait vécu. Et même survécu. Il frappa
soudain la table du plat de la main. Il savait maintenant ce
qui lui restait à faire.
9CHAPITRE 1
Février 1876, comté de Ken~ Angleterre
L'hiver était solidement installé sur la campagne du Kent.
La terre était gelée sur plus d'un mètre et pourtant le soleil
s'incrustait en cette fin d'après-midi. Carmen Pilar,
comtesse de Serk, laissa aller son regard vers l'horizon,
fascinée par le rayonnement rougeoyant qui allait s'effacer
vers l'ouest. Depuis six ans qu'elle avait perdu son époux,
lors de la guerre franco-prussienne de 1870, son goût de la
vie s'était étiolé. Elle avait suivi l'empereur et l'impératrice
dans leur exil par devoir et pour assurer la protection de
ses deux enfants, Louis et Elena. Mais l'Angleterre lui
restait un pays étranger, malgré les bontés de la reine
Victoria pour ces immigrés venus de France après la
défaite. Devant le jour finissant, Carmen Pilar rêvait de
son Andalousie natale, de Grenade, où l'alcazar maure
continuait de jeter un pont entre l'Mrique et l'Europe. Elle
revoyait les arènes de Ronda. Son père l'y emmenait
parfois admirer les jeunes Sévillans aux habits d'or qui
défiaient les « toros bravos» de l'élevage paternel. Plus de
vingt ans qu'elle n'avait vu sa terre natale. Elle n'y était
retournée qu'une fois après son mariage avec le beau
comte Benjamin de Serk. Les enfants n'y étaient jamais
allés. Elle resserra autour de son cou le châle épais qui
couvrait ses épaules. Une veuve de général ne pouvait
réagir tout à fait comme les autres, même si la solitude lui
pesait dans cette grande maison bourgeoise du nom de
Braxton Place, qu'elle avait égayée de son mieux. Elle
songea à Louis, qui écrivait dans sa chambre.
L'impératrice, son amie d'enfance, celle qu'elle avait
toujours suivie de Madrid à Paris, sacrifiant sa famille
pour le bonheur d'Eugénie de Montijo, lui avait proposéd'intercéder en faveur de son fils. Carmen Pilar avait
décidé d'offrir à Louis, sorti à l'automne de l'école
d'officiers de Sandhurst, un commandement dans la
cavalerie britannique. C'était cher et la comtesse en exil ne
roulait pas sur l'or. Mais elle avait réussi à réunir la somme
qui ferait de Louis un fringant lieutenant britannique. Le
nom des de Serk continuerait de briller sur les champs de
bataille à moins qu'un boulet de canon, identique à celui
qui avait emporté Benjamin, ne lui prenne aussi son fils.
La comtesse réprima un frisson d'angoisse. Elle était forte.
Elle saurait dépasser le départ de Louis un an après celui
d'Elena, qui avait épousé un Yankee ayant fait sa fortune
dans les mines d'or et de cuivre. Carmen Pilar n'avait
jamais éprouvé la moindre attirance pour ce Leroy
Ginsfield, qu'elle jugeait plutôt rustaud. Mais elle avait
donné son consentement pour le bonheur d'Elena. Louis
lui avait d'ailleurs fait remarquer que, connaissant bien le
caractère têtu et indépendant de sa sœur, elle aurait passé
outre un éventuel veto et se serait sûrement enfuie.
Les lampes à pétrole étaient désormais allumées un peu
partout dans la maison. Les quatre employés anglais
commençaient à préparer le dîner du soir. Louis et sa
mère seraient seuls à table. Et Carmen Pilar se réjouissait
d'avance de passer un moment d'intimité avec son fils, à
parler de tout et de rien en jonglant entre le français,
l'espagnol et l'anglais. Elle était fière que ses enfants
soient trilingues et avait porté un soin particulier à leur
départ dans la vie avec une tête bien faite. Leur père avait
veillé au reste, jusqu'à sa mort. Il avait mis Elena et Louis
sur un cheval dès l'âge de trois ans et l'un comme l'autre
apprirent à tirer à dix. Carmen Pilar avait même dû se
fâcher pour qu'Elena soit dispensée d'escrime, discipline
qu'elle trouvait inconvenante pour une fillette. La petite
avait boudé pendant près d'une semaine.
