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La Destinée de Baliama

De
127 pages
Une fois passé son baccalauréat, Phirmin quitte pour la première fois son petit village pour poursuivre ses études dans la grande ville. Dès son arrivée, on lui chaparde toutes ses affaires. Trahi, abandonné et sans aucune ressource, il entre dans le premier bâtiment qui s'offre à lui, et se retrouve prisonnier d'une haine étouffante et sans issue. Il cède alors à des pulsions meurtrières soudaines d'une violence inexpliquée. Dans les profondeurs de la nuit, une créature de rêve, diva de la chanson, prend le parti de Phirmin...
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La Destinée de Baliama
© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12798-2 EAN : 9782296127982
Grégoire Nguédi
La Destinée de Baliama
Roman
Littératures et Savoirs Collection dirigée par Emmanuel Matateyou
Dans cette collection sont publiés des ouvrages de la littérature fiction mais également des essais produisant un discours sur des savoirs en-dogènes qui sont des interrogations sur les conditions permettant d’apporter aux sociétés du Sud et du Nord une amélioration significa-tive dans leur mode de vie. Dans le domaine de la création des œuvres de l’esprit, les générations se bousculent et s’affrontent au Nord comme au Sud avec une violence telle que les ruptures s’accomplissent et se transposent dans les langages littéraires (aussi bien oral qu’écrit). Toute réflexion sur toutes ces ruptures, mais éga-lement sur les voies empruntées par les populations africaines et autres sera très éclairante des nouveaux défis à relever.
La collectionLittératures et Savoirsun espace de promotion des est nouvelles écritures africaines qui ont une esthétique propre ; ce qui permet aux critiques de dire désormais que la littérature africaine est une science objective de la subjectivité. Romans, pièces de théâtre, poésie, monographies, récits autobiographiques, mémoires... sur l’Afrique sont prioritairement appréciés.
Déjà parus
Floréal Serge ADIEME,La Lionne édentée(roman), 2010. Jean-Claude ABADA MEDJO,La parole tendue (poésie), 2010. Jean Aimé RIBAL,Chagrins de parents, 2010. Marie Françoise Rosel NGO BANEG,Ning, nouvelles, 2009. Edouard Elvis BVOUMA,L’épreuve par neuf, 2009. Rodrigue NDZANA,Je t’aime en splash, 2009. Patraud BILUNGA,L’Incestueuse, 2009. Pierre Célestin MBOUA,Les Bâtards ou les damnés, Pièce en trois actes, 2009. Pierre Célestin MBOUA,Les Cacophonies humaines, Poèmes, 2009.
Chapitre 1
Phirmin arpentait tout doucement le sentier sinueux menant à la case familiale. Une fois de plus, il avait fait le déplacement pour rien, car ses pièges étaient restés inactifs. Il avait néanmoins pu déterrer quelques tubercules et portait sur la tête un fagot de bois pour sa mère, afin qu’elle puisse préparer l’unique repas de la journée. Les tracteurs et les tronçonneuses qui traquaient jusqu’au cœur des villages le moindre mètre cube de bois, avaient fait disparaître le gibier en même temps que la forêt. À cause de cette déforestation sauvage, aucun villageois n’avait mangé de viande depuis des mois. Ils durent tous prendre de nouvelles habitudes alimentaires. Bien que cette situation fût très grave, Phirmin ne pouvait s’en préoccuper aujourd’hui, car depuis le lever du jour, il couvait une angoisse plus existentielle. Il songeait à ce qui se passerait en fin de journée, pendant la palabre initiée par son père. Les décisions prises à l’issue des discussions pourraient bouleverser profondément sa vie. En dépit du fait que son avis ne soit pas pris en compte, il s’était tout de même isolé en forêt pour réfléchir et se préparer à toutes les éventualités.