Le soleil disparaissait peu à peu. Un brouillard cotonneux
commençait à se lever sur le petit parc. La comtesse
12décida de rentrer et fit appeler son fils pour le dîner. Cinq
minutes plus tard, elle l'entendit descendre quatre à
quatre les escaliers depuis sa chambre du premier étage. Il
était grand et élancé avec un visage qui portait encore les
traces de l'enfance au-dessous de cheveux châtain clair.
Les yeux étaient d'un bleu profond, comme ceux de son
père, le menton ferme et le pli du front disaient que le
jeune homme malgré son air de dandy décontracté n'avait
pas atteint la plénitude. Louis était à la fois gai et
taciturne, posé et indiscipliné. Il avait vingt et un ans.
Louis surgit dans la salle à manger comme une tornade. Il
se précipita sur sa mère et l'embrassa sur le front:
-Qué tal, Mama?
-Muy bien, querido, répondit-elle aussi en espagnol.
une faim de loup, Petite Maman, j'espère que vous- J'ai
avez fait préparer un hippopotame à la broche.
-Rien de tel, mon garçon. Mais il y a de quoi satisfaire ton
appétit.
- Tant mieux, les rations de Sandhurst sont une véritable
punition pour le palais délicat d'un Français.
Louis tira la chaise de sa mère pour lui permettre de
l'installer, puis s'assit en face et déplia sa serviette:
-Alors, quoi de neuf dans le sombre pays du Kent? Je me
demande comment tu ne t'y ennuies pas à mourir. Cela ne
fait qu'une semaine que je suis de retour et s'il n'y avait le
cheval et la chasse je crois que je broierais du noir à
longueur de journée.
- Je ne suis pas certaine que cela soit très aimable pour
moi, mon fils. On dirait que cela ne t'amuse guère de venir
voir ta mère.
-Pardon, Maman, vous savez bien qu'il n'en est rien. C'est
juste qu'ici la solitude et l'éloignement se font un peu plus
sentir. Mais je sais bien que vous souhaitez rester à
proximité de l'impératrice. Elle a en vous la plus fidèle des
amies.
La comtesse sourit. En effet, entre Eugénie et elle, il
13s'agissait déjà d'une vieille histoire. Toute sa vie d'adulte
s'était passée auprès d'elle en tant que dame d'honneur et
surtout d'amie intime. Les deux femmes se disaient tout.
L'impératrice était reconnaissante à Carmen Pilar de
l'avoir suivie dans son exil, et la mère de Louis savait
combien Eugénie l'avait soutenue après la mort de son
mari. Elle avait fait de même lors du décès de l'empereur,
qui ne s'était jamais consolé d'avoir perdu la France.
- Elena et toi êtes les deux tiers de ma vie d'aujourd'hui,
Sa Majesté et les souvenirs occupent ce qui reste.
- Moi je dirais plutôt que c'est du cinquante-cinquante, dit
Louis pour la taquiner. Mais puisque tu parlais de tes
enfants chéris, as-tu des nouvelles d'Elena? Cela fait un
mois qu'elle n'a pas écrit. Elle doit passer trop de temps à
dresser les notables de Denver ou à acquérir le langage
des vachers de l'Ouest américain, que l'on dit très imagé.
- Non, je n'ai pas de nouvelles et cela commence à
m'inquiéter un peu.
- Allons, Maman, Elena est une grande fille qui ne se
laisse pas marcher sur les pieds. Et je lève mon verre à sa
santé.
La mère et le fils poursuivirent leur discussion en
mangeant le canard au sang préparé à la française par
Gladys, la cuisinière qui travaillait avec les livres de
recettes que Carmen Pilar avait fait venir de France à prix
d'or.