Le bonheur d'enfanter un garçon, comme premier enfant, décomplexa la mère de Phirmin et lui permit de se faire accepter pleinement dans sa belle-famille. Mais, malheureusement pour elle, cet « exploit » eut toutes les peines du monde à se reproduire. Après sept essais infructueux, correspondant à autant de filles, son ventre devint un désert stérile et Phirmin demeura fils unique. Sans aucune difficulté, il serait désigné comme seul héritier. Dans ce contexte, « l’héritage » n’était pas matériel mais spirituel. L’héritier serait chargé de
perpétuer les traditions et de veiller sur tous les descendants du clan avec la même dévotion que son défunt père. Phirmin était tout indiqué pour cette fonction, car malgré ses dix-huit ans, il faisait toujours preuve de responsabilité et de sagesse. Il était la grosse tête du village et cela se traduisait par son aptitude immuable à aller toujours de l’avant. Malgré le contexte socioculturel qui condamnait les ruraux à l’illettrisme, Phirmin réussissait avec une facilité déconcertante tous ses examens scolaires. De ce fait, il était le leader intellectuel de la première génération de lettrés du village et, la configuration de l’offre scolaire évoluait avec cette lignée. Ainsi, après le certificat d’études primaires, les autorités 1 administratives créèrent un C.E.S . Et quelques années plus tard, le C.E.S devint un lycée. Mais après la terminale, le lycée avait peu de chance de se transformer en université ; d’où la grande palabre de ce soir. Les aînés du clan, après discussion entre eux, décideraient si Phirmin resterait au village ou partirait en ville poursuivre ses études.
Le village ne lui offrirait certainement pas de grandes ouvertures professionnelles. De facto, il devrait arrêter ses études. Comme emploi, il exercerait peut-être en tant e qu’enseignant contractuel pour les classes de 6 dans un établissement scolaire du village, sans grande possibilité d’évolution matérielle et intellectuelle. Par contre, l’exode pour la ville lui ouvrirait automatiquement plus d’horizons professionnels, mais la ville n’était pas sans danger. Vu du village, elle représentait le lieu de tous les excès. Phirmin n’avait jamais quitté son doux petit village et sa vision de la ville était très superficielle. Il avait plus ou moins une
1 Collège d’enseignement secondaire.
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idée de ce qui s’y passait. Dès qu’il le pouvait, il rachetait à ceux qui y revenaient des journaux souvent vieux d’une semaine. Dans ces publications anachroniques, il gobait avec délectation la moindre information sur la politique, l’économie et sur le monde du show-biz. L’artiste préférée de Phirmin était la magnifique chanteuse de charme répondant au doux nom de Baliama. Sa grande beauté n’avait d’égal que son succès. Elle enfilait les hits comme des perles et personne ne pouvait contester son statut d’icône du paysage musical Africain. Phirmin en était carrément amoureux.
Le fagot de bois et les tubercules l’alourdissaient et son allure était loin d’être alerte. Phirmin arriva au village en même temps que la nuit. Il prit une minute pour déposer ses provisions dans la cuisine de sa mère et alla ensuite au lieu de la palabre.
Dans une joyeuse cohue, tous les villageois prenaient place autour du feu de bois. Le crépitement mélodieux des flammes se mêlait aux murmures interrogateurs des convives, spéculant sur le sujet de la palabre. Les appels du tam-tam les avaient brusquement interrompus dans leurs activités et ils s’étaient tous dirigés vers l’arbre à palabre.
Lorsque tout le monde fut installé, le père de Phirmin réclama la parole. Après les politesses d’usage, il exposa 2 sa préoccupation à la famille . Puis, il demanda officiellement conseil, comme il était de coutume dans les communautés rurales. En effet, dans les campagnes africaines, « le fils » n’appartenait pas à un seul foyer. Il était sous la responsabilité des aînés du clan qui lui
2 Tout le village
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dictaient la marche à suivre. Toutes les décisions importantes étaient prises lors des palabres et comme des sentences, elles étaient appliquées à la lettre et aucun recours n’était autorisé. Et si le « justiciable » ne se pliait pas entièrement aux directives des aînés, il risquait d’être frappé par la colère des ancêtres. Dès lors, sa vie serait extrêmement compliquée et sa descendance subirait également la violence de ce courroux. 3 Sans protocole, les oncles de Phirmin prenaient la parole à tour de rôle. D’une façon générale, ils félicitaient le parcours élogieux du « fils », en insistant notamment sur le fait qu’il soit le premier lauréat au baccalauréat de toute la contrée. Certains pensaient que son parcours était déjà assez impressionnant et qu’il n’avait nul besoin d’aller plus loin. Pour eux, Phirmin devait rester au village pour veiller sur 4 sa famille et partager ses connaissances avec ses frères . De toute évidence, aller en ville était une aventure incertaine et dangereuse. S’il y allait, il deviendrait arrogant, égoïste et même drogué, car tous les jeunes en ville étaient des voyous. Les autres participants à la palabre n’étaient pas de cet avis. Ils étaient persuadés que le destin de Phirmin se jouerait en ville. Là-bas, il continuerait indubitablement sa croissance, car le village était étroit pour un tel talent. Depuis sa naissance, il n’avait jamais rien fait comme les autres. Il était extrêmement brillant et rester dans ce petit village le briderait certainement.