- As-tu rencontré le prince, aujourd'hui? reprit la
comtesse
Louis soupira:
- Nous nous sommes croisés à cheval. Mais Louis avait
des obligations, comme d'habitude.
De Serk et le prince impérial, fils de Napoléon III et
Eugénie, portaient le même prénom et n'avaient que deux
ans d'écart. Ils étaient amis depuis l'enfance mais les
études les avaient séparés à l'adolescence. Le prince était
parti faire sa formation au Woolwich College tandis que de
14Serk rejoignait l'académie royale militaire de Sandhurst.
Les deux amis se revoyaient avec plaisir lors des vacances
mais cela devenait de plus en plus difficile depuis que
Louis Bonaparte avait pris les rênes de la maison
impériale. A chaque fois qu'ils se rencontraient, les deux
jeunes gens parlaient d'aventures dans des pays lointains.
Mais de Serk savait que le prince avait un destin politique
à accomplir. D'autant que les relations avec son cousin,
qui avait longtemps eu l'autorité sur la famille Bonaparte,
n'étaient pas bonnes. Louis aimait son ami mais il ne se
sentait pas attiré par la cause bonapartiste. Ni par une
autre. Sa noblesse était récente puisque c'était Napoléon
qui avait offert le titre héréditaire de comte à son père, et il
n'en faisait pas grand cas même si sa mère, elle, était fille
d'un grand d'Espagne. Il avait même interdit dans sa
maison que le personnel l'appelle par le titre dont il avait
hérité. Pour lui le seul vrai comte resterait toujours
Benjamin, le père qu'il avait adoré. La seule conviction
politique de Louis de Serk était la démocratie. Il se
moquait que ce soit un roi ou un président élu qui dirigeât
l'Etat. Mais il avait appris en Angleterre qu'un parlement
élu légitimement allait dans le sens de la liberté. Et, même
s'il conservait admiration et affection pour l'empereur
défunt, il savait que celui-ci avait gouverné en despote. Il
espérait que le fils suivrait une autre voie.
-A quoi penses-tu, mon chéri? demanda sa mère
-A Louis. Il est de plus en plus soumis à la pression de ses
soit-disant amis politiques. J'espère qu'il s'en sortira en
prenant la bonne route.
- La bonne route? Il n'yen a qu'une pour les Bonaparte.
- Oui, Maman. Mais, sans vouloir vous offenser, elle
conduit régulièrement à l'exil. Et toujours des îles, Elbe,
Sainte-Hélène ou Albion.
- Tu persifles beaucoup, mon garçon. C'est à croire que tu
ne crois en rien.
- Mais si, Mère, rassurez-vous. Je crois en mon sabre, en
15l'amour et en la vie.
Carmen Pilar ne put réprimer un franc sourire. Louis était
décidément comme son père. Un peu bravache et
insouciant mais tellement charmant. Elle décida
d'évoquer son avenir.
réuni la somme pour- Parlons justement de ton sabre. J'ai
t'acheter une lieutenance. Comme tu le sais, il yen a une
qui est libre dans le 3e régiment des dragons du
Lancashire. Le colonel Percy Edwards s'est dit prêt à
t'accueillir parmi ses officiers. C'est un gentleman de
qualité que tes origines franco-espagnoles n'effraient pas.
Mais il m'a fait dire que le poste doit être pourvu dans les
quarante jours.
Louis éclata de rire:
- Maman, vous êtes extraordinaire. Voilà que vous qui
détestez ce qui ressemble de près ou de loin à une arme,
vous vous démenez pour caser votre fils dans l'armée. Je
suis sûr que tante Eugénie y est aussi pour quelque chose.
- C'est mon amie. Et elle a des relations. Dans la gentry
britannique, c'est à peu près tout ce qui compte.
Louis regarda sa mère avec tendresse. Cette femme était
magnifique et généreuse et il en éprouva un grand
sentiment de fierté. Maintenant, il fallait la décevoir.
- Maman, reprit le jeune homme, je vous remercie mille
fois. Mais je ne rejoindrai pas le 3e Lancashire. Ni aucun
autre régiment anglais.
-Et pourquoi cela, je te prie. Aurais-tu décidé de t'opposer
à la volonté de ta mère?
-Mais non, Maman, je ferais tout pour vous, vous le savez.
Sauf rejoindre l'armée anglaise. Je sais parfaitement que
j'ai été accueilli et élevé sur cette terre. La plupart de mes
amis sont anglais, je parle leur langue et j'ai appris leur
culture. Byron et Shelley me font fondre de bonheur...
Mais je suis français. Un régime en a chassé un autre, une
guerre perdue nous a exilés? Fort bien. Mais pourquoi
oublier d'où je viens? porté avec honneur etJ'ai
16obéissance l'uniforme des cadets de Sandhurst mais,
adulte, je n'ai guère envie de ressembler à un homard trop
cuit en endossant un habit rouge qui n'est pas celui de
mon pays. Je voudrais que vous le compreniez.
La comtesse se leva de table et se dirigea vers une
portefenêtre. Longtemps, elle resta le front baissé face aux
lourds rideaux de velours vert. Louis ne voyait plus que
son épais chignon d'un noir de jais et ses épaules
immobiles. Soudain, elle se retourna et le jeune homme
comprit qu'elle avait pris sa décision:
- Je t'ai écouté. Je me suis donné beaucoup de mal pour
épargner sur le train de notre maison ce qui devait servir à
te donner un commandement. Mais, à bien y réfléchir, je
comprends ta position et je l'accepte.
Le visage inquiet de Louis s'éclaira d'un coup et il se
précipita dans les bras de sa mère:
- Oh, Maman, merci! Vous êtes incroyable. J'avoue que je
ne savais trop comment vous le dire. Je connaissais vos
démarches et je tournais tout cela dans ma tête depuis un
bon moment.
- Fort bien, Louis, tu as décidé de ne pas faire quelque
chose et je l'ai admis. Maintenant, il va falloir que tu me
dises ce que tu vas faire. Je ne veux pas d'un fils
maigrement entretenu par sa mère jusqu'à ce qu'on lui
fasse rencontrer une riche héritière. Tu portes désormais
le titre de ton père et j'attends que tu en sois digne.
- Je ferai de mon mieux, Petite Maman. Mais, pour vous
dire le vrai, je n'ai pas encore trouvé exactement le moyen
de répondre à vos exigences.
Louis avait présenté la chose d'un ton léger. « Mal joué »,
se dit-il aussitôt. Et il avait raison. Carmen Pilar leva les
sourcils, signe chez elle de forte contrariété et son visage
s'empourpra de colère.
- Monsieur, je suis extrêmement fâchée contre vous. Vous
en prenez bien trop à votre aise et...
La comtesse s'interrompit car Vencel, le maître d'hôtel et
17époux de la cuisinière, venait d'entrer dans la salle à
manger après avoir frappé. Il portait une carte posée sur
un plateau d'argent.
- Madame la comtesse, veuillez me pardonner, un
gentleman demande à être reçu.
-A cette heure? s'étonna Carmen Pilar.
- II vous prie de l'en excuser, Madame la comtesse, et dit
que l'affaire est importante.
Carmen Pilar de Serk prit la carte sur le plateau et fronça
les sourcils en lisant:
- Melvin Fitzgerald, de l'ambassade des Etats-Unis.
Qu'est-ce que cela veut dire?
_ ..aIS pas plus que vous, répondit Louis. Le plusJe n'en
sirople est de voir ce monsieur. Vencel, nous le recevrons
au salon.
Le domestique sortit et la comtesse et son fil'8 gagnèrent
une pièce de taille moyenne, meublée de comortables
fauteuils de cuir et dont les larges fenêtres s'ouvraient en
journée sur le parc. Bientôt Vencel revint, suivi d'un
homme aussi large que haut et à la chevelure flamboyante.
Louis se dit que cet homme-là ne pouvait cacher ses
origines irlandaises, même si ses ancêtres avaient eu l'idée
de voyager à bord du Mayflower deux siècles plus tôt.