3 Tous les adultes du village. 4 Tous les jeunes du village.
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Phirmin était sagement assis dans un coin et n’ouvrait pas la bouche. Il écoutait son avenir se décider sans qu’il ait le droit de donner son avis. Il se soumettrait aveuglément au jugement des anciens, ainsi était la coutume. Sous ses yeux impuissants, la palabre se prolongeait bruyamment et tous les villageois présents participaient avec gourmandise au débat. Mais, la plupart ne disaient rien de très intéressant. Ils n’avaient aucune hypothèse objective à formuler pour le devenir du « fils ». Ils manquaient de discernement, car la majorité n’avait jamais franchi les limites du village. Pour eux, la palabre était une tribune pour faire entendre leur voix et, pour cela, ils criaient et gesticulaient comme au théâtre. Ainsi, comme dans une partie de ping-pong, ils s’envoyaient et se renvoyaient des arguments aussi solides qu’un château de cartes. Si dans ce brouhaha certains essayaient de donner un avis constructif, les autres sortaient une parade destructive. Et la palabre se prolongeait ainsi sans qu’on puisse entrevoir les prémices d’une issue salvatrice pour Phirmin.
Après de longues heures de discussion stérile, Phirmin ne savait même plus qui était pour et qui était contre son départ. Le débat devint inaudible et tout partait en vrille ; certains menaçaient même de laisser les idées de côté et d’utiliser les poings à la place. Ça devenait très chaud, il fallait absolument que tout le monde se calme et dépassionne les échanges.
Le doyen du village, qui était le maître de cérémonie, se devait de rétablir l’ordre. Il prit la parole et réclama avec grande autorité le silence. Avec beaucoup de peine, 5 le « vieux » Bebela réussit à se lever. Il avait le visage
5 Marque de respect.
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bouffé par une multitude de rides. Personne ne savait son âge, même pas lui. À vue d’œil, on lui donnerait cent ans. Tout le village le déifiait et faisait confiance à sa sagesse. Il avait gagné le respect sur les champs de bataille en Europe. Il faisait partie des milliers d’Africains qui avaient aidé les Français à combattre les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Il était considéré comme un monument vivant, son parcours exigeait le respect. Il salua l’assistance et commença calmement sa diatribe. Il articulait bien chaque mot pour donner du poids à ses paroles. Ainsi, avec charisme et détermination, durant une demi-heure, il exposa son point de vue et personne n’osa l’interrompre. Son discours était de temps en temps entrecoupé par des allusions à son passage dans l’armée de libération ; rappelant au subconscient collectif que « lui » avait côtoyé les « Blancs », donc il était incontestablement le plus érudit.
En substance, dans un premier temps, il expliqua que c’était une chance unique pour le village d’avoir un enfant maîtrisant l’école des « Blancs ». Ce serait un honneur que le « fils » du village devienne un haut fonctionnaire. Puis, dans un second temps son discours devint carrément philosophique. Il insista sur le prix à payer pour la réussite et le caractère sacré du travail. D’après lui, le « fils » était prêt à affronter toutes les difficultés. Grâce à ses nombreuses aptitudes, il avait prouvé que sa destinée se construirait loin de ce petit village et personne n’avait le pouvoir d’obstruer sa progression. Pour atteindre le sommet, il faudrait que le « fils » aille à l’université. Un homme ne devrait jamais se débiner devant les difficultés. En ville, ses ancêtres seraient toujours présents pour le protéger et le guider. Et pour conclure son propos, il
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