L'homme s'inclina devant la comtesse:
- Croyez que je suis fort désolé de vous déranger à cette
heure tardive. Permettez-moi de me présenter: Melvin
Fitzgerald, premier secrétaire à l'ambassade des
EtatsUnis à Londres.
- Londres ? Vous avez donc fait la route jusqu'ici ?
- D'une traite, Madame la comtesse. Mais il fallait
absolument que je vous parle sans attendre à vous et à
Monsieur le comte.
- Alors, asseyez-vous, et acceptez un verre de cognac,
proposa Carmen Pilar dans un anglais courant, mais teinté
de l'accent ibérique dont elle n'avait jamais pu ou voulu se
détacher. A moins que vous ne préfériez le whisky ?
18-Le cognac sera parfait. Merci, Madame la comtesse.
Assis dans son fauteuil, Louis ne quittait pas le diplomate
des yeux. Il avait un mauvais pressentiment.
- Allons, monsieur, je vous en prie, ne faites pas attendre
ma mère. Qu'y a-t-il de si important?
L'Américain se racla la gorge et prit une inspiration.
- Eh bien, Madame, il s'agit de votre fille, Elena. Madame
Ginsfield a disparu.
19CHAPITRE 2
Le gros homme réchauffait son verre de cognac, qui
disparaissait entre ses deux énormes mains. Il cherchait
ses mots face aux de Serk, dlsormais silencieux. Le visage
tendu par l'inquiétude, ils étaient suspendus à ses lèvres:
- Je n'ai été prévenu qu'aujourd'hui par la valise
diplomatique et, dès que j'ai pu savoir où vous demeuriez,
j'ai sauté dans une voiture. Voilà ce que je sais: votre fille,
Madame la comtesse, se rendait à Deadwood, une
nouvelle ville minière du territoire du Dakota, dans le
nord-ouest du pays. Son mari, s'y étant installé pour
affaires, lui avait demandé de le rejoindre. De vous à moi,
à cette époque de l'année, ce n'était guère raisonnable car
il y a parfois d'effroyables tempêtes de neige, sans
compter le froid extrême. Bref, elle a rejoint un convoi qui
est parti de Denver à la fin du mois dernier.
Malheureusement, il y a quelques jours, il a été attaqué
sur la route de Deadwood par des Indiens.
-Des Indiens? s'écria Louis. Qu'est-ce que c'est que cette
histoire de fous?
- C'est l'exacte et triste vérité, Monsieur le comte. Des
Indiens sioux. Nombre d'entre eux ont rejoint les réserves
mises en place par le gouvernement mais d'autres y sont
réfractaires et continuent leur vie nomade en s'en prenant
parfois aux Blancs. C'est ce qui s'est passé. Le convoi était
escorté par des militaires et le combat a été rude. Hélas,
au final, les soldats ont été massacrés puis scalpés. La
jeune madame Ginsfield a été enlevée.
Effondrés, la mère et le fils gardèrent longtemps le silence
avant que Carmen Pilar relève la tête pour demander:
-Et comment savez-vous qu'elle a été enlevée?
- Je ne connais que ce que dit la dépêche reçue àl'ambassade, reprit Fitzgerald. Mais, et vous me
pardonnerez d'être brutal, son corps n'a pas été retrouvé
parmi les soldats et muletiers morts. D'autre part, il y a eu
deux survivants, un conducteur de chariot et un soldat de
l'escorte qui ont semble-t-il pu se cacher des Sioux et ont
raconté ce qui s'était passé.
- Ils s'étaient sans doute terrés comme des lapins pour ne
pas combattre, rugit Louis, elle est d'une efficacité
redoutable, votre armée...
Le diplomate américain ne releva pas l'ironie amère du
propos et c'est Carmen Pilar qui leva une main apaisante.
- Allons, Louis, monsieur Fitzgerald n'est pour rien dans
tout cela et sa tâche est bien difficile. N'oublie pas que des
hommes ont donné leur vie pour défendre ta sœur...
Dites-moi, monsieur, ce que nous pouvons faire.
- Eh bien, Madame la comtesse, l'armée a envoyé des
patrouilles pour tenter de retrouver la bande qui a enlevé
votre fille. Je vous tiendrai au courant dès qùe j'aurai le
moindre résultat. Mais je ne vous cache pas que les
distances et le climat d'hiver ne facilitent pas les
recherches. Son Excellence l'ambassadeur m'a prié de
vous assurer que tout serait tenté pour la retrouver. Il se
tient d'ailleurs à votre disposition si vous, ou votre fils,
souhaitiez le rencontrer.
Carmen Pilar remercia Fitzgerald d'un hochement de tête,
puis, soudain, elle cacha sa tête dans ses mains et se mit à
sangloter.
- Maman, s'écria Louis en venant vers elle pour lui
prendre les mains. Nous allons la retrouver, je te le jure.
- Mais comment? Nous ne savons même pas si elle n'a
pas été égorgée ou pis. Et sinon ma petite fille est la
captive d'abominables sauvages au milieu d'un pays
envahi de neiges, abandonné de Dieu.
- Allons, courage, rien n'est perdu. S'il le faut, j'irai la
chercher moi-même. D'ailleurs si monsieur Fitzgerald y
consent, je l'accompagnerai dès ce soir à Londres pour
22voir demain l'ambassadeur.
La comtesse releva la tête. Louis fut touché par l'immense
désespoir qu'il lisait dans ses yeux. Elle sourit faiblement:
- Fais ce que tu crois être le mieux, mon fils. Ce soir je
manque de courage.
En moins de cinq minutes, Louis avait réuni quelques
affaires et salué sa mère. Il monta à bord de la berline qui
avait amené Fitzgerald, et les deux hommes, chacun
perdu dans ses pensées, firent la plus grande partie du
trajet sans parler, enveloppés dans d'épaisses couvertures
d'Ecosse pour tromper le froid.
Ils furent à Londres au milieu de la nuit. La capitale
n'était que silence et les becs de gaz exhalaient un
brouillard givré qui dansait maladroitement devant la
lumière. Le diplomate laissa Louis devant un hôtel, après
s'être assuré qu'une chambre pouvait être mise à sa
disposition. Il lui proposa de le faire chercher le
lendemain en fin de matinée, ce que le jeune comte
accepta. Une fois seul, Louis se laissa aller sur le lit et
sentit une boule d'angoisse lui coincer la gorge. Il en
voulait au monde entier: à Leroy Gins field, son
beaufrère, d'avoir fait courir un tel danger à sa jeune épouse. A
Elena aussi, d'avoir accepté cette folie. Des larmes
montèrent à ses yeux qu'il ne put empêcher de laisser
échapper en se maudissant intérieurement: « Voilà que je
pleure comme un enfant de cinq ans », maugréa-t-il.
Quand les larmes sur ses joues séchèrent, il était endormi.
L'ambassadeur des Etats-Unis était un homme affable,
aux larges favoris grisonnants, qui terminait une carrière
honorable dans un poste très convoité par tous les
diplomates d'outre-Atlantique. Même si l'Angleterre avait
eu pendant la guerre de Sécession un penchant non avoué
pour la Confédération des Etats du Sud. Douglas
Penwater n'avait pas combattu les armes à la main, il était
déjà trop âgé. Mais il avait fait son devoir pour le compte
23de l'Union en parcourant l'Europe afin de réunir des
fonds, en donnant des conférences où il expliquait que
l'avenir de l'Amérique du Nord passait par une victoire
yankee. Pour lui, l'abolition de l'esclavage serait l'un de
ces éléments qui sortirait le Sud de l'archaïsme. Alors,
seulement, la vraie révolution industrielle pourrait avoir
lieu au-delà du conservatisme étroit des planteurs du Sud.
L'émancipation des Noirs, qu'il soutenait sincèrement,
nuirait sans doute au coût de l'agriculture mais elle allait
de pair avec le besoin de modernité du pays. Respecter les
droits de l'homme de couleur était pour lui le premier pas
vers le XXe siècle. Mais, ce matin, face au jeune -homme
aux yeux anxieux qui lui faisait face, Penwater ne se
sentait pas à l'aise. Vingt ans plus tôt, il avait vécu sur la
frontière de l'Ouest et en connaissait tous les dangers. Il
aurait voulu rassurer de Serk mais il ne se sentait pas le
courage de dissimuler la réalité.
- Si j'avais reçu votre mère, je ne lui aurais sans doute pas
parlé comme je vais le faire. Par respect pour son
inquiétude maternelle.
- Je suis prêt à entendre la vérité, dit Louis en se
redressant sur le fauteuil où il était installé.
- Cher monsieur, il ne s'agit pas de vérité. Je n'en ai
aucune à vous donner aujourd'hui. Mais je dois vous
parler de probabilités. Je connais assez bien la région où
l'attaque s'est produite et je connais aussi le mode de vie
des Sioux lakota qui y vivent en nomades. Je suis
pessimiste. Il n'y a guère qu'une chance sur dix pour que
votre sœur soit encore en vie. Et le serait-elle qu'elle ne
pourrait physiquement suivre le mode de vie très rode des
Indiens. Ils font travailler très durement leurs femmes, qui
ont l'air de vieillardes à quarante ans. Alors que dire de
leurs prisonnières? S'ils ne l'ont pas tuée, c'est qu'ils
voulaient en faire une esclave de la tribu. De plus, les
Sioux sont polygames et il est vraisemblable qu'un chef ou
un guerrier de valeur l'ait prise pour femme. Je suis navré
24de vous dire tout cela si brutalement mais je me sentirais
coupable de vous entretenir d'un espoir qui à moins d'un
miracle...
L'ambassadeur se tut en hochant la tête. Louis paraissait
perdu dans la contemplation du feu qui craquait dans la
cheminée du bureau. Au fond de lui, il n'était pas surpris
des propos de Penwater. Sans connaître les tribus
primitives dont il était question, il savait que les chances
de retrouver sa sœur vivante et en bonne santé étaient à
peu près nulles. Il soupira:
- Monsieur l'ambassadeur, reprit-il, diriez-vous qu'il n'y a
qu'une chance sur cent de retrouver ma sœur?
Le diplomate regarda Louis dans les yeux et soupira:
-Mon pauvre ami, je dirais qu'il n'yen a qu'un~ sur mille.
- Alors, nous dirons que c'est quand même mieux que
zéro. Si je décidais de partir vers l'Amérique,
pourriezvous me faire accorder un visa?
- Bien entendu, Monsieur le comte, mais ce serait une
folie. Que pourriez-vous faire seul là-bas ?
- Je ne le sais pas encore moi-même.
- Je vous assure qu'il vaut mieux laisser faire les autorités
américaines.
- Vous avez sans doute raison en théorie, votre Excellence,
mais vos soldats ou enquêteurs ne connaissent pas Elena
et ne peuvent donc véritablement l'aimer. Moi, je ne
connais pas le pays mais j'aime ma sœur et je veux
vraiment la retrouver. Avec des larmes et du sang, avec ma
vie au bout s'il le faut.
Le visage de l'Américain avait pris soudain une couleur
brique. Sa main droite triturait nerveusement l'un des
longs favoris qui lui descendaient jusqu'au col cassé de sa
chemise. Il était en colère:
- Voyons, de Serk, cria-t-il, vous raisonnez comme un
jeune fou. Croyez-vous que votre mère acceptera de perdre
ses deux enfants. Vous allez la tuer de chagrin.
Promettezmoi que vous ne ferez pas de sottises ou je ne vous ferai
25pas accorder de visa. Je respecte votre peine mais je ne
serai pas le complice d'une attitude suicidaire.
Louis comprit qu'il était allé trop loin et s'en voulut de son
imprudence. Il tenta de rassurer le vieil homme:
- Je n'ai aucune intention de me suicider, Monsieur
l'Ambassadeur. Et ma volonté de partir n'est pas encore
arrêtée. Veuillez pardonner mon emportement et le mettre
sur le compte de l'inquiétude. Je suis certain que le
maximum sera fait sur place et je vous remercie de
m'avoir reçu si rapidement.
L'ambassadeur souriait à nouveau. En vieux routier de la
politique, il ne croyait pas un mot ~e ce qu'il venait
d'entendre et était certain que de Serk trouverait un moyen
pour partir vers les Etats-Unis tenter sa chance. Il ne lui
en voulait pas, sachant qu'à son âge et dans la même
situation il aurait fait de même. Mais en tant que
diplomate il se devait de protéger ses arrières.
- Soit, dit-il. Mais, si d'aventure vous vous décidez à partir,
il vous faudra un passeport et je vous avoue que je ne sais
quelle nationalité est aujourd'hui la vôtre.
- Je suis français, Monsieur, dit Louis fièrement.
- Soit. Mais la France le sait-elle ? Vous vivez en exil et les
Bonaparte ont été bannis. Cela touche-t-il aussi les
familles qui les ont suivis?
Louis resta silencieux. Il n'avait jamais pensé à cela. Et
dire que la veille, il avait refusé d'intégrer un régiment
britannique par fidélité à son pays d'origine!
- Ne vous inquiétez pas, reprit l'ambassadeur, je suis en
excellents termes avec Antoine Viellard, mon homologue
français. Je peux tâcher d'arranger cela.
Douglas Penwater se leva avec difficulté de son fauteuil,
signifiant à Louis que l'entretien était terminé. Celui-ci
remercia chaleureusement tandis que le diplomate l'assura
qu'il serait informé de tout nouvel élément sur la situation
d'Elena et les formalités pour son éventuel voyage. Il le
confia à un employé pour remplir les papiers nécessaires
26et, lui serrant la main, il conseilla une dernière fois à Louis
de ne pas partir. Tout en sachant que le jeune homme
s'apprêtait à faire exactement le contraire.
De Serk suivit le secrétaire d'ambassade à travers un long
corridor qui rejoignait les bureaux administratifs. Là, il
dut remplir une demi-douzaine de formulaires en se disant
que pour un pays qui se vantait d'accueillir tant
d'immigrants arrivant du monde entier, l'administration
américaine se montrait bien tatillonne. Au vrai, Louis était
déprimé. Il n'avait aucune idée de ce qu'il devait ou
pouvait faire. Bien sûr, il souhaitait tenter quelque chose.
Mais quoi? Il ne savait même pas s'il pourrait obtenir un
passeport de son propre pays. Il se voyait déjà en passager
clandestin, dissimulé pendant plusieurs semaines dans la
cale d'un bateau, alors qu'il souffrait terriblement du mal
de mer. Il songea à sa mère qui devait attendre
impatiemment des nouvelles. Il ne lui ramènerait qu'un
peu plus de tristesse. Découragé, Louis abandonna ses
papiers remplis à un employé. Puis il reprit son lourd
manteau à col de velours et coiffa le haut-de-forme un peu
démodé qui avait appartenu à son père, avant de se diriger
vers la sortie. Alors qu'il traversait la cour de l'ambassade,
il s'entendit héler par un homme de haute taille coiffé d'un
bonnet de castor et engoncé dans une cape bleu foncé.
- Bon sang, mais c'est vous, de Serk? Je vous croyais
encore à Sandhurst. Les buveurs de thé ne veulent plus de
vous?
Louis sourit. Il avait reconnu le colonel Winston Mac
Farlane, attaché militaire de l'ambassade qu'il avait
rencontré dans plusieurs soirées et dont il aimait le
francparler.
eu droit à un bien joli- Détrompez-vous, Colonel. J'ai
brevet d'officier en parchemin. Mais j'ai renoncé à porter
l'habit rouge.
- A la bonne heure. Vous n'êtes pas fait pour le polo et les
Indes. Mais du diable si je sais ce que vous fichez ici.
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